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ÉCOLE
DES HAUTES ÉTUDES
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Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.arcliive.org/details/lasciencesociale49soci
JANVIER 1910
65« LIVRAISON.
BULLETIN
BlhUoTHKin
DE LA SOCIÉTÉ INTERNAfflONjUDE 9 19C5
DE SCIENCE SOClKï^f *» 4^,,.» ti
SOMMAIRE : Liste générale des membres. — Nouveaux membres. — Les missions d'
— Les cours de .science sociale. — Le cours de science religieuse. — Les réunions mensuelles.
— École libre d'assistance privée. — Bibliographie. — Livres reçus.
LISTE GÉNÉRALE DES MEMBRES
Les abonnés de la Science sociale, qui ne sont pas membres de la Société, ne figurent pas sur
cette liste.
PARIS
D. Alf. Agache, rue Eug.-Flachat, 11.
Alfred Agache, rue Weber, 14.
Dr E. A.VIEUX, Faub. St-Honoré, 2Lj.
M. AuBRY, rue de Hambourg, 14.
.J. AvENOL, rue Jasmin, 9.
P. Babonneau, rue des Volontaires, 24.
L. Bâcle, ingénieur, .square Maubeuge, 3.
M. Baelen", rue de Rennes, 1 14.
.Jean Paul Belin, rue de Yaugirard, 52.
E. Benoit, industriel, rue Oberkampt', 84.
Charles Bessand, rue La Boëtie, UG.
Paul Bes-sand, rue du Pont-Neuf, 2 bis.
.Jean Bessand, rue du Pont-Neuf, 2 bis.
G. Blanchon (Michel-Mérj's), rédacteur au
.Journal des Débats, rue de Condé, 20.
.Jules BocQuiN, ingénieur des Arts et Manufac-
tures, avenue de Wagram, 157.
.Jean Borderel, rue de Clignancourt, 135.
BoucHiÉ DE Belle, avenue Marignj-, 29.
Paul Blreau, professeur de droit, rue du
Cherche-Jlidi, 83.
E. Castan, chaussée de la Muette, 2.
Calsse, rue du Val-de-Gràce, 9.
Charles Chatillon, rue Cortambert, 18.
M. Chopard, rue Cail, 16.
Emile Coppeaux, rue du Général-Foy, 6.
J.-A. CoRTEGGL\Ni, rue de Rennes, 87.
.Jules Cousin, boul. Poi.ssonnière, 10.
Paul Descamps, secrétaire de la Rédaction de
la Science sociale, rue .Jacob, 56.
Le Directeur du Musée social, rue Las-Cases, 5.
Eugène Dlbern, rue de l'Université, 8S.
Ainédée Dufaure, av. des Champs-EIvsées,
UG bis.
Augustin Dufresne, rue du Helder, 9.
Auguste Ferrand, rue Lalo, 18.
Georges Ferrand fils, rue Lalo, 18.
Filleul-Brohy, industriel, rue de \'ienne, 21
Alfred Firmin-Didot, ancien éditeur, rue de Va
renne, 61.
Maurice Firmin-Didot, éditeur, boul. St-Ger-
main, 272.
Fougère, r. de la Chaise, 22.
Charles-Félix Fournier, rue de l'Université,
119.
Henry de France, rue de Lille, 55.
L'abbé Francis, boul. Pereire, 204.
G. Gauthier, rue Racine, 1.
Gauthier-Villars, rue de Bourgogne, 21.
G. Giraud-.Jordan, rue de l'Université, 106.
M. Godard, av. de la République, 1.
L. GoDEviLLE, rue de Ponthieu, 2.
Paul GoDEviLLE, rue de Rivoli, 158.
M"° Grapin, rue Soufflot, 22.
Comte Pierre d'Harcourt, rue Vaneau, 11.
M. Haudricourt, rue de Lubeck, 25.
Labbé H. Hemmer, rue Jlozart, 61 bis.
Gustave Huard, avocat à la Cour d'appel, rue
d'Amsterdam, 52.
M. Isambert, boul. de Latour-Maubourg,
88 bis.
L'abbé .Jouin, curé de St-Augustin, av. Por-
tails, 8.
C" Lad. Karoli.ii, quai d'Orsaj', 41.
^L deLanzac deLaborie, rue de Bourgogne, 19.
M'"' la V^"'^ de la Panouse, rue St-Dominique,
33.
M. L.\udet, boul. Malesherbes, 27.
Georges Laurent, rue Mizon, 4 bis.
Robert Lebaudy, rue de Lubeck, 12.
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Uobert Le Bret. avocat, av. Jlarceau, J.
Robert Legav, rue Cazotte, 2.
Paul Lemonnier, rue Taitbout, 80, Pavillon G.
Marquise de Lisle, r. Dupliot. 13.
Tommy IMartin, rue Frédéric-Bastiat, 3.
M. MoLLARD, rue J.-J. -Rousseau, 39.
Louis MoNNiER, Banquier, rue de Monceau, 33.
L. DE MoNTi DE RÉzÉ, ruc de Lille, 25.
A. NozAL, artiste-peintre, quai de Passy, 7.
Armand Parent, rue de l'Université, 37.
L'abbé Picard, rue de la Sorbonne, 2.
Emile Pierret, rue de Courcelles, 115.
Robert Pinot, av. Henri-:\Lartin, 109.
Piolet, rue Miromesnil, 13.
R. DE Planhol, rue Jacob, 13.
Plocque, r. d'Hauteville, I.
Is. PoLAKO, avenue du Trocadéro, 40.
jjrae Provot, boul. de Courcelles, 82.
L'abbé L. Rai fin, rue Joubert, 28.
(t. Raverat, industriel, rue Legendre, L
Paul Raynaud, rue Agrippa-d'Aubigné, 3.
A. DE RicQLÈs, rue Gustave-Flaubert, 9.
31. RooLF, rue de l'Entrepôt, 13.
Paul de Rousiers, président de la Société In-
ternationale de Science sociale, rue de
Monceau, 9.
D' Sabouraud. rue Miromesnil, 62.
M. DE Sainte-Croix, rue des Saints-Pères, 11.
Saint-Paul de Sincey, rue Riclier, 19.
SuLEAU, rue Croix-des-Petits-Champs, 11.
J. Tachon-Labrèche, rue St-Dominique, 110.
M. Thiéry, rue Pestalozzi, 0.
Ed. Thomine, ingénieur, rue du Faubourg-du-
Temple, 18-20.
\y Henri Triboulet, médecin des hôpitaux, av.
d'Aiitin, 25.
D"' .Iules Tripet, rue de Compiègne, 2.
M. TuRPAUD, rue Lecourbe, 3.
U. Henri Tlrquet, av. Yictor-Hugo, 95.
Paul Vanuxem, boul. de la Villette, 74.
Philippe de Vilmorin, quai d'Orsay, 23.
V. DE Vulitch, rue Crevaux, 5.
FRANCE : DÉPARTEMENTS
Ain
QuiNSON (Jean), à Tenay.
Richard, industriel, à Jujurieux.
Aisne
Caillet (N.), abbé, curé de Manicamp, par Blé-
rancourt.
Creveaux (Eugène), constructeur, à Ver\ins.
(Guillemot, ingénicu l'-agronome, S"-Geneviève,
par Soissons.
Tkétaigne (B"" de), château de Festieux, à Fes-
tieux.
Allier
Buffault, Faubourg Ste-Catherine, à Moulins.
Mesuré (Charles), ingénieur-conseil de la C"
de Chàtillon, à Montlueon.
Alpes-Maritimes
Daui'rat (E.), 4, rue de la Paix. ;ï Mci'.
Ardèche
Jacquot (Raoul), avoué, à Largentière.
Lafarge (Albert de), directeur de l'Usine de
Lafarge, à Viviers.
Aude
Mittou, abbé, professeur au Petit Séminaire,
à Carcassonne.
Belfort (Territoire)
Garreau (L.), directeur de banque, 23, rue de
Vauban, à Belfort.
Bouches-du-Rhône
AzAMBu.iA (G. d"), 20, Traverse de l'Eperon, à
Marseille.
De\'alois (Henri;, restaurant Vérande, 32,
place d'Aix, à Marseille.
IIlbert(M.), ingénieur, 200, avenue du Prado,
à Marseille.
Lachesnais (E. de), château du Roucas-Blanc,
Corniche, 401, à Marseille.
Mistral fils (B.), à St-Rémy.
jMontaudoin (de), 57, cours Pierre-Puget, à Mar-
seille.
Pascal père et fils, fabr. d'huiles, à Salon.
PiiiLippoN (Georges), château de Mazargues,
à Mazargues.
pRAT (Louis), 167, rue Paradis, à Marseille.
ToRNi'y.v (A.), à St-Louis.
Calvados
Allainguillaume (Louis), quai de la Londe, à
Caen.
AsTOLL, 41, rue Haldot, Caen.
Mosciios (D'), à Trévières.
Charente
BoiTEAu (A.-L.), àAngoulême.
JIiMAUD (Jules), 7, rue du Palais, à Ruffec.
Préville (A. de), château de Bonethères, par
Chabanais,
Sazerac de Forge, à Angoulême.
Charente-Inférieure
Bouygues (Joseph), 17, Chaussée du Calvaire,
à St-Jean-d'Angely.
Bures (Jlaurice), avocat, à Saintes,
Canaud (Lucien), 32, rue Villeneuve, à La Ro-
chelle.
Dahl (Oscar), a La Rochelle.
Magmer (Paul), La Champagne-Salignac, par
Mirambeau.
M'"" Orbigny (Alcide d'), 2, rue St-Côme, à La
RocheUe.
DE SCIENCE SOCIALE.
INi.NciN, pi-opi'ir'taii'c, à Hrisaïubouri:.
I'hibali.t, notaire, ;'i La Koch(>lli'.
Cher
ÇouBiN HE Mangoux, à Vorly, i)ar Lcvot.
.Ian.nin (Georges), Société de Distillerie à G(m--
laisiuy-Bourges.
I.A Vkvre {Henri de), château de La Vèvre, par
lUin-s.-Auron.
'rovTor(IL de), château de Bar, par Nérondos.
Côte-d'Or
Hektschy (F.), 31, avenue Victor-IIugo. â Hi-
jou.
Dordogne
Lm'Evre (Fernand), à La Roche-Chalais.
MoNTCHELiL (PauI de), château de Montcheuil,
par Nontron.
l'oTHiEfi, Capitaine en retraite, La Brande, par
Vergt.
Saint-Martin (André), •2-2, place Francheville,
à Périgueux.
Doubs
•I vi'V-BoiGEOL (A.), à Audincourt.
Drôme
Matras (L.), directeur de La Mutuelle, à Va-
lence.
Eure
AiiACHE (Auguste), à Biz}--Vernon.
Bertier (Georges), Directeur de l'École des
Roches, par Verneuil.
Carcopino (D"'), à Verneuil.
Ci.ermont-Tonnerre (M'" de), château de Gli-
solles, par La Bonnevihe.
CoL'LTHARD (R. C), profcsseur à l'Ecole des
Roches, par Verneuil.
Demolins (M'"''), à La Guichardière par Ver-
neuil. •
Desmonts (Abbé), curé de Glisolles, par La Bou-
neville.
Fleury (E.j, professeur à l'École des Roches,
par Verneuil.
Gamble (Abbé), aumônier â l'École des Roches,
par Verneuil.
Hkrvey, à Notre-Dame-du-Vaudreuil.
Jenart (Paul), ingénieur-agronome, â l'Ecole
lies Roches, par Verneuil.
Loisy(.J. de), 27, rue .Joséphine, à Evreux.
Maistre (C" de), château de Tourville. par
Pont-Audemer.
-Malherbe, Grande-Rue, Pont-Audemer.
.M\kty, professeur à l'Ecole des Roches, i»ar
Verneuil.
Mlntré, professeur à l'École des Roches, par
Verneuil.
SroREz (Maurice), 30, rue des Tanneries, à
Verneuil.
Tourville (M"'" de), château de Tourville,
par Pont-Audemer.
Eure-et-Loir
FiRMiN-DiDOT (M"'), au chàleau d'Escorpain,
par Laons.
Mareuil (Baron de), lieutenant-colonel au
l" Chasseurs, â Châteaudun.
\VADDiNr.TON(Cli.), château de Vert-en-Drouais,
par Dreux.
Finistère
Vincelles (Comte de), château de Penaurun,
])ar Concarneau.
Gard
Gasparin (C'° de), 24, quai de la Fontaine, à
Nîmes.
Garonne (Haute-)
Encausse de Labattlt (B. d'), 4, allée St-
Étienne, à Toulouse.
Godard, ingénieur delà C'" des Ch. de fer du
Midi, à Toulouse.
Lavalette (R. de), château de Cessales, par
Viliefranche-de-Lauragais.
Laye (Abbé), aumônier, 6, rue de la Fonderie,
à Toulouse.
IMertz (Abbé), curt' de Marquefave, par Car-
bonne.
Saint-Raymond (Edmond), 5, rue Merlane, â
Toulouse.
Sales (Danielj, 1, rue Begué-David, àToulouse.
Gers
Cassaii;neau (M. D'^), à Montréal-du-Gers.
Gironde
Feuillade de Chauvin (A.), 104, cours du Jar
din-public, à Bordeaux.
Labrouste (P.), 146, chemin d'Ej-sines, à
Caudéran.
Maurel (Marc), 48, rue du Chapeau-Rouge, à
Bordeaux.
ViALOLLE (D'), Carbon-Blanc.
Hérault
Vernazobres (Henri), â lîaboulet, par Capes-
tang.
Ille-et- Vilaine
La Lande de Calan (Ch. de), à Saint-Grégoire,
par Rennes.
Marotte (L.), Le Mont Hymette, Redon.
Villarmois (C'° de la), château de Trans, par
Pleine-Fougères.
Indre-et-Loire
Dauprat (A.), Le Breuil-St-Michel, par Chedi
gny.
Lecointre (C' p.), château de Grillemont,
par Ligueil.
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Lemesle (M°'« a.), château de Planclioury,
par St-Michel-s. -Loire.
Loir-et-Cher
SiLVESTKE, 4, place du Château, à Bhos.
Loire
Neyret, Bel-Air, à St-Étienne.
Vincent (André), 17, rue d'Arcole, à St-
Étienne.
Loiret
Brun (Henri), avocat, château de la Barre,
Ouzouer-s.-Trezée.
Chami'.^ult (Ph.), à Chàtillon-s.-Loire.
CouDERC (Henri), rue Prudhonune, Pithiviei'S.
Del.^foy (C), à ]Mainvillier.s, pai- Maleshei'Vios.
FouGERON (Emile), rue de la Bretonnerie, 71,
à Orléans.
Lot
Marqlès (Georges), avocat, à Castelnau-de-
Montratier.
Lot-et-Garonne
Garas (.J.), à Mézin.
Maine-et-Loire
Ballu (Louis), à Parnay, par Moiitso-
reau.
L'Estoile (Jean de), 53. rue Toussaint, à An-
gers.
Nonneville (V" de), 24, rue du Bel-Air, à Angers.
Reichard (M"'* la Générale), cliàteau de la
Gaudinièrc, par Allonnes.
Manche
Postée, 19, rue Amiral-Courbet, à Cherbourg.
Marne
Butte (H.), capitaine, 4, rue Léger-Bertin, à
Epernay.
Marne (Haute-)
Genevoix (M""), place de rilùtel-de-Ville, à
Langres.
Mayenne
Robien (C'° de), château de l\Iontgirou\, par
Alexain.
Meurthe-et-Moselle
Coanet, 2, rue Lafayette, à Nancy.
Garnier (Paul), 8, rue de la Source, à Nancy.
Melin (Ci.), 39, rue de Boudonville, à Nancy.
Meuse
Delattre (Georges), Auzéville, par Clermont-
en-Argonne.
Morbihan
Charier (Abbé IL), â Arradon.
Jan (Abbé), à Rochel'ort-en-Terre.
Prieur (F.), chef de bataillon en retraite.
10, l'ue Jeanne-d'Arc, à Vannes.
Nièvre
Basse (Abbé J.), curé à l'ougues-les-Eaux.
Nord
Allaert (P.), avocat, IG 1er, rue des Foulons,
à Douai.
Bigo-Danel, 95, boul. de la Liberté, à Lille.
Clerc, capitaine à l'état-major du 1" corps
d'armée, à Lille.
CoQUELLE (Félix), à Rosendael.
Pilate (Henri), 22, rue Négrier, à Lille.
Reboux (A.), directeur du Journal de Roubaix.
à Roubaix.
Scrive-Loyer (Jules), 294, rue Gambetta, à
Lille.
Valdelièvre fils (G.), 6, rue des Fossés-Neufs.
a Lille.
Oise
Buron, rue Valentin-Legrand, à Saint-Just
en-Chaussée.
Jacquot (D"), à Creil.
Leplat (D'), directeur de l'École de Tlle-
de-France, Liancourt.
Olivier (Benoist), propriétaire-agriculteur à
Plailly.
RoujoL (A.), professeur à l'École de l'Ile-de-
France, Liancourt.
Pas-de-Calais
Agniel (G.), ingénieur de la C" des Mines de
Vicoigne et de Nœux, à Verquin, par
Béthune.
Carrez (Victor), ingénieur, à Aire-sur-la-Lys.
Pelori (Paul), agriculteur, à Bois-en-Ardres,
par Ardres.
Furne (Constant), â St-Léonard, par Pont-de-
Briques.
Laroche (Joseph), château de Bouvignv, par
Bully.
Ledoux (Abbé A.), curé à Guenips, par Au-
druick.
PiBDFORT, abbé, directeur de l'Institut Indus-
triel, 34, rue du Cosmorama, à Calais.
Rivenet (Victor), fabricant de chicorée, à
Vieille-Église.
Puy-de-Dôme
PiNGUssoN, négociant, 43, rue Blatin, à Clei-
mont-Ferrand.
Roux (Ferdinand), château de Javode, par Is-
soire.
Roux (Paul), château de Javode, par Issoire.
Tai.lon (Ch.), 19, rue du Collège, Riom.
DE SCIENCE SOCIALE.
Pyrénées (Basses )
lu 11:1. ( Fcrnaïul), 11, rue Marca, à l'an.
Camy, li(Mit(Mi;uit de riiilanterie colonialo à
()loi'on-St ('-Mario.
Pyrénées l'Hautes-)
(iASTi!:iiOis(I.ouisin:), villa 'Mario-Albei-t. à Loiii'-
dos.
.Idianolou (aiibô), 11, rue Moscliii, Tarijcs
Pyrénées-Orientales
Santanach (Paul), 3, place de la R(''voIution
à Perpignan.
Rhône
Bridieu (Marquis de), 1, rue de Créqui, à Lyon.
Cadot (.Jean), 9, quai de la Guiilotière, à Lyon.
Cadot (Pétrus), 9, quai de la Guiilotière, à
Lyon.
Clément (abbé), directeur de VÉtoile, 2, quai
de la Pêcherie, à Lyon.
Constantin, capitaine, 65, cours Lafayette
prolongé, à Lyon-Villeurbanne.
GuiNET tîl.s (A.), 13, rue du Griffon, à Lyon.
KoszuL, 26, quai des Brotteaux, à Lyon.
.Martin (Camille), 22, rue Centrale, à Lyon.
Paquet (Jean), 46, rue de la Charité, à Lyon.
Pey (Joanny), 1, rue Bàt-d'Argent, à Lyon.
Ragey (abbé), chez M. Sibelle, 2(), rue Vau-
becour, à Lyon.
Roux (abbé .Jo.?eph), Belleville-s. -Saône.
Villard, 6, quai d'Occident, à Lyon.
Saône (Haute-)
Gasser (A.), Directeur de la Revue d'Alsace,
à Mantoche.
Saône-et-Loire
.Jeannin-Naltet, Chalon-s. -Saône.
Savoie
Forestier (11. D"), à Aix-les-Bains.
Seine.
Boulanger (H.), à Choisy-le-Roi.
Boutter (abbé), 65, av, des BatignoUes, à Saint-
Ouen.
Charonnat (A.), meunier, 10, quai National,
à Puteaux.
Dubois (L.), 51, rue Sadi-Carnot, à Puteaux.
DuRiEu, rue Louis-Dupont, à Clamart.
Géual (Henri), 33, rue du Val-d'Osne, à St-
Maurice.
IIouDARD (Ad.), 21, rue Thomas-Lemaitre, à
Nanterre.
Lecamp JI"», 98, chaussée de l'Etang, Saint-
Mandé.
Tanquerey, École supérieure libre de théolo-
gie, 59 bix, rue Ernest-Renan, à Issy-les-
Moulineaux.
Seine-Inférieure
A.MRLARn (Emile), ingénieur, 2, rue 'l'ouslain,
Dieppe.
Baillaiu) (abbé), professeur d'histoire à l'Ins-
titution .loiii-Lanibert, à Rouen.
Bellevu.i.e, 50, rue Arinand-Carrel, à Roiuni.
Chevallier (abbé), curé «le Baromesnil, parSt-
Rémy-Boscrocourt.
DuFRESNE (Rol)ert). Manoir de Calniont, par
Dieppe.
Evrard Pierre, rue du ]"aiiiiourg-de-la-Barre.
à Dieppe.
Favé (P.), 14, rue de l'Écureuil, à Rouen.
Lefkvre (Frédéric), 1, rue du Champ-des-Oi-
seaux, à Rouen.
Lenglet, 21, place Tliiers, à Fécamp.
Lion (Camille), 26 bis, rue Lenôtre, à Rouen.
Maurec (abbé), curé, à Esteville, par Cailly.
Seine-et-Marne
Gelin, rue Malakoff. à Coulommiers.
GÉRARD (aljbé), curé à Esbly.
TissiER (Paul), à Saint-Mard.
Seine-et-Oise
Bailiiache(D'), à Dourdan.
Bouts (Maurice). 20, rue Dusétel, à Versailles.
Dezorry, lObis, rue Grétry, Montmorency.
Hallouin (L.), 39, avenue de Paris, à Ver-
sailles.
•loNCARD, Maison de retraite, à Pontchar-
train.
Klein (F.) (abbé), à Bellevue.
Legi;ain. au Val-Biron, par Dourdan.
Legrelle (.lacques), 39, rue Berthier, à Ver-
sailles.
Maubec (Louis), La Clairière, Meudon.
NivARD (Paul), 11, parc de Montretout, à
St-Cloud.
Olphe-Galliard (G.), 57, rue des Galons, à
Meudon.
Raffestin (Ferd.), receveur de l'Enregistre-
ment, à Palaiseau.
R0GIE (M-"»), 1, boul. du Roi, à Versailles.
Soulard (abbé \V.), curé à Chamarande.
Thibault (Eugène), rue de Chartres, à Dour-
dan.
Velten (Gaston), 17, rue Maurepas, à Ver-
sailles.
Vidal, 12, rue Albert-Joly. à Versailles.
Sèvres (Deux)
Frev (D'), à Airvault.
Somme
Bréart de Boisanger (L.), chef d'escadron au
3" chasseurs, à Abbeville.
Dessaint, publiciste, à Amiens.
GouRDET, 1, rue lie Noyon, à Anii(>ns.
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
Tarn
Carbonmkres (Caries de), 4, rue du Consulat,
à Castres.
TouRNiER (Henri), à Aiguefonde, parMazamet.
Tarn-et-Garonne
Bo UR.iADE (Steplien), 8, avenue de Pomponne,
à Montauban.
CouiLLARD, 55, avenue St-Michel, à Montau-
ban.
KiMiîAUD (J.), 5, rue Ste-Catherine, à Moissac.
Var
Bilans (dej, capitaine de vaisseau, 1, avenue
de Yauban, à Toulon.
Vaucluse
Verdet (Aug.), 73, rue Joseph-Vernet, à Avi-
gnon.
Vendée
David (Aristide), St-Michel-en-riIerm.
JoFFRioN (D") , à Bénet.
Vienne
Lebouteux (M™'~), à Verneuil, par Jligné.
Haute-Vienne
David (Gaston), Les Biards, par Glandon.
Soury-Lavergne (H.), à Rochecliouart.
Vosges
Decosse (Paul), avocat, à Neufchàteau.
Peters (Louis), avenue Gambetta, à Épinal.
Peters (Paul), industriel, rue de Provence
à Épinal.
Peters (Victor), industriel, rue de Provence,
à Épinal.
Rasqiin, instituteur, à Chababois, par Gi'an-
ges.
Yonne
Saifroy (Louis), notaire, Brienon-sur-Arnian-
çon.
Alsace-Lorraine
Doyen (abbé), professeur au SiMiiinaire de
Beauregard, par Thionville.
Frey (Léon-.I.), l'ue de la Sinne. Mulhouse.
ETRANGER
Europe. — Allemagne. — P. -F. Dujahdin, in-
génieur, Breitestrasse, 71, Dusseldorf.
Alfred Marlier, Maxtorgraben, 45, à Nurem-
berg.
Angleterre. — F. Bertholon, négociant, Christ-
churcli Road, 8, Streatham llill, London
S. W.
Frédéric Boudin, Alexandra Ilùtel, Lincoln.
Charles Gilbertson, C. o. Mrs. de Carteret,
Rosslyn, Mulgrave Road, Sutton, Surrey.
Maurice Honoré, Shandon, Dyke Road, Brigh-
ton.
C. S. Loch, professeur à Christ Collège, Dry-
law Hatch, Oxshott, Surrey.
Jean Périer, the Grove Boitons, 25, South
Kensington, Londres S. W.
Baronde YoMÉcouRT, 33, Cromwell Road, Hove.
Brighton.
Autriche-Hongrie. — Marcel Luc, ingénieur,
Libiaz (Galicie).
D"' Hugo Marki, IV Kaplony u. 7, Budapest.
Menyhent Szanto, V Jlaria Valeria-u. 12, Bu-
dapest.
Baron Félix von Oppenheimer, I Karnthner-
strasse, 51, Vienne.
Belgique. — Emile de Becker, juge d'instruc-
tion, rue de l'Aigle, 2, Louvain.
L. de Buggenoms, avocat, place de Bronckart,
19, Liège.
Léon Collin, lieutenant d'artillerie, route
Provinciale, La Hulpe (Brabant).
Charles Dejace, professeur à l'Université de
Liège, boul. d'Avray, 280, Liège.
Martin Derihon, industriel, Lonçin-lez-Liége.
Ernest Desenfons, avocat, rue du Mont-de-
Piété, 11, Mons.
Pascal LoHEST, avocat, 6G, quai de l'Abattoir,
Liège.
Victor MuUer, chargé de Cours à l'Université
de Liège, rue Sainte-Véronique, 20, Liège.
A. PocHET, rue du Parc, 49, Liège.
Charles Sépulciire-Dor, industriel, rue Charles-
Morren, 31, Liège.
François Sépulchre, industriel, place Saint-
.lacques, Liège.
Louis Sépulchre, Herstal.
D' Edg. Snyers, l'ue Saint-Denis, 10, Li(''ge.
Espagne. — Don Manuel Anton, .Jefe del Mu-
seo Antropologico, calle de Alfonso XII,
Madrid.
Andrcs de Arzadun, calle Maj'or, 80, Pamplona.
Manuel Bertrand, industriel, Trafalgar, 50,
Barcelone.
D. Higinio g. Caso, Trinidad, 7, Gijon.
Marquis de Castelar, Magdalena, 12, Jladrid.
R. P. Fr. Albino Gonzalez, Meson de J'aredes,
30, Madi'id.
D. Diego Angulo Laguna, Valverde del Ca-
mino (Huelva).
Pedro G. Jlaristany, Rambla de Catalunya,
83 pral. Barcelone.
Oriol Marti, Puerta Ferrisa, 17, 1°, Barcelone.
Trinitat IMonegal, avocat, Claris 99, 1", Bar-
celone.
José Monegal y Noguès, calle de Moncada, 19,
Barcelone.
DE SCIENCE SOCIALE.
Alojantli'o Navajas, Sondoja. 7. Bilbao.
Martin Roi'.ku, l'alaiiios (Calalo.iincl.
lldiM'oiiso Sln(ii., ni(> Siiuou-Ollcr, 1, Harce-
lons.
Alltert TiiiKUAi T, Villamicva, 11, Madrid,
.loan Vkki;i;s l'.Aïuiis, à Palafrugell, Catalogne
Italie. — Marquis d'AvAi.A Vai.va, Hioue Si-
rignano, x*. Naplcs.
Nobilo Girolanio Calvi, via Clerici, I, Milan.
C" François Cavazza, via Farini, 3, Bologne.
L'ablié Giovanni Crovato, professeur au Sé-
minaire de St-Angelo de Brescia.
0' Giuseppe Gallavresi, via Manin, 13, ^Milan.
M. Grandmont, à Taormina (Sicile).
(îiuseppe Masala, à Sassari.
Comte Ranuzzi Seuxi, via S. Stefano, 114, Bo-
logne.
Pippo RuscoM, San Domenico di Firence.
Norvège. — Louis Arqué, Bygdo-Allee, -28,
Christiania.
PoRïroAL. — D. José d'Almeida, R. C. Mat-
toso A. Coimbra.
Conego J. Dias d'Andrade, professeur au
Séminaire, Coimbra.
Anselme Braamcamp Freire, pair du royaume,
rua do Salitre, 314, Lisbonne.
José de Mattos Braamcamp, rua dos Doura-
dores, 179-183, Lisbonne.
A. RoDKiGUEs Braga, médccin de marine, rua
da Esperança, 175-1", Lisbonne.
Jacinto Carneiro e Silva, Abrantes.
D"' C. CnAMPALiMAND, Roccio, 30, la, Lisbonne.
J. A. da Clnha Peixoto, Santo Amaro d'Ai-
raes.
G. Frlctcoso da Costa, professeur au Sémi-
naire, Vizeu.
Visconte de Guilhomil, Cadouços, Foz de
Douro, Porto.
Joaquim L. Lobo, général de brigade en re-
traite, Aleobaça.
D" S. Maia de Loureiro, Praça Duque daSal-
danha, 1, Lisbonne.
D' Marnoco e Souza, rua de S.'Tliereza, 13,
Coimbra.
Mendes Oi.iva, Villa Nova de Tazeni.
D' Mendes dos Remedios, bibliothécaire <le
l'Université, Coimbra.
Alberto de IMonsaras, Rua dos Militares, Coim-
bra.
Joaquim Nunes Mexia, Alemtejo, Mora.
D' Joào PiNTO DOS Santos, Bairro Canioéns,
Lisbonne.
Joâo Perestrello, rua de S. Domingos à Lapa,
38, Lisbonne.
L. Pla, Carcavellos.
1>' Santos Proema, secrétaire général du gou-
vernement civil. Vizeu.
Frederico Ramirer, Villa Real Santo-Antonio,
iVlgarve.
I.e conseiller Ressano Garcia, Lisbonne.
IV Serras e Silva, professeur à la Faculté de
Médecine, Coimbra.
José Slce.na, Coimbra.
RoiMANu:. — C. A. Br.HiMiEi, Strada Precii-
j)etii Wocci, I'Mjù, Bucarest.
<;. GiuRGEA, Strada Lueger, 10, Bucarest.
Iv. Gruei-e, rue Bi'ezoianu, 11, Bucarest.
Valeriu IIllurei, avocat et professeur de idii-
losophie au Lycée national, rue Ilotin, 2,
Ja'ssj'.
IV St G. Mangilrea, médecin en chef de l'hô-
pital T. Severin.
Le capitaine Stambulescu, Str. 13 Septembre,
28, Bucarest.
N. Zanné, professeur à l'École des Ponts et
Chaussées, Strada Negustori, I, Bucarest.
Russie. — E. A. Belgard, propriété KrougliUi
Efremoff (Gouv. de Toula).
G. Ferrand, administrateur de la Parfume-
rie Brocard et C", JMoscou.
Paul GiKAUD, industriel à Moscou.
E. de Loisv, direct, de la Société Générale des
Hauts Fourneaux à Makievka, Territoire des
cosaques du Don.
S. PoLACHKowsKY,Vassili ostrov seconde ligne,
11, Saint-Pétersbourg.
Jean Szwaxski, rue Naberezna, 4, ap. 12, Vilna.
René Weiller, vice-consul-chancelier, consu-
lat de France, Moscou.
Joseph WiLBOis, Petite Loubianka, 14, .Moscou.
Alexandre Zweguintzeff, membre de la Dou-
ma, Palais de Tauride, Saint-Pétersbourg.
Suisse. — L'abbé E. Carry, rue des Granges.
13, Genève.
Alfred GEiiiV. Fossé Saint-Léonard, à Bàle.
Léon Poinsard, Daxelhoferstrasse, 17, Berne.
Turquie. — S. A. 1. le Prince Sabaheddine,
Ivouroutchechmé, Constantinople.
Asie. — Chine. — D"' Chabaneix, professeur à
l'École impériale de médecine, Tien-tsin.
IL Dangu, p. 0, Box, 183, Hongkong.
Ch. Jasson, receveur des Postes françaises,
à Han-kéou.
Saint-Pierre, l)anque do l'Indo-Chine, Pékin.
Afrique. — Algérie et Tunisie.
M'" Adler, villa Armand, à Bousaréa (Alger).
M. l'abbé Botrel, à Essemane près Béjà (Tun.).
M. René Bourgoin, ingénieur-agronome. Do-
maine d'Amourah, prov. d'Alger.
D' A. GuÉNOD, rue Zarkoum, I, Tunis.
Jules Kravenbuhl, Colon-Agriculteur, Aïn-el-
Asker (Tunisie).
Jacques Lelong, Passage Ribet, 1, à Tunis.
Écypte. — Ahmed Fathy Zagloul Pacha, sous-
secrétaire d'État au Ministère de la Justice,
Le Caire.
.\frique occidentale. — PliilippeGADEN, Maison
DevèsChaumet et C", Saint-Louis (Sénégal).
E. Reyxes, lieutenant d'Infanterie coloniale,
bataillon de Zinder, Niamey, via Dahomey.
L. Tauxier, à Ouagadougou, Haut Sénégal, Ni-
ger.
H
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Amérique." — Canada. — L.-O. Bourmval.
médecin-pharmacien, Saint-Barnabe, Comté
St-Maurice, P. Q.
K.-P. Phil. BouRNivAL, Saint-Boniface (Mani-
toba).
Thomas Carox, avocat, rue Sussex, 559, Ottawa.
Philippe DLR0CHER,rue St-Denis,525, Montréal.
Léon Gérin, Coaticooke, prov. de Québec.
B. Soury-Lavergxe, Ferme Chute, par Pasqua
Sas Katchevaw.
P.RÉsiL. — D'' Ariowaldo A. do Amaral, rua Au-
rora 52, Sào-Paulo.
D' José AuGUSTo, Natal (Rio Grande do Norte).
A. S. Azevedo Junior, rua do Rosario, 4, Santos.
D'' Coreolano Burgos, Amparo, Sào-Paulo.
D' Vicente de Carvalho, Juiz da 3" V, Crimi-
nal Sào-Paulo.
1)' Arnaldo Y. de Carvalho, rua Ipyranga,
8, Sào-Panlo.
[y José Gonçalves de Castro Cincuha, Largo
■Z de Julho, 45, Bahia.
Le Comte D' Aifonso Celso, avocat, villa Pe-
tiote, Petropolis (Rio-de-Janeiro).
D"^Silveira Cintra, rua do Bom-Retiro, 23, Sào-
Paulo.
Arthur Ferreira Maciiado Guimaraès, rue '^ So-
tombro. 113, 1°, Rio.
!)'■ F. FuRTADO FiLHO, Alamcda do Trium pho,
42, Sao-Paulo.
D Joâo GuiAO, Ribeirâo Preto, Sâo-Paulo.
Jacob GuYER, rua Santo-Antonio, 15, Caixa
Postal, 64, Santos.
D' Domingos J.*glaribe, director do Instituto
Psicho-Phisiologico, Sâo-Paulo.
C' A. DE Lacerda Franco, rua Conselheiro
Nebias, 75, Sào-Paulo.
D' Bernardo de 3L\galuaes, rua dos Guaya-
nazes, 131, Sào-Paulo.
D' Joaquim :\Iiguel, rua Frei Gaspar,3, Santos.
D' Alfredo Patricio, Amparo, Sâo-Paulo.
D' Calos Reis, Rua da Boa Morte, 47, Sào-Paulo.
D' Raul de Rezende Carvalho, Santos.
D^ J. M. RoDRiGUES Alves, rua Maranhâo, 21,
Sào-Paulo.
D' Sylvio Romero, rua 7 Setembro, 113, 1°,
Rio-de-Janeiro.
D'" V. DA SiLVA Freire, Caixa 18, Sào-Paulo.
D' L.-G. da Silva Leme, rua da Liberdade, 45,
Sâo-Paulo.
(Gabriel A. da Silva Oliveira, Sào-Joào da Boa
Vista, Sào-Paulo.
José da Silveira Campos, planteur de café, Ri-
beiraô Preto, Sâo-Paulo.
D José Maria Whitaker, Caixa 264, Santos.
Colombie. — Patrocinio Figueroa, Tuquerres
(Narino).
Martinique. — llip. Ernoult, Fort-de-France
[Mexique. — Gonzalo Camara, callc 57, n° 512,
Merida, Yucatan.
D' J.-E. îIONJARAs, 2' de Yturbide, n° 1,
Mexico, D. F.
République Argentine. — Antonio Freixas,
calle Cangallo 1448, Buenos-Aires.
D. Gonzalez Gowland, Pozos, 77, Buenos-Aires.
Casimiro Olmos, Parana.
Haïti. — M^' Conan, archevêque de Port-au-
Prince.
Fleury-Féquière, député, Port-au-Prince.
Auguste jMagloire, publiciste, Port-au-Prince.
Clément Magloire, directeur du Malin, 45,
rue Roux, Port-au-Prince.
Ms' PiCHON, évéque, Port-au-Prince.
Eugène Roy, syndic des agents de change,
Port-au-Prince.
E. Sepe, 42, rue des Fronds-Forts, Port-au-
Prince.
Uruguay. — M"" Carrau, Piedras, 352, Monte-
video
François M. Carrau. Apartado, 138, Monte-
video.
Louis J. Supervielle, banquier, Calle 25 de
Blayo, 234, Montevideo.
Océanie. — Miss Bessie Hancock, Girton
collège, Bendigo (Yictoria).
AVIS IMPORTANT
Nous rappelons aux membres de
notre Société qu'ils doivent envoyer
leur cotisation par mandat-poste ou
en un chèque à vue sur Paris avant
le 31 janvier, s'ils veulent éviter les
frais de recouvrement.
NOUVEAUX MEMBRES
M"'' MoNK, 228, rue Lagauchetière E.
Montréal (Canada), présentée par M. Paul
de Rousiers.
D'' Miguel Fonseca, àBarcellos (Portugal),
présenté par le même.
Etienne Baron, San Martin 150, Buenos-
Aires (République Argentine), présenté
par le même.
LES MISSIONS D'ÉTUDE
Cette année, notre secrétaire de rédac-
tion, M. Paul Descamps, fera un voyage
d'observations sociales en Angleterre. Au
nom de la Société Internationale de Science
sociale et de tous ceux qui s'intéressent
à nos études, nous remercions S. A. le
Prince Sabaheddine, qui veut bien se char-
ger .spontanément des frais de la mission.
LES COURS DE SCIENCE SOCIALE
Le cours de M. G. Melin a lieu totis les
vendredis à 5 h. 1/2 dans le grand am-
DE SCIENCE SOCIALE.
phithéâtre de la Faculté des Lettres de
Nancy. Le sujet traité cette année a pour
objet : La famille; les diverses méthodes
communément employées pour arriver à la
ronnaissance du sujet (méthodes évolu-
tionistes, philosophiques, socialistes); swpe-
rioriléde la mét/todf de la Science Sociale;
son emploi; étude des principaux Ii/jjcs
familiaux.
Le cours de M. J. Durieu, qui commen-
cera le 25 janvier à 5 h. 1/2, aura lieu
tous les mardis à 5 h. I /2 au Collège libre
des Sciences sociales, 28, rue Serpente, à
Paris.
M. Durieu traitera cette année de l'ap-
plication de la méthode d'observation à
l'étude des populations de V Ile-de-France
et particulièrement des points suivants :
Détermination de Tinfluence d'un grand
centre urbain sur les types sociaux de la
région où il est situé. — Conformément à
la méthode tourvillienne, étude successive
des métiers de simple récolte, d'extrac-
tion, de fabrication, de transport et de
commerce. — Types des métiers d'extrac-
tion : Le bûcheron des forêts de Tlle-de-
France. Stabilité et paix sociale de ce mé-
tier sous le régime de l'appropriation des
forêts par la famille stable ou la province ;
instabilité et conflit sous le régime de
l'appropriation par la famille instable, la
commune ou l'Etat. — Plàtrières et car-
rières de la banlieue. Evolution différente
des plàtrières vers la propriété et la con-
centration industrielle, et des carrières
vers la déchéance et l'abandon. La grande
ancienneté des carrières explique qu'elles
soient soumises à un régime de propriété
ditlerent de celui des mines. — La Fa-
brication dans rile-de-France : Le déve-
loppement moderne du grand atelier de
fabrication ne provient pas du machi-
nisme, qui n'est lui-même qu'un effet
secondaire, mais bien de l'avènement,
dans l'humanité, du travail manuel libre,
résultant du plus grand événement social
que l'histoire ait enregistré : l'apparition
des sociétés particularistes ; vérification
de cette hypothèse par l'étude méthodique
de la fabrication dans l'Ile-de-France.
COURS DE SCIENCE RELIGIEUSE
Notre K'evue a plusieurs fois signalé et
recommandé, à cause de sa conception et
de sa portée toutes spéciales, le cours de
M. l'abbé Picard, ami et membre de notre
Société.
Ce cours de science religieuse selon la
méthode d'observation scientifique est dû
à la puissante et féconde initiative de
H. de Tourville. Il était très apprécié et
encouragé par E. Demolins (Cf. sa lettre
au conférencier du mois d'octobre 1906,
publiée dans notre Bulletin, 43^ fascicule,
janvier 1908, p. 350).
Il est gratuit.
Il a lieu rue Furstenberg, 6, près de
Saint-Germain-des-Prés, le dimanche ma-
tin, à 9 h. 45, pour finir toujours avant
11 heures.
Les résumés des leçons, très explicatifs,
avec de nombreuses indications documen-
taires, sont mis à la disposition des au-
diteurs.
Pour avoir des cartes d'entrée, on est
prié de s'adresser à M. l'abbé Picard, à
son domicile, 2, rue de la Sorbonne.
LES REUNIONS MENSUELLES
La prochaine réunion.
Ainsi que nous l'avons déjà annoncé, la
prochaine réunion mensuelle aura lieu le
vendredi 28 janvier, à 8 heures 3/4 du
soir, à r Hôtel des Sociétés savantes, 28, rue
Serpente (près la place Saint-Michel).
M. Paul Descamps y parlera sur le sujet
suivant : Comment on fait l'analyse sociale
cVune œuvre littéraire, en prenant des
exemples dans les fameux contes arabes
des Mille et une Nuits.
Compte rendu de la séance
de novembre.
M. Paul Bureau rappelle d'abord les
caractères essentiels de la constitution
politique des États-Unis : d'une part, le
gouvernement fédéral qui no s'occupe que
10
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
des rapports avec l'étranger et des inté-
rêts les plus généraux de la nation (poids
et mesures, brevets d'invention, postes,
etc.); d'autre part, les gouvernements
particuliers de chaque Etat qui légifèrent
souverainement sur toutes les matières de
droit civil, pénal et administratif. Nous
qui parlons si souvent de décentralisation
en France, s'imagine-t-on exactement ce
que cette formule signiiîe? Sur les écoles
comme sur la famille et le divorce, sur la
faillite et sur les peines, chaque parlement
local légifère librement.
Sur cette répartition des tâches légis-
latives entre le parlement de Washington
et les parlements locaux il y aurait beau-
coup à dire. Il est bon seulement de re-
marquer deux choses : la première,
qu'elle suppose une conception de la li-
berté et de l'ordre public bien différente
de celle que nous avons en France. Ima-
gine-t-on chez nous, par exemple, que le
divorce fût soumis à des conditions par-
ticulières à Marseille, et à d'autres à
Nancy, et à d'autres encore à Bordeaux :
tous les partis politiques s'accorderaient à
crier au scandale. Et cependant les Amé-
ricains vivent sous ce régime. 11 faut noter
en second lieu que cette attitude contri-
bue singulièrement à diminuer l'acuité
des querelles politiques. Que de luttes
seraient évitées chez nous, si la France
avait été répartie en cinq ou six régions,
ayant chacune le droit de promulguer sa
législation particulière. A supposer que le
fait ait été possible , ce qui est peu pro-
bable, en mesure-t-on les conséquences?
M. Bureau prend comme exemple de la
vie législative d'un Etat américain , celle
de l'État de New-York. Chose curieuse, le
Parlement de cet État siège non pas à
New-York, mais à Albany, petite ville sans
importance; il ne siège guère plus de
six mois chaque année, mais dans ce laps
de temps, il promulgue ou revise en
moyenne, 700 à 900 lois, et encore bon
nombre de ces lois sont extrêmement lon-
gues.
Cette fécondité tient à plusieurs causes.
D'abord aux États-Unis, les Parlements
locaux doivent s'occuper, non seulement
d'élaborer les lois, mais de réglementer
tous les détails de leur application. En
France, les Chambres ne votent que les
textes généraux pour laisser la réglemen-
tation des détails à des décrets adminis-
tratifs, et toutes nos grandes lois sont
accompagnées d'un ou plusieurs décrets
réglementaires. Aux Etats-Unis, le Parle-
ment édicté lui-même le règlement d'ap-
plication, dans la loi même. Voici, par
exemple, une loi de l'Etat de New-York
sur les assurances sur la vie : elle ne
comprend pas moins de 23 pages, parce
qu'elle contient jusqu'au texte des for-
mules à employer dans chaque espèce de
contrat d'assurance. Chez nous, nous con-
fions au pouvoir exécutif des fonctions
très étendues, nous bornant à un contrôle
par voie de questions ou d'interpellations.
Les Américains qui pratiquent le régime
représentatif, mais ne connaissent pas le
régime parlementaire suivent une autre
méthode : ils associent directement le
parlement aux actes plus importants du
pouvoir exécutif : ainsi les hauts fonc-
tionnaires ne peuvent être nommés qu'avec
l'agrément du Sénat.
L'abondance des lois a aussi une autre
cause : un grand nombre de textes visent
exclusivement une ville ou une corporation
spéciale. Notamment chaque ville a sa
charte particulière, qui détermine jusque
dans les plus menus détails l'organisation
de son régime municipal : il en est de
même pour un grand nombre d'associa-
tions religieuses ou de bienfaisance. Or, il
arrive très vite que tel ou tel texte de la
charte rend impossible une mesure né-
cessaire d'administration ou une modi-
fication dans les rouages administratifs :
aussi on est forcé de demander au Parle-
ment une revision du texte. Cliaque année,
plusieurs centaines de lois sont consacrées
à ces re visions et modifications. On voit
par là combien ces lois d'intérêt parti-
culier diffèrent des nôtres. Chez nous
aussi, il arrive souvent qu'une loi concerne
une ville ou un département ; mais, dans
ce cas, la loi se propose d'exercer ce que
nous appelons la tutelle administrative :
elle sanctionne un vote de l'assemblée
communale ou départementale. Les Amé-
ricains ignorent cette tutelle.
DE SCIENCE SOCIALE.
11
EiiHu une deniirre caractéristique des
législations américaines, c'est la har-
diesse avec laquelle les pi'oblèmes posés
par la vie sociale sont abordés et résolus.
Les lois de l'Etat de New- York pour l'an-
née 1907 en fournissent un très intéres-
sant exemple. On voit qu'aux Etats-Unis,
nombre de services publics sont exploi-
tés par des sociétés privées, exemptes de
tout contrôle particulier des pouvoirs ad-
ministratifs, et cette autonomie, dans des
industries soustraites à la concurrence,
autorise de nombreux abus. Il en est ainsi
notamment pour les tramways, l'éclairage
public, les chemins de fer, etc. Pour com-
battre ces abus, le parlement de l'Etat de
New- York vient de promulguer une loi
très audacieuse, instituant un contrôle
des sociétés chargées des services publics.
Deux commissions de 5 membres chacune
sont nommées, l'une pour la cité de New-
York, l'autre pour le reste du territoire.
Chacun des membres recevra une indem-
nité de 75.000 francs par an, et les commis-
sions auront le droit d'enquête le plus
étendu; ils pourront scruter à loisir la
comptabilité, rechercher le coût de pro-
duction, le comparer au prix de vente, et
au besoin abaisser les prix. Les ristournes
et les inégalités de tarifs , notamment
pour le transport des marchandises sont
strictement prohibés. Il ne faut pas avoir
trop de confiance dans l'efficacité de cette
loi, mais du moins elle aborde franche-
ment un grave problème. Elle atteste
aussi que les Américains ont une autre
idée que nous des « droits acquis », ils
savent que la vie nouvelle, la vie ({ui s'or-
ganise, a aussi des droits, et sans doute ils
n'ont pas tort.
M. FouRNiÈRE pense que l'on peut établir
une certaine analogie entre la Suisse et
les Etats-Unis au point de vue politique.
C'est sans doute à cause de la petitesse du
pays que la Suisse a pu arriver plus tôt à
l'unification du Code civil et du Code pénal.
M. DE RousiERs croit qu'il y a des diffé-
rences plus essentielles entre la Suisse et
les Etats-Unis. Dans ce dernier pays, on
voit quelquefois des lois générales devenir
locales, comme par exemple celles qui ont
trait à la faillite.
M.Olimie-C.mj.iard se demande pourquoi
les Américains n'ont pas donné le pouvoir
complet au gouvernement contrai on ma-
tière de relations extérieures.
M. Bure.au répond que c'est là une
question plus complexe' qu'elle n'apparaît
au premier abord. Au surplus, il faut tenir
compte de la mentalité américaine qui se
méfie de l'intervention centrale. En outre,
depuis 1787, les Etats-Unis ne forment plus
une confédération d'États, mais un État
fédéral.
Répondant à une question de M. Dubern,
M. Bureau dit que ce sont les tribunaux
locaux qui assurent la répression juridi-
que, à moins qu'il ne s'agisse d'affaires
entre citoyens d'États différents ou avec
des étrangers.
M. DE RousiERS, répondant à une autre
question de M. Dubern, dit que ce qui s'op-
pose à la création d'une banque centrale,
ce sont les privilèges que l'on a été forcé
d'octroyer aux banques qui ont bien voulu
avancer des fonds au moment de la guerre
de Sécession.
M. Blanchon pense qu'en France, la
décentralisation serait plus dangereuse, à
cause des dialectes provinciaux différents.
M. DE RousiERS croit que la centralisa-
tion ne s'est pas imposée aux Etats-Unis à
cause de la sécurité politique extérieure.
11 se demande si le fait que les États
américains légifèrent sur des intérêts
particuliers n'explique pas la corruption
administrative qui sévit dans ce pays.
M. Olphe-Galliard attire l'attention sur
l'analogie qu'il y a entre les rapports qui
existent entre le gouvernement de "Was-
hington et ceux des États particuliers amé-
ricains, et ceux qui existent entre la
Grande-Bretagne et ses colonies.
ÉCOLE LIBRE D'ASSISTANCE PRIVEE
On nous prie d'annoncer l'ouverture des
cours suivants organisés par l'Ecole libre
d'assistance privée, et qui auront lieu au
siège de la Société internationale pour /'c'-
tude des questions d'' assistance, 49, rue de
Miromesnil, à Paris :
12
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Tous les jeudis, à 4 heures, l'abbé Viollet
y traitera des Mœurs et de la Psycho-
logie des classes pauvres ; ioxin les jeudis, à
5 h. 1/2, M. Maurice Beaufreton parlera
sur les Rapports de l'assistance publique
et de la bienfaisance privée en France an
commencement du XX^ siècle.
Ces cours sont publics et gratuits.
BIBLIOGRAPHIE
Les grands ports de France: leur rôle
économique, par Paul de Rousiers, 1
vol. in-18, 3 fr. 50 (A. Colin, édit. Paris).
Les lecteurs de la Science sociale con-
naissent les grandes modifications surve-
nues dans tous les domaines de l'activité
humaine à la suite du perfectionnement
inouï des moyens de transport ; mais s'ils
connaissent les répercussions causées par
l'amélioration des transports, il leur a été
peu donné, jusqu'à ce jour, d'avoir des ren-
seignements précis sur les transports eux-
mêmes, par suite du manque d'analyses
faites sur ce genre de travail conformé-
ment à la méthode de la Science sociale.
Une si vaste lacune ne peut être com-
blée en un jour, mais je pense que tout le
monde sera d'accord pour souhaiter qu'elle
le soit le plus tôt possible. Quoi qu'il en soit,
le premier coup de hache vient d'être
donné dans cette forêt touffue, et nul n'é-
tait mieux qualifié que M. de Rousiers
pour tracer la voie dans cette direction.
Grâce à sa compétence spéciale des choses
maritimes, placé au centre même des do-
cumentations concernant la matière, il
était, parmi ceux qui ont l'expérience de
la méthode, celui qui devait fatalement le
faire, et l'on ne peut que se réjouir qu'il
se soit décidé à la commencer, car sans
doute, cette étude n'est-elle qu'un com-
mencement.
Ce commencement a pour objets les
ports de commerce et comprend les mo-
nographies des sept ports français les
plus importants. Les ports sont des orga-
nismes sociaux qui se classent aux trans-
ports et par conséquent au Travail. Ils
peuvent donc être analysés comme tout
groupement de travail, en examinant suc-
cessivement l'objet, l'outillage, l'atelier, le
personnel et l'opération. Sans négliger les
autres éléments — puisqu'on nous parle
des dockers de Dunkerque, de l'outillage
du port de La Pallice, etc., — l'objet, ou
la fonction, a été pris comme l'élément
central, le pivot autour duquel tourne
toute l'étude.
Comme tout organisme, le Port a une
fonction, et cette fonction peut revêtir des
formes multiples qui permettent de clas-
ser lesvariétés. C'est ainsi que M. de Rou-
siers est parvenu à déterminer trois mo-
dalités dans la fonction du Port, selon que
prédomine le rôle régional, industriel ou
commercial. Bien entendu, ces divers
rôles se trouvent parfois entremêlés et com-
binés dans un même port. Ainsi les fonc-
tions industrielles et régionales du Havre
ne doivent pas être négligées, quoiqu'il
soit surtout un port commercial. Demême
Rouen, qui est surtout un port régional,
remplit cependant une fonction indus-
trielle, qui a son importance. Au contraire,
Dunkerque est presque exclusivement un
port régional, Nantes un port industriel, et
La Rochelle-La Pallice, un port d'escale.
Parfois, le rôle d'un port varie suivant
les époques, par suite des changements
qui surviennent dans les conditions éco-
nomiques générales.
C'est ainsi que Marseille a vu une fonc-
tion industrielle se substituer à son an-
cienne fonction commerciale, etc.
En résumé, ce livre, par son objet et
par le point de vue particulier auquel s'est
placé l'auteur, prend tout naturellement
place dans la Bibliothèque de la Science
sociale, à côté des autres livres qu'il nous
a déjà donnés et que tous nos lecteurs
connaissent.
P. Descamps.
Le Mirage oriental, par Louis Bertrand,
1 vol. 3fr. 50 (Librairie académique Per-
rin etC''=, Paris).
Ce livre est la reproduction d'une série
d'articles qui ont paru dans la Bévue des
Deux-Mondes, en 1908-1909, et dans les-
quels M. Louis Bertrand relatait les im-
pressions recueillies par lui au cours d'un
DE SCIENCE SOCIALE.
13
séjour d'uno année (lu'il lit en Orient, par-
ticulièrement en Turquie et en Egypte.
De gramls événements se sont produits
on Tuniuie, depuis lors, et leur marche
a été tellement foudroyante, qu'il semble,
au premier abord, que les récits de
M. r.ertrand n'ont plus qu'un intérêt ré-
trospectif — ce qui déjà serait loin d'être
négligeable, car, quoi que l'on fasse, le Pré-
sent sort du Passé. Mais nos lecteurs con-
naissent la juste place qui revient aux
transformations politiques, quelque fan-
tasmagoriques qu'elles nous paraissent.
Aussi, sans nier qu'une évolution ne soit
en train de se produire en Turquie, nous
pensons que des transformations pro-
fondes n'ont pas encore pu se produire,
et ne se produiront que lentement,
et en surmontant de nombreuses diffi-
cultés.
Nous ne disons pas cela pour décourager
ceux qui se sont voués à une rude tâche
qui ne peut qu'avoir toute notre sympa-
thie; mais, entretenir des illusions ne
ferait que retarder une œuvre dont la
réussite exige nécessairement une vue
consciente de la réalité des choses. Or,
comme le dit justement M. Bertrand, « la
liberté ne s'improvise pas du jour au len-
demain ». Quand un parti s'empare du
Pouvoir, il ne peut s'y maintenir qu'en
employant, au moins en partie, les pro-
cédés de domination du parti qu'il a ren-
versé et qui continue à lutter contre lui.
On ne l'a que trop constaté en France, et
la Turquie ne peut échapper aux lois
sociales. La véritable révolution est celle
qui se fait lentement et qui opère sur les
forces de la vie privée.
Mais revenons aux impressions que
M. Bertrand aeues de l'Orient. Elles sem-
blent bouleverser toutes nos idées classi-
ques.
On dirait presque une gageure. Que
deviennent les vertus que l'on attribuait
bénévolement aux Orientaux? Nous qui
pensions que la plèbe au moins y était
moins malheureuse que dans nos sociétés
occidentales, on nous dit maintenant qu'elle
est à un degré plus bas : Pour toute nour-
riture, « un pain, ou une galette, fabri-
<iués avec des farines inférieures ou adul-
térées de farine de fèves et de haricots ', »
avec en plus, en été, des pastèques et
des tomates. Pour logement un taudis
jamais entretenu et dont la femme se dé-
sintéresse complètement ; en effet, « on vit
dehors beaucouji plus qucjchez nous..., les
enfants grouillent dans la rue, les femmes
vont aux provisions ou bavardent autour
des fontaines, on ne rentre au logis que
pour dormir et pas toujours pour man-
ger 2 ». Nous voilà loin de la famille pa-
triarcale et du culte au foyer : « En ce
qui concerne la plèbe, la famille nous y
apparaît peut-être encore plus instable que
chez nos prolétaires occidentaux 3 > .
Par contre, d'après l'auteur, on aurait
beaucoup exagéré l'inertie et la paresse
des ouvriers : « ... l'ouvrier des villes
s'efforce d'améliorer sa technique au con-
tact de l'ouvrier européen, il essaie de le
concurrencer et souvent il y réussit * » .
Malheureusement, M. Bertrand nous dit
peu de choses de la classe aisée, ni non
plus des paysans. Sans doute, là, il aurait
trouvé des familles mieux constituées et
ayant conservé des mœurs plus patriar-
cales.
Ce qu'il y a de curieux à constater, c'est
que la plupart des ouvriers manuels sont
des indigènes, tandis que la classe com
merçante est essentiellement cosmopolite,
mais d'un cosmopolitisme im peu spé-
cial en ce que les différentes races ne
se mélangent pas et conservent chacune
leurs traditions, leur langage, leur reli-
gion et leurs coutumes. C'est pourquoi
l'on rencontre dans toutes les grandes
villes des communautés de Grecs, de
Coptes, d'Arméniens, de Juifs, etc.
Dans les derniers chapitres, on trouvera
une foule de détails sur les écoles en
Orient, et l'état de l'instruction.
Que valent les impressions dont l'au-
teur nous fait part? En l'absence d'études
monographiques sérieuses, il est bien dif-
ficile de se prononcer. Tout ce que l'on
peut dire, c'est qu'elles sont sincères, et
qu'à ce titre elles ne doivent pas être igno-
1. p. l2iJ.
-2. P. 111.
3. P. 1-29.
i. P. vm.
14
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
rées de ceux qui s'intéressent aux choses
de l'Orient.
P. Descamps.
Le Brésil au XX^ siècle, par Pierre
Denis, 1 vol. 3 fr. 50 [A. Colin., édit.,
Paris).
Dans ce livre, l'auteur nous donne, d'une
façon méthodique, les résultats de ses obser-
vations personnelles faites au cours d"un
voyage au Brésil. Dans les premiers cha-
pitres, il nous donne quelques généralités
sur ce vaste pays, qui, de jour en jour, prend
une importance de plus en plus grande.
Nous signalons particulièrement le cha-
pitre dans lequel l'auteur analyse les effets
du change, qui joue un rôle de première
importance quant aux relations commer-
ciales extérieures. M. Denis étudie ensuite
les caractères particuliers que présentent
les principaux États composant la Fédéra-
tion brésilienne. Ici nous nous permettrons
une petite critique : peut-être eùt-il mieux
valu rejeter les délimitations politiques
toujours plus ou moins artificielles, etpren-
dre pour base celles tracées par la nature.
Voici quelques-unes d'es régions que l'on
y trouve, et que l'étude de M. Denis per-
met de caractériser comme suit :
P' Le littoral, région dans lacjuelle le
lieu (chaleur et humidité) et les transports
maritimes faciles ont amené le déve-
loppement de la culture des produits tro-
picaux en vue de l'exportation, princi-
palement la canne à sucre.
Or, la canne à sucre, quoique se cultivant
entièrement à la main, exige la grande cul-
ture, parce que chaque domaine doit ali-
menter une raffinerie. Les nègres fournis-
sent la main-d'œuvre nécessaire et vivent
en familles instables. Affranchis, depuis
1888, ils sont aujourd'hui ouvriers jour-
naliers ou colons partiaires, mais ils ne
fournissent qu'une main-d'œuvre à la fois
indolente et irrégulière, parce qu'ils trou-
vent des moyens d'existence faciles, grâce
à la pêche et à la culture du manguier et
de l'arbre à pain : seul l'appât de Peau-de-
vie les poussent à venir travailler chez les
grands propriétaires.
2" La serra, montagnes boisées paral-
lèles à la côte, encore peu défrichées, si ce
n'est dans les régions tempérées du Rio
Grande do Sul, colonisées d'abord pardes
Allemands, puis par des Italiens. Ce qui
domine ici, c'est la culture en petites pro-
priétés, d'une trentaine d'hectares environ.
Chaque famille vit directement des pro-
duits du domaine : seigle, pommes de terre,
manioc, haricots, porcs (nourris de maïs) ;
vin, etc.
Le travail se fait entièrement à la main,
à Paide de méthodes primitives. L'orga-
nisation de la famille est quasi patriarcale
ou particulariste, car on y trouve com-
munément la pratique de la transmission
intégrale du domaine.
3'^ Le plateau intérieur composé surtout
de savanes, où domine l'art pastoral. en
vue de l'alimentation des villes et de la ré
gion du littoral. Ici, Part pastoral n'a pas
développé la famille patriarcale, car on
ne vit pas directement des produits du
troupeau comme dans l'Asie Centrale ; les
animaux sont vendus dans les foires, ou
bien abattus et transformés en viande bou-
canée. De là, la nécessité de capitaux, et
par conséquent de la grande propriété. Au
surplus, Part pastoral n'y est pas pratiqué
à l'état nomade, ni même tran.shumant.
mais à l'état sédentaire, et ceci nécessite
le forage de puits pendant la saison sèche :
le sol subit donc un commencement de
transformation. Selon les régions, la main-
d'œuvre se compose de gauchos portugais
et espagnols ou d'Indiens. Le régime do-
minant est celui du clan : les clients et les
patrons sont unis par des liens permanents
et héréditaires, et les derniers détiennent
â la fois la direction du travail et des fonc-
tions publiques, et se considèrent comme
les protecteurs naturels des premiers, à
qui ils concèdent gratuitement la jouis-
sance des parcelles de terrain nécessaires
à l'alimentation. Sur ces parcelles, chaque
famille cultive, à la main, et par le pro-
cédé de Pécobuage, le manioc et le maïs
dont elle se nourrit.
4" La région du café, anciennes forêts
défrichées au xix'' siècle dans les États
de Sâo Paulo, de Minas et d'Espirito-
Santo. Là domine la culture commerciale
en grandes propriétés [Fatendas) et avec
le patronage de l'État. Celui-ci favorise en
DR SCIENCE SOCIALE.
15
effet riiiiuiigTatiou eumpéciint' ^Italiens,
etc.), aclu'te et emmagasine le café pro-
duit par les fazeudaires afin de couibattrc
la baisse des prix due à la surproduction.
établit une caisse pour régulariser le
change, etc. La culture est faite entière-
ment à la main, mais chaque fazenda élève
des bœufs pour les transports. Depuis
Pabolition de l'esclavage, le régime domi-
nant est : ou bien celui du salariat, là où
les travailleurs sont nègres, comme dans
le Minas; ou bien celui du métayage, là
où l'on emploie surtout la main-d'œuvre
européenne, comme dans le Sào-Paulo.
Chose curieuse, tandis'que les colons blancs
vivent en villages à banlieue morcelée,
les noirs, par réaction confre les casernes
du temps de l'esclavage, vivent en cases
isolées, mais se réunissent pour travailler
en bandes.
11 faudrait ajouter à ces régions celles
où le travail dominant est la cueillette
commercialisée :
L' Amazonie ou sylve équatoriale où l'on
récolte le caoutchouc;
Le Paranaoii l'on récolte le maté.
En résumé, l'étude de M. Denis nous
fournit une ample moisson de faits sociaux
sur un pays que la science .sociale n'a pas
encore étudié.
P. Descami's.
La Hollande politique, in parti catho-
lique en pays protestant, par Paul Vers-
chave 1. vol. in-16. Librairie acadé-
mique Perrin. — Paris, 1910. -
M. Verschave s'est proposé dans cet ou-
vrage de faire défiler sous les yeux du lec-
teur les divers partis politiques hollandais
en retraçant l'origine, les programmes
et l'évolution de chacun d'eux, et en fai-
sant connaître les chefs de ces divers par-
tis, leurs principes, leur tactique et leurs
moyens d'action. Le lecteur une fois mis
au courant, il raconte par le menu quelles
luttes ces divers partis se sont livrés pour
le triomphe de leurs doctrines et la pos-
session du pouvoir.
Et ce livre, extrêmement documenté, est
aussi un livre intéressant, d'un intérêt
actuel, parce que la lutte entre les partis
qui se disputent la Hollande s'est, depuis
soixante ans, déroulée principalement sur
le terrain religieux et social, et parce que
la question scolaire, qui, en France au-
jourd'hui, tend à prendre une si grande
importance, a joué dans la politique des
Pays-Bas un rôle prépondérant.
Nous avons lu cet ouvrage avec un in-
térêt d'autant plus vif que les études sur
la Hollande sont peu fréquentes chez nous.
Le grand empire voisin fait tort dans nos
préoccupations d'esprit au petit pays vi-
vant à ses côtés, et cela est dommage.
M. Verschave nous montre que la vie poli-
tique et sociale hollandaise mérite d'être
observée; aussi, croyons-nous, son livre
attirera l'attention et saura la retenir.
J.B.
LIVRES REÇUS
L'apprentissage et l'enseignement techni-
que, par Ferdinand Dubief, 1 vol. 6 fr.
(V. Giard E. Brière, édit.).
JJn an de Journalisme à Lourdes, par
Edouard de Perrodil, 1 vol. in-18, 340 pa-
ges, 3 fr. 50 (P. Lethielleux, édit.).
Vers la pair, par Alberto Terres (Etu-
des sur l'établissement de la paix générale
et sur l'organisation de l'ordre internatio-
nale), 1 vol. (Imprensa Nacional, Rio-de-
Janeiro.)
Projet de transformation du collège et
création de cours secondaires de jeunes
filles (Conférence pédagogique faite à
Condé-sur-Escaut),parTh. Gautier, 1 bro-
chure (Imprimerie Edmond Wattelez,
22, rue de l'Escaut, Condé).
Qu'y a-t-il dans les livres condamnés par
;es£'i'é9'Mes,l brochure (Imprimerie E. Pail-
lard, Abbeville).
Dorotchim ou la gloire de Sodome, par
Kamidel, 1 brochure 0 fr. 'yO (Imprimerie
Louis Bertrand, Nancy).
La répartition des fortunes en France,
par J. Séailles, 1 vol. grand in-8", 111,
144 pages, .') fr. (Félix Alcan, édit.).
La liberté d'enseignement d'après trois
hommes d'État italiens {Mughetti, Boreghi,
Mamiani), par Aug. Pouget, 1 vol. lfr.50,
en vente chez l'auteur, à Chaillevette
(Charente-Inférieure).
16
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
De la tradition considérée comme source
du droit musidman, par Riad Ghali, doc-
teur en droit à la Cour d'appel au Caire,
1 vol. (Arthur Rousseau, édit.).
Manuel d'instruction civique, par G. de
la Guillonnière, 1 vol. in-iô jésus, broché
1 fr. 25, cartonné 1 fr.50 (P. Lethielleux,
édit.).
Ce qu'ils enseignent:^ Est-ce vrai:'' par
Paul Lorris, 1 vol. in-12, 0 fr. 50 (P. Le-
thielleux, édit.).
Le réformisme (la question sociale ou-
vrière), 1 brochure 0 fr. 25 (Bibliothèque
de l'Association, 31, rue Lecourbe, Paris).
Il problema agrario siciliano è la nazio-
nalizziazione délia terra, par S. Camma-
reri Scurti (Uffici délia critica sociale, 23,
portici Galleria. Milan).
Le revers de la Révolution (l'insurrec-
tion en Russie, armée aux frais du Japon),
1 brochure (édition du journal Golos
Pravdy, Saint-Pétersbourg; Monskaïa 13).
Les conséquences économiques et sociales
de la prochaine guerre, d'après les ensei-
gnements des campagnes de 1870-71 et de
1904-5, par Bernard Serrigny, avec une
préface de Frédéric Passy, 1 vol. 10 fr.
(V. Giard et Brière, édit. Paris.)
'^1fjM^<-'--^'^'^\
BIBLIOTIIKQUK DE LA SCIENCE SOCIALE
FONDATKUK
EDMOND DEMOLINS
QUESTIONS DU JOUR
OUVRIERS ET PATRONS TULLISTES
DE CALAIS
A PROPOS D'UN CONFLIT RÉGENT
PAR
PAUL VANUXEM
L'ORGANISATION DE LA VIE PRIVEE
L'ORIENTATION PARTICULARISTE
SA NÉCESSITÉ ET SA RÉALISATION PRATIQUE
PAR l" — „. _^
GABRIEL MEHN i'^^^^'lOTïïfSr
NOV 9 1936
/ 'i-'ïii Kl mu in
PARIS ^ ^^"'«
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 56
Janvier 1910
SOMMAIRE
A. - PATRONS ET OUVRIERS TULLISTES DE CALMAIS, pai Paul
ranuxem.
B. - L'ORIENTATION PARTICULARISTE DE LA VIE, par (;. Melin.
Etat général de trouljle et de malaise, mieux supporté par les peujiles à for-
mation particulariste que par les peuples à formation communautaire. —
Ce que c'est que le particularisme. — Pourquoi l'orientation vers le par-
ticularisme s'impose à notre époque et à notre pa3'S. P. 25.
1. — Cette orientation est-elle possible? — Objections. — Répouse affirma-
tive : l'exemple de l'Allemagne. P. -29.
H. — Comment se fait cette orientation en Allemagne. P. 36.
m. — Premiers symptômes d'une orientation semblable en France. P. 41.
IV. — Comment, pratiquement, peut et doit se taire notre orientation? —
Par la famille. — Point de départ : l'installation.' P. 55.
V. — Organisation de la vie : A. Aspect négatif : défendre son indépendance
contre les envahissements (presse, œuvres, monde, etc.). P. 65.
VI. — Organisation de la vie (suite). B. Aspect positif : acquérir les qualités du
particulariste. P. 76.
VII. — Applications pratiques {\ïe phj'sique, intellectuelle, morale et leligieuse,
professionnelle, familiale, sociale). P. 88.
VIII. — Écueils à éviter. P. 113.
l-\. -^ Conclusion : Accoi'd avec la V('rité sociale et la vérité philosophique.
P. u;.
QUESTIONS DU JOUR
OUVRIERS ET PATRONS TULLISTES
DE CALAIS
A PROPOS D'UN CONFLIT RÉCENT
Dans les premiers jours de septembre, la presse s'est inté-
l'essée aux événements de Calais. VAssociation syndicale des
fabricants de tulles et dentelles mécaniques, dénonçant le tarif
cju'elle avait élaboré en 1890, avec V Union française des ou-
vriers tullistes et similaires, prétendait faire appliquer, à partir
du 13 septembre, de nouvelles bases de salaire. L'Union, de son
côté, avait ordonné à ses membres de cesser le travail dans tous
les ateliers où serait tentée la réforme. Une grève générale
était à redouter, et les journaux s'accordaient pour la prévoir
désastreuse, car la fabrique commençait à peine à se relever
d'une crise de dix-lmit mois. Le jour critique venu, les patrons
cédèrent, à l'exception d'une maison dont les treize ouvriers
se mirent en grève : il n'y avait plus là de quoi alimenter
les colonnes des quotidiens; le silence se fit sur Calais.
La question cependant reste entière : si le tarif ne convient
réellement plus aux besoins de l'industrie calaisienne, il sera
quelque jour modifié; mais peut-être par voie d'entente entre
les parties, et sans que les journaux s'occupent à nouveau des
tullistes. Quoi cju'il arrive, nous nous proposons d'exposer aux
QUESTIONS DU JOUR.
lecteurs de la Science sociale^ au cours d'un aperçu de la con-
dition des ouvriers tullistes, quelques-unes des données de ce
problème qu'un avenir tout proche aura probablement à ré-
soudre.
I, — SAIXT-PIERRE-LES-CALAIS.
Si l'on met à part les corps d'état qui se rattachent au port
de commerce et les marins pêcheurs du Courgain, tout le reste
des 66.000 habitants de Calais vit de l'industrie tuUière. A Calais-
Nord, l'ancienne ville fortifiée, sont les banques, les maisons
d'achat et de commission, les demeures des grands fabri-
cants et des riches bourgeois. Calais-Sud, qui est l'aggloméra-
tion la plus nombreuse, formait avant 1885 la commune indé-
pendante de Saiiit-Pie?Te : c'est la ruche industrieuse où la
dentelle s'élabore, dans le fracas des métiers. Trente-six « usîjies
collectives >•> et k^O ateliers indépendants abritent plus de 2.600 mé-
tiers — pour 569 fabricants. Presque aussi nombreux que les
cabarets — qui pourtant ne font pas défaut — sont les bureaux
de vente et d'échantillonnement, signalés au passant par
l'éclatante plaque de cuivre : N..., Tulles et Dentelles.
La fabrication occupe tous les hommes ; la population fémi-
nine ne suffit pas au finissage, puisqu'on envoie du travail
jusque dans les villages les plus reculés de la Flandre fran-
çaise.
Saint-Pierre liéisàt qu'une bourgade de 3. 500 habitants quand
r Anglais Webster, bravant les lois de son pays \ y monta ■ — en
1816 — une mécanique au tulle qu'il avait fait venir, pièce
par pièce, de Nottingham. C'était pour l'audacieux la fortune
assurée, car les tulles anglais, bien supérieurs à ceux que
pouvaient fabriquer à la même époque les métiers de Lyon et
de Nîmes, étaient prohibés en France depuis 1809 . Il eut bientôt
de nombreux imitateurs, auxquels s'associèrent les habitants du
1. Les lois anglaises punissaient avec une extrême rigueur quiconque tentail de
transporter à l'étranger les secrets de l'industrie nationale.
(UVIUKUS I:T l'ATKONS Tlf.LIST':» lU: CALAIS. 5
pays. Des coustriicfours s'établirent, et les métiers se multipliè-
rent dans tout le Calaisis. Un commerce actif s'organisa, pour
la conlrehande des cotons filés, qu'il fallait faire venir d'An-
gleterre malgré la prohibition : la filature française n'était
pas encore eu état de fournir les fils excessivement ténus
qu'emploie l'industrie du tulle.
Protégée eflicacement, pour le marché intérieur, contre la
concurrence de Xottingham, bien située, d'autre part, pour élu-
der commodément la prohibition des matières premières, la
place de Calais prit rapidement de l'importance. Mais l'abon-
dance des produits amena la baisse des cours, et la fabrique
connut les crises.
Voiilillage se perfectionna lentement. Au début, les métiers
ne donnaient qu'un tulle uni, formé de mailles uniformes et
fabriqué « en plein » sur toute la largeur du métier. On ap-
prit à faire ce tulle en bandes de diverses largeurs, et on s'ef-
força de reproduire, les uns après les autres, tous les réseaux
de la vraie dentelle. Dans ces réseaux on interposa des tissus
mats formant dessin, avec des effets variés de mouches, de
grillés, de jours, etc.. Enfin, l'application du Jacquard permit
d'entourer mécaniquement d'un gros fil brodeur les motifs
brochés sur le tulle, et le tissu obtenu, fabriqué par bandes
étroites, avec lisière et picot, constitua une fidèle reproduction
de la dentelle aux fuseaux (Cf. H. Hénon, loc. cit.).
En 1850, les <( blondes » de soie furent à la mode : Calais
présenta des imitations si parfaites que Paris les accepta ; les
dentelles mécaniques se répandirent aussitôt dans le monde
entier. Et, depuis cette époque, la fabrique augmente d'année
en année le nombre et la puissance de ses métiers. La courbe
de la population de Saint-Pierre accompagne sensiblement
celle de la valeur du matériel. Elle s'élève rapidement dans
les temps prospères, mais présente des paliers, qui marquent
les crises périodiques de l'industrie.
Calais ne suit que de loin cet essor : les ateliers l'ont déserté
après l'arrêté de 1832 qui interdisait le travail de nuit, accusé
de troubler le repos des paisibles bourgeois. Et lorsqu'en 1885,
0 QUESTIONS DU JOUR.
les deux villes sœurs se fondent en une seule commune, Saint-
Pierre compte deux fois plus d'habitants que Calais.
II. LE MÉTIER.
Entrons dans un atelier, pour examiner cette machine, à
laquelle Saint-Pierre doit sa fortune ! Son étude domine toute
-|tt4*«UtA-iCCLitxvvAjeAA^ a" Cfi fiXixvt^.
Jw. : t^^,<. , 01-*- 5*- -w^eo-^/coiyt C«^ ùu.i.aj - ycLOT-fii
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■to. '^q* <n^ t À -tu- "w^At-'cn^ r , el-' cIj£ 'Ut—
■J-
1 M^ tXc'^JC oS, -
Coupe schématique du métier Leavers.
l'analyse du^ travail, et si nous n'en connaissions au moins
le principe, le tarif aujourd'hui contesté demeurerait pour
nous une énigme.
Le métier Leavers et les Jacquards qui le conduisent forment
une mécanique d'imposant aspect. Tout en haut du robuste bâti,
01 VniEHS KT l'ATltONS TILLISTES ItK CALAIS. 7
S'enroule sur un cylindre le tissu lentement fabriqué : un
peigne, fonctionnant comme les épingles de la dentellière aux
fuseaux, retient les torsions acquises. Dans chaque « gâte »,
intervalle de deux pointes du peigne, aboutissent un fil de
trame, et tout un pinceau de fils de chaînes et de fils brodeurs.
Chaque fil de trame se déroule d'une bobine plate qui tourne
à frottement doux dans un mince chariot. Les autres fils vien-
nent de multiples rouleaux, placés au bas du métier, et trou-
vent chacun leur trou d'abord dans une plaque perforée fixe,
puis dans l'une ou l'autre des guide-barres, qui, sorties du
Jacquard, courent tout le long' du métier, dans un étroit /055e,
sous le passage des chariots de trame.
Certains organes sont en deux séries qui travaillent tour à
tour, aux coups successifs ou motions, battus par le métier. A
chaque motion, les chariots sont lancés d'un côté de la chaîne
à l'autre, et aussitôt les barres, commandées par le Jacquard,
jouent indépendamment les unes des autres, et modifient la
distribution de la chaîne dans la région où les chariots vont la
traverser à nouveau. Les fils s'entre-croisent, et les points sont
cueillis à mesure, par le peigne.
La combinaison de ces simples mouvements permet en prin-
cipe de reproduire les réseaux les plus compliqués, mais tout
progrès exige un perfectionnement préalable des i?itérieurs des
métiers. Les barres se multiplient, sans que le fossé s'élargisse :
on les fait longues de 8 à 9 mètres, épaisses de 1/8 à 1/12 de mil-
limètre ! On amincit les chariots et les bobines pour en pouvoir
faire travailler un plus grand nombre sur la même hauteur de
dentelle, et obtenir ainsi une maille plus fine. Le guage du
métier est le nombre des chariots qui concourent à l'exécution
d'une bande de un demi-pouce anglais delarge^. Les métiers
actuels ont de 8 à 18 points de guage. — Leur largeur utile dé-
passe 4 mètres. Ils possèdent souvent plus de 250 barres, et plus
de 30.000 fils se meuvent parfois à chaque motion.
1. Le demi-pouce anglais vaut 0"',0127r>. — Le inélier de lar;^eur étalon, du tarif,
mesure 144 pouces, soit 3"',672. Si le guage est de 18 points, le nombre total des
chariots est donc de 1 4'i x 2 X 18 := 5. 841.
QUESTIONS DU JOUR.
III. — LES OUVRIERS.
1. Nature du travail. — Pour conduire une « mécanique »
aussi délicate, il faut à l'ouvrier tulliste un coup d'oeil sûr, une
attention toujours en éveil, et une certaine science de la den-
telle.
Debout sur la passerelle qui longe le métier, la main à portée
du volant d'embrayage, il regarde le tissu se former sous ses
yeux. Dès qu'un défaut se manifeste, il arrête le métier et
recherche la cause du mai. Tantôt, ce n'est qu'un fil cassé : il
le rattache d'un nœud prestement fait; tantôt, c'est une bobine
trop serrée dans son chariot et qui tend trop fortement son fil de
trame — ou bien encore un rouleau de chaîne, dont le frein s'est
relâché : la maille ne vient régulière que si les tensions de tous
les fils restent parfaitement réglées. — Parfois, l'origine du
défaut est malaisée à découvrir : il faut consulter pancarte et
barème pour vérifier le montage des fils et les mouvements des
barres. Peut-être les fins points de l'atelier, les meilleurs ou-
vriers devront-ils venir à la rescousse : on tiendra conseil, on
fera jouer avec méthode tous ces organes si délicats : les expé-
riences variées finiront par mettre en évidence le point malade.
S'il faut réajuster une pièce, on appellera un mécanicien spécia-
liste, caria machine est trop sensible pour qu'on en puisse con-
fier la réparation à l'ouvrier qui la conduit.
En somme, la besogne du tulliste, toute d'attention et de sur-
veillance^ n'exige aucune dépense de force musculaire. Elle ne
serait pas fatigante sans le bruit assourdissant qui emplit l'ate-
lier. M. Hénonne conte-t-il pas' que, dans les premiers temps où
les moteurs à vapeur avaient remplacé les anciens ouvriers
tourneurs, un tulliste oublia d'arrêter son métier, un soir qu'on
ne doublait pas. Il fut fort étonné de trouver la machine qui
battait encore le lendemain matin, et qui avait fait dans sa nuit
sept racks sans casser un fil !.. .
1. n. Hénon, L'industrie des tulles et dentelles mécaniques dans le départe-
ment du Pas-de-Calais. — Calais, typographie des Orphelins.
OUVRIERS ET PATRONS TULLISTES DE CALAIS. 9
2. Durée du travail. — Quand on tourne en plein, les métiers
vont nuit et jour et sont doublés : il y a par machine une équipe
de deux ouvriers, qui alternent, et font chacun deux quarts. Ce
système, incommode à bien des égards, est préféré par les tul-
listes, parce que leur vue se fatiguerait outre mesure d'un
travail ininterrompu de plus de cin(j ou six heures.
Autrefois le moteur tournait sans arrêt toute la semaine et
les quarts se succédaient sans relâche. Depuis la grève de 1900,
survenue au moment de l'application de la loi Millerand-Gol-
liard^, les ouvriers ne font plus que dix heures. — Le pre-
mier quart commence à \ heures du matin; le dernier finit à
minuit. De minuit à 4 heures, tout le monde peut dormir à Saint-
Pierre, elles moteurs sont arrêtés. C'est à 8 heures du matin, à
1 heure et à 7 heures du soir, que les partenaires viennent se
remplacer : le choix de ces heures permet à tous de prendre
leurs repas en famille. La solution de 1900 constitue ainsi un
réel progrès.
3. Le salaire. — L'équipe est payée aux pièces : le Tarif
indique, pour chaque nature de travail, quel salaire est dû par
rack, ou série de 1.920 motions. Un compteur mécanique, qui
porte aussi le nom de rack, totalise les coups battus par le mé-
tier; une simple lecture, à la fin de la semaine, permet de
calculer le salaire de l'équipe, que les deux partenaires se parta-
gent également, à moins que l'un d'eux ne soit le moyenneur,
l'apprenti de l'autre.
Le prix au rack varie avec le genre de la dentelle, et la
nature de la matière première : lin, coton, soie, laine, ou fil de
métal précieux. Il est fonction, pour chaque article, d'un certain
nombre de facteurs :
1" La /«r^e?/;* du métier ;
2° Le rendement qui est la longueur de dentelle obtenue
par rack de 1.920 motions;
3" Le nombre des barres à mettre enjeu;
V La hauteur de la dentelle ;
1. Les hommes et les femmes étaient employés dans les mOmes ateliers.
10 OUESTIOiNS DU JOUR.
5° Le guage^ du métier. Le salaire est proportionnel au
nombre à^ points : c'est qu'on ne peut confier qu'à des ouvriers
d'élite, les fins points, les métiers des guages élevés.
Pour un même nombre de racks, un 18 points recevra donc
deux fois plus qu'un 9 points. Mais les salaires moyens sont loin
de varier du simple au double, suivant l'habileté des ouvriers.
Les métiers fins, plus délicats, battent moins vite; ils se dérè-
glent plus facilement, ce qui augmente la fréquence des arrêts.
Enfin les périodes de changement, pendant lesquelles l'ouvrier
prépare le travail du métier, et ne reçoit qu'un faiJde salaire à
la journée, ont une durée relative d'autant plus grande que le
guage est plus élevé.
V. Préparation. — Avant d'aborder l'importante question des
changements dont l'étude complétera l'analyse du salaire de
l'ouvrier tulliste, il nous faut dire un mot de la série des opéra-
tions préliminaires.
Le fabricant d'abord a fait choix d'un genre : c'est quelque
ancienne dentelle qu'il s'agit d'imiter. Il arrête les diverses
hauteurs dans lesquelles il le montera, et demande une esquisse
au àes^indXenv-esquisseur, pour fixer la forme et l'aspect à
obtenir. Le dessinateur-me/^e^^r en carte recherche par quelles
passes et combinaisons de fils divers pourra se réaliser le pro-
gramme de dessins et d'effets, tracé par l'esquisse. Celle-ci est
reportée à grande échelle sur une carte divisée, où le dessinateur
exécute une ingénieuse représentation graphique des mouve-
ments qu'il faudra imposer aux fils. Il faut dix ans pour faire un
bon metteur en carte, mais les appointements atteignent de
.5.000 à 10.000 francs par an.
Le pointeur, apprenti-dessinateur le plus souvent, traduit
sur un papier barème le travail de son maître : il représente par
des chifï'res les positions de toutes les barres, aux motions suc-
cessives. Suivant les indications du barème, le /J^rcewr perforera
les cartons qui, mis en chapelet par le laceur, se dérouleront
lentement sur les Jacquards et commanderont les mouvements
1. I^es Calaisiens prononcent ^wcrif/e.
OUVlilKRS r.T l'ATHONS TILLTSTES DE CALAIS. 11
(les guide-barres. C'est ainsi que les cartons de certaines orgues
mécaniques y commandent l'émission des sons.
D'un autre côté, les matières premières, après dévidage, ont
été transportées sur les rouleaux, par le icapeur, ou ourdisseur,
ou bien sur des tambours, et de là sur les bobines de trame,
par la wheelcuse '. — Wapeurs et wheelenses travaillent tantôt
aux pièces et tantôt à la journée. Les wheeleuses gagnent de
25 à 35 francs, les w apeurs de 30 à 50 francs par semaine. Les
femmes, bien entendu, ne travaillent point la nuit.
5. Le changement. — Tout est prêt maintenant pour le mon-
tage du nouvel article. Le tulliste coupe les fils qui retiennent
au métier la pièce terminée ; il démonte les rouleaux et les
chariots; les bobines sont livrées au survideui-, un gamin, qui
fait passer sur des bobinots tout ce qui reste de la précieuse
matière première. Les rouleaux neufs sont alors mis en place,
et le tulliste passe un à un dans les trous et les barres conve-
nables, les 20.000 ou 30.000 fils qui vont travailler : il a sous
les yeux, pendant ce travail de longue patience, le barème, et la
pancarte, qui est un agrandissement de la carte. — Les bobines
emplies par la wheeleuse, sont pressées à chaud, pour unifor-
miser leur épaisseur, puis insérées dans leurs chariots. La trame
une fois montée, il n'y a plus qu'à placer le chapelet de cartons
sur le Jacquard, et la machine sera parée pour le démarrage.
Le dessin sorti, il faut corriger. Telle esquisse qui promettait
un joli travail, ne donne une dentelle passable qu'après de pa-
tients essais dans chacun desquels on modifie la mise en carte
et le perçage. La soie donne peu de mécomptes, mais avec le
coton, on est beaucoup moins certain d'obtenir les effets attendus.
Quand la correction est un peu importante, le tulliste chôme,
jusqu'à la mise au point du dessin et des cartons. Pendant les
changements, qui demandent souvent trois semaines à une
équipe de deux ouvriers, ceux-ci reçoivent \ francs par jour.
Mais une fois le métier en marche, le salaire au rack leur donne
les énormes semaines de 80, 100 et 200 francs, suivant les ar-
1. Wapeur vient de l'anglais wor/jer (ourdisseur); wiieeleuse, de wMel (roue;.
12 QUESTIONS DU JOUR.
ticles, qui valent à Saint-Pierre la renommée d'une ville où l'ar-
gent se gagne facilement.
C'est pourtant dans la période de changement que le tulliste
doit se donner le plus de mal. N'est-il point paradoxal de le
payer aux pièces, et à un taux très élevé, au moment où il n'a
qu'à surveiller sa machine, et de ne lui accorder qu'un mo-
dique salaire à la journée, dans le temps où on lui demande le
plus d'activité et le plus d'attention?
Un système de salaires aussi singulier doit se justifier par
quelque sujétion particulière de l'industrie du tulle!
Il est bien rare en effet que le fabricant soit certain à l'avance
du produit d'un article qu'il fait monter. Il ne peut prévoir la
durée des essais et des corrections; et, après la sortie du dessin
définitif, il devra encore trouver acheteurs sur ses échantillons.
Si l'article se vend bien, on en exécutera de nombreuses pièces,
et les racks s'ajouteront aux racks pendant des semaines et des
mois. Mais il n'en est pas toujours ainsi, surtout dans les moments
de crise, où les articles proposés ne trouvent preneur qu'à vil prix.
Le patron ignore donc le nombre des journées productives
qui suivront la période improductive de préparation du métier.
Aussi réduit-il au minimum le salaire de changement, quitte à
indemniser l'ouvrier du surcroit de travail fourni, au moment
où la machine fera les racks rémunérateurs.
Ce mode de rétribution, très rationnel, puisqu'il diminue l'im-
portance relative des sommes absorbées par les essais, présente
encore l'avantage de rendre l'ouvrier solidaire du fabricant.
Tous deux sont intéressés à réduire la durée des changements,
et à augmenter ainsi le rendement du matériel. N'y a-t-il pas là
comme une sorte de participation de l'ouvrier aux risques et
aux bénéfices de l'entreprise ?
Le patron peut dès lors se borner à faire la réception du tra-
vail : les menus défauts de la dentelle seront réparés aux frais
de l'équipe, les pièces manquées seront laissées pour compte
aux ouvriers *.
1. Les ouvriers vendent aisément ces pièces manquées à certains négociants de la
place.
OUVRIERS ET PATRONS TIMJ.ISTES HE CALAIS. 13
Pendant toute la fabrication, c'est le rack qui surveille, et
sanctionne de son arrêt Tinassiduité ou la nég-ligence du tulliste ;
c'est encore par le rack que chacun contrôle le travail de son
partenaire.
Les ouvriers jouissent donc, vis-à-vis du patron, de la plus
grande indépendance; ils vont et viennent à leur gré, et peu-
vent converser entre eux, tout en suivant le travail de leurs
tnétiers. Le fabricant n'intervient jamais dans le: choix des par-
tenaires, ni dans le partage du salaire, qui se fait au cabaret,
le samedi soir.
Cette indépendance fait du tulliste un ouvrier fier, qui ne
supporte ni les observations injustes, ni les mots blessants. Le
sentiment des distances peut d'ailleurs difficilement exister entre
ces patrons, souvent parvenus de la veille, et ces ouvriers dont
beaucoup sont propriétaires et pourraient être patrons demain.
Ce système de salaires, commode pour l'industriel, favorable à
l'indépendance de l'ouvrier, apporte dans Yéconomie ménagère
de graves perturbations. Pendant des mois le tulliste gagne au
moins 80 francs par semaine : l'article épuisé, le changement
arrive, et réduit à 25 francs ce salaire. C'est la gène, si on n'a
pas pris ses précautions; c'est la tentation d'acheter à crédit,
en escomptant les racks à venir. Les maisons d'abonnement
font à Calais des affaires d'or : la plus forte n'a pas moins de
6.000 familles dans sa clientèle. Elle ne serait peut-être pas si
florissante, si les tullistes recevaient un salaire régulier.
Le salaire moyen des ouvriers est assez difficile à connaître
de façon précise, mais on admet généralement que, pendant les
très bonnes années, il atteint 80 francs par semaine.
L'industrie calaisienne subit périodiquement des crises, pen-
dant lesquelles les salaires s'abaissent. La durée relative des
changements s'accroît. Les ouvriers travaillent beaucoup et ga-
gnent peu. Puis, les commandes se raréfiant davantage, les
équipes sont dédoublées : et les ouvriers, taxés, ne doivent plus
produire au delà d'un salaire prévu : 50, 25 francs, et parfois
moins encore. Les petits fabricants sont même obligés de con-
gédier leur personnel , en ne conservant qu'un ouvrier qui en-
iï QUESTIONS DU JOUR.
tretiendra le maiériel. — Et ces semaines, oi) on fait blanc ^ sont
la misère pour les imprévoyants et la gène pour le plus grand
nombre.
Malgré ces années mauvaises, le taux moi/en des salaires de-
meure assez élevé : cela tient sans doute à leur instabilité, et
aussi, pour une bonne part, au voisinage de Nottingham; une
forte organisation syndicale a permis aux tullistes calaisiens
d'obtenir le tarif élevé de leurs camarades anglais.
G. L'apprentissage. — Le métier exige, nous l'avons montré,
lîeaucoup d'intelligence, une grande puissance d'attention et
de la dextérité. Mais il n'est pas bien long à apprendre à qui-
conque a « de ridée ». Les gamins de l'atelier regardent faire les
ouvriers : à seize ou dix-sept ans, ils pourront devenir moyen-
neiirs et entrer en équipe avec un maître. Un an ou deux après,
ils seront ouvriers.
Depuis plusieurs années, une école professionnelle, subvention-
née par un grand nombre de fabricants, forme en dix-huit mois
de bons tullistes, et prépare en trois ans les meilleurs de ses élèves
à la profession de dessinateur. M. l'abbé Picdfort, qui est mem-
bre de la Société de Science sociale, dirige cet Institut indus-
triel calaisien. Il y enseigne les sciences appliquées, et une
technique très complète du tulle, qu'il a constituée de toutes
pièces. Quelques heures chaque jour sont consacrées aux tra-
vaux pratiques, sur les métiers que possède l'établissement.
L'Institut n'a aucun caractère confessionnel.
7. Le finissage. Après sa sortie du métier, la dentelle écrite
subit encore de multiples opérations.
La teinture, le blanchiment et l'apprêt se font en général
dans des usines spéciales.
Le raccommodage, l'effilage et le découpage, la confec-
tion, le visitage, le pliage, l'échantillonnage, sont exécutés
tantôt chez le fabricant, et tantôt à l'extérieur, à domicile le
plus souvent. Ces travaux à la main sont confiés à des femmes ,
des entrepreneurs distribuent la besogne : le sweating-system
est la loi, et les salaires sont avilis.
Toutes les femmes de Saint-Pierre, à part les dévideuses et
OUVRIERS r.T PATRONS TUIXISTICS 1>!': CALAIS. 15
les wheeleuses dont le travail est difficile et bien rémunéré,
restent à la maison pour faire le ménage, tout en s'occiipant
au finissage du tulle. Beaucoup qui, jeunes filles, ont été « eu
fabrique » sont des ménagères peu expertes.
IV. MODE I) EXISTENCE DES OUVRIERS.
Quand les métiers tournent en plein, les semaines de la famille
ouvrière sont comparables aux mois de bien des fonctionnaires !
Certains ouvriers éconoines continuent de vivre modeste-
ment comme ils faisaient aux temps plus durs : ils constituent
une épargne qui les fera en peu d'années propriétaires, ren-
tiers, ou patrons.
Dans d'autres ménages régnent l'imprévoyance et l'insou-
ciance : on règle sa vie sur le salaire maximum, et l'on est fort
dépourvu quand vient la crise.
Mais, la plupart du temps, les tullistes vivent très largement
aux époques de prospérité, en épargnant tout juste de quoi
subsister au prochain chômage. Rien n'est trop cher pour eux :
leurs femmes disputent aux « fabricantes » les volailles et les
viandes de choix du marché.
La toilette est un des chapitres les plus chargés du budget
des dépenses. Les hommes vont à l'atelier en vêtements de
drap et chapeau de feutre. On ne suit les convois qu'en redin-
gote! — C'est naturellement chez les jeunes filles que le luxe
de la toilette est poussé le plus loin : elles portent chapeau,
voilette, gants et bijoux, pour se rendre au travail. Elles s'ha-
billent avec goût, leur démarche est élégante : elles n'ont pas
moins d'allure que les midinettes de la capitale.
Ce souci de décence, de « respectability », qui donne à la
ville comme un air de fête, môme au plus fort des crises, ne se
rencontre pas chez tous les ouvriers à hauts salaires de notre
pays. Il marque chez les tullistes une dignité plus grande, un
goût mieux formé, qui résultent sans doute de la nature de
leur travail.
IG QUESTIONS DU JOUR.
Les récréations absorbent aussi une forte partie des ressources
(les Saint-Pierrois. Les hommes les moins prodigues gardent
5 francs par semaine pour leur argent de poche. En temps de
crise, ils vont à la pêche, mais ils prennent permis de chasse
quand Tannée est bonne. Les longs voyages sont fort en hon-
neur. Les dimanches d'été, on dépense en excursions et en pi-
que-niques le plus clair de la paye de la veille.
A mener un tel train, on vient facilement à bout des salaires
les plus élevés, surtout quand on pratique le déplorable sys-
tème des achats à l" abonnement . Ceux qui s'enrichissent à Ca-
lais, ce sont les commerçants détaillants, étrangers à la ville
pour la plupart : ils réalisent de gros bénéfices parmi cette
population qui dépense sans compter.
V. LA FABRIQUE.
Le machinisme, à Calais, n'a pas engendré la grande indus-
trie patronale. D'après une statistique récente, le matériel de la
fabrique se répartit ainsi :
1) Fabricants foiisscurs.
1 grande usine patronale : environ. . 00 métiers.
10 usines particulières, groupant. ... 166 métiers.
360 petits fabricants finisseurs groupant, i. 000 métiers.
Total : 371 finisseurs 2.226 métiers.
2) Fabricants façonniers.
19S petits fabricants façonniers : pour. 418 métiers.
Total général : a69 fabricants pour 2.644 métiers.
Le régime dominant est donc celui des -ateliers modestes^, à
personnel restreint, et il en est ainsi depuis l'origine de la fabri-
que calaisienne. Cela tient sans doute à la difficulté du travail
de direction., très grande au delà de 8 à 10 métiers, dans
cette industrie soumise à tous les caprices de la mode et dont
1. Un grand nombre de ces ateliers doivent cependant être rangés, d'après la No-
menclature d'Henri de Tourville, sous la rubrique « grand atelier ». parce que les
patrons n'y travaillent pas de leurs mains.
OLVHIKHS i;r l'ATHONS TILI.ISÏHS I)K CALAIS. 17
les produits ne valent souvent que par leur fini et leur origi-
nalité. La fabrication ne se lait d'ailleurs jamais par grandes
masses, si ce n'est dans les articles tout à lait ordinaires. H
faut ne faire « racker " qu'à coup sûr, car les stocks ont bientôt
fait d'immobiliser un capital considérable. Les coûteux essais
qui précèdent la fabrication, sont à suivre de fort près.
D'autre part, le matériel, qui coûte fort cher, puisqu'un
bon Leavers vaut jusqu'à 30.000 francs, doit être fréquemment
remis au point : tout changement dans le goût du public exige
en efïet l'accommodation des intérieurs des métiers, un môme
montage ne pouvant donner qu'uni nombre restreint d'articles.
Pour s'agrandir, le fabricant emploiera les bénéfices des bonnes
années, non pas à augmenter le nombre de ses métiers, mais
à échanger son matériel démodé contre des machines plus
larges et plus rapides, et mieux appropriées aux exigences
nouvelles de la consommation.
Les vieux métiers, vendus à perte, sont parfois transportés
dans des places concurrentes : Caudry, Lyon, Varsovie, Barce-
lone, qui ne prétendent pas lutter avec Calais pour la haute
nouveauté.
Mais le plus souvent, ce sont des Saint-Pierrois, saisis de la
fièvre du tulle qui les lachètent pour les monter à des articles
ordinaires. Dessinateurs et comptables, ouvriers économes, et
petits commerçants, tous ceux qui possèdent quelque épargne
veulent se lancer dans cette industrie de luxe, dont ils oublient
les risques. Chaque époque de prospérité voit ainsi s'accroitre
l'éparpillement de la fabrique. Puis, la crise vient, et les impru-
dences se paient par la faillite et la ruine. L'industrie se con-
centre à nouveau, et le nombre moyen des métiers par atelier
retrouve une sorte de valeur d'équilibre.
Le régime du petit atelier est tellement stable à Calais, que la
substitution des moteurs à vapeur aux anciens ouvriers ^oz<;vie^<r5
ne l'a pas entamé. — Les vastes usines qui se sont fondées,
sont des usines de rapport. Elles sont divisées, par des cloisons
de bois, en un grand nombre de petits ateliers, dont chacun
contient autant de places que le locataire possède de métiers.
18 QUESTIONS DU JOUR.
La place se paie de 500 à 1.000 francs l'an, selon la prospérité
de l'industrie. Elle donne droit à la force motrice et au chauf-
fage à vapeur. L'éclairage, électrique, se paie à part. Les usi-
niers loueurs de force motrice sont en général eux-mêmes fabri-
cants. Ils réservent à leurs métiers une partie de l'usine.
Depuis quelques années, l'emploi de moteurs à gaz, écono-
miques aux faibles puissances (on compte 1/4 cheval par métier)
diminué l'avantage qu'avaient les petits industriels à se grou-
per autour du moteur mécanique.
Le taux élevé des appointements et des salaires, d'une part,
et, d'autre part, l'existence des usines collectives, la mise en
vente assez fréquente de matériel d'occasion, l'organisation
d'entreprises à façon pour les multiples travaux accessoires,
tout cela rend facile aux employés et aux ouvriers sérieux
Vaccession à la 'propriété du métier, et au patronat. Les bour-
geois de Calais et les banques font volontiers des avances aux
laborieux et aux habiles qui ont su économiser une partie du
capital nécessaire. Il y a même depuis quelque temps des
constructeurs anglais qui vendent à tempérament de bons
métiers, à quiconque peut faire un premier versement de plu-
sieurs milliers de francs.
Les fabricants nouveaux , qui veulent s'épargner les soucis
et les aléas de la vente, se font façonniers. Ils engagent le tra-
vail de leurs métiers à des fabricants finisseurs déjà lancés, ou
bien encore à certaines maisons qui exécutent par elles-mêmes
toutes les besognes accessoires, mais ne possèdent pas de métiers.
Avec le fil en écheveaux, ils en reçoivent tout préparés les des- .
sins et les cartons ; ils livrent la dentelle écrue au sortir du
métier. Ils touchent, le samedi matin, le prix de façon, géné-
ralement calculé au double prix du rack du tarif ouvrier, avec
un supplément de 0 fr. 2.5 ou 0 fr. 30 par rack, pour les frais
de dévidage, wheelage et ourdissage. Le samedi soir, ils don-
nent la paye à leurs équipes.
Sans autre capital engagé que son matériel, sans autres
frais que la location de la place et les salaires de changement,
le façonnier gagne pour chaque rack la même somme que
OUVRIERS ET l'AT[K)NS TULLISTES DE CALAIS. 19
l'équipe des deux ouvriers. Le travail de direction étant insigni-
liant, il peut entrer lui-même dans IVquipe, ou bien surveiller,
en qualité de contreniaitre, les ateliers voisins ; s'il n'est pas de
la partie, il a, en ville, un commerce ou un emploi. Que plusieurs
bonnes années se succèdent, que ses métiers puissent donner
sans modification trop onéreuse, des articles que la mode
accepte quelque temps encore, et notre façonnier va pouvoir
s'affranchir, et devenir finisseur.
Mais alors, il se trouvera aux prises avec les difficultés de la
vente, et de l'écoulement des produits. La plupart des petits
fabricants ignorent tout du commerce et ne peuvent que se jeter
pieds et poings liés sous la griffe des négociants : ils produisent
d'abord sans aucune retenue, et puis vendent à n'importe quel
prix si les affaires sont peu actives. Rien ne limite les rabais
qu'ils consentent, puisqu'ils sont souvent incapables de calculer
leurs prix de revient '.
Ils font en outre aux bonnes maisons une co/icmrence stupide
et parfois peu loyale. Dès qu'une création semble prendre à la
vente, ou se procure par tous les moyens des bouts d'échantil-
lons; on imite, on coirie même, au risque de tomber sous le
coup des lois qui protègent la propriété industrielle; on fa-
brique au plus vite des articles similaires, en y employant des
matières moins fines, pour pouvoir vendre meilleur marché;
et telle nouveauté qui aurait procuré de jolis bénéfices à bien
des fabricants, si la production et la vente en avaient été régle-
mentées, se trouve en quelques semaines vulgarisée sur la
place, et tout à fait dépréciée.
La surproduction chaotique, et l'anarchie commerciale^ telles
sont à Calais les conséquences économiques de la trop facile
accession au patronat.
VI. — LES CiUSKS.
Les crises reviennent périodiquement à Calais, à peu près
tous les dix ans; elles suivent de très près les années de grande
1. Cf. II. Hénon, Loc. cil.
20 O LESTIONS DU JOUR.
prospérité, et sont d'autant plus intenses que les affaires ont
été plus actives pendant le plein.
Quand la demande de dentelle abonde et fait hausser les cours,
la fabrique multiplie ses moyens de production. On marche
jour et nuit, on installe de nouveaux métiers, on embauche et
on dégrossit en quelques mois tous les ouvriers que l'on peut
trouver. La plupart des patrons augmentent follement leur train
de vie, elle surplus des bénéfices est employé à accroître encore
la puissance du matériel.
Mais la production finit par prendre de l'avance sur la con-
sommation : des stocks se forment ; on s'en débarrasse par des
soldes^ et les cours s'avilissent. Aussitôt c'est la panique, parmi
les fabricants : on cherche à retenir par tous les moyens les
bonnes grâces des acheteurs, on subit volontiers les pires exi-
gences des négociants-commissionnaires ^ Les bonnes maisons
redoublent d'ardeur dans la création des nouveautés : elles
dépensent beaucoup en essais et en changements. Mais la cojyie
fait fureur, et les prix de vente continuent de s'abaisser.
Le chômage s'impose enfin : l'anarchie de la place a décou-
ragé les acheteurs : les cours sont tellement instables qu'on
n'ose plus faire de grosses commandes. — C'est la faillite pour
beaucoup de petits fabricants, qui ne gagnent plus de quoi
payer le loyer de leur place : les métiers vendus à tempérament
sont repris aux malheureux qui ne peuvent verser les lourdes
mensualités. C'est la gêne pour les gros industriels, car le crédit
se resserre. Chaque crise amène avec elle un triste cortège de
ruines, de misères, de suicides.
Peu à peu cependant, la situation se liquide : la reprise s'an-
nonce, partielle d'abord et localisée dans certains articles.
Heureux les fabricants qui possèdent justement des métiers
appropriés aux genres en faveur! — Le calme revient, et le
marché reprend pour quelques années une activité normale.
Que la marche des affaires vienne à s'accentuer, la roue
continuera de tourner : les mêmes phénomènes de « plein »,
1 Le* ventes se font en gros, à des maisons d'achat, pour l'intérieur, ou aux aclie-
leurs étrangers, par l'intermédiaire de négociants-commissionnaires.
OlVr^IEHS ET PATHONS Tl'LLlSTKS 01', CALAIS. 21
crise et reprise se reproduiront dans le mémo ordre, et sensi-
blement dans le même temps.
La constance de la période de ces phénomènes économiques
semble bien marquer qu'ils sont dus principalement à des cau-
ses intérieures à la fabrique, à Taccession trop aisée à la pro-
priété du métier, à la production anarchique qui en résulte. Car
les faits extérieurs qui influent sur la marche des atlaires ne
sont pas périodiques, ou bien ont des périodes très différentes.
C'est surtout sur l'amplitude des oscillations, et non sur leur
durée moyenne, qu'agiront la concurrence des autres places,
les crises commerciales ou financières des pays clients et la
mode enfin, qui est un facteur essentiel puisqu'elle règle la
consommation de la dentelle.
« La dentelle, accessoire de la toilette, est asservie à la mof/e,
tout comme les femmes pour qui la mode fut inventée' »; et
la mode est une terrible maîtresse, aux caprices soudains et
impérieux. C'est le succès des blondes de soie qui donna, vers
1850, l'essor définitif à la fabrique calaisienne. En 1900, on
proscrit des robes et des chapeaux, les Valenciennes et les
Malines. Aujourd'hui que le costume tailleur triomphe, que les
(^ dessous » se réduisent de plus en plus, il est heureux pour
Calais que son commerce d'exportation soit considérable, et
que les modes des lointains pays soient de quelques années en
retard sur celles de Paris.
vil- LES SVNDICATS.
L'âpre concurrence que se font les patrons calaisiens aurait
infailliblement amené l'avilissement des salaires de leurs ou-
vriers, si ceux-ci ne s'étaient pas organisés pour la résistance.
11 faut lire dans l'étude de M. de Seilhac^, l'histoire, féconde
en enseignements, des syndicats de Calais.
Les premières tentatives en 1851 — 1867— 1883 eurent des
1. Off. du Travail de Belgique; Verhaegen, « La dentelle à la main ».
2. Musée social, avril 1901, La Crève des TuUisles de. Calais, par M. Léon de
Seilhac.
22 QUESTIONS DU JOUR.
résultats éphémères. La loi de 188i vint enfin : V Alliance, syn-
dicat « jaune », prospéra, pendant que le syndicat « rouge »,
y Union, se formait péniblement, grâce aux ellbrts de Salembier.
L'hiver de 1887-1888 amena une crise très dure : lamentable
fut la misère des ouvriers. Et le syndicat socialiste fit de rapi-
des progrès, bien que, seule, TAlliance eût été associée par les
patrons à la distribution d'importants secours.
L'Association syndicale des fabricants profita de la crise
pour tenter une réforme longtemps souhaitée : l'adoption par
tous les patrons d'un même tarif de salaires au rack. Mais les
bases qu'elle proposa aboutissaient à une réduction des salaires
si manifeste, que l'Union eut derrière elle tout le peuple de
Saint -Pierre, quand elle protesta contre le « tarif-pilon ».
Aux mises à l'index de l'Union, soixante-dix fabricants fé-
dérés répondirent par le lock-oiit.
Mais l'accord se fit, après quelques mois de lutte, sur un tarif
de conciliation, élaboré par une commission mixte patronale et
ouvrière. L'Alliance, à cette époque « un cadavre », n'avait pas
été représentée dans le débat. Le «tarif de 1890 » fut accepté,
pour ime année, par l'Association patronale, et par l'Union.
Au bout d'un an, les fabricants reprirent leur liberté. L'Union
entreprit contre les ouvriers « renégats » une guerre ;\ ou-
trance. Cent cabarets et pas mal de boutiques, fermèrent leur
porte aux « moutons noirs ». L'Union demandait à ses mem-
bres de foi'tes cotisations, car elle se préparait à réclamer le
tarif de Nottingham — un peu plus élevé que celui de 1890 —
et la journée de 10 heures^ comme à Nottingham.
Profitant du manque d'entente entre les ouvriers et les pa-
trons, des commissionnaires allemands, nouveaux venus dans
la place, osèrent tenter X accaparement de l'industrie calai-
sienne. Ils fournissaient aux tullistes des métiers à crédit, qu'ils
devaient rembourser par leur travail, en se faisant façonniers
au compte de leurs commanditaires. Ceux-ci leur donnaient à
faire des dentelles copiées sur les échantillons que la fabrique
présente à la commission, pour être soumis aux grands ache-
teurs. 500 métiers sur 1.800 étaient déjà aux mains des accapa-
Ol'VRIKHS KT PATRONS TILLISTKS DE CALAIS. l-i
rciii's, quand un groupe de défense se forma dans le sein de
l'Association patronale et prononra la mise à rindex des indé-
licats commissionnaires, qui durent renoncer à fabriquer ou
faire fabriquer pour leur propre compte, en concurrence avec
leurs commettants (ISOG).
L'Union, clairvoyante, avait secondé les efforts du groupe de
défense : les pourparlers furent repris entre les deux syndicats,
qui s'accordèrent pour généraliser l'application du tarif de
1890. Soixante-quatorze maisons récalcitrantes furent mises à
l'index, les unes après les autres : en dix mois, soixante-quatre
avaient cédé. — L'Union avait pu distribuer 32. 000 francs en
indemnités de grève. Elle gagna en 1899 un lot de 100.000 francs
au tirage d'obligations du Crédit foncier et se crut alors assez
forte pour imposer à la fabrique la journée de 8 heures, et un
tarif majoré de 20 0/0 pour compensation. Mais la politique di-
visait le prolétariat calaisien. Les révolutionnaires guesdistes
avaient suivi M. Delecluze dans un syndicat dissident : 1' « Eman-
cipation ». M. Salembier continuait à diriger l'Union, plutôt
réformiste.
L'Union fut seule à mener la grève. Les jaunes et les guesdis-
des firent le jeu des patrons, et assurèrent l'entretien, le « dé-
rouillage » des métiers. Ce fut un échec lamentable, dont
l'Union se relève à peine, bien que les autres syndicats aient
depuis disparu.
Les misères de la grève s'oublièrent bien vite, car une ère
d'inouïe prospérité s'ouvrait pour Calais : l'Amérique demandait
d'énormes quantités de ces Valenciennes de coton, dont la place
avait peu à peu repris la fabrication pour tirer bénéfice de la
législation douanière de 1892. Les exportations se développè-
rent rapidement. Les articles sole, qui alimentaient surtout le
marché intérieur, furent abandonnés à Caudry.
Mais après un « plein » de plusieurs années, dans lesquelles
le chiffre des affaires atteignit de 100 à 120 millions, le krach
américain amena, en 1907, une crise qui dure encore. Pour
relever la fabrique, on songea à monter de nouveau les den-
telles de soie. La perfection de ses produits aurait sans peine
24 OUESTIONS DU JOrR.
fait retrouver à Sainf-Pierre son ancienne clientèle, si Caudry
n'avait eu l'avantage de payer le rack 20 ou 30 % moins cher.
— Un accord fut tenté l'an dernier, en vue d'unifier les tarifs
des deux places; mais les patrons caudrésiens s'opposèrent à
toute élévation des salaires de leurs ouvriers. [.'Association syn-
dicale des fabricants de Calais prescrivit alors à ses membres
d'appliquer un nouveau tarif, mieux approprié aux articles
soie, disait-elle, et que son comité avait élaboré sans consulter
le syndicat ouvrier. — Devant les menaces de grève de l'Union,
les patrons reculèrent : nous avons dit comment, dans les pre-
mières lignes de cette étude.
Le statu qiio est donc maintenu : le contrat de 1890 continue
de régir en princijie la quotité des salaires. En fait, des infrac-
tions se commettront fréquemment, dans l'ombre, tant que les
circonstances n'auront pas permis à l'Union de reprendre la
lutte pour l'application loyale du tarif : on voit, à chaque crise,
façonniers et petits fabricants faire travailler au rabais; les
chômeurs sont trop nombreux déjà, et l'Union ne peut réagir,
contre cette stupide concurrence, qui s'exerce au détriment des
maisons sérieuses et des ouvriers fidèles au pacte syndical.
Le conflit reste ouvert : nous n'aurons pas la prétention de
terminer par des pronostics sur son issue une étude aussi ra-
pide, aussi incomplète. Tout au plus sommes-nous à même,
désormais, de suivre les débats et d'interpréter les événements.
Quoi qu'il arrive cependant, nous pouvons croire que l'indus-
trie calaisienne continuera ses progrès. Les crises, certes, re-
viendront : elles sont le résultat de l'anarchie commerciale de
la place. L'accession trop aisée à la propriété du métier, puis
au patronat, rend impossible toute réglementation de la pro-
duction et de la vente. Il y a là comme un vice de constitution
qui condamne la fabrique à connaître tour à tour la fièvre et
la dépression, mais les cellules de ce grand corps mal orga-
nisé sont tellement actives, leurs produits sont si parfaits, qu'a-
près ces crises de croissance, il se relève plus fort et plus vi-
vace.
Paul Vanuxem.
L'ORGANISATION DE LA VIE PRIVEE
L'ORIENTATION l'ARTICLLARISTE
SA NÉCESSITÉ ET SA. RÉALISATION PRATIQUE
« Ceux qui ne savent que faire comme tout le monde, sont
Ijons à grossir la troupe en marche; il faut des initiateurs,
des chefs; il faut des hommes résolus qui commencent peti-
tement, modestement, mais avec une vue nette et une in-
domptable contiance : ils vont loin, et ils entraînent et gui-
dent les autres. »
(L. Ollé-Laprune, Le Prix de la Vie. p. 427.
Un peu partout, mais plus particulièrement dans les pays
communautaires et surtout en France, les gens qui pensent et
réfléchissent se rendent compte qu'il y a quelque chose de
faussé dans l'organisation et le fonctionnement de la vie so-
ciale. Dans tous les groupements que constituent les hommes
vivant en société, familles, ateliers, associations profession-
nelles, cités, états, se manifeste un sentiment indéfinissable
de gène et de malaise qui est l'indice très certain d'une situa-
tion troublée et anormale. On a vite fait de dire ({ue cela n'a
rien d'étonnant — puisque, de l'aveu de tous, nous sommes à une
période de « crise », à un « tournant de l'histoire » — et que
les choses finiront par s'arranger un ^owy, fataviam invenient.
Il serait sans doute préférable et, en tous cas, plus scientifique,
de rechercher les causes profondes de cette situation critique
et d'examiner si la volonté humaine ne peut rien pour nous
26 l'orientation PARTICULARISTE ItE LA VIE.
aider à sortir des conjonctures difficiles au milieu desquelles
nous nous débattons.
A vrai dire, Fécole de la Science sociale a multiplié les études
dans cet ordre d'idées et ce n'est pas aux lecteurs de cette revue
que nous avons à l'apprendre. Parles enquêtes qu'elle a pour-
suivies, les monographies qu'elle a dressées et les comparaisons
qu'elle a instituées entre les diverses sociétés qu'elle soumettait
à son examen, elle est parvenue à montrer assez exactement
pourquoi la prospérité était mieux assurée ici que là, pourquoi
tel groupement fonctionnait mieux dans ce pays que dans cet
autre où il végétait au contraire et se mourait de langueur.
Ces études comparées sont éminemment suggestives et déga-
gent de précieux enseignements. Sans vouloir entrer dans de
longs détails, il suffira, pour le but que nous nous proposons,
de rappeler que, d'une façon générale, la science constate que
les divers groupements de la vie sociale sont plus vivants,
doués d'une énergie, d'une efficacité, d'une fécondité plus in-
tenses, et, d'un mot, se montrent infiniment plus prospères
dans les pays particularistes, c'est-à-dire anglo-saxons, que dans
les pays communautaires.
Le particularisme apparaît ainsi, non en vertu d'une théorie
préconçue, mais par le seul effet d'une observation bien con-
duite, comme un état singulièrement favorable à la prospérité
sociale. De fait, aujourd'hui, lorsqu'ils veulent nous proposer
des exemples à suivre, des modèles à imiter, en quelque ordre
de sujets que ce soit, les écrivains les moins au courant des
travaux de la Science sociale ne manquent pas d'emprunter
leurs exemples et leurs modèles à l'Angleterre et aux États-
Unis. 11 y a même à cet égard une sorte d'engouement dont
nous dénoncerons les abus plus loin. Le fait n'en est pas moins
significatif. Tout le monde sent confusément que les peuples à
traditions invétérées, à procédés routiniers, immobilisés par
l'amour exagéré de la vie en commun, le besoin d'appuis exté-
rieurs, le prestige des fonctions publiques, la terreur des nou-
veautés, ont partout aujourd'hui l'infériorité sur ceux dont
l'énergie est toujours tendue, l'initiative en éveil, la responsa-
SA NECESSITK KT SA REALISATION l'RATIQL'i:. IL i
bilité prête, qui ne redoutent ni le labeur des professions in-
dépendantes, ni le risque des entreprises hardies, ni l'isolement
du pionnier, ni l'adaptation aux nouveautés salutaires... car
c'est bien cela le particularisme : aptitude à se tirer d'afiaires
par soi-même, à se décider, à se conduire et à réussir sans le
conseil et l'appui constamment sollicités des autres ^
Dans ces conditions, l'orientation vers le particularisme se
montre comme une nécessité des temps présents. Qu'on le
veuille ou qu'on s'y refuse, c'est une question de vie ou de mort.
« Les temps sont solennels, dit M"' Ireland... Le monde est
dans les douleurs de l'enfantement : nous assistons à la nais-
sance d'un àg-e nouveau. Les traditions du passé s'évanouissent ;
de nouvelles formes sociales, de nouvelles institutions politiques
se lèvent. Il y a une évolution dans les idées et les sentiments
des hommes. Tout ce qui peut être changé sera changé et rien
de ce qui était hier ne sera demain-... » Dès lors, aujourd'hui
plus que jamais « le monde a Ijcsoin d'hommes mieux trempés
que les autres, d'hommes qui voient plus loin, qui s'élèvent
plus haut, qui agissent plus hardiment que les autres. Pas n'est
besoin qu'ils soient nombreux; ils n'ont jamais été nombreux.
Mais même en petit nombre, ils entraînent la foule et souvent
l'humanité 3 ».
« Partout ce sont d'intenses courants, écrit de son côté M. Liard,
courants d'idées, courants de science, courants de richesses;
mise en valeur du sol, des forces de la nature et des forces de
l'homme. Les âges classiques, qui furent grands, mais d'une
autre grandeur, n'ont connu rien de pareil. On peut regretter
que les temps soient changés, regretter aussi les vies doucement
coulées au charme des belles choses. Ces vies-là, bien peu les
1. « L'effort personnel consiste à ne pas mettre à contribution l'effort d'autrui
|)0ur ce qu'on peut faire soi-même... L'initiative consiste à faire par son propre
conseil et de son propre mouvement aussi bien et mieux que ce à quoi on pourrait
être déterminé par le conseil et l'impulsion d'autrui » (H. de Tourville, cité par
Cl. Bouvier, H. de Tourville, Paris. Bloud, p. G7, note).
2. L'Eglise et le Siècle, trad. fr., p. 26, 70. — Cf. E. Demolins, .1 quoi tient la
supériorité des Anglo-Sa.rons, p. 93-98, 409-410.
3. Ms' Ireland, op. cit., p. 25.
■•IH l'orientation farticilaiuste de i.a vie.
connaîtront maintenant. Il faut agir sous peine de dépérir; il
l'aut affronter les courants, sous peine d'être laissé au rivage,
comme une épave 1, » Si donc nous ne voulons pas devenir de
tristes épaves abandonnées sur la rive, il faut courageusement,
virilement, nous diriger dans le sens du particularisme, et, par
conséquent, tourner nos reg-ards vers ceux qui nous ont dépassés
dans la voie du progrès, pour cherchera leur dérober, sur les
points du moins où nous ne les valons pas, le secret de leur
supériorité. Les anciens Romains ne procédaient pas autrement :
'( Ce qui a le plus contribué, dit Montesquieu, à rendre les
Romains les maîtres du monde, c'est qu'ayant combattu succes-
sivement contre tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leurs
usages sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs-, » Les Romains
n'en ont pas pour cela perdu leur caractère national ni les
qualités propres à leur race : il en sera de même pour nous,
si nous savons nous y prendre avec adresse et prudence.
Mais une première question se pose :
1. Le nouveau plan d études de l'enseignement secondaire. Paris, Cornély,
p. 19. — Cf. P.Schwalm, Les Français d'hier et ceux de demain [Science sociale,
t. XVII, p. 459 et s.) V. surtout les chap. intilulés : L'ancienne douceur de vivre.
Un âge nouveati, qui commence, p. 464 et 465.)
2. Grandeur et Décadence des Jtomains, chap. i.
CETTE ORIENTATION VERS LE PARTICULARISME EST-ELLE
POSSIBLE?
Une formation sociale est le résultat de facteurs nombreux
dont les principaux sont le lieu^ c'est-à-dire le sol, ses produc-
tions, son climat, et le travail que la nature de ce lieu impose.
De la formation particulariste anglo-saxonne nous connaissons
la longue et laborieuse histoire, grâce aux travaux de Henri de
Tourville^. Comment des communautaires pourraient- ils se
donner, quand ils le voudraient, cette formation originale qui
a pris naissance sur les Ijords de la Norvège pour se com-
pléter dans la Plaine saxonne et dans la Grande-Bretagne,
et qui se trouve être ainsi le résultat d'une lente évolution
poursuivie pendant des siècles? Eux-mêmes ont reçu, depuis
les origines de leur race, une formation toute différente qui les
a fixés en de certaines pratiques, de certaines coutumes, de
certaines habitudes de travail et de groupement; pour se trans-
former, il leur faudrait donc reprendre à leur tour le chemin
suivi jadis par les premiers cmigrants goths et saxons et recom-
mencer les expériences de travail et d'installation de ceux-ci :
ce serait le seul moyen scientifique, semble-t-il au premier
abord; mais son extravagance même le fait aussitôt rejeter...
Alors ne faut-il pas conclure qu'on nait communautaire
comme on nait particulariste, qu'on reste toute sa vie ce qu'on
1. Ilisloirede la formalion particulariste, Paris, Firmin-Didot.
.30 l'orientation tarticulariste de la vie.
est né et qu'il y a là une sorte de déterminisme social auquel
il est impossible de se soustraire?
Cette con'clusion n'est pas aussi nécessaire qu'elle le parait
tout d'abord, et c'est l'observation des faits qui va nous le
montrer. Si l'on va au fond des choses, on reconnaît bien vite
que ce qui imprime aux individus les caractères spécifiques
de la formation à laquelle ils appartiennent, c'est I'éducation
qu'ils reçoivent dans leurinilieu d'origine. C'est l'éducation qui
donne aux Anglais, aux Américains ces qualités d'initiative,
d'indépendance, d'endurance, de maîtrise de soi-même, de
self heljj^ de self control qui sont si caractéristiques de la forma-
tion particulariste. Sans doute ce genre d'éducation est singu-
lièrement facilité par la nature des choses dans un pays où ces
qualités sont pour ainsi dire les produits spontanés du lieu et du
travail ; mais s'il est plus difficile ailleurs, ce genre d'éducation
ne se heurte pas pour cela à une impossibilité invincible. Par
une application intelligente, une volonté réfléchie, un effort per-
sévérant, on y peut réussir encore : les difficultés seront mani-
festement plus grandes, le succès n'en sera que plus méritoire '.
Vainement objecterait-on l'inaptitude des communautaires à
se transformer par ce procédé rapide de l'éducation : l'exemple
des États-Unis pourrait donner un démenti à cette allégation.
Le plus grand nombre des immigrés en territoire américain sont
d'origine communautaire; cependant n'aperçoit-on pas qu'au
bout d'une ou deux générations, beaucoup sont complètement
assimilés, américanisés, particularisés si l'on peut dire, et cela
surtout grâce aux procédés d'éducation dont ils sont l'objet
dès leur arrivée aux États-Unis 2.
1. « Un préjugé fort répandu contribue à décourager l'esprit de réforme; je veux
parler de celui qui subordonne la destinée des peuples à l'organisation physique des
races. Le préjugé est démenti par l'observation... Comprenons que la grandeur de
l'humanité consiste précisément en ce que les forces matérielles peuvent être subor-
données à des forces morales, dominées elles-mêmes par notre volonté; que chaque
peuple peut, en conséquence, trouver en lui-même le?, ressources nécessaires pour
s'élever à la hauteur de ses rivaux. » — Le Play, La Reforme sociale en France,
ch. V (7" édition, t. I, p. 32 et 35).
2. Anatole Leroy-Beaulieu, L'Immigration et l'unité nationale aux États-Unis
(Réforme sociale, 1903, 1, 289).
CKTTE OHIKMATION KST-ELLI': l'OSSIBLi: ? 31
Mais, dans ce cas, dira-t-on, la transformation s'opère dans
un milieu et gT;\ce à une ambiance particulai'istes. La question
est de savoir si, tout en restant sur son terrain d'origine, un
peuple a le pouvoir de se transformer par le seul effet de son
application et de sa volonté. Pour répondre à cette question, les
raisonnements et les théories ne serviraient à rien. Rien ne vaut
un fait ou un exemple concret toujours facile à contrôler. Dans
le cas particulier le fait et l'exemple nous sont fournis par
V Allemagne contemporaine .
Tout le monde sait que l'Allemagne est, dans sa plus grande
partie, de formation communautaire ' : il en est ainsi de la
grande plaine du Nord-Est, de la région des vallées dans l'Alle-
magne centrale et méridionale, de la plaine rhénane ; la for-
mation particulariste ne se rencontre que dans la plaine
saxonne, c'est-à-dire dans le Hanovre, le Mecklembourg, une
partie de la Westplialie et dans quelques régions élevées de
la Franconie, de la Thuringe, de la Souabe -, Les traits de
cette formation communautaire sont nombreux : l'Allemagne
est par excellence le pays des groupements patriarcaux, le pays
de la discipline autoritaire -^ des ateliers paternalistes K L'unité
allemande en a fait un pays centralisé où les fonctions publi-
ques sont très recherchées ' ; c'est la terre d'élection du socia-
lisme d'État^ et du socialisme sous sa forme la plus commu-
nautaire, le collectiviste marxiste ■.
1. M. Demolins a, il est vrai, classé rAlleinagne ainsi que la Suisse parmi les Socié-
lésa formation particulariste ébranlée {Glàs&idcdVioa sociale, Science sociale, nouv.
série, fasc. 10-11, p. 111 et s.); mais celte dénominalion peut être critiquée et elle l'a
été au congrès de 1907 (Bullet. de Se. soc, 1907, p. 263).
2. L. Poinsard, L'Allemagne contemporaine (Science sociale, t. XXV et XXVI, arti-
cles reproduits par l'auteur dans son ouvrage : La Production, le travail et le pro-
blème social dans tons les pays au début du w siècle, t. Il, p. 43 et s.).
3. V. notamment dans J. Huret, Rhin et Wcstphalie, le chap. sur La discipline,
p. 187 et s.)-
4. V. P. de Rousiers, Le Paternalisme allemand, comment II empêche la cons-
titution d'une élite ouvrière (Science sociale, t. XXXI, p. 389) ; du même auteur. Ham-
bourg et l'Allemagne contemporaine (Paris, A. Colin), p. 297-302.
5. Demartial, Zes fonctionnaires prussiens (Revue politir/. et parlement., septem-
bre et octobre 1908 et les références données dans cet article).
6. L. Poinsard, La Production, le travail, etc., t. II, p. 154-159.
7. J. BourUeau, Le socialisme allemand, p. 1 etpassim.
32 l'orientation particllariste de la vie.
Cependant que voyons-nous depuis un certain nombre d'an-
nées? Nous voyons que ce peuple, pourtant bien enfoncé dans
Fornière des pratiques communautaires, cherche à se dégager,
à s'affranchir de sa formation sociale originaire et qu'il y réus-
sit. Il y réussit grâce à l'action très visible d'une élite particu-
lariste, mais aussi grâce à un effort général très sérieux et très
soutenu d'application et de volonté, tendu vers un but déter-
miné.
« L'Allemand, dit M. Georges Blondel, est au fond pesant et
routinier; il n'a pas à un haut degré l'esprit d'initiative... sa
volonté est gauche dans l'acte isolé... il a fortement besoin
d'être dirigé'. » C'est ce qui taisait dire déjà à M'"' de Staël:
« L'Allemand voudrait que tout lui fût tracé d'avance en fait
de conduite..-, moins on lui donne à cet égard l'occasion de
se décider par lui-même, plus il est satisfait ~. »
Et pourtant cet Allemand si lourd, si dilficile à remuer, est
en train de se transformer, de sq particulariser au point que
le spectacle de son activité donne aux observateurs les moins
prévenus, comme M. J. Huret, des réminiscences d'Amérique :
« Après dix mois de voyages à travers l'Empire allemand,
je suis frappé de la quantité de souvenirs et d'impressions
d'Amérique qu'évoquent en moi non seulement les villes in-
dustrielles de la province rhénane et de la Westphalie, non
seulement l'aspect des rues, mais l'aspect des foules, mais la
vie des habitants, leurs mœurs et leurs goûts » ; et un peu
plus loin : en Allemagne, « ce qui s'offre à présent à nos
regards, c'est l'épanouissement complexe d'une vieille race pau-
1. Eludes sur les populalions rurales de l Allemaç/ne. Paris, Larose, p. 219;
L'Essor industr. et commerc. du peuple allemand, ibitl., p. 288.
2. JJe l'Allemagne, ch. ii (édit. Garnier, p. 27). M^^ de Staël di.sail f ncore : « On a
beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la lenteur et à l'inertie
du peuple allemand; il ne se presse jamais, il trouve des obstacles à tout ; vous en-
tendez dire en Allemagne: c'est impossible, cent fois contre une en France. Quand il
s'agit d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les difficultés. » (lOid., p. 20),
Et plus loin : « En Allemagne, les résolutions sont lentes, le découragement est fa-
cile, parce qu'une existence assez triste ne donne pas beaucoup de confiance dans
la fortune. L'habitude d'une manière d'être paisible et réglée prépare si mal aux
chances multiples du hasard, qu'on se soumet plus volontiers à la mort qui vient
avec méthode qu'à la vie aventureuse » [Ibid., p. 24).
CETTE ORIENTATION EST-ELLE POSSIBLE? :{.'}
vre à qui la fortune a souri, qui, surprise et ravie, s'est mise au
travail, s'est lancée hardiment, très hardiment, dans rentre-
prise et la spéculation modernes et s'accorde, sans tarder, tout
le confort permis... * ».
De cette activité, de cette hardiesse les preuves abondent :
c'est, d'une façon générale, l'essor prodigieux de l'industrie et
du commerce"; c'est, pour prendre quelques faits plus précis :
le développement extraordinaire du port de Hambourg qui est
devenu le premier port de l'Europe continentale et le troisième
du monde-^; c'est l'extension des grandes compagnies de navi-
gation'■ ; c'est la puissante organisation des banques •'•; c'est
l'esprit d'association des industriels'^ : c'est une concurrence
intense qui dénote, chez ceux qui s'y livrent, une étonnante
passion de la lutte et du succès ; par exemple : Krupp s'at-
tarde aux ^^eux procédés pour la fabrication des canons; aus-
sitôt surgit Ehrhardt, de Dûsseldorf, qui, avec ténacité, cherche
à faire mieux que son rival et parfois l'emporte sur lui, malgré
la vieille réputation de celui-ci et la faveur gouvernementale
qui lui reste acquise ^ — iMais ce qui est assurément le plus ca-
ractéristique, c'est l'avènement en Allemagne d'hommes éner-
giques paraissant offrir toutes les qualités de vrais particula-
1. J. Huret, Rhin et Wesphalie. p. 1 et 2.
'1. V. notamment l'ouvrage déjà cité de M. G. Blondel. L'Kssor iadustr. et com-
mère, du peuple allemand et les articles de M. H. Hauser sur \e Développement
économique de l'Allemagne, publiés dans la Bévue des Cours. 1898-1899, l. I.
Cf. les détails donnés par J. Huret sur l'industrie chimique : Eliiii et Wesplialie,
p. 106-131.
3. P. de Rousiers, Hambourg et l'Allemagne contempor. V. notamment le
chap. V, ;" 4 : Comment Hambourg est devenu un grand port, p. 203 et s. — Cf.
J. Huret, De Hambourg aux marches de Pologne, p. 101 à 238.
4. P. de KousierS; Hambourg, ch. v, ;', 5 : L'Armement et les grandes compagnies
de navigation, ^.1\ie:i s. — J. Huret, De Hambourg aux marches de Pologne.
p. 143 et s., La Compagnie H ambxirg-Amerika .
5. G. Blondel, VEssor... p. 467-485; J. Huret, De Hambourg aux marches de
Pologne, p. 205 et s. L'Appui des banques.
6. P. de Rousiers, Ze.s- Cartells allemands, dans les Syndicats industriels de
producteurs en France et à l'étranger (Paris, A. Colin), p. 107-183. — Cf. J. Huret,
Jihin et Westphalie, p. ?.50 et s. : Le Syndicat de l'acier: de Hambourg aux
marches de Pologne, p. 349-380 : Les Kartels.
7. J. Huret, Rhin et Westphalie, p. 262 et s. Un concurrent de Krupp :
M. Ehrhardt.
3
34 l'orientation particulariste de la vie.
ristes anglo-saxons. Tel est, par exemple, M. Thyssen, le
richissime propriétaire minier et maître de forges du bassin de
la Rhur ; en lisant son histoire que raconte M. J. Huret, on croit
lire celle d'un self made man an£;lais ou américain :
Thyssen <( ce nom, déjà connu en France, dans les milieux
de grande industrie, jouit en Allemagne d'une autorité et
d'une puissance considérables. M. Thyssen est l'un des hommes
dont nos voisins ont le plus de raison d'être fiers à l'heure
présente, un de ceux dont C effort victorieux a, depuis trente ans,
réalisé les plus belles œuvres industrielles et commerciales de
l'Empire allemand... Thyssen a ce mérite iVêtre seul et d'avoir
toujours été seul (cela est bien particulariste). Il a édifié sa
colossale fortune et sa puissance sans le secours d'awun associé
ni d'aucun ancêtre. Il est parfaitement représentatif du type
de rxillemand d'aujourd'hui, car sa destinée fut la même que
celle de son pays. Pauvre en somme en 1871, son père lui
donna une dizaine de mille marks en lui disant : « Débrouille-
toi ». Aujourd'hui. M. Thyssen dirige quatre usines dont l'une,
celle de Bruckhausen, Deutscher Kaiser, est formidable.
M. Thyssen est catholique... et bien qu'il ne s'occupe pas de
politique militante, le parti du Centre au Reichstag compte avec
lui, car il est une force. Dans ses quatre usines et ses mines de
charbon de Bruckhausen, de Mullieim-sur-la-Ruhr, de Dinslaken
et de Meiderich, il gouverne... plus de 25.000 ouvriers. On sait
très bien, en haut lieu, qu'en 1890 il y avait 10.000 habitants
à Bruckhausen et qu'aujourd'hui on en compte 60.000. »
M. Huret visite les usines qui possèdent 80 kilomètres de
chemin de fer avec 2.500 wagons et 39 locomotives. M. Thyssen
demande à son hôte ses impressions sur ces usines : « Je lui dis
la vérité, que j'ai été frappé de leur organisation rappelant tout
à fait celle des Etats-Unis «.Puis, après quelques réflexions sur
la supériorité américaine : « Oui, ce doit être vrai, fit M. Thyssen.
Ah ! les Américains, ils sont encore les premiers! Tous nos prin-
cipaux ingénieurs sont allés en Amérique. « — « Et vous? » —
« Pas encore. Peut-être m'y déciderai-je cette année ou l'au-
tre. » Voilà donc un homme de soixante-quatre ans, conclut
CETTK OHIHM'ATION l'.Sï-ELI.E l'OSSIHLE l* 35
M. Il met, qui se préparc à traverser l'Océan pour ses affaires ^ »
(îctle orientation très nette de l'Allemagne contemporaine
vers le partie tilarisme mérite qu'on s'y arrête quel(|ues instants
pour eu rechercher les causes.
1. J. llurcl, llhin et Wcslithalk', p. 221-:>50, C'Ae; M. 77«y.ç.seîi. Peut-être y au-
rait-il lieu de signaler le revirement qui se dessine depuis quelques années en Alle-
magne contre le socialisme marxiste, à la suite des critiques de lîernstein, comme un
nouveau synqitùme de cette orientation particulariste. M. Poinsard a très bien montré
pouniuoi et comment tous les jnogrès acconq)lis dans le sens du particularisme vont
directement à rencontre des tendances collectivistes. Oi). cil., t. H, p. 716 et s. — Sur
Bernstein, V. P. Leroy-Beaulieu. Le Collectivisme, 5"édit.,p. 461 et s. — J.Bourdeau,
Ll'ootutioa du socialisme, càap. lu, p. 83 et s. : La Crise du soci(flis)ne. La fin
d'une doctri)ie.
II
GOMMENT SE FAIT CETTE ORIENTATION EN ALLEMAGNE
Il parait bien certain que c'est une élite, et une élite seulement,
qui entraîne l'Allemagne dans la voie du particularisme. Mais
d'où vient cette élite et comment s'y prend-elle pour atteindre
son but ?
Il est probable que la plupart de ceux qui la composent sont
d'origine particulariste, c'est-à-dire sont issus de ces groupes
particularistes dont nous rappelions plus haut la présence sur
le territoire allemand '. On ne peut douter par exemple que les
villes libres du Nord qui sont en plein pays particulariste, ne pro-
duisent un grand nombre des membres de cette élite progres-
siste. Dans son livre sur Hambourg , M. de Rousiers consacre tout
un chapitre ~ à V esprit d'entreprise des Hambourg eois, et voici sa
conclusion : « Dans cette masse allemande un peu pesante,
un peu inerte, il s'est rencontré en quantité suffisante un levain
très agissant. Les anciens centres industriels de la Westphalie,
les populations du Hanovre ont fourni beaucoup de cet élément
actif. Hambourg tout particulièrement a été, par son ancienne
formation hanséatique, un élément excitateur et vivifiant. »
Cependant on ne saurait affirmer que tous ceux qui s'orien-
tent aujourd'hui dans les voies nouvelles descendent de par-
ticularistes authentiques. Il y a là un mouvement très général
1. Ainsi M. Thyssen est originaire du Nord-Ouest de lAllemagne.
2. Pages 228 à 237.
COMMliNI' SK lACl' CiriTi; OlUENTATION ICN ALLEMAGNE. 37
OÙ semblent bien engagés des communautaires avérés. Comment
s'y prennent-ils et quel est le principe de leur action?
Sans doute ils peuvent bien avoir ét('' servis par les circons-
tances : la richesse naturelle de certaines régions, l'accroisse-
ment de la population, les victoires de 1870 avec l'indemnité
de guerre qui en a été la conséquence, l'unité allemande pro-
clamée en 1871, etc. '. Mais ces événements favorables n'expli-
([uent rien, car il a fallu justement savoir en profiter et en
tirer parti, et c'est là ce qu'il faut expliquer.
L'explication se trouve 1res simplement dans ce fait que les
Allemands se sont applùjui's et ont voulu. Avec beaucoup de
bon sens, ils ont cherché d'abord à se rendre un compte exact
du but qu'il leur fallait atteindre; ils ont mesuré leurs dis-
tances et lentement, patiemment, méthodiquement, ils se sont
mis en marche et ils sont arrivés.
« L'Allemand, a dit très justement M. Blondel, n'a pas de ces
coups de tète héroïques et de ces élans d'enthousiasme dont les
races latines sont parfois trop fières. Il a conservé dans son
caractère quelque chose de cette vis durans dont parlait déjà
Tacite et qui est, en toute matière, une condition de succès. Sa
volonté est une voloîité à longue portée qu'il cherche à maintenir,
par un entraînement judicieux, dans une intensité modérée, mais
toujours égale, de façon à n'avoir jamais besoin de lui demander
des prodiges dont il la juge à bon droit incapable. Cette volonté
c'est la volonté de l'avenir, c'est la volonté qui, dans l'humanité
^ mûrie, comme chez l'homme fait, doit succéder à l'énergie
souvent mal réglée de la jeunesse. L'Allemagne doit une bonne
partie de ses victoires économif[ues à la somme d'efforts faits
par ses enfants, à ce labeur opjinidtre que n'ont point reijuté les
défaillances d'un naturel un peu ingrat-. »
Une fois que l'Allemand eut conçu son idéal de développe-
ment économique, industriel, commercial et d'expansion mon-
diale, il mit tout en œuvre pour le réaliser, sans négligence
1. V. l'exposé (le ces circonsUmces favorables dans les articles de M. II. Hauser
déjà cités.
'}.. Essor induslr. et cnDintcrc. du peuple allemand, p. 27.j-'276.
38 l'orientation particulahiste de la vie.
ni omission, sans précipitation, mais avec un remarquable es-
prit d'organisation et de méthode.
Et tout d'abord, avec une confiance illimitée et très justifiée
dans le pouvoir de la science, il se dit que rien de sérieux et
de puissant ne pouvait être tenté à notre époque sans son appui
et son autorité. Il se mit donc à étudier la science ou plutôt
les sciences avec une rare ténacité, atin d'en tirer successive-
ment toutes les applications pratiques. Et le succès couronna
ses efforts; un exemple pris au hasard le fera voir :
« Ce qui a fait le succès de l'industrie cliimique (en Allema-
gne), dit le professeur Fischer, de Berlin, c'est le génie d'organi-
sation des Prussiens, leur ordre et surtout leur persévérance.
Ensuite viendrait leur science qui est grande, parce qu'elle est
spécialisée. Dans les usines allemandes, parmi des milliers de
chimistes, il s'en trouve qui mériteraient de prendre un siège
de professeur à l'Université. Inversement vous voyez très sou-
vent des privat-docent, des agrégés, allant dans les usines tra-
vailler, gagner leur vie et en même temps étudier... »
« Simple question de recJierches et de patience, dit à son
tour un grand industriel. Pour ne prendre que l'exemple des
colorants, depuis le jour où Perkins aperçut la couleur violette
au fond de la cornue où il distillait le goudron, et Natanson le
rouge d'aniline, il y a cinquante ans de cela, tous les peuples
auraient jni tirer parti de leur découverte. Ce fut même un
Français, Vergoin, de Lyon, qui, le premier, trouva le moyen
d'extraire les couleurs industriellement, trois ans après la dé-,
couverte de Perkins. Il ne fallait donc ensuite que de Vappli-
cation et de la persévérance... Nous entrâmes d'abord timide-
ment dans la voie... Mais en Allemagne on travaille ferme.
Plusieurs chimistes cherchèrent de nouvelles couleurs, quelques-
uns en trouvèrent. Et quand peu à peu le goudron révéla aux
manipulateurs ses richesses, les usines se fondèrent, s'a-
grandirent ^ »
Ces quelques citations montrent sur le vif, dans une indus-
1. J. Huret, nhin el Weatphalie : l'Industrie chimique, p. 119 et 125.
COMMENT SK FAIT T.KTTE ORIENTATION EN AM.EMAGNE. iJO
ti'ic détei'iiiinéo, la luaiiirre de procéder des Allemands, manière
lente, prudente, mais sûre d'elle-même, parce qu'elle s'appuie
sur la science. L'Allemand, répétous-le, n'a pas l'élan impulsif
du Latin, ni l'initiative hardie de FAniito-Saxon. Mais il pos-
sède, parce (pi'il a su se les donner, la méthode, le talent d'or-
ganisation, la patience, la persévérance, le sérieux, la docilité
aux enseignements de ceux dont la compétence est éprouvée —
toutes qualités moyennes, à la portée de tous, mais dont l'Alle-
mand a su tirer un parti incomparable.
Avec un imperturbable bon sens, il se dit aussi qu'il n'y
aurait rien de fait, du moins rien de durable, si l'éducation de
la jeunesse n'était, elle aussi, adaptée aux besoins de l'époque
présente.
il n'y a pas très longtemps encore, l'éducation allemande
était, en Allemagne même, l'objet des plus sévères critiques ^ :
on sentait confusément qu'elle ne formait pas les hommes,
les caractères dont on pressentait que la société devait avoir
besoin dans un avenir rapproché. Il y aurait exagération à dire
que tout est changé aujourd'hui : du moins est-il très certain que
des efforts énergiques ont été faits, et — ce qui est intéressant
à noter — faits par les familles elles-mêmes, par les parents :
M Les jeunes Allemands, je l'ai maintes fois constaté, dit
M. Blondel, sont élevés aujourd'hui, beaucoup plus que nos
jeunes Français, pour le travail, la vie active, l'effort de tous
les instants. Pendant les séjours que j'ai faits en Allemagne, en
pénétrant dans l'intimité d'un certain nombre de familles de
la bourgeoisie et en causant de l'éducation des enfants, j'ai dû
reconnaître que les parents étaient plus préoccupés d'armer
ces enfants pour la lutte de la vie que de les mettre à l'abri de
cette lutte. On cherche moins qu'en France à économiser pour
eux, à leur rendre l'existence facile, à leur préparer un nid con-
fortable. On n'en fait pas des paresseux bien pourvus; on tâche
d'en faire des individus capables de pourvoir eux-mêmes à leur
existence.
1. E. Demolins, .1 quoi lient la sripcriorilc des Anglo-Suj-ons, livre I, chap. ii :
Le régime scolaire allemand forme-t-il des hommes?
40 l'orientation PARTICULARISTE HE LA VIE.
« C'est ainsi, continue M. Blondel, que dos milliers de jeu-
nes x\llemands intelligents, et souvent riches, quittent chaque
année leur pays pour s'employer quelque temps dans les atfai-
res, magasins, fabriques, usines, situés sur tous les points du
monde. Ils partent fréquemment comme volontaires, sans au-
cun salaire, jîour une période plus ou moins longue. Ces jeu-
nes gens, dit un rapport consulaire allemand, sont générale-
ment notés pour leur travail et leur sobriété. Quelques années
plus tard, ils rentrent chez eux avec la connaissance d'une lan-
gue étrangère, de nouvelles méthodes d'affaires et très souvent
d'importants secrets techniques'. »
En même temps se sont créées, sur le modèle anglais, des
écoles nouvelles, dues à l'initiative privée. Tout le monde a
entendu parler des Landerziehungslieime d'Usenburg, de Hau-
binda, de Bieberstein qui ont été fondées il y a quelques années
par le D' Lietz, en pleine campagne ou au milieu des bois et
où l'on s'applique à développer énergiquement tout à la fois
les muscles, les intelligences et les volontés ~,
Enfin, partout en Allemagne, les particuliers, les villes, les
États se sont ingéniés à créer des institutions scolaires suscep-
tibles d'offrir aux capacités les plus diverses les formes d'ins-
truction les mieux appropriées. On n'a pas cherché à couler, de
gré ou de force, tous les esprits dans un moule uniforme,
système funeste entre tous. Mais, au contraire, on a multiplié
les écoles spéciales pratiques, techniques, industrielles, com-
merciales, en sorte que toutes les aptitudes, même les plus
modestes, pussent trouver à s'utiliser ; c'est ce qui a fait dire très
justement que l'Allemand avait inventé un art nouveau: Vuti-
lisatioti des médiocrités '■''.
1. Essor induslr. et commerc. du peuple allemand, 3° édit., p. 294-295.
2. Sur ces écoles on lira avec intérêt un article du D" IJelz lui-m«^me dans le
premier numéro de la revue l'Éducation, p. 103 et s. : Principes fondamentaux
des Landerziehungslieime, et la brochure de M. F. Conlou : Écoles nouvelles et
Land-Erziehungsheime, Paris, 1905. — Cf. J. Carcopino, L'École allemande par un
professeur allemand (Science sociale, t. XXVI p. 437 et s.) — D. Sales, L'Éducation
nouvelle en Allemagne (Mouvement social, t. VIII. p. Ii3).
3. Hauser, oj). cil., p. 043.
COMMENT SE FAll' CETTI', ORIENTATION I:N ALLEMAGNE. ïi
« Les programmes de ces écoles sont très bien conçus, ai-
firme M. Blondel, et je puis dire qu'il sort, par centaine, de ces
écoles, des jeunes g'(;ns, peu brillants quelquefois au premier
abord, mais bien préparés en somme aux divers services
qu'on attend d'eux, aptes à construire, à organiser, à diriger
même, dans un esprit sérieux et scientifique, les fabriques et
les usines les plus importantes soit en Allemagne, soit à l'é-
tranger ' . ))
Il y aurait beaucoup à dire encore sur cette orientation nou-
velle de l'Allemagne vers le particidarisme . Les limites de cette
étude ne nous permettent pas d'insister davantage. iMais si nous
chercbons à résumer brièvement ce que nous venons d'exposer
et à le condenser dans une formule concise, il semble que nous
pourrions dire, sans trop gros risques d'erreur : le peuple al-
lemand cherche et parvient à s'évader de la formation com-
munautaire pjar la porte de la science, à force de volonté.
De tout temps l'Allemand a été épris d'études, de culture intel-
lectuelle, de science : la preuve en est dans l'ancienneté et la ré-
putation de ses universités. Très laborieux, très appliqué, très
consciencieux, il a toujours éprouvéle besoin d'approfondir toutes
choses méthodiquement, scientifiquement. C'est ainsi qu'il a
étudié l'état du monde contemporain et qu'il a pu se rendre
compte des conditions de succès et de prospérité d'une grande
nation moderne. Comme la science lui avait désigné le but,
elle lui indiqua les moyens. But et moyens connus, il n'y avait
plus qu'à passer à l'action, et c'est alors qu'intervint le rôle de
la volonté.
Ici nous touchons à un point de psychologie assez délicat.
Il est bien certain que la volonté ne se met pas en mouve-
ment d'elle-même et qu'il lui faut, pour l'entraîner, quelque
mobile d'action plus ou moins puissant. D'autre part, ce mo-
bile peut toujours se ramener à une idée philosophique ou à
un sentiment moral. Quel est-il chez le peuple allemand?
Il semble qu'en Allemagne un sentiment très profond ins-
1. Esaor, p. ?.98-2ii9.
"52 l'orientation l'ARTIClLARISTE DE LA VIE.
pire la conduite générale des hommes, le sentiment du sérieux
de la vie, à savoir cette conviction intime que la vie de tout
homme, quel qu'il soit, riche ou pauvre, intelligent ou borné,
est un don, un bien qui doit être utilisé et dont c'est un de-
voir de tirer parti. La vie vaut-elle la peine d'être vécue? La
question ne se pose pas pour la grande majorité des Allemands;
elle est toute résolue. Certes, la vie mérite d'être vécue ; mieux
que cela : c'est notre devoir strict de vivre pour le mieux la
vie qui nous est donnée. Et voilà pourquoi nous trouvons en
général l'Allemand si appliqué, si studieux, si attentif, et, par
suite, prenant si complètement au sérieux le métier qu'il a
choisi. Chez nous, nous ne le savons que trop, le mépris de la
profession quotidienne est très répandu : « Chacun en France,
disait M'"" de Girardin, méprise son métier : on a toujours mieux
à faire que son devoir ^ », et l'argot moderne a créé, pour
désigner cet état d'esprit, un mot expressif : lejem'en fichisme.
L'Allemand au contraire fait tout sérieusement : il a pour ses
occupations professionnelles, même les plus humbles, une haute
considération ; il est fier de son titre, si modeste soit-il ; il se
le fait donner en public, et à sa femme comme à lui-même;
cela fait quelquefois sourire les étrangers ; mais, dans cet or-
gueil naïf de la profession, qui suppose un très profond res-
pect de la vie, il faut reconnaître qu'il y a pour la volonté un
principe d'action éminemment fécond.
De tout ce qui précède, il résulte clairement qu'il existe deux
sortes de particularisme . Il y a d'abord le particularisme na-
turel ou spontané, celui qui est le produit tout simple des
conditions de lieu, du régime de travail, du mode d'éducation
auxquels, par suite de son développement historique en un
lieu donné, telle race a été soumise; c'est celui des Anglo-
Saxons. — Mais, à côté, il y a le particularisme acquis ou vo-
lontaire, celui que, par un effort de réflexion et d'application,
peuvent se donner les communautaires intelligents et avisés
1. Cité par M. Blondel. Essor, p. 277. — Cf. J. Hurel, Rhin et Weslphaiie, p. 188.
C(»mmi;nt sk kait ckttI': orientation en ali.kma(;ni:. I.'J
qui se rcncleiit compte que, })artoiit et en tout, les particularistcs
authentiques prospèrent, triomphent, qui n'entendent pas leur
laisser le monopole de la prospérité et du succès et s'ingé-
nient, par tous les moyens, à leur dérober le secret de leur
force et de leur supériorité'.
C'est ce particularisme que nous devons et que nous pou-
vons acquérir si nous nous y appliquons avec volonté, méthode
et intelligence. Nous sommes, au point de vue de la forma-
tion sociale, à peu près dans la même situation que l'Allema-
gne, plutôt dans une situation meilleure : les éléments parti-
cularistes sont nombreux et importants chez nous'^. Ce que les
Allemands ont l'ait, à plus forte raison le pouvons-nous faire -^
1. Lire à ce sujet un curieux article de M. Deinolins : Un Méridional qui cesse
de V être {Science sociale, t. XII, p. 48 et s.).
'1. E. Demolins, Classification sociale (Se. soc. lasc. 10-11, p. 130).
3. Cf. Deinolins, La France cvolue-l-elle vers le particularisme (Mouvement
social), t. III, p. 5-7). — H. de Tourville, Observât, sur l'enquête, ibid., p. 207. — A rap-
procher deux articles du vicomte de Meaux, Un parallèle entre la race française
et la race anglo-saxonne [Correspondant des, 10 et 25 août 1897).
III
PREMIERS SYMPTOMES DUNE ORIENTATION PARTICU-
LARISTE EN FRANCE
Au reste, des symptômes très encourageants se manifestent,
en France, d'une volonté déjà fermement orientée dans les
voies nouvelles. Nous ne pouvons entrer à ce sujet dans de biens
longs détails; quelques indications suffiront.
Sans doute les statistiques ne donnent pas, pournotre commerce
et notre industrie, les clnlfres élevés qu'elles accusent pour les
Etats-Unis, l'Angleterre et l'Allemagne. Il serait injuste cependant
de méconnaître la puissante organisation de nos établissements
industriels et commerciaux, l'activité et le zèle de leur person-
nel, la qualité de leurs produits, l'extension de leurs débouchés
et, d'un mot, leur prospérité'. Qu'on parcoure, en particulier,
nos centres industriels du Nord ou de l'Est et qu'on dise si ces
régions françaises ne rivalisent pas heureusement avec les plus
riches et les plus laborieuses de l'Angleterre ou de l'Allema-
gne. Serions-nous embarrassés, s'il le fallait, de mettre en pa-
rallèle avec M. Thyssen tel ou tel de nos grands patrons français,
homme de réflexion et d'initiative, parti de rien et arrivé, lui
aussi, par son travail et son énergie à la haute situation qu'il
occupe. Un interviewer allemand, émule de M. J. Huret, ne se-
rait embarrassé que pour faire son choix ; et ce qu'il aurait de
plus à constater c'est le souci presque général qu'ont ces pa-
trons du sort de leurs ouvriers et employés : presque tous ont
des préoccupations d'ordre moral et social, et, parmi eux, beau-
1. V. E. Théry, Les profjrrs c'conomiques de la France. P. Cauwès, 6" édit. Paris,
E. Rey, 1908.
l'Iil'.MII'.IiS SVMl'TiiMKS K.\ FMANCE. ÏO
coup emploient des capitaux considérables à des œuvres de cha-
rité et de philanthropie'. Ces hommes sont avisés, toujours à
Fallût des procédés nouveaux, des perfectionnements les plus
récents; ils savent à l'occasion créer entre eux des associations
fécondes, par exemple ce Comptoir métalhirgique de Longivy
dont iM. de Rousiers a exposé l'histoire et le fonctionnement :
les fontes lorraines a\'aient mauvaise réputation à cause de la
proportion excessive de phosphore qu'elles contenaient ; mais
la découverte du procédé Thomas les rendait éminemment pro-
pres à la fabrication de l'acier ; il s'agissait de les faire con-
naître comme telles : « Il fallait vaincre la résistance des vieil-
les habitudes, créer des débouchés nouveaux, consentir parfois
d'assez lourds sacrifices pour enlever une première commande.
Il fallait un organisme social puissant. La création du Comp-
toir métallurg-ique de Longwy répondit à ce besoin... Il est le
résultat naturel d'une situation industrielle et commerciale par-
ticulière... Lliabiletu, r énergie, r initiative de ses membres se
sont appliqués à tirer parti des circonstances -. »
Si nous avons de grands industriels, nous pouvons être fiers
aussi de nos commerçants. Rencontre-t-on à l'étranger beau-
coup de maisons comparables à notre Bon Marché ou à notre
Louvre, pour ne citer que les deux plus célèbres"'?
Les initiatives ne manquent pas en France, mais on ne les con-
naît pas suffisamment; on ne leur fait pas assez de cette ré-
clame de bon aloi qui entraînerait si facilement les imitateurs^.
1. Comme très bel exemple de ce type de grand patron bienfaisant, on peut citer
M. Philibert Vrau. de Lille, dont la biographie vient d'être écrite par M»' Baunard,
Philibert Vrau et les œuvres catholiques du JS'ord. Paris, Poussieigue.
2. P. de Rou.siers, Les syndicats indtistriels de producteurs en France et à l'é-
tranger, p. 211 et 253. — V. aussi le livre récent du même auteur sur Les grands
ports de France (A. Colin). La conférence de M. Brocard sur La Lorraine dans le
mouvement économique français {Le Pays lorrain des 20 août et 20 mai 1909 et
tirage à part). — Les trois articles de M. Eug. Martin : Comment ta Lorraine tra-
vaille à l'œuvre nationale de décentralisation (Revue lorraine Ht. de 1906.
3. V'° d'Avenel, Le mécanisme de la vie moderne, V série. Cf. Mouvement
social, t. V, p. 89.
4. Chose curieuse, nous ne semblons pas vouloir reconnaître nous-mêmes ce qui
se fait de bien dans notre pays : il faut que ce soil l'étranger qui nous l'apprenne.
C'est ainsi qu'on verra dans le livre de Smiles, Self Help, un grand nombre de traits
46 l'orientation particulariste de la vie.
Connaissons-nous assez nos grands explorateurs contempo-
rains? « Ils font plus en un demi-siècle, écrit M. llanotaux,
que leurs prédécesseurs en des milliers d'années. Les lignes
de leurs itinéraires se croisent et s'entre-croisent sur les cartes
soudain vivantes et animées. Ils peuplent les déserts, déplacent
les montag-nes, replient ou redressent les courbes des fleuves.
On dirait qu'ils remanient la face de la terre'. » Une race
qui produit des hommes tels que les Bonvalof, les Crampel,
les Marchand, les Savorgnan de Brazza et tant d'autres, a en elle
des' ressources d'énergie qui ne peuvent qu'inspirer confiance.
Personne n'ignore ce que ces pionniers doivent déployer de
courage, d'endurance, de possession de soi-même pour réus-
sir dans leurs périlleuses entreprises 2.
Connaissons-nous assez les prodiges d'initiative et de har-
diesse de nos ingénieurs, de nos inventeurs? Sans doute, ce n'est
pas à la France seule qu'on doit les progrès du cyclisme et de
l'automobilisme, l'utilisation des hautes chutes d!eau, les mer-
veilles de la navigation sous-marine ou aérienne; mais qui
pourrait contester l'importance de l'apport français dans cette
vaste association d'efforts et de labeurs? « S'il était démontré,
dit M. Hanotaux, cju'un seul de ces progrès qui vont probable-
ment transformer les conditions de la vie au xx' siècle, comme
la découverte de la vapeur et de l'électricité ont transformé celles
de la vie au siècle précédent, se soit passé de la collaboration de
nos compatriotes, on pourrait conclure, sinon aune léthargie, du
moins à un demi-sommeil de l'énergie française. Mais les noms
des Michaud, des Berges, des Dupuy de Lôme, des Gustave Zédé,
et d'exemples ernprunlés à la France, en sorte que nous avons ce speclacle inatlendu
d'un particularisle. venant chercher des motlèies en pays communautaire pour
encourager ses compatriotes à l'énergie et à rinitiative. Self Help a été traduit
en français, par M. Alfred Talandier. Paris, Pion.
1. L'Énerç/ie française, p. 3r)9.
2. Il ne faut pas oublier les actes admirables de courage et de dévouement ac-
complis par nos missionnaires catholiques. Voir à ce sujet le magnifique ouvrage du
P. Piolet, Les Missions catholiques françaises au XfX" siècle, 6 vol. (A. Colin). —
Cf. P. Sertillanges, L'Expansion de l'Église ca f ho liq ue, tinns Un siècle, mouvement
du monde de 1800 à 1900 (H. Oudin); E. Lecanuet, L'Église de France sous la troi-
sième république, cliap. xi (Poussielgue).
l'REMIKHS SYiMl'TÙMKS l'.N l'IiANCK. H
dos (loubot, des Bollre, des Dion, des Konard, des lîranly sont
joints à riiistoirc de chacune de ces transformations décisives,
et si riiumanitc se soulève pour voir s'ouvrir devant elle des
horizons nouveaux, elle ne peut négliger le bras de la France
(pii la soutient'. »
C'est par le détail qu'il faudrait étudier chacune de ces éton-
nantes initiatives. M. Hanotaux l'a fait pour quelques-unes. On
pensait que personne n'oserait jamais capter ces forces accumu-
lées provenant des hautes chutes d'eau. Le problème se posait
depuis de longues années. « Un homme a osé. Unjour, il a com-
mandé des conduites destinées à capter les eaux d'une chute
de 200 mètres. Cela parut à tout le monde une folie. On riait :
ses tuyaux crèveront, ses turbines se briseront; le mieux serait
de l'enfermer. Cependant il tint bon et, malgré mille déboires,
il réussit-'. » Cet homme était un Français, M. Berges, de Gre-
noble. Il a lui-même « baptisé » la nouvelle force industrielle ; il
l'a appelée d'un nom définitif : la houille blanche. Et depuis lors,
la houille blanche se pose en rivale heureuse de la houille noire.
Nos savants, nos artistes mériteraient une mention particu-
lière. Ce sont de beaux exemples d'activité, d'initiative et de
persévérance intellectuelles que nous donnent, dans les sciences,
les Pasteur '■ et les Curie, et, dans les arts, pour n'en citer qu'un
seul, le Lorrain Emile Galle, cet initiatenr de l'art nouveau,
auquel il a fallu, pour imposer ses conceptions si originales à
force de naturel, l'affirmation d'une personnalité singulièrement
puissante et convaincue ''.
Et comment passer sous silence les merveilles de l'initiative
privée en matière de bienfaisance et de charité? On peut af-
1. L'Énercjie française, p. 3Ô9.
2. L'Énergie française, p. 171. II faut lire tout le chap. i\ : La houille blanche.
Sur ce sujet, voir une conférence de M. Achille Berges dans le Bulletin de la So-
ciéle induslr. de l'Est, n» 67, février 1909.
3. Un des plus beaux livres et des plus attachants qu'on puisse lire est la biogra-
phie de i'asieur par M. Vallery-Radol, dont une nouvelle édition vient de paraître
à la librairie Hachette.
4. Sur l'œuvre de Emile Galle et celle des principaux artistes de l'école de Nancy,
lire ; les articles déjà cités (p. 45, note 2] de M. Eug. Martin, dans la Rev. lorr.
m. de rJOR; Roger Marx : E. Galle écrivain, Mémoires de l'Acad. de Stanisl'is,
1906-1907, p. 23G et S.'; de E. Galle lui-même : Écrlls pour l'art (H. La.urens).
48 l'orientation tarticilariste de la vie.
firmer que nulle part plus qu'en France on ne s'est ingénié à
créer des institutions et des œuvres mieux appropriées aux be-
soins et aux misères qu'il s'agissait de secourir : ni l'argent, ni
le zèle, ni le dévouement n'ont été comptés. Ici on ne peut
citer de noms, car la charité est anonyme; mais aux résultats
obtenus, on devine quelles énergies se sont mises au service de
cette noble cause'.
Ainsi de tous côtés et en tout ordre de matières, les initiatives
se manifestent et s'accusent : initiatives industrielles, commer-
ciales, scientifiques, artistiques. Initiatives sociales aussi : par-
tout on voit se former de vigoureuses associations pour la
défense des intérêts privés : Touring-cluV-^ Ligue des contri-
buables ^ Association des porteurs de valeurs étrangères''^ Ligue
nationale de décentralisation'-', Unions régionalistes ^ etc., etc..
Mais surtout faut-il attirer l'attention sur le développement et
Textension du mouvement syndical ouvrier. Sans doute ce
mouvement est encore chez nous bien confus, peu ordonné, mal
dirigé : il est pourtant l'indice certain d'un éveil de la person-
nalité et de la volonté chez les classes laborieuses. Avec le temps
le syndicat assagi et fortement organisé pourra devenir l'agent
d'une transformation profonde et heureuse dans la condition des
ouvriers".
Ce qui est à remarquer, c'est que, dans la masse du pays,
sous des influences diverses, semble s'éveiller un esprit général
1. Tout le monde connait la Cliarilc privée a Paris, de Maxime du Camp. Mais
ce livre remonte à 1885 : que de chapitres nouveaux ne faudrait-il pas y ajouter pour
décrire tant d'œuvres nouvelles écloses depuis cette époque! Et combien d'autres
livres semblables ne seraient-ils pas à écrire pour faire connaître les œuvres particu-
lières créées dans chacune de nos provinces! V. par exemple pour la Lorraine : La
Charité privée à Nancij, de rabi)é Girard.
2. Touring-Club de France, siège social : avenue de la Grande-Armée, G5 ; prési-
dent : A. Bailif.
3. Ligue des Contribuables, siège social : rue Drouot, 2G; président, J. Roche.
(Cf. Mouvement social, 18'J9, p. 7). Jo^irnal des contribuables, 5, rue Lallier,
Paris.
4. Association nationale des porteurs français de valeurs étrangères, siège so-
cial : rue Gaillon, 5; président : A. Macbart.
5. Président : M. de Marcère.
6. Voir sur ce point et dans ce sens le livre de M. P. Bureau : Le contrai de tra-
vail, le rôle des syndicats professionnels. Paris, Alcan.
PREMIERS SY.MI'TÔMKS EN FRANCE. 49
d'activité et d'initiative ' . Assurément cette disposition s'assoupit
et sommeille quelquefois. Mais que surgisse un événement qui
en exige le réveil, on la voit aussitôt à l'œuvre. A cet égard
rien n'est plus instructif que le récit fait par M. Hanotaux du
travail auquel durent se livrer les viticulteurs du Midi pour
reconstituer leurs vignobles détruits par le phylloxéra :
« Quand on constata l'étendue du désastre, les bras et les
courages tombèrent : on crut vraiment que c'était fini... Ce-
pendant, peu à peu, tout se classa, s'ordonna... On se mit à la
besogne de la replantation. L'Amérique qui nous avait envoyé
l'insecte destructeur nous fournit l'arbuste réparateur... Aujour-
d'hui le mal est réparé, le vignoble est reconstitué. Il couvre de
nouveau les plaines et les collines... Les 50 millions d'hec-
tolitres qu'avait connus l'année 1870 emplissent de nouveau,
annuellement, nos celliers.
« Mais maintenant que l'œuvre est accomplie, continue M. Ha-
notaux, comment ne pas rendre hommage à l'énergie, à la té-
nacité, à l'endurance du brave peuple qui donna sa peine et sa
confiance à cette œuvre de résurrection, qui replanta pied par
pied, attendit d'abord trois ans la première grappe, puis la
bonne récolte, puis la vente rémunératrice... On a parlé parfois
si légèrement de ces vaillantes populations méridionales qu'il
est bien permis de rappeler ici quels furent, dans cette crise
héroïque, leur sagesse, leur sang-froid, leur ténacité, leur vigi-
lance et leur science.
1. A propos de la mémorable semaine d'aviation, en Champagne, au mois d'août
1909, on a pu écrire ces lignes significatives : « En quelques semaines, M. le marquis
de Polignac et son comité ont su organiser ce qui vient de faire notre émerveillement
et celui du monde. Avec un entrain d'initiative et un courage alerte qu'ils ont vite
communiqué autour d'eux, ils ont tout prévu, pourvu atout. Si bien qu'en moins de
temps qu'il n'en aurait fallu à des commissions officielles pour envisager seulement
leur tâche ou se diviser en sous-cornmissions, ils ont créé un aérodrome, improvisé
une sorte de cité, où 200.000 personnes accouraient hier, et réglé un service d'ordre
si parfait que tout's'est passé sans à-coup, sans heurt, sans un accident, malgré cette
allluence... Sans parler des lenteurs avec lesquelles il aurait fallu compter, qu'on
s'imagine ce qu'une pareille entreprise — coulage et gabegie à part — eût coûté à
l'État, s'il s'en fût chargé. Or, ce que l'État eût si mal réalisé et à tant de frais, un
grou|)e de particuliers l'a fait avec une entente précise et une si prompte aisance
qu'on y trouve de l'agilité et de la grâce françaises [Journal des Débals, mardi
31 août 1909).
4
oO l'orientation particulariste de la vie.
Pourquoi laisser dans 1 oubli le spectacle si remarquable offert,
pendant des années, par les cercles viticoles des arrondisse-
ments, des cantons et des communes?... Les vertus déployées
dans cette crise furent grandes... La France est un puissant ac-
cumulateur d'énergies i. ))
Que d'autres initiatives admirables seraient à citer dans nos
campagnes! On a écrit des livres entiers- sur les syndicats agri-
coles qui se sont développés et multipliés chez nous sous des
formes si variées et si fécondes depuis 1884. Mais on connaît
peut-être moins ce retour aux champs qui semble en train de
s'opérer dans les classes élevées de notre société. Combien voit-
on d'hommes aujourd'hui qui, lassés par l'incapacité et l'incurie
de leurs fermiers, reviennent courageusement prendre posses-
sion de leurs terres pour en diriger eux-mêmes directement
l'exploitation! Combien d'autres, déçus par les fonctions pu-
bliques, fatigués des vaines obligations de la vie urbaine, se
décident à acquérir un domaine et, véritables colons du pays de
France, s'y installent en résidence permanente, avec l'intention
fermement arrêtée d'y faire souche de garçons et de filles libre-
ment élevés loin des contraintes universitaires... Et cela réussit,
et ces familles sont heureuses, prospères, et leur exemple
rayonne'' !
D'autres n'hésitent pas à gagner les colonies. On se rappelle
ce professeur de l'Université qui, il y a quelques années, partait
avec son frère, docteur en médecine, pour la Nouvelle-Calédonie,
1. L'Energie française, p. 3ji7-350.
'1. Voir en particulier celui (te M. de Rocqulgii} : Les Syndicats agricoles (A.
Colin).
3. Voir dans la Science sociale les articles de H. de Tourville : La décadence
du fermage, t. Ht, p. 109 et s.; Une nouvelle colonie normande en Normandie,
t. VI, p. 265 et s.; Les retours de la classe lettrée et libérale à la culture directe
au cours du dernier siècle, t. XXXV, p, 273 et s.; les articles de M. A. Dauprat : La
révolution agricole, récit de notre expérience personnelle, t. XXVIII à XXX; La
révolution agricole suivant la méthode d'observation, t. XXX* à XXXII, articles
reproduits dans la nouvelle série : fascicule n° 5, La révolution agricole, nécessité
de transformer les procédés de culture: fasc. n» 15, Une expérience agricole de
propriétaire résidant. — Cf., t. XXXV, p. i39 et 530; t. XXXVI, p. 73 et 201;
E. Demolins, Super, des Anglo-saxons, p. 399. — Rappelons enlin le livre de J.
Méline : J.e fietour à la terre (Hachette), et le beau roman, d'une si haute portée
sociale, de G. Fonsegrive : Le Fils de l'esprit (Gabalda).
r
i'Hi:.Mii:its sY.\ii'T<KMi;.- kn kiîa.nci:. 51
où il îillait s'éta])lir et planter du café'. Ce qui fut alors si re-
marqué le serait à peine aujourd'hui. On va couramment s'ins-
taller en Algérie, en Tunisie, aussi, quoique plus rarement, à
Madagascar et au Tonkin. Ce qui est plus fréquent, c'est de
voir des parents prévoyants faire aux colonies des acquisitions
de terrains, des plantations de vignes ou d'oliviers au profit
de leurs lils auxquels ils peuvent ainsi assurer pour l'avenir
des occupations lucratives avec une vie saine et indépendante.
C'est surtout en matière à' éducation que les efforts et les ini-
tiatives doivent être signalés"^. Les parents semblent se rendre
mieux compte qu'autrefois de leurs devoirs, de leur responsa-
bilité ; ils sentent mieux la nécessité de donner à leurs enfants
autre chose que l'instruction ou la culture purement intellec-
luelle, de leur assurer un plus complet développement phy-
sique et surtout moral.
Sous l'empire de ces préoccupations, l'on en voit qui se con-
sacrent eux-mêmes complètement à l'éducation de leurs enfants
et s'installent à la campagne pour travailler à cette œuvre plus à
loisir, plus fructueusement et plus utilement 3. D'autres que
leurs occupations retiennent à la ville, surveillent du moins très
soigneusement l'instruction que leurs enfants reçoivent dans les
lycées ou collèges et la complètent par une éducation familiale
très attentive^. — D'autres enfin, ou trop absorbés par leurs de-
voirs professionnels, ou reconnaissant très simplement leur mani-
feste incompétence éducative, n'hésitent pas à consentir de lourds
sacrifices pour confier Jeurs enfants aux maîtres excellents qui
1. Mouvement social, 1898, p. 24 ; 1899, p. 160. — Cf. Science sociale, l. XXX, p. 97,
p. 477; t. XXXI. p. 91. Le Goupils. Un normalien colon {Revue de Paris, 15 octobre,
1" novembre 1907).
2. « Le collège perd de sou prestige, » écrivait déjà E. Demolins en 1892 {Mouve-
ment social, I, p. 51).
3. A ce sujet on peut constater la tendance très marquée et très louable, surtout
parmi les familles nombreuses, à quitter le centre des villes pour aller habiter la
banlieue et s'y installer en maison indépendante. Sans doute il i)eut y avoir là un
motif d'économie; mais il y entre aussi très certainement des considérations d'ordre
éducatif. En tout cas il est bon de remarquer que l'économie s'accorde ici, et très
heureusement, avec de meilleures conditions de vie hygiénique et de plus grandes
facilités pour l'éducation des enfants.
4. De plus en plus des relations suivies et étroites s'établissent entre la famille et
l'école.
52 L ORIE.XTATION PARTICL'LARISTE DE LA VIE.
dirigent les établissements connus sous le nom d' Écoles nouvelles.
Ces écoles sont elles-mêmes le fruit de l'initiative privée. Leurs
modèles immédiats ont été empruntés à l'Angleterre ^ ; mais il
ne faut pas oublier qu'il existait en France, à la fin de l'ancien
rés'ime, un assez grand nombre d'écoles analogues^ que l'in-
tkience de Rousseau tendait encore a multiplier, lorsque Napo-
léon les supprima brutalement au prolit du monopole univer-
sitaire. L'institution nouvelle n'est donc qu'un retour à une
très ancienne tradition française dont nous pouvons nous enor-
gueillir à juste titre. Elle répond admirablement aux besoins
actuels. Les exercices physiques et les travaux usuels qui y ont
une place importante sans être excessive donnent aux membres
la force, la souplesse et l'habileté; des méthodes plus ration-
nelles et plus rapides, avec stages à l'étranger, permettent de
munir les esprits des connaissances indispensables, sans les
astreindre à un surmenage homicide; enfin la vie à la cam-
pagne et la réunion en petits groupes familiaux de vingt à vingt-
cinq élèves, en contact permanent avec le chef et la maîtresse
de maison, créent une atmosphère morale parfaitement pure et
sérieuse dont profitera chaque élève, objet dune sollicitude
toute personnelle. Taine signalait autrefois la disconvenance de
r éducation et de la vie dans nos établissements scolaires ''. Cette
disconvenance n'existe plus ici et la devise d'une de ces écoles :
Bien armés pour la t^e, n'est pas seulement un programme, mais
la constatation d'un résultat. Ces écoles sont au nombre de trois
aujourd'hui'*^; d'autres surgiront dans l'avenir. Il faut rappeler
que la première en date, l'Ecole des Roches, dont la prospérité
s'affirme d'année en année 5, est l'œuvre propre du regretté
1. Écoles d'Abbolsboliiie Deibyshiie) et de Bedaies (Sussex). Voir E. Deinolins,
Super, des Anylo-Saxons. p. 62 et s.; L'Éducation nouvelle, passim.
2. H. Taine, le Régime moderne, l'École, édit. in-S", p. 158-159; édit. in-12,
p. 198-199.
3. H. Taine, Le liégime moderne, l'Ecole, édit. in-8", p. 295; édit. in-12, p. 3t9.
4. École des Roches (près Verneuil-s'ur-Avre, Eure) ; collège de iNormandie(près de
Rouen); collège de l'Ile-de-France (à Liancourt, Oise).
A celte liste il faut joindre l'école de Planchoury 'près de Tours) pour les jeunes
filles.
5. V. le Journal de l'Ecole des Hoches. — Le stand de l'École des Roches a obtenu
l'RE.MIKliS SVMPÏÔMKS K.N l'RANCi:. 53
E. Deniolins qui y a consacré une somme imlicible d'énergie et
(le volonté. Sans cloute ces écoles ne s'adressent encore qu'à un
petit nombre d'élèves choisis; mais leur influence s'étend : elles
sont connues, on s'intéresse ;Y elles; on s'inspire de leurs mé-
thodes; et bien des parents cherchent, dans la mesure où ils le
peuvent et par les moyens dont ils disposent, à donner à leurs
enfants quelque chose de cette éducation élargissante' : les
sports sont en honneur, les séjours à l'étranger deviennent plus
fréquents, l'étude des langues étrangères se généralise et se
perfectionne; les fonctions puhliques sont moins recherchées;
les carrières indépendantes, les professions usuelles sont de jour
en jour plus estimées.
L'Etat lui-même prend à ca:'ur de suivre le mouvement gé-
nérai. Il y aurait injustice à ne pas rappeler cette grandiose
encjuète de 1899 poursuivie dans l'intention sincère d'une
réforme profonde de notre enseignement secondaire. Peut-être
les résultats sont-ils demeurés inférieurs aux efforts et aux désirs :
pourrait-on nier cependant que, depuis lors, plus d'air, plus de
lumière, plus deliherté et de spontanéité n'eussent pénétré dans
nos lycées et nos collèges-? — D'autre part, l'enseignement
professionnel a été développé; et si nous n'avons pas encore,
comme en Allemagne, des Universités techniques-'', du moins
les écoles de commerce, les écoles industrielles, les écoles des
arts et métiers, les écoles d'ag-riculture, etc., se sont-elles multi-
pliées; les nombreux Instituts que groupent autour d'elles nos
grandes universités^ témoignent de la même préoccupation
le plus vif succès à l'Exposition internalionale de l'Est de la France qui s'est tenue
à iNancy en 1909 et y a conquis plusieurs récompenses importantes.
1. La nouvelle revue, l'Éduca/ion, que publie M. Georges Bertier, directeur de
l'École des Roches (Paris, Vuibert et Nony) sera, pour les i)arents, une aide pré-
cieuse dans raccomplissenienl de celte lâche.
2. M. Demolins s'est plu à noter, à propos d'une lettre de M. Itibot, président de la
commission d'enquête au minisire de l'inslruclion publique, l'inlluence croissante
des vérités proclamées par la science sociale et appliquées par l'Ecole des Roches ;
Science sociale, l. XX.VII, p. 46i et s. — Cf. le livre de M. Ribot, /ji liéforme de
renseignement secondaire (A. Colin).
3. V. Questions actuelles du l.'î mars 1900. ^
4. Rien que pour Nancy : Inslilul chimique, institut électrotechnique, institut
agricole, instilut colonial, école de brasserie, école de laiterie.
o't L ORIENTATION PARTICULARISTE DE LA VIE.
d'une orientation nouvelle, plus moderne et plus pratique, de la
jeunesse contemporaine.
Ces indications sont bien incomplètes ^ Elles suffisent à mon-
trer que nous sommes en bonne voie et que, si d'autres nous ont
dépassés, il ne tient qu'à nous, par un nouvel effort, de rega-
gner le terrain perdu et de conquérir l'avance que nous n'aurions
dû laisser prendre par personne.
1. II y aurait à parler, notamment, des initiatives provinciales, locales. V. par
exemple un article de M. Gebliart : Initiatives Ion-aines reproduit dans le Mouve-
ment social, t. YIII, p. 225. — Plus spécialement il y aurait à décrire les initiatives
féminines et les efforts dus à un certain féminisme digne, celui-là, de tous les éloges.
V. Max Turmann, Initiatives féminines (Gabalda); PaulAcker, Œuvres sociales de
femmes (Pion); et, d'une façon générale : Rostand, L'Action sociale par l'initiative
privée, 4 vol. (F. Alcan). Les progrès réalisésdans l'éducation des jeunes filles mérite-
raient aussi d'être signalés, quoique bien des ombres restent encore au tableau. A
propos d'un roman nouveau [L'Une et l'Autre, par M'"" J. Marni), M. Chantavoine
écrivait récemment : « Les jeunes filles d'à présent... n'ont pas été élevées comme
leurs aînées. Elles ont une autre conception de la vie, une autre idée de leurs de-
voirs et de leurs droits, une autre théorie du bonheur, et, pour tout dire, une per-
sonnalité plus forte, plus indépendante, et, à l'occasion, en face de certains
obstacles, plus déterminée. Averties sans être pour cela tout à fait renseignées;
clairvoyantes pour ne pas être dupes; énergiques pour résister au destin et même
pour le contraindre, ce ne sont pas des amazones, des aventurières; ce ne sont pas
non plus les petites oies blanches de jadis... Le charme féminin et virginal leur
manque peut-être, tel qu'on l'eiilendait autrefois : ce charme ingénu et rougissant
qui révèle ou contrefait l'innocence. Elles ont lu et réiléchi ; ellesojit écouté, regardé
autour d'elles, en passant, les yeux ouverts, à travers le monde. « Elles sont droites,
pures et fièrement méprisantes de tout ce qui est bas ». Elles ne révent pas tant que
leurs mères, elles jugent mieux et marchent d'un pas plus libre et plus hardi vers
la destinée. A vrai dire, cette nouvelle éducation jieul avoir des risques, mais elle a
aussi bien des avantages... L'instruction moins frivole et moins creuse que l'on
donne aujourd'hui aux jeunes personnes leur rend l'esprit plus vigoureux, le juge-
ment plus ferme, la conscience plus claire et le caractère plus résolu. Leur pensée
enhardie — où est le mal ? — ne veut plus, à aucun prix, des maillots et des lisiè-
res du temps passé, du bon vieux temps. Soyez certain que leur vertu n'en soulTre
pas, quand elles sont droites et saines; que leur fierté avertie les préserve au con-
traire d'un tas de choses où l'innocence niaise et surprise risquerait d'achopper...
Je crois que nous assistons aujourd'hui à la transformation de la jeune fille fran-
çaise. 11 faut en prendre notre parti : nous n'y pouvons rien; le progrès des idées
le changement des mœurs sont plus forts que nous. M™'= Marni ne prêche nullement
dans son livre l'émancipation débridée de nos jeunes filles; elle montre seulement
et elle prouve... qu'on peut être une très brave fille, très courageuse... même après
s'être affranchie d'un certain nombre de timidités, de routines et d'hypocrisies que les
préjugés entretiennent, que l'habitude et l'inertie conservent et que le monde, qui
n'aime pas beaucoup les innovations, encourage, si l'on a maintenu en soi, à travers
la vie et malgré la vie, ce fond d'honneur, de droiture, de délicatesse et de sensi-
bilité vraie, qui fait seul le prix d'une âme et d'une existence. )> (Journal des Débats,
29 mars 190'J).
IV
COMMENT. EN FRANCE, PEUT ET DOIT SE FAIRE, PRATI-
QUEMENT, CETTE ORIENTATION NOUVELLE
Nous abordons ici la partie essentielle de notre sujet. Nous
avons à nous demander (et nous devrons répondre à celte ques-
tion , comment il faut s'y prendre pratiquement pour réaliser,
chez nous, cette orientation, que nous sentons nécessaire, vers
le particularisme.
Une observation préliminaire semble s'imposer ici : nous de-
vrons, sous peine d'un échec inévitable, renoncer à lambition
désordonnée (et très communautaire) d'opérer la transformation
de notre pays, de nos compatriotes, par des moyens rapides et
superficiels, tels que serait, par e<k:emple, l action politique
exercée en vue de conquérir le pouvoir et, parla, de provoquer
des lois ou des institutions favorables '. Nous ne condamnons
certes pas l'action, même politique, ni le dévouement aux œu-
vres d'intérêt général ; mais cela doit venir plus tard, en son
temps : ce n'est pas par là, très certainement, qu'il faut com-
mencer.
Gomme il n'y a rien de plus décourageant que rinsuccès, le
mieux sera évidemment de choisir un point de départ tel que
les résultats, pour peu qu'on s'y applique, soient tout à la fois
certains et appréciables. Or, ce que le bon sens nous suggère,
1. Guérin, Les faux remèdes au mal social, la Politi(iue, Science sociale, t. II,
p. 517. E. Deraolins, A-t-on inlérêt à s'emparer du poucoir? (Firinin-Didot}. — Cf.
Super, des Anglo- Saxons, p. loi.
56 l'orientatiox particlilariste de la vie.
la science sociale nous ]e prescrit; c'est de commencer lorien-
tation particulariste par nous-mêmes et par notre propre famille.
Cela nous le pouvons, avec quelque volonté, et le succès nous
est garanti si nous persévérons, ce qui est bien de nature à en-
traîner notre courage et même notre enthousiasme. Nous serons
sûrs de ne pas perdre notre temps, de ne pas faire œuvre vaine,
puisque, à supposer que nous n'obtenions pas d'autre résultat,
nous aurons toujours acquis celui-ci, qui n'est pas négligeable
et qui demeurera, de nous être perfectionnés nous-mêmes et
d'avoir perfectionné les nôtres avec nous.
Mais il y a beaucoup plus à attendre de cette méthode. Une
famille fortement constituée exerce, parle seul spectacle qu'elle
donne de la satisfaction, du bien-être, de l'épanouissement de ses
membres, une puissance de rayonnement, d'exemple, d'in-
fluence qui ne saurait être contestée i. On cherche à l'imiter;
de fait, on l'imite : et, peu à peu, se multiplient dans le pays
les familles normalement constituées dont chacune à son tour
devient un foyer nouveau d'où jaillit la lumière... N'oublions
pas que, de ces familles où les enfants sont en général nombreux,
sortira, à la deuxième génération, toute une pléiade de familles
nouvelles, elles aussi vigoureusement formées. Quelques chiflres
feront très bien saisir notre pensée : supposons un père de famille
prenant la résolution de s'orienter vers le particularisme ; il
le fait et réussit. Supposons qu'il ait cinq enfants et qu'il exerce
son influence sur quatre familles seulement, dont chacune com-
porterait, elle aussi, cinq enfants. Le nombre des personnes
soumises à l'influence particulariste de notre père de famille se
décompose ainsi :
Pour sa propre famille, 7 personnes, dont 5 enfants
Pour les autres families, 28 personnes, dont 20 enfants
Total : 33 25
1. Le fait est bien connu de tous les disciples do Le Play et de H. de Tourville.
Le Play déclarait qu'il n'hésitait pas à faire des lieues pour aller consulter les mito-
rilés sociales qui lui étaient signalées. Bien des adeptes de la Science sociale se
sont déplacés, et de très loin, pour aller consulter H. de Tourville, E. Demolins, P.
Bureau, A. Daupral, P. de Bousiers, R. Dufresne et leur demander des conseils et
des exeinjjles.
COMMENT, EN FRANCE, ri.lT ET DOIT SE FAIRE CETTE ORIENTATIOiN. o?
Au h't'iue (le sa carrière, il aura conscience d'avoir orienté
plus ou moins fortement vingt-cinq familles dans les voies nou-
velles et fécondes du particularisme. Voilà une action modeste
peut-être, mais efficace à coup sûr, profonde, durable et à
longue portée.
Aujoutons qu'on peut être certain d'avoir commencé la ré-
forme sociale par son vrai commencement et, comme on dit,
par le bon bout. C'est ici que nous retrouvons les enseignements
de la science sociale.
Il y a longtemps que Le Play a montré que la famille est à la
base de toute société bumaine et, selon son expression, Vuiiité
sociale par excellence'. H. de Tourville a bien mis en relief cette
vérité, dans une page saisissante : <( La famille, dit-il, est le
groupe premier, le groupe élémentaire et initial. Qui ne pour-
rait et ne devrait le savoir? Et cependant qui s'en rend vrai-
ment compte? Que de fois n'a-t-on pas reproché à Le Play de
donner à la famille une importance décisive et prépondérante
dans la forme des sociétés! Cette importance, il ne la lui a pas
donnée, il la lui a reconnue, elle existe, elle est réelle. J'allais
dire qu'elle est formidable... La famille détermine tout Tordre
de la société... car la société ne reçoit et n'emploie que ce que
lui fournit la famille : celle-ci est l'officine d'où sortent tous les
êtres humains ; elle occupe toutes les avenues ; nul n'entre que
par elle ; elle est le moule qui donne aux hommes leur premier
tour, soit qu'elle les façonne vigoureusement, soit qu'elle les
laisse échapper encore informes et quelquefois même déformés.
Il n'y a, à l'origine de toutes les institutions sociales, que ce que
produit la famille. Tant valent les recrues, tant vaut l'armée-! »
Cicéron avait dit déjà : « La première de toutes les sociétés est
l'union conjugale... là se trouve le germe de la cité et comme la
pépinière de l'État ; prima societas in ipso conjugio est... ici est
principiiim iirbis et quasi seminarium reipublicœ-^ ». Et Jean
\. La Réforme sociale eu F/Ymce,cha|).24, § 1 (7"édit.,t. I, p. 383). — Cf. Cheysson,
La Famille (Réforme sociale, 1='' avril 1909, p. 448).
2. La Science sociale est-elle une science? {Science sociale, t. I, p. 103).
3. Deofficiis, I, 17. — Cf. Aristote, l'olitique, I, 4-C.
58 LORIENTATION PARTICL LARISTE DE LA VIE.
Bodin ajoutait : « Tout ainsi que la famille bien conduite est la
vraye image de la république et la puissance domestique
semble à la puissance souveraine, aussi est le droit gouverne-
ment de la maison le vray modèle du gouvernement de la répu-
plique. Et tout ainsi que, les membres chascun en particulier
faisans leur devoir, tout le monde se porte bien, aussi, les
familles estant bien gouvernées, la république ira bien'. »
Ces constatations n'ont cessé d'être confirmées par les faits,
et nous pouvons les considérer comme des vérités acquises.
Mais s'il en est ainsi, nous apercevons immédiatement que
c'est bien parla famille que tout essai de réforme doit être com-
mencé et que notamment, sinous avons à cœur rorientation ^«r-
ticiilariste de notre pays, ce sont les familles, les chefs de fa-
mille^ qu'il faudra décider à opérer leur conversion dans ce
sens. Sans doute, alors, il sera bon de créer un mouvement, une
agitation dans le pays 2; mais rien ne vaudra l'effort personnel
que nous tenterons et les résultats que nous obtiendrons sur
nous-mêmes et dans nos propres familles ".
Examinons donc sincèrement — avec un vrai désir d'arriver
à une solution pratique — comment un homme de bonne vo-
lonté pourrait s'y prendre pour orienter sa vie dans la direction
voulue.
Il devra commencer par se bien pénétrer de cette idée que
V essentiel est une parfaite organisation de sa vie privée, de sa
vie domestique ^ et que, pour atteindre ce but, aucun sacrifice ne
devra lui sembler trop lourd.
1. Le& six livres de la république, I, di. ii : Du niesuage et de la différence en-
tre la république et la famille, cilé dans Ch. de Rible, Les familles et la société
en France avant la névolution, I, p. 99. — Un auteur récent écrivait de son côté :
« Une société n'est jamais que la projfction de son type familial ». H. Mazel, La
Synergie sociale, cité dans le Mouvement social, t V, p. 224.
2. « Il faut d'une manière on dune autre créer autour d'une idée jugée essentielle
tout un « mouvement d'opinion », toute une agitation (au sens anglais du mot),
afin que l'on y regarde, que l'on y pense, que l'on s'en préoccupe, et que les plus
légers, les plus distraits, les plus prévenus en sens contraire soient comme forcés de
jeter les yeux de ce côté-là et de se dire qu'il y a quelque chose à voir » (OUé-La-
prune. Les sources de la paix intellectuelle, p. 33).
3. « On agit plus par ce que l'on est que par ce que l'on dit ou même par ce que l'on
fait. » (OUé-Laprune, op. cit., eod. /oc— Cf. H. de Tourville, Piété confiante, p. 198).
COMMENT, EN EHANCr., l'El T ET DOIT SE FAIHE CETTE ORIENTATION. 59
Mais que parlons-nous de sacrifices et d'efforts? En fait, tous
ceux ([ui se sont consacrés à cette œuvre de la saino édification
d'un foyer y ont pris un tel intérêt, en ont ressenti de telles
satisfactions et de telles joies qu'ils no peuvent assez se louer
de la voie dans laquelle ils se sont engagés. Écoutons plutôt
ce que dit à ce sujet un maître de la Science sociale qui a le
rare mérite de la vivre en même temps qu'il la fait progresser :
« Dire que, renonçant à la vie publique, je me contentai de
la vie privée, serait inexact. Ce/Zerze privée, je m'y trouvai aus-
sitôt comme dans mon élément : elle combla toutes mes aspira-
tions et j'en suis arrivé à conclure que, pour les hommes, la
paix est supérieure à la gloire... L'étude de la vie privée devint
pour moi une passion. Contribuer, après l'avoir organisée
chez moi, à la restauration de la vie privée chez d'autres me
parut un but grandiose, digne de tous mes efforts, bien plus
noble, plus élevé, plus grand que mon idéal précédent, puisqu'il
ne tendait plus à mettre l'honneur de ma vie dans la domina-
tion de mes semblables, mais dans leur affranchissement '. »
Et, en effet, que peut-il y avoir de plus captivant que l'orga-
nisation et l'administration de son « intérieur » et, comme on
disait autrefois, de son ^ mesnage - » ? Ici tous les efforts abou-
tissent, les résultats sont immédiats, visibles, profitant à ceux
qui les produisent; pas d'entraves malveillantes, d'intentions
méconnues, mais au contraire le concours empressé et recon-
naissant de tous les membres de la famille directement inté-
ressés au succès de l'œuvre entreprise. Que de gens n'entend-on
pas se plaindre de n'avoir pas de temps à consacrer à leur vie
de famille ! Le particulariste n'a pas de ces regrets : la vie do-
mestique est sa principale affaire ; il lui accorde tout le temps
nécessaire. Et, chose admirable, il a le sentiment ou plutôt il
sait, de science certaine, que ce qui fait l'intérêt et le charme
1. A. Dauprat. La Rëcolulion ugricule, chap. ix. Il faut lire tout ce chapitre
intitulé : Effets sur notre vie privée {Science sociale, t. XXX, p. 146 et s.).
2. Moiitalembert disait avec dédain : « Les honnêtes gens en France ne sont bons
([u'à avoir des enfants et à s'occuiier de leur famille «. Ce dédain n'est pas de mise.
Si vraiment les honnêtes gens de notre pays avaient beaucoup d'enfants et savaient
les élever comme il conviendrait, notre prospérité nationale serait incomparable
60 I,'ORIE.\TATIO.\ PAHTICULARISTE DE LA VIE.
de son existence constitue en même temps son devoir le plus
strict, le plus urgent, que c'est Vœuvre sociale par excellence,
la plus utile et la plus féconde. Faire par plaisir ce qui est une
obligation, n'est-ce pas le bonheur même'^
Cela dit, nous constaterons, avec la science sociale, que, par-
tout et toujours, une bonne organisation familiale a été liée à
une bonne installation du foyer domestique. Nous commence-
rons donc par chercher une installation qui nous donne, à cet
égard, toutes les facilités désirables.
Ici les enseignements de la science sociale sont précis. Ce qui
est de beaucoup préférable, c'est l'installation à la campagne,
où la vie peut être, plus que partout ailleurs, saine, large et
indépendante. Mais cela suppose ou des occupations rurales
ou une fortune suffisante pour vivre de ses revenus ^ En
tout cas, ce que tout apprenti particulariste doit rechercher,
c'est une maison isolée hors ville. La maison isolée permet seule
à la famille de prendre conscience d'elle-même, de s'apparte-
nir, de se développer, de s'épanouir librement.
« Une des plus fécondes traditions du continent européen,
dit Le Play, est celle qui assure, en beaucoup de contrées, à
chaque famille riche ou pauvre, la propriété de son habitation.
Les institutions qui conservent cette pratique salutaire sont au
premier rang parmi celles qui concourent à la prospérité
d'une nation. Même dans une société fort imparfaite à d'autres
égards, elles donnent aux familles une dignité et une indépen-
dance dont celles-ci ne jouissent pas toujours chez les peuples
qui. plus avancés sous d'autres rapports, ont adopté la fâcheuse
habitude de prendre des habitations à loyer -. »
A vrai dire, la propriété de la maison ne nous semble pas
aussi indispensable qu'à Le Play : elle est souvent impossible
avec les déplacements exigés par les conditions de la vie mo-
1. A ce sujet on peut observer que beaucoup de personnes ricbes dont la vie se
consume vainement dans l'agitation des villes pourraient se créera la campagne des
occupations singulièrement intéressantes et utiles. On commence d'ailleurs à le com-
prendre.
2. La Réforme sociale en France, chap. \\v, § 1 (7° édit., t. I, p. 393).
COMMENT. i:.\ IRANGK, l'ELT ET DOIT SE EAIHE CETTE OKIENTATION . (îl
derne '. L'esscntiol est (juc la famille occupe seule une mai-
son Ht- parée.
« Visolement complet de riiabitation occupée par chaque
famille, continue Le Play, est une des convenances fondamen-
tales de toute société prospère. Les populations rurales qu'on
peut, à juste titre, citer comme des modèles, satisfont à la fois
à cette convenance et aux besoins de la meilleure agriculture
en plaçant l'habitation au centre de chaque domaine. La con-
dition à! isolement est même remplie dans beaucoup de villes
européennes où le prix du terrain adjacent aux voies publiques
commande impérieusement la contiguïté des maisons. Les An-
glais, en particulier, respectent ce principe; et, à Londres, où
le sol acquiert un prix considérable, les moindres bourgeois,
et souvent de simples ouvriers, habitent chacun une maison
séparée- ».
iMais l'isolement de l'habitation ne suffit pas, il y faut encore
le confort. Il est bien entendu que personne n'établit de con-
fusion entre le confort et le luxe. Le confort n'est pas autre
chose c{ue ce qui est commode, simplifie la vie ou le service,
ce qui évite les pertes de temps, ce qui permet une vie plus
saine, plus hygiénique, mieux remplie. Le confort ne pousse
donc pas à la mollesse '^. Kien compris, il fortifie, il récon-
forte en vue des besognes qui sont à accomplir; grâce à lui,
on peut faire plus, mieux et plus vite; il augmente l'aptitude,
la capacité, la bonne disposition. Par exemple, le chauffage
central établira dans la maison une chaleur égale et douce
grâce à laquelle toutes les pièces pourront être utilisées à toute
heure de la journée et de la soirée ; il permettra d'éviter les
difficultés résultant de l'allumage et do l'entretien des feux de
cheminées ou de poêles. L'éclairage électrique ou au gaz sup-
primera l'emploi et l'entretien si ennuyeux et si malpropre des
1. E. Deinolins a montré que la stabilité et la propriété du foyer élai(M>t plutôt
des institutions communautaires. Super, des Anglo-Saxons, p. 187.
2. Op. cil., cil. XXV. § 6 (p. 402). — Voir pour le détail de l'installation anglaiso
(le cottage), E. Demolins, Super, des A.-S., p. 193.
3. P. Schwahn, Périrons-nous par le cou fort? dans Les Français d'hier et ceux
de demain (Science sociale, t. .Wll, p. 475-176).
62 l'orientation tarticulariste de la vie.
lampes. L'eau directement amenée dans les cabinets de toilette
simplifiera le service des domestiques ; une salle de bains favo-
risera l'hygiène de toute la famille en lui épargnant de fasti-
dieuses sorties, etc. Le confort ne va pas, il est vrai, sans une
certaine recherche d'élégance ou de décoration artistique;
mais cette recherche n'a jamais pour objet d'éblouir le public;
elle ne se localise pas dans les pièces de réception; elle se gé-
néralise dans toutes les chambres, de préférence dans celles où
l'on se tient le plus ; elle est forcément sobre, discrète, nulle-
ment ruineuse par conséquent. Elle ne se propose aucun autre
but que de rendre l'intérieur agréable, attirant, prenant si l'on
peut dire, en sorte qu'on s'y trouve bien, qu'on s'y plaise,
qu'on aime à y demeurer, et, si on le quitte, à y revenir comme
en un port assuré et paisible ^.
Nous aurons donc une installation isolée et confortable; ce
n'est pas tout : elle sera mesurée à la dimension d'un simple
ménage^ c'est-à-dire que dans cette maison n'habitera qu'un seul
ménage : le père, la mère et les enfants; aucun autre membre
de la famille, en principe du moins. L'habitation en commun
des enfants mariés et des parents âgés ne donne, sauf de rares
exceptions, que de fâcheux résultats : conflits d'autorités et
d'attributions, absence d'unité dans la direction du ménage ou
l'éducation des enfants, entrave aii libre développement et à
l'initiative des jeunes gens qui cessent de faire effort pour se
tirer d'afl'aire eux-mêmes et tendent à s'appuyer sur le groupe
familial, etc. En pays particulariste, les jeunes ménages vivent
seuls et s'en trouvent bien : leur indépendance a pour corol-
laire la nécessité où ils se trouvent de se suffire à eux-mêmes
et rien ne saurait leur être plus profitable.
Dira-t-on que, pour organiser ainsi sa vie de famille, il faut
des ressources d'argent qui ne sont malheureusement pas à la
portée de tout le monde? Cette objection est sans portée.
E. Demolins cite des exemples d'ouvriers anglais, de simples
1. L'agrément et la douceur du home anglais tiennent en grande partie au con-
fort qui s"y rencontre. Sur le home, V. Science sociale, t. XXXIII. p. 551 ; Mouve-
ment social, t. I, p. 98; Max Leclerc, L'Éducation en Angleterre, t. 1, p. 24, etc.
COMMENT, K\ KKAXCE. l'El'T ET DOIT SE FAIRE CETTE ORIENTATION. G3
artisans, dont rinstallation est ainsi comprise i. En France
même, dans certaines régions, dans certaines villes, on ne s'or-
ganise pas autrement : à Lille, par exemple, presque tout le
monde habite une maison indépendante ; la dilïérence de si-
tuation ne se manifeste que par la dimension , l'élégance ou
le degré de confort de l'habitation.
Au reste, y eût-il lieu de consentir quelques sacrifices, il ne
faudrait pas hésiter à en assumer la charge, si précieux sont
les effets d'une bonne organisation familiale. E. Demolins en
signale trois principaux : 1° sentiment de dignité et d'indé-
pendance; 2" encouragement à l'effort; 3" aptitude à s'élever-.
Nous ajoutons : ï" facilités spéciales pour la vie journalière et
l'éducation des enfants ; 5° bonne humeur et optimisme ;
6" habitude de rester chez soi et de s'y plaire, d'où économies
réalisées sur les sorties, les distractions prises au dehors, les
toilettes de réception ou de soirée, tout ce qui se fait en vue
du public et pour paraître.
Mais tout cela, précisément, est bien caractéristique de l'es-
prit particîdariste, et voilà pourquoi E. Demolins, avec une
justesse de vue parfaite, a pu intituler son article sur Le mode
d'installation au foijer^ lorsqu'il parut dans la Science sociale'^ :
« la iwernière manifestation cVune évolution vers le particula-
risme ». C'est en effet par là que se manifeste, chez les com-
munautaires, le premier symptôme d'orientation particulariste ;
c'est « l'étape initiale, celle vers laquelle il faut d'abord se
diriger et qui, de proche en proche, doit conduire aux autres ».
« C'est à la classe bourgeoise, conclut E. Demolins, à com-
mencer à faire cette évolution par elle-même et pour elle-
même. Elle dépense actuellement beaucoup d'efforts et beau-
coup d'argent pour vivre hors du foyer, pour y multiplier les
relations mondaines et banales; elle a une aversion profonde
pour la résidence rurale, parce que les relations et la vie exté-
1. Supériorité des Anglo-Soxons. chA^. met iv.
2. Op. cil., p. 196. Les développements donnés à ce sujet par E. Demolins sont à
lire et à retenir.
'A. T. XXI, p. 5 et s. — Cet article constitue le chap. iv de la Supérioritc des
A iKjlo- Saxons.
64 l'orientation particulariste de la vie.
rieure y sont plus difficiles; dans son foyer elle apporte ses
soins à meubler luxueusement les appartements de réception et
considère comme superflu d'installer confortablement les par-
ties de l'habitation destinées à la vie de famille; elle rend
son foyer aussi désagréable pour ses enfants que pour elle-
même... En réalité, notre foyer est plutôt organisé pour les
étrangers que pour nous. Voilà ce qu'il faut changer : il faut
s'orienter en sens inverse : // faut se replier sur la vie privée,
s y établir comme dans une place forte et la rendre infiniment
agréable; il y a, dans la vie privée, une puissance méconnue,
mais formidable. Aucun relèvement social n'est possible pour
ceux qui ne se rendent pas compte de ce phénomène^. »
i. Science sociale, l. XXI, p. 27. — Supériorité des Anglo-Saxons, p. 209-210.
ORGANISATION DE LA VIE
Nous voici installés, comment allons-nous organiser notre vie?
Naturellement dans Y esprit pavticularisle. Mais qu'est-ce à
dire?
Nous aurons soin d'abord de ne pas confondre particu-
larisme avec êgo'isme. <( L'égoïsme, dit très justement le
1*. Schwalm, n'est, dans sa racine première, ni anglo-saxon, ni
français; il est humain^. » Il y a des particularistes, comme
des communautaires, dans la vaste catégorie des égoïstes;
mais le particularisme par lui-même ne conduit pas nécessai-
rement à l'égoïsme; bien au contraire! Est-il égoïste, le jeune
Anglais qui, « au moment de choisir sa carrière, ne demande ni
héritage paternel, ni bourse de l'État, ni femme avec dot, ni
protection des gens en place; qui compte uniquement réussir
par son savoir-faire et par son travail; qui, par des moyens
très simples, mais non moins énergiques, s'élève peu à peu lui-
même et n'aura jamais demandé à personne ces sacrifices d'ar-
gent qu'exige chez nous la confectioo d'un avocat, d'un ingénieur
ou d'un officier- ». Assurément, au point de vue social, l'homme
qui sait se tirer d'afïaire tout seul a une autre valeur et peut
rendre d'autres services que celui qui n'est capable de rien
par lui-même et se voit toujours obligé de solliciter un appui
1. L'inUialivc cl le travail nous rendraient-ils égolsles? Dans les Français
d'hier et ceux de demain {Science sociale, t. XVII, p. 473).
2. Ibid., p, 473.
66 l'orientation particulaiuste de la vie.
ou une aide. « Charité bien ordonnée commence par soi-même,
dit un vieil adage. La première charité que nous devions aux
autres, c'est de ne pas leur être une cliarg-e; c'est de nous suf-
fire. Plus nous nous suffirons à nous-mêmes, moins nous
aurons le pitoyable égoïsme qui réclame sans cesse, avec des
airs tendres et des chansons atlectueuses, le dévouement d'au-
trui^ »
Mais comment s'organiser à la manière particulariste? Il
semble que l'entreprise devra se présenter sous un double as-
pect : négatif, positif.
Â. Aspect négatif.
Notre première occupation sera d'assurer notre indépendance
en nous défendant courageusement contre les envahissements
indiscrets et inutiles de la vie courante. — Ici, nous ne pouvons
que procéder à une énumération qui, naturellement, n'aura
rien de limitatif :
I. — La Presse.
Actuellement nous sommes débordés, submergés par le flot
montant des journaux, des revues, des brochures et des livres '.
— Il faut avoir le courage de faire un tri d'autant plus impi-
toyable qu'on serait, par nature ou par profession, plus disposé
à se tenir au courant de toutes les manifestations de la pensée.
Ce n'est pas à dire qu'il faille « s'isoler de la vie contemporaine »
ni s'en désintéresser; mais c'est un devoir de réserver son temps
pour des œuvres plus utiles. « Cet homme, dit Gratry, qui croit
vouloir penser et parvenir à la lumière, permet à la perturba-
trice de tout silence, à la profanatrice de toutes les solitudes,
à la presse g^iotidiemie, de venir, chaque matin, lui prendre
le plus pur de son temps, une heure ou plus, heure enlevée
1. Ibid.,Y). 474.
2. Cf. St-Roniain, Le Journalisme (Science sociale, t. IV, p. 205). — G. Fonsegrive,
Comment lire les journaux (Paris, Lecoffre).
ORCAMSAÏION DE LA VJE. G7
(le la vie par l'emporte-piôce quotidien : heure pendant laquelle
la passion, raveuglemout, le bavardage et le mensonge, la
poussière des faits inutiles, l'illusion des craintes vaines et des
espérances impossibles vont s'emparer, peut-être pour loccuper
et le ternir pendant tout le jour, de cet esprit fait pour la
science et la sagesse'. » D'autre part, les revues se multiplient
d'une façon inquiétante pour la valeur de leur contenu. Il de-
vient presque impossible, même au spécialiste, de prendre seu-
lement connaissance de toutes celles qui intéressent sa spécialité ;
que sera-ce s'il veut encore parcourir les autres? Et pour les
livres nouveaux, les romans surtout, c'est alors qu'il faut oser
avouer qu'o/i n'a pas lu et qu on ignore-. Au reste, cet aveu ne
coûte qu'à celui qui vit de la vie de société et de salon, qui
lit un livre surtout parce qu'il est de bon ton de le connaître
et d'en pouvoir discuter. Le particulariste n'a pas de ces préoc-
cupations : il ne lit pas pour paraître^ mais pour s'instruire ou
se distraire lui et les siens ; son choix est libre, et s'il lui plaît
de lire ou de relire un livre ancien de valeur éprouvée, il s'ac-
corde ce plaisir en toute indépendance. Le particulariste sera
cultivé, instruit, au courant; mais il ne lira que de lexcellent.
Sachant que la vie est courte, il fera un choix méthodique et
s'y tiendra scrupuleusement. Cette règle qu'il s'imposera, loin
d'être une gêne, sera pour lui une libération, un préservatif et,
parsuite,lasource de satisfactions profondes et de joies sereines^.
1. Les Sources, p. 7-8. — Qui pourrait dire les gaspillages de temps et de forces
qu'a entraînés, lors de l'affairef Dreyfus, la lecture inconsidérée des journaux, des
brochures, des revues et des livres ? — Vainement objecterait-on le développement
de la presse en pays particulariste : on sait qu'un seul numéro du Times contient
autant de maiière qu'un volume in-12 de 500 pages (Gide, Pr. d'écon. polit.,
7 éd., p. 139, note). L'Anglais consacre cependant moins de temps, seinble-t-il, à la
lecture de son énorme journal auquel il ne demande que des informations spé-
ciales, que l'abonné du Temps ou des Débals qui lit sa feuille consciencieusement
chaque jour pour ytrouver des jugements tout faits et une lignepolitiquetonle tracée.
2. D'un philosophe de haute valeur, très préoccupé cependant de bien connaître
son temps, M. Ollé-Laprune, on a pu écrire : « Sans cette fièvre et ce souci de tout
lire, qui nous fait perdre tant de temps et nous cause tant de déboires, il lisait
volontiers les livres nouveaux qui lui paraissaient de quelque importance. Il
était au courant sans pédanllsme, mais avec exactitude )>. (G. Fonsegrive, Léon Ollé-
Lajnune, p. 4).
3. Ce qui est à éviter, ce sont les lectures faites au hasard des circonstances et des
68 l'orientatiox particularlste de la vie.
II. — Les œuvres; les associatio?is.
Sous cette double dénomination, nous entendons non seule-
ment les œuvres de charité et de bienfaisance, mais encore les
innombrables associations visant un intérêt collectiC dont tout
homme, ayant quelque situation, est sollicité de faire partie.
Ici encore, il y a lieu de se défendre énergiquement. Est-ce à
(lire que le particulariste se dérobera à la charité ou refusera
de s'associer à ses semblables pour les œuvres de bien public?
A Dieu ne plaise! Mais son action et son dévouement s'exerceront
suivant un choix éclairé. Se défiant des agitations de surface et
bien persuadé que « ce qu'on gagne en étendue on le perd en
profondeur », il ne donnera son adhésion qu'à un petit nombre
d'œuvres, deux ou trois, une seule peut-être i; mais, sans se
contenter de verser à contre-cœur une cotisation annuelle, il
se consacrera effectivement à l'œuvre de son choix, payant de
sa personne et le faisant volontiers, puisque cette œuvre l'in-
téresse et qu'il en désire le succès^. Naturellement, parmi les
associations qui s'ofl'riront à lui, il choisira de préférence celles
qui affirmeront plus ou moins explicitement des tendances ou
des aspirations particularistes, celles par conséquent qui pro-
voqueront à l'effort, à l'élévation personnelle, qui veilleront à
la défense de certains intérêts particuliers menacés, au maintien
ou à la conquête de certaines libertés.
Pour les œuvres de bienfaisance, il s'inspirera des vues sui-
jjublicalions. Il laudiait dresser par écrit la lisle des œuvres qu'on lient à connaî-
tre et s'obliger à puiser dans cette liste. Pour la dresser, on pourrait s'insjiirer du
livre de M. Henri Mazel : Ce qu'il faut lire dans sa vie (Paris, au Mercure de
France). Pour les romans il sera toujours bon de se reporter au répertoire de
M. L. Bethléem .■ Romans à lire et romans à proscrire (Cambrai, 0. Masson).
1. « Quant à la charité qui consiste tout entière dans les bons rapports et la
bonté du cœur, elle doit être raisonnable et ne pas outrer son rôle. Il est impos-
sible d'être une providence pour tout le monde » (H. de Tourville, lettre du
19 mai 1891, reproduite dans Piété confiante, p. G9).
2. Sur les œuvres, V. Mouv. social, t. I, p. 51. — P. Schwalm, art. cit. (Science
sociale, l. XVII, p. 473. — E. Deniolins, Super, des Aucjlo-Saj:ons, p. 405).
ORGANISATION HK l.A Vil]. ()9
vantes : « L'idéal de la bienfaisance //'«/ifawe se place très volon-
tiers dans les œuvres de secours aux incurables, aux désespérés,
aux malheureux, incapables de se relever d'une manière ou d'une
autre. V Anglais, lui, leur viendra aussi en aide, mais non sans
oublier cette considération que ces misères laissées sans secours
et multipliées deviendraient un désordre public, un danger de
la rue, un obstacle pour le travail des gens sains et actifs. C'est à
ceux-ci qu'il pense avant tout : pour eux, s'ils veulent s'élever,
il réservera ses plus généreuses avances. Témoin ces biblio-
thèques, ces lectures, ces missions universitaires d'Oxford ou de
Cambridge, ces sociétés de constructions ouvrières, toutes ces
œuvres collectives ou individuelles qui se multiplient si spon-
tanément en Angleterre ou aux États-Unis... Elles sont la mani-
festation vivante d'une forme vraiment supérieure de la bienfai-
sance et de la charité : en secourant, elles élèvent, parce quelles
aident avant tout l'individu à s'aider lui-même, pour améliorer
sa vie morale et sa vie physique'. »
Parmi ces œuvres, c'est à juste titre qu'on cite les sociétés
pour la construction cVhahilations à bon marché, dont l'objet est
d'assurer à l'ouvrier une installation saine et commode, fonde-
ment, comme nous le savons, d'une bonne organisation fami-
liale. Elles auront naturellement la sympathie de notre particu-
lariste ; et il en sera de même de toutes les œuvres tendant à
faire l'éducation du peuple, non seulement à l'instruire, mais à
lui donner les moyens de s'élever par lui-même, de se dévelop-
per et de se perfectionnçr socialement et moralement. On sera
surtout bien persuadé que les occasions de charité et de bien-
faisance sont souvent plus près de soi qu'on ne se l'imagine et
que l'action vraiment féconde est celle qui s'exerce sur les gens
dont on dirige le travail et qui sont, par leurs occupations,
sous votre dépendance constante. « On commence à s'apercevoir
dit E. Demolins, qu'un chef d'industrie, qu'un propriétaire
1. p. Schwalm, art. cit. (.Se. -soc, t. XVII, p. 475). — « II n y a pas la moindre
utilité, dit de son côté A. Carnegie, à vouloir aider des gens qui ne s'aident pas eux-
mêmes. Vous ne pouvez hisser ([uelqu'un à une échelle s'il ne consent à grimper
un peu lui-même ; quand vous cesserez de le pousser, il tombera et se blessera. »
L'empire des affaires, p. 160.
70 l'orientation i'articulariste de la vie.
rural, qu'un patron quelconque qui s'intéresse au sort de ses
ouvriers, le fait avec beaucoup plus d'efficacité que cinquante
hommes d'œuvres qui prétendent améliorer le sort de gens
qui échappent à leur action par tous les bouts, qu'ils ne connais-
sent même pas, avec lesquels ils n'ont aucun rapport naturel et
positif. » Que de gens bien intentionnés vont porter aux pau-
vres des bons de pain ou de chauffage, qui cependant ne pren-
nent aucun souci de leurs domestiques relégués, selon l'usage,
au sixième étage, loin de toute surveillance et souvent dans la
plus dangereuse promiscuité".
Quant aux associations de bien public, le particulariste s'in-
téressera, naturellement aussi à celles qui émaneront de l'ini-
tiative privée, à celles-là surtout dont l'objet bien défini sera
d'assurer l'indépendance de l'individu contre l'arbitraire ou la
tyrannie des pouvoirs publics. C'est ainsi que, dans le captivant
récit de son expérience personnelle, M Dauprat nous apprend
que son premier soin a été d'adhérer au l^oiiring-Club et kla.
Ligue des contribuables :
« Toute mesure, dit-il, qui sape l'arbitraire administratif, qui
tend à renforcer le particulier aux dépens de l'administration,
est sûre de trouver en moi un adepte militant. C'est ainsi que je
comprends mon devoir social. Le Touring-Club, premier exem-
ple peut-être de l'initiative française, défend les cyclistes con-
tre les vexations administratives et fait capituler les ministres ;
je souscris, par devoir de solidarité, au Touring-Club. — La
Ligue des contribuables s'annonce; à la première nouvelle, je
demande où l'on peut souscrire. Les députés dilapidateurs ont
été muselés; la Fédération des contribuables lutte contre la
progression de l'impôt; j'en fais partie.
« De même, bien que je n'attende pas le salut de cette insti-
tution, j'ai été un des promoteurs de notre Syndicat agricole
communal., ci }Q suis même membre honoraire de celui d'une
commune voisine. C'est toujours une œuvre d'initiative privée,
par conséquent à encourager; de plus, elle réunit les partis op-
1. Supériorité des Anglo- Saxons, p. 40C>.
2. V. plus loin (|). 108-109) ce que nous disons de la question des domestiques.
OHGAMSATION DE LA VIE. 71
posés par un intérêt commun, défini, matériel, palpable, qu'elle
satisfait, en fournissant au cultivateur l'engrais non fraudé à
meilleur compte.
« Ce ne sont là que quehjues exemples d'une manière de
faire habituelle et voulue. Les idées, du reste^ commencent à
s'orienter vers la lumière et bientôt on y verra généralement
clair. Le jour où les Franc^-ais s'aviseront que l'idéal social n'est
pas d'être une race de contribuables bien soumis à leurs fonc-
tionnaires, mais une race d'hommes libres, bien servis pa?' ieurs
fonctionnaires, ce jour-là, les abus cesseront et le colon de
France y aidera'. >;
III. — Les relations; le monde.
Rien n'est plus envahissant, troublant, désorganisant que
« le monde ». Aussi notre particulariste va-t-ii avoir, ici encore,
à se tenir sur le qui-vive et à se défendre. N'exagérons rien ;
il n'est pas question de rompre avec ses amis, de renoncer à ses
relations, ni de vivre en solitaire. Il s'agit seulement de ne
pas laisser accaparer son existence ou certaines portions im-
portantes de son existence par les occupations futiles et oiseuses,
les démarches vaines, les distractions épuisantes de la vie exté-
rieure et mondaine.
Si Ion recherche avec quelque attention les raisons pour
lesquelles, dans notre société moderne, on « va dans le monde »,
on fait et on reçoit des visites -, on ne tarde pas à se rendre
compte que ces raisons sont à peu près les suivantes :
i" Dans un pays où les fonctions publiques, civiles et mili-
taires, sont si nombreuses et se multiplient de jour en jour,
c'est une obligation pour les inférieurs de rendre leurs devoirs
aux supérieurs hiérarchiques dont ils dépendent et dont ils at-
tendent tout avancement et toute faveur. De là ces réceptions,
bals, soirées, dîners, visites où les subalternes trouvent mille
1. Science sociale, t. XXX, p. .ÎT.
2. Cf. d'Azambuja, Pourquoi on fait des visiles {Science sociale, t. XXIX, p. 6).
72 L ORIENTATION PARTICULARISTE DE LA VIE.
occasions de se faire valoir auprès de leurs chefs et où ceux-ci
prennent un vif plaisir à se sentir l'objet de tant de démarches
flatteuses pour leur amour-propre.
2° Dans une société telle que la nôtre où l'on se sent si peu
fort, où l'on a tant de mal à se suffire, où les enfants sont si
peu formés à se tirer d'affaire par eux-mêmes, comment ne sen-
tirait-on pas au vif le besoin de relations? Sait-on jamais ce
qui pourra arriver? N'aura-l-on pas un jour besoin de iM. X.
pour recommander un fils, un neveu, un cousin, ou de M"'° V.
pour marier une lille, une nièce ou une amie? De là le soin
jaloux qu'on met à .se créer des relations et à les entretenir dès
qu'on en a.
3° Ajoutons que les bals et les soirées sont, chez nous, à peu
près les seules occasions que les jeunes gens aient de rencon-
trer les jeunes filles et par conséquent de les connaître. Il faut
donc bien conduire ses filles dans le inonde K
Mais ces modestes avantages ne sont-ils pas payés bien cher ?
Qui peut ignorer la tyrannie que ces obligations mondaines font
peser sur la vie familiale? Si l'on a reru une invitation, ce
n'est pas de la rendre qui est gênant, mais de le faire dans de
certaines conditions : quelles que soient vos ressources, quel-
que simple que soit votre habituel train de vie, il faut que
votre réception soit aussi brillante que celle que vous avez ac-
ceptée, votre salon aussi somptueux, votre dîner aussi délicat,
votre toilette aussi élégante... De là, nécessairement, des
dépenses qui faussent complètement un budget domestique. —
Surviennent les approches du !■=' janvier : c'est le branle-
bas général des visites de l'aji. Pour ceux qui ont quelques
relations, il n'y a aucune exagération à dire que les deux mois
de décembre et de janvier y sont à peu près exclusivement con-
sacrés; deux mois sur douze : un sixième de l'année ! Heureux
encore si quelque indisposition survenue à cette époque fertile
en grippes ne vous a pas justement cloué à la maison, vous
obligeant à prolonger l'ère des visites jusqu'en mars ou en avril !
1. Disons enfin que, pour beaucoup de fcinnies de notre société, les visites sont
le seul moyen de combler le vide de leur existence.
OUGANISATION DE LA VIK. 73
N'oublions pas les complications accumulées sous nos pas et
auxquelles nul n'aie courag-e de se soustraire. Les visites faites
par Madame n'en dispensent que très difficilement Monsieur :
il faut beaucoup s'excuser; encore n'est-on pas toujours sûr
d'être absous. Puis il y a les Jours : deux dames habitant la
môme rue, quelquefois la même maison, reçoivent à des jours
difïérents; même depuis quelque temps, on ne reçoit plus que
les trois premiers lundis, mardis, etc. du mois, ou les trois der-
niers, à moins que ce ne soit le deuxième et le quatrième; en-
fin il y a les heures : ce n'est plus comme autrefois tout
l'après-midi, c'est de trois à cinq ou de quatre à six, et malheur
à l'étourdi qui arrive avant ou après les heures fixées! Que
de chinoiseries vraiment et comme tout cela est peu digne de
gens soucieux d'organiser sainement et normalement leur vie
privée !
Que fera notre particulariste? Sous l'influence d'idées que
nous ferons connaître plus loin, — sans rien brusquer d'ailleurs
et tout en restant d'une correction parfaite — il se dégagera peu
à peu de toutes ces obligations et corvées mondaines. Bien per-
suadé que le bonheur de la vie n'est pas dans l'avancement à
tout prix, ni dans les honneurs ni dans les distinctions officiel-
les ', que les relations, sans être inutiles, ne servent pas à tout,
que rien ne vaut mieux, pour l'établissement des enfants, qu'une
solide et forte éducation, que les plaisirs vrais et sains ne sont
pas au dehors, dans le monde, mais chez soi, dans la famille, il
se réservera, il se défendra contre toute sollicitation de relation
nouvelle; je ne dis pas qu'il restreindra ses relations actuelles,
car toute restriction, toute suppression pourrait équivaloir à une
impolitesse grave ; mais loin de chercher à étendre le cercle de
ses relations, il le laissera se resserrer de lui-même par voie
d'extinction et il ne remplira pas les vides... ou du moins —
entendons-nous — il les remplira d'une certaine façon qui sera
nouvelle, et c'est alors que la vie de société prendra pour le par-
ticulariste un charme imprévu.
1. Cf. Science sociale, t. IV, ji. 497; I. XXIX, p. 375.
74 l'orientation particulariste de la vie.
Le temps, les loisirs dont il fera l'économie par l'extinction
progressive des relations de hasard et de surface, il les consa-
crera :
1 " A sa famille d'abord, bien entendu, pour le plus grand profit
et la plus grande joie (il le verra vite) de sa femme, de ses en-
fants, de ses proches ;
2° A ses vrais amis, à ses amis d'enfance et de jeunesse, à ceux
avec lesquels il se sait et se sent en communauté de souvenirs,
de pensées, de sentiments, et que, dans le tourbillon de la vie
mondaine, il aura peut-être été amené à négliger plus qu'il n'au-
rait voulu ^ ;
3° C'est ici qu'est le point de vue nouveau — à la créa-
tion de relations intéressantes et profitables, orientées dans le
sens particulariste. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire qu'il cherchera
à se mettre en relation avec les familles qui conçoivent la vie
comme lui, qui ont réalisé cette conception avant lui ou essaient
de la réaliser en même temps que lui, celles qu'il peut considérer
comme des autorités sociales^ que, par conséquent, il aura profit
et intérêt à connaître et à fréquenter, dont il retirera du bien
et auxquelles il sera en situation d'en faire lui-même. — Mais,
dira-t-on, de telles familles sont encore l'exception, et nous n'en
connaissons pas dans notre entourage immédiat. C'est possible ;
mais qu'importe? Ces familles existent, et, si on le veut vraiment,
on les connaîtra bien vite '. Aujourd'hui les relations peuvent
très bien n'être plus, comme autrefois, des relations de voisinage :
avec la facilité actuelle des moyens de communication, quel
inconvénient y aura-t-il à avoir ses amis à quelques dizaines,
voire à quelques centaines de kilomètres? On aura toujours la
ressource d'écrire, et, pour les visites, si elles sont plus rares,
plus difficiles, elles n'en seront que plus intimes, plus person-
nelles, plus prolongées aussi, et alors vraiment agréables, utiles,
réconfortantes.
1. Au nouvel au, ce sont les amis qu'on va voir en dernier; cest vis-à-vis d'eux
([ue la correspondance est toujours en retard ; et c'est ainsi que de vieilles et véritables
amitiés s'éteignent faute d'aliment.
2. Notamment par l'intermédiaire de la Société de Science sociale dont le siège
est à Paris, 56, rue Jacob.
OnCAMSATION DE LA VIE. /O
Les résultats de cette orientation nouvelle sont faciles à saisir :
le premier, et le plus important, sera un retour à la vie nor-
male, saine et ordonnée; — le second, une organisation de
vie intéressante et féconde. Certes, le particulariste ne vivra pas
dans l'isolement, tant s'en faut! Mais, au lieu d'être constam-
ment en représentation avec des indififérents dont il ne peut
connaître les véritables pensées, à l'égard desquels il doit sans
cesse surveiller ses attitudes et son langage, surtout si ce sont
des hommes influents dont sa situation dépende, il aura, en
dehors de la famille, des amis et des relations de son choix,
dont il sera sur et vis-à-vis desquels la franchise et la sincérité
seront enfin possibles! Quelle satisfaction et quelle source de
joies profondes !
Mais que pensera-t-on, dans le monde, d'un homme qui aura
le courage et l'énergie de s'orienter de la sorte? N'en doutons
pas : il inspirera à tous le respect. Comme, d'une part, il se po-
sera tel qu'il est, sans ostentation, sans pédantisme, mais aussi
sans respect humain; comme, d'autre part, ce sera, au vu et au
su de tous, un travailleur dont les instants seront comptés (sans
quoi, cène serait pas un particulariste) ; comme, enfin, sa femme
sera, en même temps que lui, active, laborieuse et sans doute
mère très occupée d'une nombreuse famille, on les acceptera l'un
et l'autre tels qu'ils seront; finalement, ils recueilleront l'appro-
bation, l'estime, l'admiration môme de ceux qui, tout d'abord,
auraient été tentés de les critiquer.
VI
ORGANISATION DE LA VIE {Suite).
B. Aspect positif.
Après l'attitude de défense, celle d'action et de progrès. —
Il ne s'agit plus seulement de se défendre, de se garder, il
faut se mettre en mesure d'agir, de travailler, d'accomplir son
œuvre particulariste. — Pour cela, la première chose à faire
sera d'acquérir et de développer en soi la valeur personnelle,
de faire de soi, dans toute la force du terme, un homme —
vir esto — un caractère.
Mais puisque nous voulons, dans ces notes, aboutir à des ré-
sultats vraiment pratiques, cherchons à déterminer en quoi
consiste exactement cette virilité de caractère qu'il faut con-
quérir à tout prix.
Un homme de caractère sait porter un jugement personnel,
prendre une décision et s'y tenir; il se possède, se tient en
main, ne se trouble pas aisément; il sait être lui-même, repo-
ser sur soi ; il ne redoute ni les initiatives, ni les responsabi-
lités; il a volontiers l'esprit tourné vers l'avenir, vers le pro-
grès; il aime la vie, l'aborde avec contiance, l'envisage avec
un certain optimisme.
Reprenons quelques-uns de ces traits :
1'' Porter un jugement personnel sur tel événement, telle
personne, telle doctrine n'est pas chose aisée à notre époque
ORGANISATION DK LA VIH. 77
surtout : dans la confusion des lectures ou des conversations, on
perd pied facilement; on doute, on hésite; finalement on adopte
l'opinion de son journal, colle de son monde, de son parti, de
son interlocuteur. Une telle attitude n'est pas digne d'un par-
ticulariste. Il doit juger par lui-même; il y réussira pour peu
qu'il s'y applique.
Remarquons qu'il se trouve déjà dans des conditions très fa-
vorables pour juger sainement des hommes, des choses et des
idées : un isolement relatif et l'indépendance personnelle.
Mais cela ne suffît pas: pour juger, il faut une régie fixe à
laquelle soumettre tout ce qui doit être objet de jugement,
sinon la raison n'élabore que des opérations sans unité et sans
cohérence. Il faut donc s'appliquer à trouver cette norme in-
dispensable et à la tenir toujours présente à l'esprit. Une
excellente habitude à contracter pour un particulariste est de
tout considérer à la lumière de la méthode d' observation qui
est celle de la science sociale, c'est-à-dire, — le fait à exami-
ner étant bien établi, la pensée bien précisée et analysée —
d'en rechercher les causes d'abord, puis les effets, les résultats
en vertu de la maxime : au fruit on reconnaît l'arbre. Les ré-
sultats sont-ils bons, engendrent-ils un état de satisfaction, de
bien-être et d'harmonie, n'hésitons pas : le fait ou la pensée
qui ont produit de tels résultats méritent notre approbation;
nous sommes dans l'ordre et dans la vérité, et le développe-
ment de ce fait ou de cette idée entraînera manifestement un
progrès. « Il faut s'habituer, a écrit H. de Tourville, à voir les
vrais et bons résultats des choses qu'on pense et qu'on fait et
que les autres pensent et font, pour ne pas devenir un simple
théoricien... C'est au fruit qu'on reconnaît l'arbre. De même
c'est aux bons résultats de nos idées que nous voyons si elles
sont justes et vraies. » Une fois cette position prise, après
sérieux examen, il faut, coûte que coûte, s'y maintenir, ne
varietur.
2° Prendre une décision et s^ij tenir, en accepter d'avance
toutes les conséquences possibles, chose difficile encore et qui
demande application. Pour cela, il sera bon de commencer
78 L ORIEMATION PARTICILARISTE DE LA VIE.
par des choses simples et de très peu d'importance. La vie de
chaque jour en offre mille occasions lamilières : on s'obligera à
se lever tous les matins à une heure donnée, par exemple', à ne
consacrer à sa toilette qu'une demi-heure, rien de plus; à
prendre le tub régulièrement ou à faire quelque exercice phy-
sique de cinq ou dix minutes; on s'imposera une lecture ou une
promenade - de telle heure à telle heure ; père de famille, on a
prononcé telle punition pour tel méfait, on l'appliquera stric-
tement conmie on l'a annoncée.
Surtout il faudra s'habituer à accepter les suites des décisions
prises. Une punition un peu trop sévère a été prononcée; vous
regrettez votre rigueur; n'importe : que la punition soit appli-
quée; une autre fois vous réfléchirez avant de sévir. Réfléchir,
c'est là en effet le point important : avant toute décision il im-
porte de se recueillir, de peser soigneusement le pour et le
contre ; mais une fois le choix arrêté, il faut s'y tenir et aller
jusqu'au bout de ce qu'on a résolu.
« Dans tous vos actes délibérés, dit le P. Hecker, calmez
votre esprit, prenez l'attitude de celui qui reçoit une visite ou
qui écoute parler; puis décidez... Ne tenez pas compte de ce
que les gens disent, gardez votre manière de voir, tenez-vous-
en à votre scnsei abo?ide:-î/. Que chacun, comme dit l'apôtre,
abonde dans son propre sens. Ne cherchez pas à ranger tout le
monde à votre avis : il n'y a pas deux nez qui se ressemblent;
encore moins deux âmes ^. »
3° Se posséder, se tenir en main^ ne pas se troubler a toujours
été considéré, par les penseurs de tous les temps et de tous les
pays, comme le point culminant de la sagesse humaine ; le
particulariste doit chercher à y atteindre. Ce qu'il aura une fois
reconnu être juste et bon, à la lumière de sa raison éclairée
par les faits, il ne souffrira plus de le remettre en question;
il s'interdira cette fâcheuse tendance, presque maladive, qu'ont
1. Si le lever de 6 heures paraît trop matinal, on fixera G heures et demie, ne
qukl iiimis ; mais on exécutera ponctuellemenf la décision prise : tout est là.
').. Remarquons qu'il est souvent aussi diflicHe de tenir sa décision pour une chose
de pur agrément que pour un travail on une démarche pénibles.
3. W. Elliott, Le P. Hecker, trad. i"r., p. 318-319.
ORC.AiMSATION Iti: l,.\ VIE. 79
certaines gens de regretter toute décision prise et de se
demander, chaque fois, s'ils n'auraient pas mieux fait de
prendre la décision contraire. Est est, non non : quand c'est
oui, c'est oui; quand c'est non, c'est non. Et il ne faut se
laisser détourner de ce qu'on a cru devoir décider ni par
les jugements d'autrui, ni par les railleries, ni par le respect
humain. Pas davantage ne faut-il se laisser troubler ou agiter
par les événements ou les situations qui ne dépendent pas de
nous. « N'est-ce pas folie, dit H. de Tourvilie, que d'attacher
l'allure de son âme à un mouvement extérieur sur lequel
on a si peu de prise, ou plutôt aucune prise certaine selon
son gré à soi'. » Que de gens ont eu à déplorer des résolutions
hâtives prises dans l'agitation de crises politic[ues auxquelles
il suffisait de laisser le temps de s'apaiser pour n'avoir pas
à en souffrir^. Le particulariste réagit contre de tels entraîne-
ments; de même qu'il résiste aux appréhensions vaines : « En
général, dit encore H. de Tourvilie, n'inclinons pas du côté des
appréhensions trop vives, car nous soutirons souvent plus des
maux que nous redoutons que de ceux qui ad viennent vraiment,
et à quoi bon? puisque, quand ils adviennent, ils apportent avec
eux une force pour les accepter, que nous n'avons pas à l'avance.
Nous sommes plus dans le vrai et dans la force par conséquent,
en face des maux réels qu'en face des maux encore inexistants.
Soyons très positifs à cet égard comme en tout, car Dieu a
fait notre nature pour ce qui est, et non pour ce que notre
esprit se forge '. » Le particulariste cherche à réaliser en lui le
calme , la maitrise de soi-même [compos sui), un certain état
d'impassiliilité et de llegme : « Je voudrais vous voir, dit tou-
jours H. de Tourvilie, plus de flegme anglais, plus de conviction
qu'il faut profiter du peu qu'on reçoit des autres pour se secou-
rir s<ji-même, help yourself, et être enchanté de ce progrès per-
1. Lettre du 11 février 1890. — Piéle confiante, p. 189.
2. Qu'on se souvienne seulement de l;i |)aiiifiue causée, il y a peu de temps, i)ar la
révolution de Russie à certains porteurs de valeurs russes qui, pour réaliser à tout
prix, ont préféré subir des pertes considérables.
3. Lettre du 11 février 1899, op. cit., p. 18G.
80 l'orientation particllakiste de la vie.
sonnel^ » Et ailleurs : « Soyez réservé dans l'extérieur. Au
dedans, donnez de la gravité à vos sentiments et aimez avec le
sérieux anglo-saxon : ne vous allumez pas comme un feu d'ar-
tifice 2. » Vainement les hommes à qui vous avez fait du bien ne
vous témoigneraient-ils que de l'ingratitude : « Quel beau tem-
pérament quede vouloir le bien, en se passant de retour, quand
le retour ne vient pas! Tu ne m'es pas reconnaissant; tant pis,
je t'ai fait du bien. Voilà le vrai discours anglais, j'entends,
l'anglais pris dans sa perfection^. » Vainement les choses tour-
neraient-elles autrement qu'on ne le souhaite; vainement sur-
viendraient pour soi ou pour les siens les ennuis, les déceptions,
les maladies, les infirmités : il faudrait, si difficile que cela
fût, ne se laisser aller à aucune irritation, aucun décourage-
ment, même aucune mauvaise humeur. — Et c'est alors qu'on
pourrait avoir conscience d'être « une grande et belle nature,
non pas selon l'orgueil du monde, mais selon la vérité simple
des choses », une nature forte, énergique, puissante, exerçant
sur son milieu une action profonde « non pas toujours évidente,
mais toujours certaine^ ».
Pour avancer dans cette voie, on trouvera une aide efficace
dans la lecture des grands moralistes de l'antiquité, en par-
ticulier des stoïciens, mais surtout dans la méditation des
moralistes chrétiens '■'. Rien ne sera fait cependant sans une ap-
plication constante, et un exercice persévérant portant, au
début, comme nous l'avons dit déjà et le redirons encore, sur
des choses très simples et relativement faciles.
.'1." Etre bien soi-mnne, ne pas chercher à ressembler à tout
le monde ni à copier le voisin, voilà bien encore un trait de la
1. LeUieclu 7 janvier 1900, op. cit.. p. 202.
2. Lellie du 18 août 1898, op. cit., \t. 177. — Taine recoiuniandait, à l'exemple
des Anglais, « l'économie des gestes et des paroles «. Notes sur V Angleterre, p. 34.
;>. Lettre du 7 janvier 1900, op. cit., p. 202.
4. Lettre du 11 février 1899, op. cit., p. 189.
."). Epictète, Marc-Aurèle, Lettres spirituelles de Fénelon, de Bossuet. — Cf. P. de
Caussade, L'abandon à la Providence divine (Gabalda), ouvrage dont M. OUé-
Laprune mourant recommandait aux siens la lecture. Fonsegrive, op. cit.. p. 15.
Nous devons signaler ici la belle édition de la Correspondance de Bossuet que
publie la librairie Hachette sous la direction de MM. Urbain et Levesque.
OliC.ANISATlON DE LA VIE. 81
formation particulai-islc. La formation particulariste, dit H.
de Tourville, donne à l'individn <' cette tendance fondamentale
à se rendre Fesprit indépendant, pour se gouverner au mieux
scion sa propre nature, non en s'appuyant sur les idées cou-
rantes et traditionnelles, mais sur une observation attentive de
tout ce qui se produit de nouveau, sous la charge joyeuse de sa
responsabilité' ». « La grande affaire, dit-il encore, c'est de ren-
dre sa propre nature libre au dedans, de s'habituer à être seul
dans sa manière de voir, de s'y confirmer par l'insuccès des
vues et des efforts contraires, et de trouver une grande paix
dans cette possession de la vérité. On se défait ainsi de cet état
d'enfance et d'enfantillage qui nous fait croire au besoin d'être
approuvé et appuyé par quelque autorité officielle et convenue-. »
Il ne faut ni se préoccuper d'être comme tout le monde ni se
désoler en voyant que les autres vous ressemblent si peu. H. de
Tourville revient sur cette idée presque à chaque page de sa
correspondance : « Ne vous mettez plus en tête d'arriver à être
comme tout le monde. Ne vous étonnez pas non plus que les
autres ne soient pas comme vous; cela ne peut venir qu'à la
longue , on n'est pas pionnier pour se trouver tout de suite en
grande compagnie-^. » Et ailleurs: «Ne vous étonnez pas de ne pas
gagner les autres à vos sentiments. Les esprits qui sont les pre-
miers à porter en eux une vérité la portent longtemps solitaire^...
11 nous faut, j au milieu du monde actuel, beaucoup d'ermites
sachant porter l'isolement d'idées nouvelles etd'une vie où l'no
veut se suffire^... Ainsi jouissez pour vous-même de la lumière,
sans vous étonner qu'elle soit si peu aisée à communiquer.
Elle fait cependant son chemin, non pas tant par nous que par
la force des choses. Vous n'êtes qu'en avance et cela est bon d'y
voir clair de loin et de libérer son àme par la lumière, dès
qu'on l'entrevoit ''. »
1. Letlre du 20 février 1895, o;). cit., p. 132.
2. LeUie du 23 juillet 1894, op. cit., \^. 126.
3. Lettre du 28 août 1893, op. cit., p. 112.
4. Lettre du 23 juillet 1894, op. cit., p. 127.
5. Cité par Bureau, Vœuvre de H. de Tourville, p. 3, note 2.
6. Lettre du 23 juillet 1894, op. cit., p. 127.
82 l'orientation particulaiuste de la vie.
5" Après cela, on se sentira la force de reposer sur soi paisi-
blement et en toute assurance : « savoir reposer tranquille-
ment sur soi-même, c'est-à-dire aimer à être livré à soi-même
en choisissant ses appuis, ses exemples, sa doctrine, par le
témoignage de l'accord qu'ils ont avec notre nature, par l'expé-
rience du bien qu'ils nous font et du besoin que nous en avons;
et puis ne se soLicier de rien autre chose, parfaitement assuré
qu'étant ainsi dans sa vraie manière à soi, on cadrera de fait
avec les règles convenues et avec les gens autant que la nature
des choses le permet; car cjid est dans son vrai est dans les
meilleurs rapports qu'il puisse raisonnablement espérer avec
qui n'est pas soi ' ». Ainsi peu à peu on prendra conscience de
sa valeur, ou plutôt des efforts qu'on a faits, des résultats qu'on
a obtenus, de ceux qu'on obtiendra certainement encore; on
aura confiance en soi et dans la vie...
6" Et tout naturellement, spontanément, l'esprit s'orientera vers
l'avenir, vers le progrès. « Selon notre expression américaine, dit
M^'' Ireland, allons de r avant... Qui ne hasarde rien n'a rien...
Ne craignez pas le nouveau... Le monde est entré dans une
phase entièrement nouvelle. Le passé ne reviendra pas. La
réaction est le rôve d'hommes qui ne voient ni n'entendent,
d'hommes assis aux portes des cimetières, pleurant sur des
tombes qui ne se rouvriront pas et oubliant le monde vivant
qui les pousse 2. » Et ailleurs : « Le progrès, c'est la création
continuée : arrêter le progrès par malveillance ou par paresse,
c'est un crime contre le créateur et la créature... Sans doute
il y aura toujours dans notre humanité bornée le péché et la
misère, la souitrance et la mort; mais le mal peut être diminué
et le bien augmenté; et c'est en cela que réside le progrès...
L'histoire de l'humanité est une histoire de progrès"^. » De son
côté, H. de Tourville ne cesse de pousser dans cette direction :
« Il faut vivre de pensée et de cœur avec les âmes de l'avenir ;
1. LeUre du 20 février 1895, op. cit., p. 133-i:!4.
2. L'Eglise et le siècle, trad, fr., p. 96.
3. Ibid., p. 214-215. Ce beau discours de M*^^' Ireland sur le l'iogrès humain est à
lire en entier.
ORGANISATION DK LA VIE. 83
c'est pour elles que chaque génération travaille en ce monde
plus que pour elle-iiirme ' ». « Soyez très libre pour concevoir
tous les progrès et très heureux d'y faire le possible, le prati-
cable, selon la connaissance que vous avez des gens; mais,
pour ce (|ui n'a pas d'écho ou soulève clameur, contentez-vous
vous-même par la joie personnelle d'être en avant des temps
par l'esprit et le cœur... Des âmes, comme sont les nôtres, appar-
tiennent déjà au xxi^ siècle pour ceci, au xxv* peut-être pour
cela et sont comme les premiers exemplaires d'un tirage fait
d'abord pour les amateurs et destiné plus tard au public
tout entier-. »
7° Une conséquence toute naturelle de cet état d'esprit est
Toptimisme, l'amour de la vie, de tout ce qui l'augmente et
l'accroit dans le monde ou dans l'homme. Le particulariste
n'est pas, ne peut pas être un pessimiste; le pessimisme dé-
prime, paralyse, annihile les forces vives de l'individu; et le
particulariste veut au contraire développer en lui l'énergie et
l'initiative. Au reste, cette doctrine repose sur une erreur fon-
damentale : « Ce qui nous fait paraître la vie triste et lamen-
table est une erreur, dont il faut nous défaire. Retenez cela et
usez-en. Vous verrez les progrès que vous ferez dans la vitalité.
Si nous trouvons la vie malheureuse et le monde pitoyable,
c'est que nous avons mal compris'^ ». Sans doute nous vivons à
une époque troublée où la vérité et le progrès ne sont pas
toujours faciles à reconnaître, mais cette difficulté même n'est
pas sans attrait, par la satisfaction qu'elle procure à celui qui a
su la vaincre : « Le grand intérêt de ce temps-ci, c'est que le
monde fait peau neuve. S'il est vrai que ces époques solen-
nelles de transition sont pénibles, difficiles à beaucoup d'égards,
elles ont leur charme, parce qu'on sait alors que le lourd man-
teau du passé, de toutes ces choses qui n'entrent plus dans
notre esprit, tombe peu à peu fatalement et dégage notre
àme. C'est le sentiment qu'il faut que vous ayez. Il donne beau-
1. Lettre du 28 avril 1902, op. ciL, p. 220.
2. Lettre du 7 janvier 1900, op. cit.. p. 200-201.
3. Lettre du 11 février 1899, op. cit., p. 192.
84 l'orientation particulariste de la vie.
coup de calme et de sérénité à tous ceux que j'ai pu persuader
L'horizon s'ouvre et s'illumine au lieu de se fermer et de
s'obscurcir de plus en plus. La Science sociale vous aidera à
déterminer le sens de cette évolution^.., » Ainsi pas de décou-
ragement : « Le pessimiste qui s'arrête à prononcer des paroles
décourageantes ne sait pas lire les leçons que donne la nature
dans l'éclat de son soleil matinal et dans la richesse de ses
fruits d'automne ~, » Pas de dénigrement à l'égard de son temps
ni de son pays : « La critique vient généralement des hommes
fainéants qui se réjouissent de voir l'insuccès suivre l'action,
parce que, decette façon, ils trouvent la justification deleurpropre
paresse '■. » Est-ce à dire qu'il faudra, départi pris, tout louer et
tout admirer? Certes non : l'indépendance du jugement demeure
entière. Mais il faut s'attacher de préférence au bien qui se fait
— et il s'en fait — afin de maintenir son esprit dans les dispo-
sitions qui conviennent jîour continuer ce bien, l'augmenter
et promouvoir le progrès : « Il ne faut pas gémir sur l'état du
monde, comme s'il était perdu. Il y a tout simplement une
crise entre le vieil esprit et le nouveau, et elle se révèle d'au-
tant plus que le vieil esprit se voit plus vieux et s'aperçoit que
rien n'est plus à son point de vue. C'est une bonne bataille
dont l'issue n'est pas douteuse en faveur de ce qui vient contre
ce qui a été ^. » « Pour ma part, s'écrie M^' Ireland, je vois dans
le siècle présent un de ces soulèvements puissants qui ont lieu
de temps à autre dans l'histoire de l'humanité, et qui en mar-
quent les pas dans sa marche ascendante et continue... En
dépit de ses défauts et de ses erreurs, j'aime mon siècle; j'aime
ses aspirations et ses résolutions; je me complais dans ses actes
de valeur, dans ses industries et dans ses découvertes. Je le
remercie de sa large bienfaisance envers mes compagnons,
envers le peuple plutôt qu'envers les princes et les potentats.
Je ne cherche pas à remonter vers le passé à travers l'océan
1. Lettre du 28 août 1893, op. cit., p. 109.
2. Msi^ Ireland, op. cil., p. 21i.
3. Ibid., p. 94.
4. Lettre du 11 février 1899, op. cit., p. 193.
ORGANISATION DE LA VIE. 85
des âges. Je regarderai toujours en avant. Je crois que Dieu
entend que le présent soit meilleur que le passé et l'avenir
meilleur que le présent •, » Il faut donc aimer son temps^,
reconnaître avec équité ce qu'il a de bon, les efforts qu'il fait
pour obtenir mieux; il faut accueillir avec sympathie et bien-
veillance celles de ses tendances qui peuvent aboutir à une meil-
leure organisation de la vie sociale, une plus juste répartition des
biens, une amélioration de la condition des petits et des humbles.
La démocratie est une de ces tendances : bien dirigée, elle peut
être cause de grands avantages : nous l'accepterons donc volon-
tiers \ Le Socialisme est une autre de ces tendances ; nous l'analy-
serons, nous rejetterons la formule socialiste elle-même que nous
jugeons fausse, mais nous dégagerons Vâme de vérité qui anime
et qui soutient cette formule; ainsi, tout en repoussant comme
erronées dans leur fond les théories collectivistes, nous serons
pourtant avec ceux qui veulent la suppression des misères crian-
tes, des inégalités iniques, qui font entendre des revendications
légitimes ^. De cette manière encore nous serons de notre temps,
nous en favoriserons les aspirations sociales, nous accepterons
du socialisme les seules choses qui puissent jamais passer et s'in-
corporer dans la vie des sociétés, devenir vraiment vivantes :
nous marcherons dans le sens des choses, dans le sens de la vie.
Mais, dira-t-on, pour créer en soi une telle mentalité, une
telle personnalité, un tel caractère, il faut une volonté peu
commune, une énergie singulière, une persévérance que rien
n'arrête, — A viai dire, la bonne volonté suffit, la bonne
1. M'' Irelaiid, op. cit., p. 34, p. 8G.
2. V. la très remarquable brochure de M^"^ Bonomelii, évêque de Crémone : Ce
qu'il faut penser du xix siècle (trad. fr. Paris, Ch. Amal).
3. Sur la démocratie envisagée à ce point de vue, lire surtout l'Introduction de la
Démocratie en .Unérique d'A. de Tocqueville. — Cf. G. Fonsegrive, La Criss sociale,
ch. IX : L'idée démocratique; M«' Guilbert, La Démocratie et son avenir social et
religieux, citât, dans Ms' Bonomelii, op. cit., p. 6'J-73. — Ollé-Laprune, La Vitalité
chrétienne, p. 307-308 et 236. — C" d'Haussonville, L'Equivoque démocratique ;
dans le volume intitulé : A l'Académie, p. 273 et s.
4. Ollé-Laprune, discours sur la Virilité intellectuelle, p. 18, reproduit dans
le livre intitulé •- La Vitalité chrétienne, p. 123-124. Nous ne saurions trop recom-
mander la lecture de cet admirable discours. — Cf. du môme auteur : Attention et cou-
rage, dans le même volume, p. 30'J, 312.
80 l'orientation PARTICULARISTE II LA VIE.
volonté de développer en soi, par un exercice régulier et pro-
longé, les ressources naturelles d'énergie qui ne font défaut
à aucun homme. On a beaucoup écrit, dans ces dernières an-
nées, sur l'éducation de la volonté et plusieurs de ces livres sont
excellents : on en peut tirer grand profit'. Tous se ramè-
nent d'ailleurs à cette conclusion : il faut éviter les efforts
excessifs, les résolutions extrêmes : cela ne dure pas, ne peut
durer; après l'élan démesuré survient l'inévitable défaillance
et l'inévitable découragement. Il y faut aller plus modérément,
plus simplement : s'assigner au début des tâches relativement
faciles, mais s'imposer de les accomplir envers et contre tout,
et recommencer paisiblement, avec indulgence pour soi-même^,
jusqu'à ce que le but soit atteint. L'essentiel sur ce point a été
dit par M. Ollé-Laprune : « Le premier moyen, c'est de vou-
loir peu de chose; le second, c'est de vouloir ce peu malgré
lout... Considérez telle chose que votre raison vous montre
comme bonne à faire. Détournez votre regard de votre vouloir
afiaibli, atrophié... Remplissez-vous l'esprit de cette chose à
faire, de la nécessité ou de l'utilité de le faire, de ce qu'elle
a de convenable, de beau, d'excellent. Remontez-vous par cette
vue. .le dirais presque enivrez-vous de cette vue. Puis dites-
vous : Ce que je vois si bien, je le veux... Et le moment venu,
en dépit de tous les fantômes, tenez ferme. Vous avez dit : Je
veux. N'allez pas faiblir. Une défaite augmenterait votre fai-
blesse. Si pourtant vous cédez aujourd'hui, n'allez pas croire
tout perdu. Vous recommencerez demain... Ainsi peut se res-
taurer, non d'emblée, mais lentement la volonté presque dé-
1. J. Payol, L' Éducation de lu volonté (Pdc-An). — J. Guibert, La Formationde la
t'o/on^e (Bloud). — D^Lév}-, L'Éducalionrationnelle de la volonté (Alcan), et, sur ce
livre, un article intéressant de M. Dauprat, dans là Science sociale, t. XXXV, p. 357
et s. — Les ouvrages de W. Gebhardt, Comment devenir énergique ; l'Altittide qui
en impose, ne sauraient être indifféremment recommandés à tous.
2. « L'effort ne consiste pas à se fendre l'esprit et à se fatiguer la tête, oh, non
pas! mais à se détourner tranquillement de soi, dès qu'on s'aperçoit qu'on y est
retombé. Cela se fait par un mouvement lout paisible, qu'on recommence avec la
même bonhomie chaque fois qu'on retombe sur soi-même. Point de cassement de
lêle, mais un simple bon vouloir, une naïveté toute droite à aller hors de soi. » (H.
de Tourville, Lettre de décembre 1888. op. cit., p. 276-277).
OUCANISAnON DE LA VIK. 87
truite... Le vouloir se rétablit, se ressaisit, se reprend par des
efforts successifs, progressifs, portant sur un petit nombre de
points précis bien considérés, énergiquement voulus. L'ambi-
tion est grande, sans quoi il n'y aurait pas d'élan; l'ambition
est grande, puisque c'est celle de redevenir un homme; mais
les détails voulus sont telle chose nettement déterminée, puis
telle autre, et non un vague et indistinct et inconsistant en-
semble, et, dans la netteté des vues et dans la précision de
l'efTort, la volonté se ranime et se retrouve... Vouloir peu à la
fois, mais s'habituer à vouloir tout de bon ce que l'on veut ;
se proposer un but noble, haut, grand, mais, quand on vient
au détail, étreindre pour ainsi dire un point précis: une ré-
solution une fois prise, s'y tenir, malgré les retours d'indéci-
sion, malgré les obstacles, coûte que coûte; après les défail-
lances, recommencer en songeant moins à la défaite essuyée
qu'à la grandeur du but poursuivi et à la précision de l'effort
décidé : par ces moyens, on acquiert la virilité, et le vouloir,
qui n'est pas chose toute faite, se fait par le vouloir môme*. »
1. OUé-Laprune, Le Prix de la vie, p. 309-313. Tout le chapitre intitulé : La fai-
blesse humaine, est à lire et à méditer. — Cf. les fines et suggestives analyses de W.
James dans son Précis de Psychologie récemment traduit par MM. Bertier et
Baudin (Paris, M. Rivière) et dans ses Causeries pédagogiques, Irad. par L. S.
Gidoux (Paris, Alcan).
VII
APPLICATIONS PRATIQUES
Ces dispositions générales acquises, c'est alors le moment de
passer aux applications pratiques.
Comme nous l'avons indiqué déjà, c'est à la vie privée et à
sa bonne organisation qu'il faut s'attacher d'abord. A cet égard,
deux remarques préliminaires :
a. — Nous avons toujours eu en vue une famille déjà cons-
tituée et cherchant à se bien orienter. Cela suppose naturel-
lement une parfaite entente, une entière communauté de vues
entre le mari et la femme; car il faut que la femme aide son
mari dans l'œuvre qu'il veut accomplir; sans quoi celui-ci
ne saurait rien faire de solide ni de durable. Or, si le mari a
d'abord à convertir sa femme à sa manière de comprendre
la vie, la tâche sera lourde et peut-être impossible. C'est donc
le cas d'attirer, une fois de plus, l'attention sur l'importance
sociale du mariage et du choix qui y préside; on l'a dit mille
fois : ce n'est ni la beauté du visage ni l'opulence de la for-
tune qui doivent guider ce choix; ici on le voit mieux encore :
c'est la valeur personnelle de la femme qui doit être prise en
toute première considération ^
b. — Nous avons supposé aussi une famille pourvue d'en-
1. « Le mariage, dit Carnegie, est une très sérieuse affaire et qui donne naissance
à des réilexions nombreuses et graves. Prenez la résolution d'épouser une femme
de bon sens... Le bon sens est le plus rare et la plus précieuse qualité dans un
homme ou une femme. » L'empire des affaires, trad. fr., |>. 143.
APPLICATIONS PRATIQUES. 89
fants. Au point de vue de la science sociale, nous considérons
le luéiiage sans enfants comme une exception et par consé-
quent comme une anomalie : ce n'est pas à proprement parler
une famille. Certes les époux ({ui ont le malheur de n'avoir pas
d'enfants peuvent se créer une vie intéressante et utile ; mais
ce n'est pas eux que nous avons en vue ici. Nous parlons
d'une famille complète, père, mère et enfants, et même plutôt
d'une famille nombreuse, dont les enfants se multiplient sui-
vant les lois régulières de la vie. Sans insister sur ce point,
nous ferons remarquer que l'accroissement du nombre des
enfants sera même, probablement, un des premiers résultats
de l'orientation particulariste de notre famille : qu'on songe
seulement aux facilités exceptionnelles que donne cette organi-
sation de vie pour l'éducation et l'établissement des enfants ' !
Gela dit, un point ne tardera pas à se dégager : c'est que, dans
une famille ainsi constituée, l'essentiel de la vie n'est autre que
Véducation des e?i fants eWe-mèuie. En fait, la chose apparaîtra
clairement comme nécessaire; en théorie, c'est bien ainsi qu'il
en doit être, puisque, d'après les écrivains les plus compétents,
l'éducation des enfants est la fonction essentielle de la famille 2.
Toute l'activité, dans la famille, va donc être orientée dans ce
sens; et c'est pourquoi, dans ce qui va suivre, le soin des enfants
ne se séparera pas de celui que les parents devront prendre
d'eux-mêmes.
A cet égard nous envisagerons successivement :
A. La vie physique.
B. La vie intellectuelle.
C. La vie morale et religieuse.
D. La vie professionnelle.
E. La vie familiale.
F. La vie sociale.
1. E. Demolins, Supériorité des Amjlo-Saxons, liv. II. chap. i : Xotre mode
d'éducation réduit la natalité en France, p. 114-135.
2. V. les références dans notre brochure : La Notion de prospérité et de supé-
riorité sociales, p. 3'2-3i.
90 l'orientation particulariste de la vie.
A. Vie Physique.
Il est évident que notre particulariste donnera les soins les
plus éclairés à sa santé et à celle de tous les siens. Son installa-
tion et son g-enre de vie le placeront déjà dans d'excellentes
conditions à ce sujet. Mais il y pourvoira par un effort personnel
incessant. Nous ne pouvons entrer ici dans de bien long-s détails,
mais nous attirerons l'attention sur deux points :
i° Généralement on naît avec une bonne santé, ou du moins
avec une santé suffisante, qu'il faudrait seulement entretenir ou
améliorer. Le plus souvent les maladies surviennent par notre
faute, au moins par notre fait, du fait de notre insouciance, de
notre étourderie, de notre imprévoyance, de notre ignorance^.
Il faut donc savoii' et être avisé. Évidemment tout le monde ne
peut faire des études de médecine ; il faut chercher cependant,
de plus en plus, à devenir son propre médecin. Comme l'a très
bien indiqué M. Dauprat, les spécialistes en se multipliant font
disparaître le type du médecin général, du médecin de famille
d'autrefois'-; d'autre part, il y a bien quelque humiliation pour
un particulariste à perdre la tète au premier symptôme d'indis-
position et à faire venir le docteur pour le moindre bobo. Il faut
donc ici encore arriver à se suffire : quelques lectures, l'esprit
d'observation, un peu d'expérience auront vite appris l'essen-
tieP. Toute famille devrait avoir chez elle un bon dictionnaire'^
1. V. J. p. Millier, Mon Systè7ne.\^. 8.
2. Dauprat, art. cité. Science sociale, t. XXXY, p. .îSO.
3.11 serait bon que toute jeune (ille pût suivre, pendant quelques mois, des cours
d'hygiène et de médecine élémentaires, comme il s'en fait, à cette intention, dans
certaines grandes villes de France. Ce serait une excellente préparation à ses devoirs
éventuels de mère de famille.
4. Bien entendu, ce livre sera soigneusement renfermé et l'on s'interdira à soi-
même d'y recourir trop souvent : on connaît les inconvénients, pour les profanes,
de la lecture inconsidérée des livres de médecine. — On peut recommander ici l'excel-
lent et très commode Dictionnaire de médecine usuelle du D' Galtier-Boi<!sière
(Librairie Larousse), celui, beaucoup plus développé, du D' H. M. Menier, Mon Doc-
teur, 4 vol. (Paris, Librairie commerciale); pour les soins à donner aux jeunes en-
fants, le livre du D' Auvard, Le noiiveau-nc (0. Doin). Nous connaissons quelques
APPLICATIONS PRATinUKS. 91
de médecine usuelle et une petite pharmacie de famille bien
montée*.
2" Plus que les remèdes, VJujgiène ào\i être en honneur chez
un particulariste. Et comme la plupart des médecins consultants
de notre temps, chose singulière, semblent la dédaigner, c'est
bien alors qu'il faut se tirer d'affaire tout seul. Il n'y a qu'à
l'étudier- et à s'attacher scrupuleusement à ses prescriptions,
sans pousser d'ailleurs le scrupule jusqu'à la manie, ce qui ren-
drait la vie insupportable. Il se faut se pénétrer surtout de cette
vérité que l'air, la lumière et l'eau sont les facteurs essentiels
d'une bonne santé. Les exercices physiques ne doivent être né-
gligés de personne, et, si le temps manque pour s'y adonner lon-
guement, que chacun du moins consacre chaque jour quelques
minutes à des exercices de Sandon- ou à la pratique de « Mon
système » 3. A l'hygiène se rattache la question si importante de
Valimentation : le particulariste n'aura garde de la négliger
et il s'appliquera à faire usage de sa raison et des données bien
établies de l'expérience en une matière où tout est, trop souvent,
abandonné à la routine et au hasard ''.
[larticularistes qui font le plus grand cas de la médecine hoiiiéopatliiquc. Nous ne
pouvons que signaler le fait. Le livre Mon Docteur indique pour chaque maladie le
traitement homéopathique à côté du traitement allopathique.
1. La composition de cette pharmacie est parfaitement décrite dans le Dicfionitaire
du D"^ Galtier-Boissière, v^ Pharmacie.
2. Le meilleur traité d'hygiène est, croyons-nous, celui de Brouardel, Chantemesse,
Mosny (en 20 fascicules : fasc. III, l[]j(jiéne individuelle; fasc. IV, Hijgihiealimeii-
tai7-e ; tasc. V, Hygiène de Vliabitaiion, Paris, J.-B. Baillière). On pourra toujours
s'y reporter; mais on devra commencer par des ouvrages beaucoup plus simples et
plus courts, comme celui du D'- Galtier-Boissière, Notions élémentaires d'hijgiène
pratique {k. Colin), ou celui de L. Mangin, l>rincipes d'hygiène (Hachette).
3. Mon système, quinze minutes de travail par jour pour la santé, par J.-G.
Millier (Paris, Eichler, 21, rue .lacob). Nous ne saurions trop recommander la lec-
ture d'abord, puis la mise en pratique de cet excellent petit livre. Ceux qui auront
le courage, facile d'ailleurs, d'étudier et d'accomplir chaque jour un des exercices
recommandés (il y en a dix-huit en tout), puis de les grouper de façon à constituer
une gymnastique quotidienne d'un quart d'heure, aura fait d'abord l'éducation de
sa volonté et, ensuite, conquis un grand avantage physique.
4. Il puisera à cet égard de précieuses indications dans le livre du D' Monteuuis,
L'Alimentation et ta cuisine naturettes ("Maloine).
02 l'orientation particulariste de la vie.
B, Vie intellectuelle.
Le particulariste aura soin de son intelligence comme il a soin
de son corps: et, de même qu'il cherche à conserver la santé de
celui-ci, de même il s'attachera à préserver la santé de celle-là;
c'est-à-dire qu'à une époque comme la nôtre, où tout est remis
en question, où tous les principes sont suspectés, toutes les idées
traditionnelles ébranlées, — d'où résulte, pour les esprits, la
confusion et le malaise, — notre particulariste cherchera à main-
tenir son esprit en équilibre au milieu de tant d'opinions contra-
dictoires et à garder en lui la sérénité, le calme, le bien-être que
donne la ferme possession d'une doctrine solidement établie.
Pour cela, quel que soit le genre d'études qu'il poursuive, l'es-
sentiel sera de trouver une bonne méthode de travail, et, cette
méthode une fois trouvée, de l'adopter et de la suivre régulière-
ment. C'est à chacun, évidemment, à chercher ce qui peut lui
convenir. La Science sociale, pourvue d'une méthode si simple
et en môme temps si rigoureuse, procure à ses adeptes une
grande paix intellectuelle '. Il en doit être de même en tout
ordre d'études : la vue claire et paisible des choses peut être ac-
quise, en toute matière, par l'emploi de méthodes appropriées.
La méthode exclut la précipitation, l'excès de travail, et par
conséquent le surmenage, cette maladie de notre siècle agité.
1. A méditer ces quelques extraits de la correspondance de H. de Tourville : « Je
ne connais, pour remédier à cet embrouillage indigne de l'esprit humain et purement
démoralisant, que la Science sociale, qui, comme toutes les sciences, a le mérite
d'éclaircir son objet. Tâchez de vous mettre un peu au courant... Bientôt vous y
sentirez une lumière qui vous réjouira par sa limpidité et vous fera voir vrai au point
de vue naturel : vrai et joyeux » (19 septembre 1901. Op. cit., p. 214). — « Je ne
puis me consoler de voir que vous n'avez pas à votre aide la connaissance de ce
lemps-ci que donne la Science sociale... Si vous saviez le bien merveilleux que cette
connaissance opère dans les esprits! Quelle sérénité! Quelle jubilation! Quel plaisir
de vivre! Quelle limpididé dans les questions religieuses! Comme on comprend bien
les conditions dans lesquelles on agit; ce qu'on peut s'en promettre; ce qui ne peut
réussir à aucun titre; ce à quoi cela se relie dans le monde; ce qui vient inévitable-
ment à notre suite; de quel côté il faut diriger les jeunes qui sont destinés, non à
notre temps, mais à des temps tout nouveaux; ce qu'il ressort de bien du mal; ce
qu'il y a de mal inaperçu dans les choses encore tenues pour bonnes! Enfin c'est la
lumière! Elle en a le charme et l'utilité. » (27 juin 1902. Op. cit., p. 224-225.)
APl'LK^ATIONS PRATIQUES, 93
Gardons-nous du surmenage ', Travaillons régulièrement, po-
sément, méthodiquement, et ce sera bien. N'ayons pas l'ambition
de tout savoir : nous échouerions misérablement. Contentons-
nous de connaître à fond un certain nombre de choses, et de
posséder une méthode sûre, grâce à laquelle nous ayons cons-
cience d'être à même d'étudier et d'approfondir, quand nous le
vouerons, n'importe quel sujet . Avec cela nous garderons
toujours la tête dégagée, l'esprit dispos, l'âme fraîche, signes
manifestes d'une santé intellectuelle qui ne laisse rien à dési-
rer \
C. Vie morale et religieuse.
Après ce que nous avons dit plus haut des dispositions géné-
rales que le particulariste doit apporter à l'organisation de sa
vie, il est de toute évidence qu'il attachera une très grande im-
portance à la vie morale pour lui et pour sa famille.
Il veillera au développement, chez lui et chez les siens, des
qualités actives et viriles dont nous avons parlé et pour cela tout
sera mis en œuvre : fréquentations choisies, lectures appro-
priées'^, participation aux œuvres et associations qui requièrent
précisément ces qualités.
1. M. de Préville, Le Surmenage intellectuel (Science sociale, t. IIl, p. 313). — P.
Schwalm, Le Péché de surmenage {Année dominicaine, septembre 1907).
2. Comme ouvrages (en dehors de la Science sociale) donnant l'impression d'une
grande sérénité et qui peuvent, à oe titre, comme à beaucoup d'autres, être recom-
mandés, nous citerons ceux de M. Ollé-Laprune : Les Sources de la paix intellec-
tuelle,Le Prix de la vie. La Philosophie et le temps présent, La Vitalité chrétienne.
Ce sont là de très beaux livres dont il est impossible que la lecture n'inspire pas le
goût durable de cette paix sereine et de cette lumière supérieure qui rendaient si
attachante la physionomie de l'auteur. — Au reste, pour les lectures, nous renvoyons
à ce que nous avons dit plus haut.
3. Se rappeler ce que nous avons dit déjà de la lecture. Ajouter ici les ouvrages
spéciaux suivants : J.-J. Blackie, V Education de soi-même (trad. franc. Hachette). —
Smiles, Self-LIelp (trad. fr., Paris, Pion).— Feuchtersleben, Hygiène de l'âme {iïdiA.
fr., Paris, J.-B. Baillière); — art. de E. Caro {L'Hygiène morale, ses principes et
ses règles] àsnis Noiivetles études morales sur le temps présent, p. 105 et s. — le
petit livre anglais, non encore traduit, Being and Doing. — Gralry, I.,es Sources
(Téqui). — Spalding, Opportunité (trad. Klein, Lethielleux). — Emerson, Sept Essais
(trad.fr. Fischbaciier), La Conduite de la vie (trad. fr. A. Colin).
94 l'orientation particulariste de la vie.
Il aura soin de ne donner aux siens que des exemples de haute
moralité personnelle ; — de n'admettre dans l'intimité de la
famille que des personnes sûres et éprouvées, notamment en ce
qui concerne les domestiques; — de surveiller très attentivement
les amitiés et les relations de ses enfants; — de n'avoir chez lui
ni peintures, ni œuvres d'art immorales ou simplement légères
(non par pruderie, mais parce que lohservation montre que c'est
souvent par là que s'opère insensiblement la suggestion du mal) ;
— de ne laisser traîner sur la table de famille aucun journal
mauvais, aucune revue équivoque; — et surtout de surveiller
très scrupuleusement la composition de sa bibliothèque.
Tout cela est assez long et fastidieux à écrire. Mais c'est en
somme très simple à faire : il suffit d'une orientation constante
de la pensée dans ce sens.
Cela suppose évidemment que, pour le particulariste, la vie
est chose importante, de prix, et qu'elle vaut la peine d'être
vécue. Cependant ce sera pour lui un devoir de s'en assurer et
d'examiner une bonne fois le problème de la vie, car tout est là.
Nous l'avons dit plus haut pour les Allemands (il faudrait à
plus forte raison le répéter pour les Anglo-Saxoiis) : ce qui
fait, en grande partie, leur force, c'est le sérieux avec lequel ils
prennent la vie, c'est la persuasion qu'ils ont de son importance
et de sa valeur. Si notre particulariste veut être véritablement
un homme, un père, un éducateur, il ne lui suffit pas d'avoir
le sentiment plus ou moins confus du prix de la vie; il lui faut
en avoir la conviction, la certitude intime et profonde tpie peut
donner seul un examen attentif de la question^.
Ce sera pour lui un devoir aussi d'examiner et d'étudier la
religion dans laquelle il est né et a sans doute été élevé. L'ob-
servation, ici encore, montre que dans la plupart des familles
bien organisées, le souci de bien faire repose avant tout sur de
fortes croyances et de régulières pratiques religieuses. Si ces
1. Pour cet examen consciencieux et méthodique, il n'est pas nécessaire d'étudier de
bien gros ouvrages; il suffit, mais il importe, délire l'admirable livre, d'une si haute
portée philosophique et morale, de M. OUé-Laprune, Le Prix de la vie (Belin). On
pourra ajouter, si l'on veut : W. Mallock, La Me vatU-elte la peine d^ctre vécue?
deux traductions françaises : celle de F. U. Salomon, et celle de P.-J. Forbes.
APPLICATIONS PliATIOUES. 95
croyances et ces pratiques sont toujours vivaces eu lui, l'étude
les fortifiera. Si elles se sont afiaiblies, la considération de leur
parfaite adaptation à la vie', de leur grande bienfaisance morale
et sociale ne manquera pas de lui faire désirer de les ranimer
en lui ; or, c'est un point acquis que la volonté peut beaucoup
pour cela : en vrai particulariste, il mettra toute sa volonté à
obtenir, à conquérir peut-être, un résultat dont l'importance ne
se calcule pas'.
D. Vie professionnelle.
Pour le particulariste, le travail est la vie même. On sait à
quel point les Anglais et les Américains estiment et affection-
nent le travail; pour eux, vivre, c'est agir et travailler. Ils n'ont
pas assez de mépris pour l'homme oisif, ce parasite qui profite
du travail d'autrui sans rien apporter lui-même à la masse
sociale. Ils ne tarissent pas d'éloges, au contraire, pour celui qui
a su s'élever par son effort personnel. (( Ceux qui sont aujour-
d'hui des millionnaires n'ont pas de honte de raconter comment,
il y a vingt ans, ils travaillaient pour un dollar par jour ', » « Le
travail, répètent-ils volontiers avec sir John Lubbock, et même
1. «Le Christianisme possède une incomparable puissance d'interprétation totale de
la vie humaine » (P. Bourgel, L'Etape, p. ;<55). — Lareligion chrétienne, a dit M. Thiers,
est « la seule qui ait donne une explication à la mort et un sens à la douleur »
(parole rapportée par G. Picot, /. Débats, 24 sept. 1902). — A rapprocher les belles
pages si souvent citées de Taine sur les bienfaits sociaux du Christianisme {Origines
de la Irance contempor., le Régime moderne, t. II, p. 118-119). — Cf. G'" de Bré-
mond d'Ars, La Vertu morale et sociale du Christianisme (Perrin).
2. Ici encore, les gros livres sont tout à fait inutiles. Un catholique peut arrivera
connaître parfaitement sa religion en se bornant aux ouvrages suivants : 1" l'excel-
lent résumé de la Foi catlwlique que vient de publier M. l'abbé Lesétre (G. Beau-
chesne) en y joignant le recueil de textes connu sous le nom de Enchiridion,
de Denzinger (Lei|>zig, Brockhaus), auquel renvoie presque à chaque page l'ouvrage
jirécédent ; — 2" la Vie de Nolre-Seifjnc.ur Jésus-Christ, par le même auteur (2 vol.
Lelhielleux); — 3» Vllistoire et l Église, de Funck et Hemmer (2 vol. A. Colin), et,
si l'on trouve cet ouvrage trop considérable, le petit résumé qu'en a fait M. l'abbé
Beurlier(Putois-Cretté) ; — 4" que l'on ajoute, comme livre de lecture, Le Vatican, les
Papes et la civilisation par MM. Goyau. Péralé et Fabre (Firmin-Didot, un vol.
in-4'' illust. ou deux vol. in-12). Kt c'est tout. Avec le Nouveau testament (édi-
tion Filiion, Paris, Letouzey), ces livres lus, relus et médités suflironl largement, s'ils
ne donnent le désir d'en lire, après eux, d'autres plus complets et plus étendus.
3. M''' Ireland, L'Église et le siècle, p. 133.
96 l'orientation particulariste de la vie.
un travail achevé est une source de bonheur... Nous savons tous
comme le temps passe vite quand on est très occupé ; les heures
pèsent, au contraire, aux mains des paresseux... Si nous, Anglais,
avons prospéré comme nation, c'est en grande partie parce que
nous sommes des travailleurs acharnes ^ »
Le particulariste aura donc une vie très remplie, très labo-
rieuse. S'il a encore le choix de sa carrière, il s'orientera de pré-
férence vers les professions usuelles (agriculture, commerce,
industrie, colonisation, etc.), vers celles en tout cas qui garan-
tissent entièrement son indépendance personnelle. — Si, ce qui
arrivera le plus souvent, son orientation particulariste est pos-
térieure au choix de sa carrière, il se pourra que ses occupations
actuelles lui semblent aujourd'hui peu intéressantes, bien fades
en même temps que trop assujétissantes. Ce qu'il aura de mieux
à faire, sauf de rares exceptions, sera cependant de conserver
son métier et de l'exercer de son mieux 2. 11 le fera seulement
dans un esprit différent, complètement renouvelé. Quel sera cet
esprit?
1'' Il cherchera à exceller, à devenir émiaent dans sa fonction.
Cela ne veut pas dire qu'il se surmènera ni qu'il sacrifiera tout à
son avancement; non, mais que, par l'application de son intel-
ligence et l'effort méthodique de sa volonté, il cherchera à
exercer sa profession aussi parfaitement que cela est humaine-
ment possible et ù dominer sa besogne. « 11 faut exceller en ce
qu'on fait, dit M. OUé-Laprune. Malheur à qui n'a pas d'ambi-
tion! Il y a une ambition belle et nécessaire, celle d'accomplir
en perfection tout ce à quoi l'on s'applique"^ ». Et pourtant il ne
faut jamais se laisser submerger par le flot des tâches profes-
sionnelles : « Quoi que vous fassiez, sachez tenir votre esprit au-
dessus de votre ouvrage. Quoi que vous étudiiez, réservez-vous
le temps et la force de dominer l'objet de votre étude. Ne vous
y épuisez pas. ' »
1. Cité par £. Demolins, Super, des A. -S., p. 372. — Cf. notre brochure sur la
Notion de prospérité et de supériorité sociales, p. 56 et note 1.
2. P. Bureau, Science sociale, XXI, p. 115.
3. Le prix de la vie, p. 415-416.
4. Ibid., p. 422.
AIMM.ICATIONS l'HATIQUKS. D7
2* Le repos est nécessaire atout homme actif et lab(n*ieux.
Personne ne travaille plus que les Anglais et personne ne se
repose ni ne Joue plus qu'eux. C'est un fait qu'ont noté tous les
observateurs'. Le dimanche. l'Anglais ne fait littéralement rien.
Et, en semaine, avant et après les heures strictement consacrées
au travail et pendant lesquelles l'activité est alors intense,
l'Anglais s'appartient pleinement : il regagne son home et s'y
repose auprès de sa famille, à moins qu'il ne se livre à quelque
sport. Ce goût des exercices physiques est à peu près général,
même parmi les hommes les plus sérieux et les plus occupés,
et c'est pour nous, Français, un sujet de surprise de lire, dans
la biographie des hommes d'État anglais ou américains, que
le souci des afîaires publiques n'a jamais été un obstacle au
sport quotidien du tennis, du golf ou du yacliting . Les jour-
naux ne nous annonçaient-ils pas récemment que M. Roosevelt,
avant de quitter la présidence, avait offert un lunch aux mem-
bres de sa société de tennis ?
C'est un exemple dont nous devons nous inspirer. A travailler
trop et surtout continuellement, on s'épuise et l'on ne vit pas
d'une vie vraiment humaine. Le repos est nécessaire; il faut
renouveler, recréer ses forces : il faut se récréer. « J'espère,
dit Carnegie, que vous n'oublierez pas l'importance des amuse-
ments... C'est une grande erreur de croire que l'homme qui
travaille continuellement, gagne la course. Ayez vos distractions.
Apprenez à faire une bonne partie de whist ou de dames .
Intéressez-vous au base-bail, au criket, aux chevaux, à tout
ce qui vous donnera une distraction innocente et vous reposera
de votre travail de chaque jour '. »
3" Mais, dira-t-on, à prendre ainsi la vie — surtout à une
époque de travail et de concurrence comme la nôtre — ne sera-
t-on pas vite distancé par ses émules? ne laissera-t-on pas passer
des occasions d'avancement et de progrès? ne perdra-t-on pas un
temps précieux? Et le temps, c'est de l'argent, time is money.
1. V. notamment P. Bureau, }[on si-jour dans une petite ville d'Angleterre
{Science sociale, t. X, p. 85 et s.).
2. L'empire des affaires, Ird^à. h., p. 87.
98 l'orientation particllaristl: he la vie.
Cependant nous voyons que, chez les Anglo-Saxons, ces
funestes résultats ne se produisent pas ; s'ils se produisaient,
les Anglais, gens pratiques, auraient vite fait de renoncer aux
usages et aux habitudes qui en seraient la cause. Ils remar-
quent, au contraire, que les distractions, les jeux sont éminem-
ment favorables au travail et à la production. Ce sera à nous,
particularistes, à trouver, à l'imitation de nos modèles, le
moyen de produire, en un nombre d'heures restreint, la même
ou une plus grande somme de travail que celle que nous produi-
sions autrefois, de façon à nous réserver les heures de repos
ou d'exercice qui sont indispensables à une vie normale et saine.
Au reste, deux choses ne doivent pas être perdues de vue :
a. — Sans doute l'argent est nécessaire ; il en faut même
une assez grande quantité pour élever une famille nombreuse
dans certaines conditions de bien-être et de confort. — Mais
il en faut peut-être moins qu'on ne pense si la vie est franche-
ment organisée dans le sens particulariste, c'est-à-dire si les
enfants sont élevés dans la pensée très nette qu'ils devront se
suffire, sans compter sur la fortune de leurs parents ; si l'on
renonce à la représentation mondaine qui entraine tant de
dépenses superflues; si l'hygiène est pratiquée de façon à
assurer à tous une santé robuste et résistante, etc..
Au reste, la richesse ne doit jamais être poursuivie que comme
un moyen et non comme une tin. « En tant que but, dit Car-
negie, l'acquisition de la richesse est ignoble à l'extrême.
Je suppose que vous n'économisez et ne souhaitez la fortune
que comme un moyen d'être utile à vos contemporains' ». Il
y a des choses supérieures à la richesse ; celui qui la poursuit
pour elle-même, croit qu'il en est le maître; il ne tarde pas
à en devenir l'esclave : « Les hommes qui luttent pour augmenter
leurs richesses déjà grandes, dit encore Carnegie, d'abord sont
les maîtres de l'argent qu'ils ont gagné et économisé; plus
tard l'argent est maître d'eux et ils ne peuvent lui échapper^. »
L'acquisition, plus encore le bon usage d'une grande fortune
1. V empire des affaires, trad. fr., p. 54.
2. Ibid., p. 100.
AIM-LICATIONS l'HATIQUES. 09
est chose difficile et ardue qui ne peut être le fait que d'une
minorité'. L'immense majorité doit tendre à avoir de quoi
vivre et assurer son indépendance -. La question à résoudre
pour cette majorité n'est pas celle de la richesse à millions,
mais celle-là simplement à'iin revenu suffisant pour mener
une existence modeste, indépendante'-''. » La vie simple reste
donc le dernier mot de la sagesse et l'on connaît assez le
succès qui fut fait aux Étais-Unis au livre excellent qui
porte ce titre, œuvre du pasteur français, C. Wagner*.
b. — D'autre part, s'il est incontestable que la profession]o\xe,
dans la vie d'un chef de famille, un rôle prépondérant; il n'en
est pas moins vrai qu'il ne faut pas tout sacrifier à la carrière,
à l'avancement, comme on le croit trop souvent dans le monde
des fonctionnaires l'rançais : on ne pense qu'à avancer à tout
prix, k se faire nommer, s'il est possible, dans la capitale, sans
songer que la vie parisienne est la vie désorganisée, artificielle,
étriquée par excellence, tandis que la vie de province, si on le
veut bien, peut devenir la vie la plus saine, la plus douce, la
moins enfiévrée, la plus recueillie, la plus intime, celle où l'on
peut le mieux se développer à tous égards, exercer l'action la
plus efficace, élever le plus facilement ses enfants.
De même qu'il y a des choses qui passent avant l'acquisition
des richesses, de même, et pour des raisons semblables, il y en
a qui passent avant la carrière, et ces choses sont : la bonne or-
ganisation de la vie privée, de la famille, la bonne éducation
des enfants. Comment pourvoir à cela si l'esprit est accaparé par
les préoccupations professionnelles, le souci de l'avancement,
le désir des distinctions officielles. « Tout père de famille a deux
tâches, a dit un éducateur éprouvé : l'accomplissement de son
devoir professionnel et l'éducation de ses enfants; et s'il me
1. V. dans le même ouvrage le iiorliait du millionnaire, p. 150-153.
:>. Ibid., p. 101.
3. Ibid., p. 143.
i. La vie simple (Paris, A. Colin), ouvrage spécialement loué et recommandé par
le président Roosevell, qui est bien cependant le type de l'Américain, (i typical aine-
rican, comme* disent ses biographes [Th. Roosevelt, byC. E. Banlis and L. Armstrong,
New-York, W. L. Quinn).
100 l'orieintation particularisïe de i.a vik.
fallait établir une hiérarchie, c'est la seconde que je dirais la
j)lus importante'. »
E. Vie familiale.
Notre particulariste, bien convaincu que la vie de famille est
la vie essentielle et fondamentale, lui réservera et lui consacrera
le plus de temps qu'il pourra. Il en sentira vivement le charme
et la douceur : il y placera son bonheur. C'est qu'en effet la
famille est bien la source des joies les plus vraies et les plus
pures, de celles qui ne laissent après elles ni regret ni amertume.
Dans ce centre intime et réservé, les occasions de se réjouir et de
se sentir heureux au contact du bonheur des autres se peuvent
multiplier à l'infini : ce seront, par exemple, les anniversaires
de naissances, l'anniversaire du mariage des parents qui devrait
être la grande réjouissance annuelle de la famille; ce sera le
premier jour de l'an, telle ou telle fête locale, comme, en Lor-
raine, la Saint-Nicolas, si féconde en douces émotions; pour
une famille chrétienne, ce seront tous les dimanches, toutes les
fêtes de l'Église, en particulier Noël et Pâques. D'une manière
plus habituelle, ce seront les récréations prises en commun, les
promenades, les excursions, les voyages, les lectures faites en
famille, la musique, etc.
Certes, dans toute vie familiale, les préoccupations, les soucis,
les peines, les chagrins trouvent leur part; mais si l'on est plu-
sieurs à les supporter et si les cœurs sont unis, combien leur fardeau
paraît plus léger! — Et tout cela constitue, pour l'éducation, une
atmosphère éminemment favorable : c'est la vie même, avec ses
joies et ses tristesses, joies qui épanouissent l'âme et la dilatent,
tristesses qui la resserrent, l'étreignent, l'inclinent à la com-
misération, à l'oubli de soi-même, au sacrifice. Quel milieu plus
salutaire pour former la sensibilité et la moralité des enfants 2,
1. G. Bertier, directeur de l'Ecole des Roches, V Education^ revue d'éducation
l'amiliale et scolaire, mars 1909, p. 3. — Ajoutons que le père serait mal fondé à
rejeter sur la mère tout le soin de l'éducation : la mère ne saurait y suffire ; la
collaboration et la haute direction du père y sont absolument indispensai)les.
2. V. sur V Éducation de la sensibilité, un article de M. Paul Gautier dans la
revue L'Éducation, n° 2, juin 1909.
AI'Pl.ir.ATION? I'l!ATIOll'".S. 101
leur inspirer ramoiir de la i'ainilio, le respect des choses sé-
rieuses, réprimer eu eux les tendances mauvaises au laisser-
aller et à l'égoïsme !
Toujours très soucieux d'une bonne organisation de sa famille,
notre particulariste donnera, naturellement aussi, une large
part de son temps au soin de ses affaires domestiques, en parti-
culier à l'administration de ses biens. Nous avons ici une tradi-
tion à renouer. Il faut voir, dans les livres de M. de Hibbe sur
nos anciennes familles françaises', avec quelle conscience nos
ancêtres géraient leur patrimoine, quelle application ils met-
taient à le conserver et à l'augmenter, avec quelle prudente
économie ils conduisaient leur ménage. Sans doute les temps
sont changés : le patrimoine n'est plus tout à fait ce qu'il était
jadis; sa composition est différente; les valeurs mobilières, à
peu près inconnues autrefois, y entrent aujourd'hui pour une
large part ; il est moins qu'autrefois un bien de famille recueilli
par le père qui s'en reconnaît comptable vis-à-vis de sa des-
cendance. Malgré ces changements, les règles essentielles d'une
bonne administration subsistent. Il faut et il faudra toujours se
rendre un compte exact de ce que l'on possède, de ce que Ion
gagne ; connaître le chiffre de son capital et celui de son revenu;
dresser chaque année le budget de ses dépenses et établir ce
budget sensiblement plus bas que celui des recettes-; tenh' ses
comptes avec exactitude et régularité-^, gérer sa fortune avec
sagesse et précaution^.
1. Charles de Ribbe, Les Faini/les et la Sociélc en France avant la Révolution,
2 vol. (Maine); la Vie domestique, ses modèles et ses règles d'après les docu-
ments originaux, 2 vol. (Baltenweck).
2. Carnegie donne ce conseil à des jeunes i;ens, dans un discours sur le c/ieniin
du succès daiis les affaires : « Prenez note de celle règle essentielle : vos dépenses
toujours moindres que vos revenus. » L'empire des affaires, Irad. tr., p. 5i.
o. Ici nous devons attirer l'attention sur la nécessité d'une bonne comptaOilité
domestique. A défaut de la coini)labilité en partie double qui est la seule vraiment
scientifique, il faut du moins tenir un registre où les diffrrenls c/iefs de re-
cettes et de dépenses (alimentation, chauffage, éclairage, entretien, instruction des
enfanls, etc.) seront nettement séparés en colonnes distinctes : on trouve à acheter
de tels registres tout préparés; il vaut mieux encore les préparer soi-même suivant
ses convenances personnelles.
4. Carnegie donne encore ce conseil : « De nos jours, le capital est si mal rému
néré que je vous coT;eille heiucoup de prudence dan^ vos pincements. Ainsi que
102 L ORIENTATION PARTICULARISTE 1»E LA VIE.
Le particulariste ne négligera aucun de ces devoirs; leur
accomplissement méthodique lui procurera d'ailleurs de très
vives jouissances; il goûtera la satisfaction intime de travailler
non seulement pour lui-même, mais dans l'intérêt des sien-s,
dans l'intérêt de cette famille, de celte lignée, dont il est le
continuateur responsable.
A cet égard et pour que la famille prenne bien conscience
de son individualité, de son passé, de ses traditions, de ce
quelle se doit à elle-même pour se continuer dig-nement dans
l'avenir, on ne saurait trop recommander la pratique ancienne
et excellente du livre de famille ou livide de raison où se raconte
l'histoire des parents et des ancêtres, où se développent les
tableaux généalogiques, où s'inscrivent les événements mémo-
rables de la vie courante. Autrefois toute famille bourgeoise,
solidement assise, avait à cœur de tenir son livre de raison; en
cherchant un peu, bien des familles d'aujourd hui retrouve-
raient encore de ces registres vénérables sous la poussière de
leurs archives. M. de Ribbe en a publié plusieurs; mieux en-
core, il a donné des conseils précis pour la rédaction de ces
livres 1 : la chose est beaucoup plus facile et plus simple qu'on
ne se l'imagine ; qu'on essaie et l'on sera vite récompensé de
sa peine par l'intérêt qu'on prendra soi-même à ce travail et
par celui qu'on y verra prendre à tous les membres de la fa-
mille : on peut affirmer qu'il y a là un puissant moyen d'ins-
je l'ai dit à des ouvriers, à des pasteurs, à des professeurs, à des artistes, à des mé-
decins et à tous ceux qui exercent des professions libérales : Ne placez votre argent
dans aucune affaire. Les risques des affaires ne sont pas pour vous. Achetez
d'abord une maison; s'il vous reste de l'argent, achetez-en une autre... ». L'empire
des affaires, trad. fr., p. 147. — Sur l'art de placer et de gérer sa fortune, tout
chef de famille devra lire et étudier l'excellent petit livre qui porte justement ce
titre, de M. Paul Leroy-Beaulieu, de l'Inslilut, professeur au Collège de France
(Paris, Delagiave). Les deux meilleurs journaux financiers nous paraissent être
r Économiste français dirigé par M. Paul Leroy-Beaulieu, et le Bentier par
M. Xey mardi.
1. Ch. de Ribbe, Le Livre de famille (Maine). — Les librairies Berger-Levrault.
Désolée et Mame ont respectivement |)ublié des registres spéciaux, plus ou moins
élégants, destinés à cet usage. — En s'adressant à un papetier et à un relieur, on
peut aussi se faire confectionner un registre à sa guise : l'essentiel sera d'avoir de
très bon papier et une reliure qui s'impose à la conservation tout à la fois par sa
solidité et sa beauté.
Ai'i-i.iCA'i'io.Ns l'ijAirorKS. 103
pirer aux entants l'amour de la famille, par où commence, le
plus souvent, l'amour de la patrie.
Cela fait, le père de famille aura à cœur de tenir digne-
ment son rôle de chef de famille et, bien qu'à notre époque
ce mot sonne assez mal. d'exercer réellement V autorité qui
convient à un chef.
L'exercice de l'autorité paternelle présente aujourd'hui des
difficultés particulières; raison de plus pour y réfléchir sérieu-
sement et n'en rien abandonner au hasard. « Il faut se défier
de soi quand on a l'autorité, » a dit H. de Tourville^. Procéder
par voie d'injonctions impératives ne réussit plus. C'est par le
conseil, plutôt, par l'affection, le dévouement, l'exemple sur-
tout d'une vie personnelle active, énergique et hautement mo-
rale qu'un père acquiert de l'influence ^ur ses enfants et les en-
traine au bien. Il est respecté d'eux dans la mesure où il leur
parait respectable, écouté et obéi dans la mesure où ses ordres
et ses avis leur paraissent émaner d'une conscience réfléchie,
pondérée, désintéressée.
Néanmoins, — dans bien des circonstances — il y a des dé-
cisions à prendre. Il faut le faire virilement. Entre autres une
grave question se pose aujourd'hui à tout père désireux de
s'orienter dans la voie du particularisme : doit-il faire lui-
même l'éducation de ses enfanls ou la remettre à d'autres
mains?
La question est si importante que nous en dirons quelques
mots. Pour la résoudre, il semble bien qu'il faille d'abord
écarter toute considération d'ordre purement ihéoriqiie : la
théorie n'a cjue faire ici ; c'est le résultat seul qu'il faut consi-
dérer. Or, le résultat qu'on veut obtenir, c'est une éducation
telle que les enfants formés par elle deviennent des hommes au
meilleur sens du mot, bien armés pour la vie cju'ils auront à
vivre, forts, endurants, capables, ne refusant ni le travail ni
les responsabilités, d'une vigueur physique assurée, d'un es-
prit sain, d'une moralité éprouvée.
1. Science sociale, XVIII. p. u->,.
104 l'orientation particilariste de la vie.
Voilà le but à atteindre. Toute la question est de savoir si
la famille en a la possibilité. Consulté sur ce point, H. de Tour-
ville répondait : « Si la famille pourvoit à la formation physi-
que de lenfant et lui fait un milieu mental éclairé, elle est
préférable à tout internat » ^ Si...! Mais il y a des cas nom-
breux où la famille est impuissante à assurer à Tenfant une
bonne formation physique — par exemple : si elle habite la ville,
la grande ville surtout, où les appartements sont étroits, mal
aérés, sans jardin ; si les enfants suivant les classes d'un
lycée ou d'un collège dont l'horaire est si chargé qu'il ne
s'y trouve nulle place où intercaler des exercices de plein
air.
Même impuissance, souvent, en ce qui concerne la formation
intellectuelle et morale : c'est la surcharge désespérante des
programmes universitaires qui ne permet aucune occupation
libre (travail manuel, collections, jardinage, etc.), aucune lec-
ture désintéressée, aucune conversation prolongée avec les
parents ou des personnes d'expérience ; c'est la désorg-anisa-
tion fréquente de la famille, désorganisation qu'on aurait la
bonne volonté de faire cesser, mais qui subsiste, malgré tout
effort, par la présence inévitable de certains éléments pertur-
bateurs, peut-être des grands-parents trop faibles ou un en-
tourage trop mondain.
Dans ces cas et dans bien d'autres-, il est certain que les pa-
rents devraient, sans aucun doute possible, se séparer de leurs
enfants-'. La question se pose alors du choix d'un établissement.
L'ioteriiat dans un lycée de l'Etat ou dans un collège libre éta-
bli sur le modèle universitaire ne saurait évidemment convenir :
nous ne voyons que les écoles nouvelles, comme V Ecole des
1. V. notre brochure sur //. de Tour vil le, p. 77.
2. Par exemple, si les enfants sont particulièrement dilHciles et que l'œuvre édu-
catrice des parents échoue manifestement: si l'on habite la campagne et qu'il s'agisse
de gan.ons (du moins, après un certain âge); si la santé des parents ou de l'un d'eux
laisse à désirer au point que l'éducation des enfants puisse en être compromise, etc.
3. Pas trop tôt cependant : sauf exception, vers onze ou douze ans. On remar-
quera que nous avons ici surtout en vue les garçons; mais, avec quelques atté-
nuai ions, la solution devrait être la même pour les /illes : la difficulté est de trouver
pour elles des établissements rorres|iondant aux écoles nouvelles de garçons.
APPLICATIONS PHATIOUES. 105
Roches^ (jui puissent donner aux parents toutes les garanties
désirables'.
Si, par exception, la famille réussissait à remplir toutes les
conditions requises, les enfants pourraient être alors gardés à
la maison, sauf à leur faire suivre, comme externes, les cours
d'un lycée, d'un collège ou d'un autre établissement analogue.
Encore est-il probable que le père de famille ne tarderait pas
à faire les deux remarques suivantes : la première, c'est que
les horaires surchargés du collège avec multiplication des
devoirs et des leçons, mettent décidément obstacle à tout effort
d'éducation vraiment libérale et élargissante à la maison ; la
seconde, c'est que lui, père de famille, n'a pas été suffisamment
formé à lénergie, à l'initiative, à la responsabilité pour y pré-
parer lui-même ses enfanis, malgré sa bonne volonté; que, par
suite, quelques années d'école nouvelle ne sauraient que leur
être avantageuses et s'imposent par conséquent.
A quelque parti d'ailleurs que s'arrête le père de famille, il
faut qu'il demeure bien convaincu que l'éducation de son enfant
1. La grosse objection est l'élévation du prix de la pension. En Allemagne, dans
les écoles du même genre, les prix sont, parait-il, beaucoup moins élevés. Il faut
espérer qu'un jour nous aurons en France, comme en Allemagne, des écoles plus
facilement abordables aux bourses moyennes. Toutefois nous ferons ici deux remar-
ques importantes ; 1" Beaucoup de familles qui pourraient facilement en faire
les frais, rejettent l'école nouvelle coumie trop coi'iteuse parce qu'elles entendent
bien ne rien retrancher, d'autre j)art, à leur train de vie luxueux et mondain. 2" On
ne rélléchit pas assez qu'une excellente éducation est un capilal et le plus produc-
tif qu'on puisse mettre entre les mains d'un enfant. Cela même doit être pris au
pied de la lettre : un garçon, auquel on destine une dot de tant, n'aura-t-il pas
avantage à recevoir de son père .une somme un peu moindre, mais à posséder une
formation grâce à laquelle il pourra gagner beaucoup i)lus;' On nous permettra
quelques cbiflres très simples. Supposons un père de famille qui ait formé le pro-
jet de donner à son lils, lors de son mariage, une dot de 100.000 francs. Il se dé-
cide à le mettre dans une école nouvelle où il dépense pour lui 3.000 francs par an
pendant six ans, soit 18.000 francs, mettons '20.000 francs en chillres ronds. Défalquons
ce qu'il aurait déboursé en le conservant à la maison, au minimum 6.000 francs.
L'éducation de son lils, à l'école nouvelle, lui sera revenue finalement à 14.000 francs.
Au lieu de 100.000 francs, que ce garçon ne reçoive à son mariage, que 80.000 francs,
il sera ainsi privé d'un revenu annuel de 420 francs! Qu'est-ce que cela, s'il est
maintenant en mesure de gagner par an plusieurs milliers de francs de plus? .\ssu-
rément, il ne lui viendra jamais à la pensée de reprocher à son père d'avoir, dans
ces conditions, baissé le chidrc de sa dot.
2. Sur V Ecole des Roches, lire : E. Demolins, L'Education nouvelle (Firmin-
Didot) et le Journal df L'Ecole des Itoc/ies (ibid.).
106 l'orientation PARTICULARISTE de l.A VIE.
doit rester, de loin comme de près, son principal souci et que,
s'il ne Fa pas près de lui, il doit du moins suppléer aux incon-
vénients de réloignement (car il y en a) par une correspondance
suivie, par des visites fréquentes et, lorsque viennent les vacan-
ces, par le sacrifice très large de son temps à cet enfant sur qui
l'action directe de la famille doit être d'autant plus affectueuse et
intense qu'elle est maintenant plus rare et plus espacée. De loin
comme de près le père donnera toute sa sollicitude à l'éduca-
tion physique de ses enfants, à leur éducation intellectuelle.
Il leur épargnera tout travail excessif et prématuré. Comme il
est probable qu'il ne songera pour ses fils à aucune école du
gouvernement, il ne tombera pas dans cette erreur, si générale,
qui consiste à les faire arriver, le plus jeunes possible, au
terme de leurs études'. Pourquoi tant les presser? Nalura
non facit saltiis. Rien ne vautlelilu'e épanouissement d'un être
bien portant et vigoureux qui produit, en temps opportun, les
fruits qui conviennent à sa nature.
Mais c'est de l'éducation morale et relig-ieuse de ses fils, sur-
tout, que le père ne devra jamais se désintéresser. C'est lui qui,
le moment venu, et quoi cpi'il lui en paisse coûter, devra avoir le
courage d'aborder franchement avec eux cette question de la vie
sexuelle qui ne saurait être éludée et qui. si elle n'est pas résolue
par le père, le sera tôt ou tard, de la façon la moins délicate et
souvent la plus grossière, par les camarades ou les domesti-
ques ~. Il faudra que, dans sa famille, l'enfant trouve toujours
1. Il faut, enlend-on dire couramment, que l'enfant soit en avance d'un an dans
chacune de ses classes, car il peut loml)er malade e( alors... Quel raisonnement!
N'est-ce pas justement parce qu'il aura été ainsi pressé, surmené, qu'il courra le ris-
que de perdre sa santé, tandis qu'il l'entretiendra à nievveille, au contraire, avec un
travail modéré, régulier, approprié à son âge. L'essentiel n'est pas d'arriver vite, mais
d arriver bien. Ce qui manque partout, ce sont les hommes de valeur: un homme de
valeur réelle, reconnue, est toujours sûr de réussir dans la vie. V. Carnegie, L'empire
des affaires, p. 55-57. Cf. H. de Tourville, préface à la Question ouvrière en An-
(jleterre de M. P. de Rousiers, p. xvii.
2. Pour se préparer à l'examen et à la solution de cette question, le père de famille
ne saurait mieux faire que de lire et de méditer les deux excellents petits livres de
Sylvanus Staal : Ce que tout jeune garçon devrait savoir; Ce que tout jeune
homme devrait savoir (Fischbacher). Il jugera lui-même du temps et des circons-
tances les plus favorables pour aborder ce grave sujet, dont on retarde en général
AlM'LICATKtNS l'HATIoUES. 107
entretenue par les conversations, les lectures, les exemples, une
atmosphère de haute moralité, d'autant plus nécessaire que
l'édiuatioii qu'on cherchera à lui donner sera plus indépendante
et plus éniancipatrice.
L'avenir des enfants préoccupera le père particulariste ; mais
il se souciera moins de leur laisser une fortune toute faite' que
de mettre entre leurs mains un solide et puissant instrument de
travail. Le choix de la carrière prendra donc à ses yeux une im-
portance considérable : il observera attentivement les goûts de
ses fils et n'aura garde de les contrarier; ce n'est pas au père
que la profession choisie doit convenir et plaire, mais bien à
celui qui doit l'exercer. Il faut aimer son métier pour y réussir.
Le père qui fait opposition au libre choix de son tils l'expose à
de graves dangers : l'oisiveté et l'inconduite ; que de jeunes gens
ne font rien pour avoir été empêchés de suivre leur vocation!
L'important n'est pas d'avoir une profession considérée comme
distinguée ou élégante, mais d'en avoir une et de l'exercer ho-
norablement 2.
Les mêmes considérations dirigeront le père de famille en ce
qui concerne le mariage de ses enfants. Il se gardera de vouloir
rexanien beaucoup trop loin : plus rontanl est jeune et plus ces choses lui parai-
tronl simples et naturelles. Sans doute il faut apporter ici beaucoup de prudence et
de tact et, en règle générale, ne parler de ce sujet f/u'eii tèle à Icte avec un seul
enfant; vainement s'en etl'raierail-on : l'enfant se montre profondément reconnaissant
de la confiance qu'on lui témoigne et de la franchise dont on use envers lui : il se
contente des explications données et. chose digne de remarque, ne pose jamais les
questions eud^arrassantes qu'on pourrait redouter. — Bien entendu, ce que fait le
père avec son (ils, la mère le fera, avec sa (ille : elle s'aidera, elle aussi, des livres
de S. Staal : Ce i{ue. toute fillette devrait savoir ; Ce que toute jeune fille devrait sa-
voir. — Pères et mères trouveront encore prolit à lire les ouvrages suivants : A. Fons-
sagrives, Conseils aux parents et aux maîtres sur l'éducation de la pureté [Poas-
sielguer, E. Lyttelton, Education de l'enfant, enseignement des lois delà vie, de
la naissance et des sexes (trad. fr., Paris, Barthe); D- Oker-Blom. Comment mon
oncle le docteur m'instruisit des choses sexuelles (Fischbacher); .leanne Leroy-
AUais, Comment j'ai instruit mes filles des choses de la maternité (Maloine);
Malapert, La morale sexuelle à l'école, dans L' Education, n" de mars 1909.
1. Carnegie, L'empire des affaires, trad. fr., \k 59 bas. Of. p. 135-136; 157.
2. I>our aider les enfants dans ce choix si diflicile, le père de famille pourra lire :
G.Hanotaux, </« Choix d'une carrière (ïallaiidier) : deBettencourt. Du Choix d'une
carrière indépendante (Poussielgue). 11 relira aussi le beau sermon de Bourdaloue
sur le Devoir des pères par rapport à la vocation de leurs enfants (édit. Gar-
nier, p. 3i7 et s.).
108 l'orientation particilariste dk la mi;.
les marier à sa propre convenance : ce sont eux qui s'engagent
et non lui; ce sont eux qui ont à faire leur vie et à l'organiser à
leur gré. Il aura su d'ailleurs leur inspirer assez de confiance
pour qu'ils viennent lui demander d'eux-mêmes des avis et des
conseils, qu'ils sauront d'avance sages et désintéressés. Dans les cas
extrêmes, il va de soi que, si ses enfants lui paraissent décidément
imprudents et inconsidérés, le père, qui a l'expérience, usera,
avec fermeté, du droit que la loi lui accorde, dans de certaines
limites, de refuser son consentement '.
La question de la vie familiale serait insuffisamment traitée
si l'on ne disait ici quelques mots au moins des domestiques ^. Il
n'est pas de famille qui n'ait à se plaindre de ceux qu'elle em-
ploie, et sans doute il n'est pas de domestique qui nait quelque
grief contre les familles où il sert ou a servi. Il y a là un état de
malaise, de crise, dont il serait trop long de rechercher les
causes. Il est du moins naturel que le particulariste s'ingénie à
en soulfrir le moins possible. Y pourra-t-il réussir? Une des prin-
cipales difficultés vient de l'instabilité et de l'incapacité à peu
près générales du personnel domestique dont il est, dans ces
conditions, pour ainsi dire impossible de songer à faire l'édu-
cation'^ Une solution radicale serait de s'en passer; mais elle
est, la plupart du temps, inacceptable. Puisqu'il faut y recourir,
du moins cherchera-t-on à en avoir le moins possible et à sup-
pléer à leur service par l'usage de tous les perfectionnements,
de toutes les commodités que peuvent nous apporter les inven-
1. Code civil, ail. 148 et 151, modifiés par la loi du 21 juin 1907.
2. Sur cette question, V. Jean-Pierre, Maîtres et serviteurs, la crise du service
domestique, 2 broch. Paris, Gabalda (collection de l'Action populaire); Bonniceau-
Gesmon, Doinesliqucs et maîtres (Lenierre). — H. Sainl-Romaiii, Muilres et domes-
tiques (Science sociale, t. Il(, p. 1(J6 et s.). — J. Lemoine, L'Émigration bretonne à
Paris et aux environs {Science sociale, 1. XIV, p. 242 et s.). — J. Cazajeux, Une
question sociale : nos domestiques [Réforme sociale, 1897, 2. 24.5 et s.). — V, Vin-
cent, La Domesticité féminine [Héf soc, 1901. 2. 510 et s.). — A. des Cilieuls, La
Domesticité féminine dans tes grandes villes de France, itnd., 1901, 2. 519 et s. —
Eug. Rostand, La Question des Domestiquas (Journal des Débats, 11 février 1902,
reprod. dans L'Action par l'initiative privée, t. 111). — Béchaux. La Maison pari-
sienne et les logements des domestiques (Bullet. de ta Soc. des habitations à bon
marché. 1903. — D'Azambuja, La Questiondcs domestiques (Quinzaine, l"déc. 1903).
3. La plupart de» domestiques sont issus de familles communautaires plus ou moins
désorganisées.
Al'I'l-lCATIO.NS l'IiATIUUES. 109
tioiis du confort moderne. Un ou deux domestiques pourront
ainsi être facilement sup[)riinés par l'établissement du chauf-
fage central, par lusage de l'électricité et du gaz, l'installation
de toilettes avec eau froide, eau chaude et vidange automatique,
par une entente avec les fournisseurs qui apporteront à la
maison tout ce qui est nécessaire à la vie, par les achats dans
les grands magasins, par des arrangements avec des spécialistes
qui viendront, certains jours déterminés, faire la lessive, le dé-
barras, le raccommodage, etc. Pour les domestiques indispen-
sables, il faudra se résoudre à les payer plus cher, à les bien
loger, les bien nourrir, les traiter avec égards et bonté, exiger
que les enfants leur parlent poliment et ne leur créent pas, à
chaque instant, par leur négligence, des travaux supplémen-
taires, leur laisser une certaine liberté, leur donner des ordres
très précis, avec des emplois du temps adroitement combinés,
surtout faire beaucoup par soi-même, payer de sa personne et
donner en tout l'exemple du travail et de l'activité. Cela fait, il
n'est pas encore certain que tout marchera à souhait : les choses
iront cependant le moins mal possible et il faudra prendre son
parti de ce demi-résultat '.
F. Vie sociale.
Il apparaît déjà, sans qu'il soit besoin d'autres développe-
ments, que celui qui organise ainsi sa vie privée, celle des siens
et l'éducation de ses enfants, remplit un fort beau rôle social et,
sans contredit, le plus important de ceux qui incombent à tout
homme vivant en ce monde. Est-ce à dire qu'il devra rester ainsi
confiné dans sa propre famille et réserver toutes ses pensées et
tous ses actes pour le cercle étroit de son entourag"e immédiat?
Il faut distinguer. Tant que ses affaires domestiques ne seront
pas établies sur le pied qui convient en vue dune bonne et saine
1. Il nous manque un bon répertoire de toutes les maisons d'éducation et de pia
cernent, en France et à l'étranger, grâce auxquelles on pourrait peut-tHre se procurer
des domestiques mieux préparés à leurs fonctions. On trouvera cependant quel-
ques indications dans -. Louis Frank, L Education domestique des jeunes filles
(Larousse).
110 l'orientation l'AKTIClJLARISTE DE LA VIE.
organisation de la vie privée, il ne se laissera détourner de ce
soin par aucun autre; ou, tout au moins, celui-là se tiendra
toujours au premier plan et les autres lui seront, de parti pris,
subordonnés.
Mais peu à peu, au fur et à mesure que sa vie privée, mieux
assise, lui laissera de plus nombreux et de plus longs loisirs, il
élargira l'horizon de ses préoccupations sociales. [1 songera d'a-
bord à ceux avec lesquels le mettent en relations ses travaux
professionnels', car, parmi les hommes qui constituent le pro-
chain^ ce sont assurément ceux-là, après la famille, qui sont ses
plus proches. S'il est industriel, c'est à ses ouvriers qu'ira sa pre-
mière pensée pour étudier les meilleurs moyens de leur venir
en aide, de les élever, et, ces moyens trouvés, pour en assurer la
réalisation. S'il est commerçant, ce seront ses employés; s'il est
agriculteur, ce seront ses ouvriers de culture, ses fermiers, ses
métayers; s'il est professeur, ce seront ses élèves auxquels il
s'intéressera pour leur faire tout le bien possible à la manière
particulariste, c'est-à-dire en favorisant et en facilitant leur dé-
veloppement personnel et leur élévation sociale. Il n'y a, pour
ainsi dire, aucune profession qui ne permette ainsi de s'occuper
du prochain, et de le faire d'une manière d'autant plus efficace
qu'on est plus régulièrement en contact avec lui, qu'on le con-
naît mieux et qu'on est mieux connu de lui.
Quant aux autres œuvres sociales, elles seront plutôt le fait
de ceux cjui n'auront pas de profession proprement dite ou de
ceux que,' par exception, leur profession ne mettrait pas à
même d'exercer le patronage fécond dont nous venons de
parler. Pour ces œuvres il faudra d'ailleurs se reporter à ce que
nous en avons dit plus haut- : les choisir avec soin parmi celles
qui sont le plus engagées dans l'orientation particulariste et,
parmi celles-là, en adopter un petit nombre, une seule peut-
1. On ne perdra pas de vue l'importance sociale du devoir d'clat accompli avec
conscience et dans sa perfection. A ce sujet, on relira avec profit le sermon de Bour-
daloue sur le Devoir d'état et les moyens de s'y perfectionner (édition Garnier,
p. 376 et s.).
2. P. 68-70.
Al'I'LlCATIItNS l'KATlnl i;s. 111
être, doni on s'occupe avec zèle et à fond'. De cœur adhéroi'
au bien partout où il se l'ait et sous queltiuc forme qu'il se fasse,
mais se donner effectivement à une seule œuvre qu'on fait
sienne et dont on veut le succès, voilà, semble-t-il, une ligne
de conduite prudente et recommandable entre toutes : No?i
omnia possumus omncs.
Mais cela encore touche à la vie privée, à celle des autrc^s tout
au moins. Le particulariste se désintéressera-t-il de la vie pu-
blique et, pour tout dire, de la politique-? Il est incontes-
table que les chefs de famille anglo-saxons (particularistes au-
thentiques) socciipent assez peu de politique et que les choses
n'en vont pas moins bien pour cela dans leur pays\ Gela
se comprend : la politique est fort absorbante et celui qui
s'y livre est vite obligé de négliger ses propres affaires do-
mestiques et professionnelles; les passions qu'elle suscite,
les agitations quelle soulève sont désorganisatrices de toute
vie de famille profonde et régulière. La vie politique ne peut
être que l'exception : elle devrait être réservée à ceux qui s'y
sentent portés par une vocation très nette, y sont préparés par
une éducation appropriée et sont en mesure de s'y consacrer,
soit parce qu'ils ont déjà pourvu à l'établissement des leurs,
soit parce qu'ils sont célibataires ou sans enfants et qu'ils pos-
sèdent d'ailleurs une situation indépendante qui leur en laisse
le temps et la facilité. Dans ce cas, il y aurait encore, sem-
ble-t-il, un ordre à suivre : il faudrait s'occuper d'abord des
affaires de la cité, de la commune, ce qui serait un appren-
tissage excellent au maniement plus difficile et plus délicat des
affaires du département et surtout de l'État '\
1. Sur l'avantage qu'il y a à s'engager à fond dans une œuvre bien déterminée.
V. Ollé-Laprune. Le Prix de la vie, p. 426-428. Cf. p. 399.
2. Nous savons très bien qu'il n'y a pas identité nécessaire entre ces deux ter-
mes :« Vie puOlique»el '( Politique )^ ; mais nous savons aussi qu'en fait, il est impos-
sible, en France, de participer à la vie publique sans se jeter dans la mêlée des
partis.
3. V. P. de Rousiers, La Vie américaine, t. II. cbap. vu : La Vie politique,
p. 180 et s.
4. ((Les conseils municipaux sont l'école primaire du régime représentatif. » E. de
Laveleye, cité par E. Demolins, Comment la route crée le type social, t. II, p. 220.
112 l'orientation particulariste de la vie.
Mais autre chose est se môler do politique active et militante,
autre chose faire acte de citoyen et de patriote en s'intéressant aux
afiaires du pays, en les suivant de près, en éclairant ses votes par
une étude attentive des candidats proposés aux choix des électeurs.
Avec les réserves que nous avons faites plus haut sur la lecture
des journaux, notre particulariste, loin de s'isoler dans sa tour
d'ivoire, sera très ouvert à toutes les manifestations de la vie,
même politique, dans son pays; il se préoccupera du bon re-
nom, de la dignité et de l'honneur de sa patrie dans le monde ;
il sera fier de sa qualité de Français et, précisément pour cela,
considérera comme un devoir patriotique cette orientation
particulariste que la science sociale lui montre comme l'élément
essentiel de toute prospérité nationale.
En se comportant ainsi, il aura le sentiment vif qu'il est
dans la règle et dans l'ordre, qu'il fait ce qui est à
faire, et que ce qu'il fait réussit, lui réussit à lui, à son milieu
familial et social et finalement à son pays. Il en résultera pour
lui et les siens une intime satisfaction et vraiment le bonheur ',
ce bonheur dont la recherche est légitime s'il est vrai, selon la
parole de Bossuet, que « tout le but de l'homme soit d'être
heureux- ».
1. La Science sociale a son mot à dire sur la question du bonheur et elle l'a dit.
V. E. Demolins, Quel est l'état social le plus favorable au bonheiir dans :
.1 qxkoi tient la Supériorité des Anglo- Saxons, liv. III, chap. v, p. 345 et s. Cf.
d'Azanibuja, La Théorie du bonheur [^\o\\û) ; P. Souriau, Les Conditions du bonlieur
(A. Colin); P. Lescceur, La Science du bonheur (Perrin); Cl. ,Piat, La morale du
bonheur (Alcan).
2. Méditations sur l'Evangile, p. 1.
VIII
ÉCUEÎLS A ÉVITER
Cette orientation nouvelle qui suppose une mentalité et un
mode d'existence le plus souvent opposés à l'état d'esprit et au
genre de vie qui furent les nôtres pendant longtemps et restent
encore ceux de notre milieu, ne va pas sans de grosses difficul-
tés auxquelles se sont heurtés tous ceux qui ont essayé de réagir
contre l'ambiance communautaire. « On est particulariste par la
tête, mais communautaire par tous les membres •. « Et justement
parce qu'on est communautaire, on se sent embarrassé et g-êné
par une foule d'entraves dont on a toutes les peines du monde à
se libérer. On sait, dit E. Deniolins « quelle est la ténacité d'une
formation sociale : elle saisit Ihomme tout entier par le milieu
physique, par l'éducation, par toute la série des influences so-
ciales qui agissent dès l'enfance avec une persistance ininter-
rompue. C'est une chaîne solidement forgée qui vous enlace de
mille replis'^ ».
Ce qui est à redouter, c'est que, pour se dégager des étreintes
de cette formation communautaire si enveloppante, on ne fasse
des gestes excessifs, on ne se livre aux exagérations, aux sin-
gularités, aux extravagances dans lesquelles sont trop souvent
tentés de tomber les néophytes de toutes les religions et de
toutes les doctrines sociales. Comme le particularisme est, en
1. E. Demolins, Mouvement social, t. 1, p. 101.
'i. Un Méridional qui cesse de l'être {Science sociale, t. .XII, p, 49).
8
1 I ', l'orientation PAKTlCLLAr.lSTE DE LA VIE.
définitive, emprunté aux Anglais et aux Américains, ce que
nous avons ici le plus à éviter, c'est ce qu'on appelle courauiment
V anglomanie et qu'il serait plus juste d'appeler Yanylo-saxon-
nisme, ou V anglo-saxomanie , c'est-à-dire l'imitation à tort et à
travers des Ang-lo-Saxons.
Il ne faut pas oublier que les Anglo-Saxons ne nous sont pas'
en tout supérieurs, tant s'en faut, et que, sur bien des points, nous
gardons sur eux l'avantage : on ne contestera guère qu'en ce qui
concerne la politesse des manières, les usages de la vie sociale
et mondaine, le goût, l'élégance, les arts, nous ne l'emportions
sur les Anglo-Saxons qui viennent justement chez nous et nous
envoient leurs enfants pour nous emprunter quelque chose de
cette fleur de civilisation et d'urbanité qui leur manque, ils le
sentent eux-mêmes. Certaines qualités solides semblent nous
appartenir plus qu'à eux : nos familles, les meilleuros du moins,
paraissent avoir plus de cohésion, notre esprit de famille semble
plus développé; notre dévouement aux nobles causes, notre dé-
sintéressement, notre générosité sont peut-être égalés, mais non
dépassés ; l'écrasement des faibles par les forts, l'art de jouer des
coudes nous ont toujours inspiré une irrésistible répulsion ; nos
femmes sont, dans leur ménage, plus avisées, plus actives, moins
dépensières; elles ont, plus que leurs sœurs d'outre-Manche ou
d'outre-mer, l'esprit d'ordre et d'économie. Nos qualités géné-
rales ^épargne sont partout admirées et Carnegie nous donne,
à cet égard, en exemple à ses concitoyens'.
Nous devons donc avoir conscience de notre propre valeur,
et ne jamais consentir à nous rabaisser à nos propres yeux.
Cardons précieusement nos avantages. Il n'y aurait rien de
plus ridicule, de plus injuste, de plus pernicieux pour un noo-
particulariste que de vouloir, sous prétexte d'imitation anglo-
saxonne, atfecter le mépris des usages mondains, afhcher de
prétentieux costumes anglais, rompre avec ses relations, négliger
ses parents ou ses amis, cesser les visites, se lancer à corps perdu
dans les sports, dédaigner l'économie, l'ordre, l'épargne, laisser
1. Sur l'épargne, Y. Carnegie. L'Empire des affaires, p. 53-54, 99 et tout le cha-
pitre intitulé : Le devoir d'épargner, p. 05 et s.
ÈCLEILS A ih'TTEU. il 3
à ses enfants, à ses filles surtout, une liberté excessive ', pren-
dre parti en tout pour les nouveautés, aller toujours de Yii-
vant, faire fi des traditions, etc. Ce seraient là des fautes cer-
taines. Nous sommes Français, nous sommes tiers de l'être et
nous entendons bien le rester. Mais nous voulons être des Fran-
çais meilleurs, plus forts, plus énergiques, mieux préparés aux
initiatives et aux responsabilités. C'est pour([Uoi, tout en con-
servant jalousement nos qualités nationales, nous voulons les
fortilier, les renforcer, et y joindre, s'il est possible, celles que
nous admirons chez les autres et que nous croyons pouvoir, avec
profit, surajouter aux nôtres. Aussi maintiendrons-nous soigneu-
sement l'habitude des bonnes manières, de la distinction et de
l'élégance, qui n'excluent ni l'énergie ni la force ; nous culti-
verons notre goût des belles choses ; de l'art qui nous sauvera
de la vulgarité; de la littérature, de la nôtre en particulier,
dont les maîtres ne nous ont guère parlé que d'action et de
courag-e ^. Nous conserverons pieusement notre belle langue fran-
çaise, nous gardant de l'altérer par des emprunts inutiles aux
langues étrangères. Nous serons respectueux de nos traditions,
sachant qu'on ne peut rien édifier de solide qu'en s'appuyant
sur le passé '. Nous entretiendrons le culte de nos gloires na-
tionales. (( Les peuples qui n'ont pas d'histoire essaient de s'en
faire une '. » xNous serons patriotes et nous le serons profondé-
ment'. Nous aimerons notre pays, nos concitoyens, nos amis,
1. On ne .saurait, à ce sujet, s'élever trop vivement contre les babiludesde flirt
que certains parents toltrent aujourd'hui beaucoup trop facilement.
2. « Car, pour ne rien dire de leurs autres qualités... ce que leurs oeuvres à tous
nous enseignent, c'est l'action : et leur prose ou leurs vers nous sont des sources
d'('nergie. Ils n'ont pas écrit pour écrire, ni pour réaliser un rêve de beauté soli-
taire, mais pour agir, et, selon l'expression de l'un d'entre eux, pour travailler au
perfectionnement de la vie civile. Vous savez s'ils ont réussi! » liruneticre, Les
Ennemis de l'âme française (Discours de combat, t. 1, p. 181t).
;}. En Angleterre, dit Taine « la génération suivante ne rompt pas avec la précé-
dente ; les réformes se superposent aux institutions, et le présent, appuyé sur le
passé, le continue ... Jutes sur l'Angleterre, p. 1«9. — Sur le respect de la tradi-
tion, voir les hautes réflexions d'Auguste Comte, Cours de philosophie posit'ive.
."iO" leçon, t. IV, p. 413 et s. (.édit. Schleicher, p. 305 et s.). Cf. Le Play, Méthode
d'observation, p. 8-11.
4. Brunetière, les Ennemis de rame française (op. cit., p. 1S2 et la note).
.'). Sur le patriotisme anglais, voir Hamerton, Erançals et Anglais, Irad.lr., l. 1,
116 l'orientation particulariste de la vie.
notre famille : sans doute nous vivrons en simple ménage,
mais ce ne sera pas une raison pour négliger nos parents, pour
nous montrer vis-à-vis d'eux moins prévenants, moins attentifs,
pour ne pas, à l'occasion, recueillir à notre foyer l'un d'entre
eux s'il est âgé ou infirme... En un mot nous imiterons les
Anglais sur les points seulement où ils nous sont vraiment su-
périeurs et nous les imiterons non parce qu'ils sont Anglais, mais
parce que nous observons qu'ils font précisément ce qui est à
faire et qu'ils nous donnent de cela un exemple concret et vi-
vant. Nous nous pénétrerons de leurs qualités tout en conser-
vant les nôtres. Brunetière remarque que la supériorité des
Anglo-Saxons tient surtout « à ce qu'ils sont, toujours et en
tout, demeurés des Anglo-Saxons » et que, si nous voulons les
imiter jusqu'au bout, nous devons demeurer Français comme ils
sont demeurés Anglais et poursuivre notre évolution dans le
sens même de nos traditions. « Il ne faut pas essayer, conclut-
il, de nous faire une âme anglo-saxonne; mais des qualités de
fâme anglo-saxonne il faut retenir celles qui peuvent servir à
l'enrichissement de t âme française. On ne se nourrit, on ne pro-
fite que de ce que l'on s'assimile ou, si vous l'aimez mieux,
que de ce que l'on transforme en sa propre substance^ . »
Ainsi seront évitées toutes les exagérations, et, comme il con-
vient, nous serons sages avec modération, sapere ad sobrie-
latem. Ce sera encore la plus juste manière d'imiter les
Anglo-Saxons dont les meilleurs, qu'on ne l'oublie pas, sont
éminemment prudents, posés, calmes et môme conservateurs :
loin d'applaudir à toutes les exagérations où versent trop sou-
vent leurs concitoyens, ils savent les critiquera l'occasion et, par
conséquent, arrêter ou entraver les courants qui leur paraissent
dangereux : ils critiquent les abus des sports -, les excès de
p. 75els. — et sur le patriotisme américain, Boutmy, Psijcholoyie du peuple améri-
cain,^. 77 et s. Cf. Anat. Leroy-Beaulieu, Reforme sociale, 1905. 1.289.
1. Les ennemis de l'âme française {op. cit., p. 183 et 191). Dans ce dernier pas-
sage, Brunetière dit : « Une âme russe ou une âme suédoise » ; il y a même raison
de dire : « une âme anglo-saxonne » ; nous avons cru pouvoir apporter celle petite
modification au texte.
. 2. Spalding, Opportunité, lrin\. fr., p. .52-53,
CONCLUSION. m
rindividualisme, le divorce ^ l'amour exagéré de l'argent, la
course au dollar, l'absence de tout esprit d'ordre et d'épargne'^.
Se soyons pas plus Anglo-Saxons qu'eux-mêmes ; imitons-les
sur ce point et ne croyons pas que toute tendance, par cela
seul qu'elle semble se généraliser, est légitime, socialement
bonne, et qu'on la doit favoriser •. Hevenons-en toujours à notre
règle de jugement : au l'ruit on reconnaît l'arbre.
CONCLUSION
Sous le bénéfice des réserves qui viennent d'être faites, soyons
bien persuadés qu'en poursuivant l'orientation particulariste
de notre vie, nous serons dans la vérité.
Que nous soyons dans la vérité sociale, c'est ce que chacune
des pages qui précèdent a essayé de démontrer. Dans tous les
groupements de la vie sociale, ce qui manque le plus aujour-
d'hui, ce qui est partout réclamé, ce sont des hommes vraiment
dignes de ce nom, c'est-à-dire des hommes capables, éner-
giques, maîtres d'eux-mêmes, adaptés à leur temps, armés pour
la vie, des hommes qui agissent, qui sachent non se plaindre
et gémir, m.ais entreprendre virilement et joyeusement, qui
veuillent, non corriger ou restaurer sur des plans périmés,
mais créer et édifier sur desimodèles nouveaux, pour le présent
et pour l'avenir, avec ardeur, confiance et compétence éprouvée.
« Ce qui manque, a dit H. de Tourville, ce n'est ni la science,
ni l'outillage pour l'action matérielle intellectuelle ou morale :
ces deux instruments sont en progrès incessant; ce qui manque,
c'est Y homme, l'homme qu'il faut avec cette science et avec cet
outillage : là est la vraie question, làglt réellement le problème.
1. P. de Bousiers, La Vie américaine, t. II, p. 50.
2. Carnegie, L'Empire des affaires, trad. franc;., passim, en particulier le cliap.
inlitulé : Le devoir d'épargner, et cette phrase signilicative : « En tant que but, l'ac-
quisition de la richesse est ignoble à t'extrvme », p. 3i. Cf. p. 9y : « Ce n'est ni
le but de l'épargne ni le devoir de. l'homme d'acquérir des millions... Entasser des
mitions, c'est de l'avarice, non de l'épargne. »
3. Théorie qui semble bien être celle de M. Durkheim : Les Règles de la méthode
sociologique, chap. m, « Distinction du normal et du patliolof^ique ».
148 l'orientation tarticulariste de la vïé.
C'est la question de V homme qui vient à son tour, après celle du
développement des autres puissances naturelles. Une grande
œuvre a surgi, mais elle fonctionne mal, et, après s'en être
pris à toutes les forces de la nature, après y avoir fait appel,
OQ s'aperçoit que ce qui fait défaut, c'est Y homme '. »
Or, rhonnne naît et se développe au sein de la famille : c'est
la famille qui lui donne son empreinte et sa formation essentielle.
Si donc la famille est solidement constituée, socialement forte,
les hommes qui en seront issus lui emprunteront naturellement
les qualités de force et d'énergie qu'ils y auront trouvées et les
porteront avec eux dans tous les groupements dont ils feront
partie dans la suite. Ainsi une société composée de familles
fortes sera elle-même fortement constituée et ne pourra l'être
qu'à cette condition, u Puisque la valeur et la force d'une société,
a dit H. Spencer, sont basées en dernier ressort sur le caractère
des citoyens qui la forment, et puisque l'éducation est le moyen
le plus certain d'intluer sur leur caractère, il en résulte natu-
rellement que la prospérité de la société est basée sur celle de
la famille^. » Travailler et donner tous ses soins à une forte
organisation de la famille et, par suite, à la formation d'hommes
vraiment ho?7wies est donc, sans hésitation possible, le plus sur,
mieux que cela, l'unique moyen de travailler et d'aboutir à une
forte organisation de la société elle-même "^
Pleinement d'accord avec la vérité sociale, nous ne le sommes
pas moins avec la vérité philosophique. S'il est une notion
certaine, que tous s'accordent à admettre aujourd'hui, c'est bien
celle du développement de la personne humaine. L'être humain,
1. Préface à la Question ouvrière en Angleterre de M. P. de Rousiers, p. xvii.
Cf. Les très justes réflexions de M-" d'Hulst, dans la Morale de la famille, note 18,
p. 428-430 (Poussielgue).
2. De V Ëducalion , Irad. franc. (Alcan, in-S"), p. 15.
3. Cf. noire brochuresur la Notion de prospérité et de supériorité sociales, cliap. ix,
p. 53 et s. — Ajoutons cette considération : s'il est, pour notre pays, une question
angoissante entre toutes, c'est celle de ratfaiblissement de la natalité. Mais n'est-il
pas de toute évidence que ce terrible problème national ne peut trouver de solution
que dans la famille fortement organisée? V. sur ce point le courageux article
publié récemment par M. Paul Leroy-Beaulieu {Journal des Débats du 4 novembre
iyo9).
par cela même qu'il a en lui certaines puissances, se doit à
lui-niènie et doit aux autres de les déployer, de les épanouir
pour son bien propre et pour celui de la collectivité. C'est un
devoir pour lui et c'est aussi un droit; mais c'est un devoir
surtout. Aristote disait que l'homme devait être homme le plus
et le mieux possible, il àvÔpwTZîJîjGei, ce que Montaigne tradui-
sait ainsi : faire bien l'homme. D'après le philosophe grec,
l'homme vraiment homme est celui « chez qui toutes les facultés
humaines reçoivent leur complet développement, où la nature
humaine s'épanouit tout entière... où toutes les puissances qui
sont en lui [se développent! d'une manière vigoureuse, large
et riche, qui vit d'une vie pleine, épanouie' ».
Les philosophes contemporains ne disent pas autre chose :
« Nul ne peut se dispenser de faire son métier d'homme, affirme
M. Séailles. Le premier des devoirs est la résistance à la paresse,
à l'inertie, l'éveil à la vie morale, le courage d'atfronter le
problème qu'elle pose, le courage de réfléchir sur ses propres
actes, de prendre une décision, d'avoir une volonté... La vie
morale est avant tout une vie : elle se définit par l'efiort, par
le progrès intérieur... Nous voulons être des hommes... Notre
premier devoir est de nous créer nous-mêmes, de nous donner
l'être, en nous élevant à la dignité de la personne humaine...
Nous ne nous élevons à l'être cju'en nous élevant à la liberté,
qu'en maîtrisant nos penchants multiples, qu'en subordonnant
leur diversité à la logique d'une volonté fidèle à la même pensée.
La vie nous apparaît ainsi comme un perpétuel effort pour se
conquérir elle-même-. »
1. L. OUé-Laprune, Essai sur la morale d' Aristote, \>. 53-ô.J. — Cf. notre bro-
chure déjà citée, p. 27-31.
2. Les affirmations de la conscience moderne ; édition de V Union pour l'action
morale, p. 8, 9, 23, 24, 25; édition A. Colin, pp. 120, 121, 133, 134. A noter que le
sentiment de la dignité personnelle a pris, dans le monde moderne, une impor-
tance considérable : « Ce qui est nouveau, dit M. J. Guibert, ce qui est caractéris-
tique de la génération présente, c'est que chaque individu, depuis l'homme de peine
jusqu'au moraliste le plus affine, vit et se détermine sous l'obsession de ce sentiment
qu'il est une personne humaine, que sa personnalité mérite le respect, que toute
personne humaine est également digne d'égards. » Le Mouvement chrétien {Blond),
p. 239.
JJO l'oRIENTATIO.N rARTlClLARlSTE DE LA VIE.
« Je conçois, dit à son tour M. Ollc-Laprune, celui qui fait
bien l'homme comme vivant d'une vie intense et proportionnée
d'abord, déployant, développant les puissanceshumaines, toutes,
mais chacune en son rang et selon la mesure qui convient ; et,
quand il est ainsi lui-même d'une façon complète, agissant au-
tour de lui, menant les choses et, quand il le faut, les hommes
même, eu la manière qui lui est possible, tirant des événe-
ments et de ses ressources propres le meilleur parti, faisant de
la matière que sa nature et les circonstances lui fournissent
Tœuvre la plus belle, suscitant par son aciion d'autres actions,
énergiques et fécondes comme la sienne, suscitant des hommes
parce qu'il sait être homme lui-môme, et faisant tout cela avec
le sentiment vif, que dis-je? avec la conscience claire que c'est
faire ce qui convient, car c'est faire honneur à sa nature
d'homme*. »
Mais pour tirer ainsi de notre nature d'homme tout ce que
comporte son essence, pour faire notre métier d'homme et le
faire de la manière qui convient au temps et au pays dans
lesquels nous vivons, il n'y a qu'un moyen suggéré et fourni
par la science sociale, c'est d'organiser notre vie suivant la
forme particulariste. Cela nous le savons maintenant de science
certaine, et, le sachant, nous le devons faire. « C'est une obliga-
tion, dit Emerson, de réaliser tout ce que l'on connaît et d'ho-
norer toute vérité par l'usage -. »
Gabriel Melix.
1. Le Prix delà vie, pp. 71-72. — Cf. Guyau, Esquisse d une morale sans obli-
r/ation ni sanction, pp. 11-13.
2. « To realise ail what we know... lo honour every IriilL by use », cité par M. Du-
gard, La Société américaine, pp. 276-277.
L'Administrateur-Gérant : Léon Gangloff.
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET c'°.
FÉVRIER 1910
66' LIVRAISON
BULLETIN
UE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
HiOUllAIBE : Nouveaux membres. — Los réunions mensuelles. — Les grands sauts sur
skis à HolmenkoHen (Norvège"!, par Louis Arqlk. — Bibliographie. — Livres reçus.
NOUVEAUX MEMBRES
M"" Anastasie de Wessolkine, vueA'ino-
jiradnaya, 183. Kielî (Russie), présentée,
par M. Paul de Rousiers.
M. Lefr^ntois, 29, boulevard Gambetta,
Evreux (Eure), présenté par le même.
LES REUNIONS MENSUELLES
La prochaine réunion.
Notre prochaine réunion aura lieu le
vendredi 25 février, àSheures .'j/i,k l'Hôtel
des Sociétés savantes, rue Serpente, 28
(près la place Saint-Michel). La communi-
cation sera faite par M. Ph. Champault, et
aura pour sujet : Un nouveau classement
des ti/pes familiaux d'après la formation
de l'aplilude à se tirer d'affaire.
La réunion de mars ne pouvant avoir
lieu à cause des fêtes de Pâques, la réunion
suivante sera celle du mois d'avril.
Compte rendu delà séance dejanvier.
M. Paul Desca.mi's, après avoir rappelé
que la Nomenclature a été inventée pour
l'analyse des faits .sociaux recueillis par
l'observation directe des sociétés humai-
nes, constate que cet instrument merveil-
leux peut également servir à l'analyse des
faits sociaux contenus dans une œuvre
littéraire. Mais, dans ce dernier cas, on ne
peut tirer des conclusions que si ces faits
sociaux sont bien liés entre eux d'une façon
cohérente.
C'est le cas des contes arabes recueillis
sous le nom de Mille el une Nuits, et dont
l'analyse permet de reconstituer un cer-
tain état social particulier, celui d'une
fraction des populations musulmanes du
Moyen Age.
En faisant l'analyse de ces contes, on
trouve des faits dans tous les casiers de
la Nomenclature, et non pas seulement
dans celui du Mode d'existence, comme
dans nos romans actuels. Et pourtant on a
qualitié les Mille et une Xuits d'œuvre de
pure imagination! Et pour montrer la
haute valeur sociale des contes arabes,
M. Descamps s'attache particulièrement à
résumer les faits relatifs au Travail, en
suivant l'ordre de la Nomenclature.
En Occident, lorsqu'on parle des Arabes,
on a immédiatement devant les yeux le
Désert, l'Art pastoral nomade et la Famille
patriarcale. Les Mille et une Nuits nous
montrent des Arabes tout différents. Ce
sont des urbains qui ne connaissent le
Désert que par la nécessité où ils sont de
le traverser pour commercer avec les au-
tres pays ; — qui ne connaissent les No-
mades que parce que leurs caravanes sont
dirigées par des chameliers ou pillées par
des cavaliers ; — et dont la famille est
instable ou tout au moins très ébranlée.
La cause de tout cela est la commercia-
lisation de toutes les branches de la pro-
duction : le pécheur va vendre son pois-
son; — les jardiniers viennent vendre
leurs fruits au marché ; — les paysans
sont les tenanciers de commerçants enri-
chis, et vendent le surplus de leur ré-
colte; — les bûcherons viennent vendre
au marché le bois qu'ils ont coupé dans
18
BULLETIN DK LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
la forêt voisine ; — les artisans sont en
même temps de petits boutiquiers qui
exposent aux passants les produits de
leur fabrication ou qui travaillent pour le
compte de grands négociants-exportateurs.
Tout, en somme, aboutit au commerce
et c'est le commerce qui est le grand
moyen d'enrichissement, principalement
le commerce d'exportation et d'importa-
tion avec les pays neufs, les îles et les
côtes de l'océan Indien. On peut suivre
pas à pas le double courant commercial
qui existe entre ces pays et les cités du
monde musulman : Bagdad, Bassora,
Mossoul, Damas, Le Caire, etc.
Il y a. une classe spéciale de négociants,
en train de s'enrichir promptement, qui
assure ces échanges, en voyageant person-
nellement, accompagnant les marchan-
dises à l'aller et au retour, et payant un
prix fixé aux entrepreneurs de transport
(caravaniers ou armateurs).
Les marchandises sont échangées dans
les marchés par l'intermédiaire de cour-
tiers, et passent alors entre les mains des
l'iches négociants-propriétaires qui les em-
magasinent, et les revendent au jour le
jour aux petits boutiquiers dépourvus de
capitaux qui les écoulent au détail dans les
bazars^.
L'organisation sociale dominante semble
être celle du c/ancommercm/.- les ouvriers
sont endettés envers les chefs de fabrique
collective pour lesquels ils travaillent ; de
même les boutiquiers sont endettés envers
les gros négociants-propriétaires dans les
magasins desquels ils vont s'approvision-
ner chaque jour. Ces dettes ne sont jamais
remboursées, et ne sont que la matériali-
sation des liens permanents qui existent
dans les engagements du travail ou dans
les rapports commerciaux.
Nulle part, le grand atelier apparaît si
ce n'est dans les transjjorts maritimes, (^t
alors le système des engagements forcés
se resserre et devient Fesclavage. Chose
curieuse, les propriétaires de navires, qui
sont des commerçants enrichis, habitent,
non pas des ports de mer, mais les grandes
1. On appelle bazar, en Orient, un ensemble de
petites rues contenant les petites cclioppes des
boutiquiers et des artisans.
cités de l'intérieur, Bagdad, par exemple.
En terminant, M. Ueicamps dit quelques
mots des génies et des fées, qui sont sou-
vent mis en scène dans les Mille et une
Nuits, et qui sont les représentants d'un
état social un peu différent, basé sur le
matriarcat : les génies sont constamment
absents pour piller les caravanes ou les
protéger, tandis que les fées habitent dans
les rochers, gardant les trésors accumulés
dans les cavernes; elles ont un mode
d'existence très luxueux, et sont servies
par de nombreux esclaves.
M. Gauthier, qui a habité pendant quel-
ques années dans les îles Comores, dit que
l'on peut, à l'heure actuelle encore, re-
trouver dans l'océan Indien tous les types
décrits par M. Descamps. Toutefois, les
matelots sont bien de la classe des escla-
ves particuliers du propriétaire de navire,
lequel les paie surtout en nature (nourri-
ture, etc.).
M. Blanciion rappelle que, dans les
Mille et une Nuits, la chasse est, ou bien
un amusement de grand seigneur (chasse
à courre), ou bien est une annexe du com-
merce (cha,sse à l'éléphant pour l'ivoire).
Dans les contes arabes, l'amour forme
moins souvent la trame du récit que dans
les romans occidentaux; les sentiments do-
minants des personnages paraissent être
surtout la cupidité et la curiosité. M. Blan-
ciion se demande pourquoi il y est moins
question de guerres.
M. Descamijs pense que l'état social des
Mille et une Nuits est peu guerrier, comme
celui de toutes les cités commerçantes.
Les guerriers se recrutent ailleurs : ce .sont
des mercenaires turcs ou autres. La guerre
n'intéresse que par ses résultats, et non
par les bauts faits auxquels elle donne lieu.
LES GRIVNDS SAUTS SUR SKIS A
HOLMENKOLLEN (NORVÈGE)
Le jour des fameux concours de grands
sauts sur skis ^ à HolmenkoUen, le jour de
1. Inventés autrefois parles paysans de diverses
provinces, et notamment du Telemarken, les skia
lurent d'abord un instrument d'utilité, servant aux
Norvégiens à se déplacer plus vite et plus commode
DE SCIENCE SOCIALE.
19
gloire est arrivé. Les traîneaux se suivent
à la queue leu leu sur les routes accédant
à la haute colline. C'est une vraie proces-
sion, qui me fait songer à celle des voi-
tures de Bayreuth, lorsqu'elles gravissent
à la file indienne Téminence sur laquelle
se dresse le Bii/inen/'cstspicl/iuKs. Mais
quelle différence de paysage et de senti-
ments !
Les tramways sont envahis. A l'emhar-
cadère de Majorstuen, où l'on quitte les
tramways urbains de Christiania pour
prendre ceux qui desservent la montagne,
la foule des partants, trétilée par des bar-
rières, s'allonge en un interminable
ruban.
Enfin beaucoup de gens se sont levés
très tôt et s'en sont allés à pied ou sur
skis. Vn grand nombre de ces piétons por-
tent sur le dos un sac de provisions. Ils
sont alertes et allègres. Gais surtout sont
les enfants et les adolescents, et, encore
plus que les garçons, les filles ; quelques-
unes ont le haut bonnet national, avec sa
broderie multicolore ; ces « petites Nor-
vèges » aux cheveux blonds et aux joues
roses montent d'un pas courageux à Hol-
menkollen pour avoir le bonheur d'admi-
rer tout à riieure les « grands sauts sur
.skis » ; avides de mouvement et de grands
espaces, curieuses du spectacle des beaux
sangs-froids et des tranquilles hardiesses,
elles incarnent en ce moment quelques-
uns des sentiments vifs de la race, telle
que l'a faite la rencontre de son eftort avec
le singulier milieu géographique où- elle
a du se développer.
Aux approches d'Hohnenkollen, Ton est
.sollicité par de petits marcliands qui vous
offrent des bananes, des oranges et d'au-
tres comestibles.. 11 y a aussi quelques
distributeurs de pro.spectus, et les feuillets
colorés, en tombant sur la neige, la pavoi-
sent.
Me voici sur le lieu solennel où va se
disputer l'épreuve. Après avoir franchi les
barrages. J'aperçois l'arène, et suis frappé
mciiO. en glissant sur les plateaux nionlagneus ciui
verts de neige el de glace. La pratique du.sA/, tont
en continuant de répondre à un besoin sur plu-
sieurs points du territoire, est ensuiti; devenue
un jeu et un grand sport national.
par la belle étrangeté du coup d'oeil. La
pente couverte de neige, longue de 150 mè-
tres, descend en formant un angle de
45 degrés environ avec l'horizontale. De
chaqtu^ côté, sont élevées des tribunes
improvisées, qui s'étagent de telle .sorte
que les meilleures places sont près du
iiaut, face à l'endroit de la pi.ste où les
sauteurs prendront leur élan. Au bas de
la pente, là où le sauteur tombera, un
vaste espace circulaire est ménagé (et ce
n'est autre chose qu'un étang gelé !), au-
tour du(iuel se dressent des gradins en
amphithéâtre, sur lesquels le public trouve
des places à prix modérés. A l'extérieur
de l'enceinte, se groupera, la multitude
des spectateurs non payants.
\ers le haut de la pente et au niveau
où se trouvent les ])remières loges, une
chose attire le regard : le tremplin à sur-
face horizontale, façonné de bois et de
neige tassée, sur lequel le sauteur, arri-
vant du sommet extrême en glissant sur
skis, viendra rebondir et s'élancer dans le
vide. Puis l'on se prend à considérer la
loge royale, fort simple, ornée seulement
de quelques attributs; des associations
d'idées imprévues assiègent l'esprit : cette
pente raide, ce tremplin du haut duquel
des honmies vont se précipiter, cette loge
de roi en vérité, l'on rêve malgré soi
de quelque tyran capricieux, d'un Néron
aux fantaisies cruelles, qui aurait fait
planter là son trône pour assister à la
mort théâtrale de mallieureux prisonniers,
de gladiateurs sacrifiés... Les tentures
rouge écarlate qui recouvrent par devant
les i»lanches des tribunes im})rovisées con-
tribuent par leur couleur barbare à forti-
Her ce cauchemar. Dans l'air diaphane de
la montagne, ce rouge sanglant prend une
farouche intensité. Et il contraste crùmenl
avec les autres couleurs du tableau :
l'aveuglante blancheur de la neige, le vert
funèbre des sapins, et le gris bleuté du
ciel.
A tous les niveaux de la pente glacée,
des membres des Sociétés sportives, parés
de leurs insignes, et montés sur skis, s'oc-
cupent à aplanir la surface neigeuse ; pour
cela, ils se livrent à un piétinement régu-
lier, au moyen de leurs skis frappant
20
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
parallèlement la grande nappe blanche.
Un énorme chien noir, appartenant à je
ne sais qui, s'est assis sur son derrière au
beau milieu de la piste, et semble surveil-
ler gravement ces préparatifs.
Les tribunes de droite, destinées à rece-
voir les adhérents des sociétés et leurs
familles, se garnissent rapidement. Celles
de gauche sont encore vides pour la plu-
part. Craignant de manquer le spectacle,
je suis arrivé trop tôt. Et déjà je me res-
sens du froid terrible, contre les inconvé-
nients duquel on m'avait mis en garde,
mais que je ne me figurais pas devoir être
aussi mordant. Mes jambes deviennent do
plomb et je sens ma poitrine se glacer.
Des gens font leur entrée, munis de
grosses couvertures. D'autres ont d'é-
normes chaussons en paillasson, de sorte
qu'ils paraissent avoir de monstrueux
pieds de goutteux. Sur les pauvres tri-
bunes construites à la diable et rappelant
les estrades des orchestres du 14 juillet
dans les faubourgs de Paris, le froid pèse
de plus en plus lourdement. Mais la vision
du cirque est tellement singulière, telle-
ment « prenante » que l'on sent en soi
grandir la curiosité en même temps que
sourdre des sources de vie et de chaleur
inconnues.
Peu à peu les spectateurs prennent leurs
places. Sur la piste, quelques sauteurs
font des essais. Mon étonnement est ex-
trême lorsque, pour la première fois de
ma vie, je vois s'élancer du tremplin le
l)izarre oiseau humain, l'étrange échassier
aux jambes terminées en skis. Le mal-
heureux va rouler et cabrioler sur la glace
au bas de la pente. Il se relève sans
donner signe de dégât corporel. D'autres
tombent encore. Tous se ramassent sans
laisser voir trace d'émotion. Mais un sau-
t(!ur parvient à tomber, droit sur ses pieds
et il accomplit, selon l'usage, une évolu-
tion finale le long des gradins en amphi-
tiiéâtre. Des acclamations partent de la
foule. Le public est tout joyeux de voir
que les sauteurs ont enfin, si je puis dire,
>i rectifié leur tir ».
Cependant les derniers spectateurs ar-
rivent. La loge diplomatique s'est remplie
d'élégances. Le roi Haakon et ses frères,
les princes de Danemark, pénètrent dans
la loge royale. Le capitaine commandant
les jeux invite l'immense assemblée à
pousser les neuf hourras traditionnels. Les
40.000 spectateurs s'exclament tout d'une
voix. Le caucliemar de tout à Theure est
dissipé. Nous n'avons pas devant nous
Néron venant assister à des jeux sanglants,
mais un roi qui tient à donner par sa pré-
sence la consécration suprême au grand
sport national.
Alors, les grands sauts commencent — ■
fantastique vision ! Plus de 200 sauteurs se
sont fait inscrire. Chacun porte sur la poi-
trine son numéro, en énormes caractères.
Le public a en mains des programmes qui
indiquent les noms, les âges et les lieux
d'origine. Une grêle trompette, retentis-
sant sur la hauteur, appelle chaque con-
current à son tour. L'homme arrive du
sommet à toute allure, s'enlève sur le
tremplin, et plane. Les bras girent comme
des roues. Puis le sauteur tombe dans la
partie inférieure et horizontale de la piste
— parfois, grâce au réglage savant de sa
position initiale et de son élan, ainsi qu'à
l'effort héroïque de ses jarrets, deboul,
tout droit, vainqueur (et alors ce sont des
clameurs salutatrices pendant qu'il accom-
plit le circuit final devant les gradins), —
parfois, à la suite d'un mauvais départ,
d'une défaillance de force, ou d'une fâ-
cheuse rencontre de terrain, sur le flanc,
sur ie dos ou sur la tète (et alors règne un
silence mi-désappointé, mi-compatissanl.
ou bien, si la chute est vraiment tro}»
cocasse, courent des rires discrets).
La maigre trompette admonitrice perce
toujours l'air froid, et, sans cesse, de la
profondeur féconde, il en jaillit, des sau-
teurs intrépides, qui viennent rebondir sur
le grand tremplin. A toute vitesse de leurs
skis, ils roulent de la hauteur, et déjà le
public, haletant, les voit sur le bord du
tremplin, prêts à lâcher terre. Ils se ma-
nifestent brusquement, comme des appa-
ritions, comme le Chasseur Noir du Frei-
schiitz. Mais eux ne restent pas sur la roche.
A peine sont-ils dessus qu'ils s'élancent.
L'animation de la multitude est superbe.
Sur les franches couleurs de fond : écar-
DE SCIENCE SOCIALE.
51
late sanguinaire des tribuneï>. vert tragique
des sapins, blanc éblouissant de la neige-
bleu cendré du ciel, et dans cette écla"
tante lumière du Nord, où chaque objet se
dessine avec une précision linéaire, les
spectateurs détachent nettement leurs
milliers de petites silhouettes en général
noires, mais çà et là émaillées de ces tons
rouge vif et vert cru qui rehaussent la
toilette populaire des femmes de Norvège.
Et toutes ces têtes regardent passionné-
ment, et toutes ces poitrines acclament.
Cette année, pour la première fois, des
étrangers prennent part au concours. Un
Allemand de la Bavière du Sud, Biehler,
va sauter. Il tombe sur ses pieds d'une
manière remarquable. Un grand enthou-
siasme se déchaîne. La musique joue
l'Hymne allemand. Les acclamations rou-
lent dans la vallée.
Voici maintenant le tour de la France.
Un jeune guide de Chamonix, Couttet,
âgé de 19 ans, arrive au tremplin. H s'é-
lance avec fougue et retombe droit sur ses
pieds. Il a effectué un saut de 35 mètres.
Un tonnerre d'applaudissements éclate.
L'orchestre attaque la Marseillaise. Les
skieurs norvégiens serrent la main du
Français. Tandis qu'il remonte lentement
la pente en longeant le côté droit de la
piste, les applaudissements continuent de
crépiter. Des tribunes partent des « Hurra!
Couttet! » très nourris. Le garçon trapu,
aux cheveux noirs et à la figure placide,
essuie le feu roulant des ovations avec di-
.li-nité.
Un paysan norvégien du 'l'elemarken.
coiffé d'une es})èce de bonnet plirygien
écarlate. et vêtu d"un costume pittoresque,
réalise un saut merveilleux. Lui aussi
connaît l'ivresse du triomjjhe.
Mais, pour ces vainqueurs, que de vain-
cus! Que de chutes burlesques! Les pieds
des malheureux se débattent et exécutent
des mouvements désordonnés. Les longs
skis tournent furieusement comme des
ailes de moulin 5. Plusieurs fois l'un des
skis se brise avec un bruit sec et le mor-
ceau cassé vole en l'air. Involontairement
l'on frémit en percevant l'éclio de cet af-
freux patatras. L'on croit que c'est l'infor-
tuné sauteui- (pii vient de se rompre la.
carcasse. Il n'en est rien. L'homme est tôt
relevé. Couvert de neige, il s'ébroue. Et
sa bonne face rouge et tranquille ne paraît
exprimer que le regret de ne pas avoir
mieux réussi.
Toujours il surgit des sauteurs du haut
de la colline. Il semble qu'un étrange
canon, mis en batterie à l'arrière, vomit
sans interruption ces projectiles humains.
Lorsque la piste est trop piétinée, un
signe est fait de suspendre les jeux, et
aussitôt les membres des Sociétés sporti-
ves se remettent à leur besogne d'apla-
nissement, frappant la neige de leurs skis
parallèles.
Pendant ce temps, l'assistance échange
des impressions. Quelques jeunes gens
prennent des airs avantageux et vont sa-
luer les dames au bord des loges. Les
manteaux et toques de fourrure sont très
nombreux aux premières places. Mais les
costumes de sport sont aussi fort bien por-
tés. Simples et rudes chez le commun des
mortels, ils deviennent, chez les élégants,
quelque chose de désinvolte, de fier et de
coquet. Tous les draps spéciaux, anglais
et norvégiens, étalent leurs rolmstes con-
textures et leurs nuances où les verts do-
minent.
Plusieurs hommes, sur la piste, fument
des pipes, ce qui contril)ue à leur réchauf-
fer le visage.
La perçante petite trompette vrille l'air.
Et les hommes-chamois recommencent
de bondir. Les chutes se multiplient.
C'est pitié que de voir les sauteurs s'effon-
drer avec fracas, dans un grand claque-
ment de skis entre-choqués et brisés.
Le froid devient mortel. J'ai le senti-
ment que mes jambes se sont enracinées
et que je ne pourrai plus me déprendre
quand le moment du départ va venir.
Beaucoup de gens, même des plus aguer-
l'is. éprouvent les atteintes pénétrantes de
l'air glacé et surtout sont gagnés par le
froid redoutable qui monte de la terre. En
accompagnement au maigre orchestre
exécutant des marches, les pieds battent
énergiquement le sol pour tâcher de se
dégourdir.
Ayant sauté une fois, les 350 concur-
rents sont appelés à exécuter, selon lu-
a^
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
sage, un second saut. A nouveau,, dans le
mènae ordre, on les voit rouler du sommet
de la colline, prendre leur essor sur le
tremplin, et assomptionner glorieusement-
On assiste, dans un spectacle éclair, à la
rotation des bras, à l'envol des coiffures,
à Telfort violent des jarrets, à la tension
(les volontés d'équilibre, puis à la reprise
de contact avec le sol. Et ce sont les triom-
phales retombées, jambes droites, torse
vertical, lace victorieuse regardant le pu-
blic idolâtre. Ou bien ce sont les dévia-
tions de ligne, et la détresse des jambes,
et l'effondrement des corps sur la glace,
dans un tintamarre de skis mis enpièces.
L'attention du i)ublic est pourtant un peu
lasse. Elle ne se réveille qu'au passage
des protagonistes. Le paysan du Tele-
marken, tout pimpant sous son bonnet
rouge et dans son costume d'opéra-comi-
que, s'enlève avec une élasticité plus sur-
prenante encore que la première fois.
Calme et faraud, il donne l'impression
d'une quiétude satisfaite et presque go-
guenarde. Pour emprunter une expresion
à l'argot des courses chevalines, il a Tair
d'être « dans un fauteuil ». Et, de le voir
si sûr de son .iffaire, cela procure un vif
sentiment d'aise.
La fin des jeux arrive cependant. Alors
c'est un ébranlement général. Ceux qui
ont des traîneaux les cherchent avec une
nervosité un peu anxieuse. Ceux qui n'en
ont pas bouclent leurs skis ou secouent
leurs jambes, et se mettent en marche.
Quelques-uns s'asseoient sur les « li'ii:-
ges >, petites banquettes-traîneaux quOn
laisse rouler le long des pentes glacées,
en se dirigeant avec une longue perche
en guise de gouvernail. Toute cette mul-
titude se presse, et les braves agents de
police ont peine à faire dégorger les
issues. Sur les routes qui dévalent de
l'emplacement de la course, se produit le
plus pittoresque encombrement. Les traî-
neaux, collés l(>s uns derrière les autres,
t>nt peine à avancer, sont parfois tout à
fait immobilisés, et demeurent englués
au milieu de la cohue. Des jeunes filles,
peu timides, en profitent pour demander
au cocher debout à l'arrière de souffrir
(ju'elles montent à. côté de lui. Les piétons
et les skieu.rs sont d'ailleurs en proie à
une animation et à une gaîté insolites. On
examine les gens tapis sous les triples
couvertures des traîneaux ; on se montre
les nez surgissant au-dessous des toques
de fourrure enfoncées jusqu'aux oreilles;
volontiers (chose inouïe ici) les plus hardis
adresseraient aux voyageurs des interpel-
lations joyeuses.
Comme il y a plusieurs routes qui sui-
vent des directions analogues, comme ces
routes s'élèvent et s'abaissent tour à tour
à différents niveaux, et comme elles font
des courbes imprévues, l'aspect de ce
« retour d'HoImenkollen » prend le carac-
tère d'un décor de féerie aux plans in-
nombrables et à la machinerie compli-
(juée. Le bariolage des costumes sportifs
et provinciaux, l'humeur enjouée du bon
peuple, les vitesses et les trajectoires va-
riables (les piétons, des skieurs, des che-
vaucheurs de « liigges » et des possesseurs
de traîneaux, prêtent une vie plus ardente
encore à cette multitude, mettent un
brassement et une agitation extraordinai-
res dans ces masses humaines se pro-
mouvant ainsi, aux lueurs pourpres du
crépuscule, vers Kristiania couchée là-bas
dans le brouillard marin au bord du Fjord.
Le rite solennel des grands sauts d'HoI-
menkollen vient d'être célébré selon la
liturgie. Une sorte d'exaltation religieuse
possède quelques-uns des fidèles répandus
en ce moment sur les chemins. Ils sont
heureux d'avoir rendu leur culte énergi-
que à Notre-Dame la Neige.
Tout à l'heure, à Christiania, les exhor-
tations du parti « abstinent » seront ou-
bliées de beaucoup de citadins. Il y aura
ce soir des ivrognes trébuchant par les
rues.
Qu'importe ! Ce sont là les inévitables
cendres de toute flamme hardie, de tout
feu singulier allumé par l'intrépidité hu-
maine. Entretenons seulement toute vive
dans notre mémoire l'image de 40.000 Nor-
végiens enthousiastes, du grand cirque
glacé entouré de bois de sapins vert som-
bre, des tribunes écarlates étagées sur
l'escarpement, du saisissant tremplin posé
comme un défi au milieu de la piste blan-
che, et de l'envoi merveilleux des grands
m: SCIENCE sociAi.f;.
2:1
sauteurs d'HolinPiikolIcn, jaillissant sans
fin dans Taii' froid en un intarissable l'eu
d'artitice do bravoure et d'audace.
Louis Akoié.
BIBLIOGRAPHIE
Le livre de lélite rurale, en vente à
Lyon : à la Chronique sociale, 10, rue
du Plat; cbez Emmanuel Vitte, 3, place
Bellecour, àLyon, et 14, ruade l'Abbaye.
à Paris. — Prix : 1 fr. 50.
La formation de l'élite rurale préoccupe
tous les esprits clairvoyants. On l'attend
des syndicats des mutualités, des groupes
d'étude et autres associations dont le
nombre , dans nos communes, se fait
chaque jour plus considérable. Mais (juelle
méthode suivre, quels sujets étudier et
comment y pourvoir? Une élite rurale doit
avoir des notions d'ensemble sur les pro-
blèmes sociaux agricoles et sur les insti -
tutions qui y remédient. Or, les docu-
ments manquaient, et, avec eux, les
données nécessaires aune orientation pra
tique.
Voici que la Chronirjuc sociale répond
à ce besoin en publiant un Programme
d'études pour les Groupes ruraux, véritable
manuel du conférencier agricole, dont
les services seront vivement appréciés.
Sous forme de canevas de conférences
munis d'abondantes bibliogi-apliies, les
auteurs envisagent tous les aspects de la
vie rurale : Crise agricole, Causes et re-
mèdes, Science agricole, Vie du cultivateur,
Association, VAgricxilleur et la loi, la Pré-
paration à l'action rurale. Chacun de ces
chapitres fait l'objet d'une série de confé-
rences. Des documents annexes : Modèle de
règlement, Questionnaires pour enquêtes
rurales, Exemples de sujets traités, achè-
vent de donner à ce volume le caractère
pratique qu'on doit trouver dans un livre
d'initiation.
Après le Naturalisme (Vers la doc
trine littéraire nouvelle), par Gaston Sau-
vebois, 1 vol. o fr. 50. Editions de l'Ab-
baye, 7, rue Blainville, Paris.
Les écoles littéraires se succèdent avec
une rapidité de plus on plus grande :
après les classiques, les romantiques, les
réalistes, les naturalistes, les .symbolistes,
et d'autres encore. Aujourd'hui, la sura-
bondance des écoles, après avoir été
poussée à son extrême, a fini par dégé-
nérer en une véritable anarchie littéraire.
La littérature meurt de son excès de
fécondité. Comment en canaliser les forces
éparses et contradictoires? où trouver l'u-
nité qui lui rendra la vie?
M. Sauvebois s'est posé cette question et
pense que la solution ne peut en être
cherchée que sur le terrain social. D'après
lui, la nouvelle formule littéraire serait :
un /lumanisDte intellectuel aux consc-
quences sociales. Cette formule vaut ce
que valent toutes les formules; co qu'il
faut voir, c'est ce qu'il y a derrière. iNous
pensons que M. Sauvebois veut dire que
la Littérature, pour intéresser, devra s'oc-
cuper do choses sociales, et, pour cela, il
faut ([u'ello tienne compte des données de
la science (\m étudie les sociétés humai-
nes. C'est alors seulement quo la Littéra-
ture sera vraie.
Nous ne sommes pas (jualitiés pour ap-
précier ce qu'il peut y avoir d'immédiate-
ment l'éalisable dans cette formule. Nous
ne savons pas si beaucoup de jeunes lit-
térateurs de talent sont disposés à entrer
dans cette voie, à comprendre tout au
moins l'intérêt qu'il y aurait pour eux à
s'aventurer sur un terrain non encore
battu. Ce que l'on peut dire, c'est que,
pour ceux qui seraient décidés à frayer
ce chemin nouveau, il serait indispen-
sable d'avoir des connaissances de science
sociale. Mais la forme devra se mettre à
la hauteur du fond. Il ne suffira pas que le
sujet, par sa nature sociale, intéresse tout
le monde ; il faudra aussi que le style soit
clair et à la portée de tout le monde.
Quoi qu'il en soit, on doit en savoir gré
à M. Sauvebois, d'avoir franchement posé
le problème.
P. Descamps.
24
BULLETLN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
LIVRES REÇUS
Manuel social : La législal'um et les œu-
vres en Belgique, par A. Vermeerscli et A-
Millier, avec une préface de Gérard Coore-
man, o<^ édit. entièrement refondue, 2 vol.
in-8°, 15 francs (Félix Alcan, édit., Paris).
Source bock for social origins (ethnolo-
gical materials, psychological standpoint,
classified andannotated bibliographies for
the interprétation of savage society), by
William I. Thomas, 1 vol. 1' 4.77 postpaid
(The University of Chicago Press, Qii-
cago).
Da critica c sua exacla de/iniçâo, par
Sylvie Roméro, 1 brochure (Imprensa Na-
cional, Rio de Janeiro).
Ilisloire d'Haili (édition spéciale à l'u-
sage des adultes et des gens du monde),
2" partie, I, Les Insurrections, par Au-
guste Magloire, 1 vol. (Imprimerie- librai-
rie du Matin, Port-au-Prince).
L'exode rural et le retour aux champs,
par E. Vandervelde, 1 vol. in-8" carré
(Bibliothèque générale des Sciences so-
ciales), cartonné à l'anglaise, 6 fr. (F.
Alcan, édit.), Jeanne, par Marie Lacroix.
1 vol. in-4'', orné de nombreuses gravures,
broché, couverture en couleurs, 1 fr.:
franco, 1 fr. 20 (F. Paillart, édit., Abbe-
villc, et P. Lethielleux, édit., Paris).
Le droit et la sociologie, par Raoul
Bruyeilles, 1 vol. in-8° de de la Biblio-
thèque de Philosophie contemporaine.
3 fr. 75 (F. Alcan, édit. l'aris).
BIBLIOTIIKQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
FONOAlKl K
EDMOND DEMOLINS
QUESTIONS DU JOUR
^ LA
DÉPOPULATION DES CAMPAGNES
PAR
Paul ROUX
LA FLANDRE FRANÇAISE
/ LES
PATRONS DE L'INDUSTRIE TEXTILE
PAR
Paul DESCAMPS
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 5G
Février 1910
SOMMAIRE
A. - QUESTIONS DU JOUR. — LA DEPOPULATION DES CAMPAGNES,
par Paul Roux. P. 3.
B. - LA FLANDRE FRANÇAISE. — LES PATRONS DE L'INDUSTRIE
TEXTILE, par Paul Descamps.
Avant-propos. P. iS.
I. — Les patrons du type ancien. P. 21.
La fabrique collective. — La manufacture. — Aperçu historique.
II. — Les patrons du type moderne. P. 39.
1" La conceniraUon industrielle. — La concentration du personnel. — La
concentration des capitaux. — Les patrons de l'industrie moderne.
■l" Les auxiliaires du patronage. — La direction du travail. — L'administra-
tion. — La propriété. — L'ascension des capables.
o° Les patrons industriels. ■ — Les difficultés d'établissement. — Les difli-
cultés techniques du métier. — Classement des variétés patronales.
m. — Le commerce. P. 5.5.
I" Les différents types de commerce. — L'achat des matières brutes. — Le
commerce des filés. — Le commerce des produits linis.
•2" Répercussions de l'industrie sur le commerce. — L'émancipation progres-
sive des industries à produits fixes. — L'émancipation partielle des indus-
tries à produits variables. — La concentration régionale. — Les qualités
de la fabrication française.
IV. — La famille patronale. P. 71.
Caractères généraux. — Le type du lia. — Le type de la laine. — L'inté-
gration industrielle. — Le système Motte.
V. — Le patronage de la classe patronale. P. 80.
I" Le patronage autonome par les syndicats. — La résistance aux revendica-
tions ouvrières. — L'assurance mutuelle contre les mauvais clients. — La
défense contre la domination des grantls négociants.
2" Les patrons éminents. — Le progrés des méthodes. — L'émancipation do
l'étranger. — Le patronage financier.
3" Les formes de crédit.
i" La régularisation des cours et le inarclié à tenue.
.5" Le patronage des pouvoirs publics.
VI. — Conclusions. P. 103.
QUESTIONS DU JOUR
LA DÉPOPILATION DES CAMPAGNES
Il y a déjà longtemps qu'on répète que l'agriculture manque
de bras, sans se demander si par hasard elle ne manquerait pas
surtout de tètes; mais, depuis quelques années, la dépopulation
des campagnes est devenue un sujet de préoccupations plus
vives, voire même d'angoisse dans certains milieux. On a beau-
coup écrit et beaucoup parlé sur cette question, et ce serait
peut-être faire preuve d'esprit et de modestie que de garder sur
ce sujet un silence prudent si un des effets les plus remar-
quables de la méthode de la Science sociale n'était pas de
donner à ses adeptes toutes les audaces et toutes les confiances.
Il nous semble d'ailleurs qu'en ce qui concerne la dépopulation
des campagnes, chacun a apporté sa pierre ou son madrier,
mais guère ne s'est-on inquiété de trier ces matériaux et encore
moins de construire l'édifice. Nous n'avons pas non plus cette
ambition, car un volume suffirait à peine à traiter le vaste sujet
qui s'offre à notre étude, mais nous voudrions du moins indi-
quer un point de vue d'où l'on peut envisager la question de la
dépopulation rurale et entrevoir une solution au problème
qui se pose aujourd'hui en France.
Car il faut ici se garder de généraliser. L'intensité des la-
mentations qui frappent nos oreilles pourrait faire croire qu'elles
s'élèvent de tous les points du globe. Ce serait là une erreur
grossière. Les pays dont les campagnes se dépeuplent peuvent
aisément se compter : en France, la population rurale était, en
A OL'ESTIO-NS DU JOUR.
1846, de 26.650.000 âmes représentant 75 pour 100 delà popu-
lation totale; en 1901, elle n'était plus que de 18.961.000 âmes,
soit 59 pour 100 du total. Dans l'empire d'Allemagne, les ru-
raux étaient 26.209.000 en 1871, et seulement 25.734.000 en
1900, pendant que les citadins passaient de 14 à 30.000.000. En
Belgique, en Angleterre surtout, on peut constater une situa-
tion analogue. Mais, dans la plupart des pays, la population
rurale est nombreuse, parfois surabondante : sans parler de la
Chine, on peut citer la Russie, les États Sud-Slaves, l'Autriche-
Hongrie, l'Italie, la Hollande. La dépopulation des campagnes
est donc un phénomène localisé et qui se manifeste surtout en
France par suite de la coexistence de ses deux causes immé-
diates : émigration urbaine et faible natalité. En Allemagne, la
dépopulation est moins marquée parce qu'une forte natalité
vient combler les vicies de l'émigration.
De ces deux causes, l'une parait plutôt d'ordre économique et
l'autre d'ordre moral, mais l'une et l'autre dérivent du phéno-
mène d'urbanisation qui caractérise actuellement notre civili-
sation occidentale. L'accumulation urbaine est une conséquence
de la grande industrie et du grand commerce qui, l'une et
l'autre, n'ont pu prendre au xix' siècle le développement que
l'on sait que grâce à la possibilité d'établir des transports nom-
breux, rapides et économiques. Mais, si les transports nous
apparaissent comme la cause déterminante du fait social d'ur-
banisation, ils agissent aussi directement en faveur de raffai-
blissement de la natalité et de l'émigration urbaine. C'est ce
que nous voudrions indiquer et, pour ne pas rester sur une
constatation pessimiste pour notre agriculture, nous montre-
rons ensuite comment ils peuvent aider à résoudre le problème
de main-d'œuvre que soulève la dépopulation des campagnes.
I. — LES TRANSPORTS ET L IRBAMSATION.
On comprend aisément comment les transports ont pu influer
sur la concentration industrielle. Jadis les usines s'élevaient de
I.A nKl'OI'lLATION DKS CAMPAUNES. O
préférence à portée des matières premières ou du combustible,
objets lourds, encombrants et de valeur faible. On avait avan-
tage à transformer sur place les produits bruts de façon à n'a-
voir à transporter que des produits ouvrés de grande valeur
sous un faible poids. C'est pourquoi les usines étaient nom-
breuses, disséminées un peu partout suivant les productions na-
turelles des lieux, peu importantes puisqu'elles ne pouvaient
traiter- que les matières premières locales ou consommer que
le combustible de la forêt voisine dont le rendement était
limité ; le personnel ouvrier de chaque entreprise était donc
restreint, et il était rare de voir plusieurs usines côte à côte.
L'invention de la machine à vapeur et les progrès de la méca-
nique n'auraient pas modifié cette situation, s'ils ne s'étaient
d'abord appliqués aux moyens de transport. C'est la construc-
tion des routes et des chemins de fer, c'est l'apparition de la na-
vigation à vapeur qui a permis la concentration industrielle.
En présence de tous les problèmes que soulève l'accumulation
des ouvriers dans les villes et de toutes les misères qu'entraîne
avec elle cette urbanisation à outrance, on est tenté de regretter
l'ancien ordre dispersé de l'industrie, et on peut avoir l'idée
d'essayer de décentraliser lindustrie moderne et de renvoyer
ou plutôt de retenir l'ouvrier dans les campagnes. Que cette
tentative soit possible pour certaines fabrications, c'est ce qu'on
ne saurait nier, grâce à l'utilisation des chutes d'eau et de l'é-
nergie électrique. Mais si les patrons industriels d'autrefois ont
abandonné la petite usine rurale pour adopter le grand atelier
urbain, c'est pour proliter des avantages économiques que leur
offrait la nouvelle organisation des transports; c'est aussi, dans
certains cas, pour se rapprocher d'industries connexes qui leur
fournissaient des produits ou consommaient les leurs ; c'est enfin
pour se trouver sur le marché de la main-d'oeuvre dont la de-
mande croissait par suite de l'extension des entreprises et dont
l'offre était forcément restreinte dans les régions rurales où
n'existait qu'une seule petite usine, précisément parce que les
chances d'embauchages n'y étaient pas suffisantes pour attirer
de no nbreux ouvriers. Chacun sait que, pour les vendeurs, les
6 QUESTIONS DU JOUR.
meilleures foires sont celles où il vient beaucoup d'animaux, car
il y vient alors aussi beaucoup d'acheteurs. En augmentant le
rayon d'approvisionnement de l'industrie et le champ de ses
débouchés, les transports ont rendu la fabrication presque abso-
lument indépendante des conditions du lieu; plus exactement,
le facteur naturel dominant est devenu la facilité d'établisse-
ment des voies de communication. C'est pourquoi on a vu l'acti-
vité économique descendre de la montag'ne dans la vallée, se
concentrer à certains carrefours de voies ferrées ou navigables,
et les ports de commerce bien placés s'entourer d'une banlieue
d'usines.
Les centres d'attraction de main-d'œuvre sont donc bien
moins nombreux qu'autrefois, mais ils sont infiniment plus jouis-
sants. Les occasions de travail s'y offrent nombreuses et variées.
Il n'est donc pas étonnant que les ouvriers y affluent et d'autant
plus nombreux que l'activité y est plus intense. De là, la pro-
gression ininterrompue de l'émigration urbaine au cours du
xix'' siècle et à notre époque.
Cet exode rural est favorisé très directement par le développe-
ment et le perfectionnement des transports. Pour deux sous
une lettre va d'un bout de la France à l'autre et jusque dans les
hameaux les plus reculés apporter des nouvelles des émigrants,
plutôt des émigrés, et dire à ceux qui sont restés que le travail
abonde dans les usines ou sur les chantiers et que les salaires
sont élevés. Grâce à la poste, le paysan entrevoit la possibilité de
quitter son village; grâce au chemin de fer, il réalise facile-
ment et à bon compte cette possibilité. En une nuit et pour 20
ou 30 francs il franchit une distance que son grand-père
eût mis un mois à parcourir à pied en dépensant davantage. Il
part d'autant plus volontiers que le voyage est facile, qu'il se
dit qu'il reviendra quand il voudra, s'il n'est pas satisfait de son
sort ou si quelque événement le rappelle au pays. L'émigration
apparaît très atténuée du fait de la commodité des voyages ; les
relations s'entretiennent plus aisément avec la famille dont la
poste apporte les lettres, chez laquelle on envoie les enfants
pendant les vacances, qui vient même parfois vous visiter dans
LA IIKI'OI'UI.ATION DES CAMI'ACNKS. 7
la grande ville. Ces faits peuvent être constatés par le premier
Parisien venu qui ira se promener dans une grande gare à
l'heure du départ ou de l'arrivée des express de la province.
Du fait des transports la séparation est moins pénible qu'autre-
fois, elle est aussi moins complète; il s'ensuit que l'émigration
est facilitée et que l'abandon des campagnes s'accentue car,
malgré les liens qui subsistent entre l'émigrant et son pays,
neuf fois sur dix, le départ est définitif, et, à cause de ces liens
mêmes, chaque émigrant attire à lui des parents ou des amis.
Le développement des transports est non seulement un facteur
matériel de l'exode rural, mais il en est aussi un facteur moral.
Le goût et l'habitude des villégiatures ont pris à notre époque
une extension extraordinaire. Ils se sont répandus dans toutes les
classes et, vers le mois de juillet, la province voit arriver une
nuée de « Parisiens » . Ce ne sont pas seulement les oisifs qui
envahissent les villes d'eaux, les touristes qui apparaissent dans
nos montagnes, les fonctionnaires qui viennent passer leurs
vacances dans leur famille, mais il y a aussi des ouvriers, des
commis, des boutiquiers qui reviennent respirer l'air de leur
pays natal pendant quelques semaines ou quelques jours. Si le
mari ne peut pas abandonner son atelier ou son magasin, il
envoie du moins sa femme ou ses enfants. Combien de grand'-
mères hébergent aujourd'hui leurs « petits Parisiens » pendant
plusieurs mois d'été. La grande ville déborde donc sur la cam-
pagne régulièrement chaque année, et elle déborde fort loin
grâce au bon marché et à la bonne organisation des transports :
on peut dire que la France entière est aujourd'hui recouverte
périodiquement par la marée urbaine. Or, que laisse ce Ilot en
se retirant? Un peu d'argent dans la poche des voituriers et dans
la caisse des aubergistes, le goût de la toilette dans la tête des
jeunes filles, et, partout, des influences destructives de la vie
rurale. Je ne prétends pas par là que les urbains soient de vilaiues
gens, dont le moral et la moralité soient inférieurs à ceux de nos
paysans. Non, mais à leur vue et à leur contact beaucoup de
ruraux aspirent à aller en ville. Tout d'abord il y a les bourgeois
qui remontent leur maison avec les jeunes filles ou les jeunes
8 QUESTIONS DU JOUR.
gens du pays où ils viennent de villégiaturer; ces domestiques
sont perdus pour l'agriculture. Ensuite il y a tous les autres qui.
venus à la campagne pour s'y reposer, passent naturellement
leurs journées à la pêche ou à la promenade, sans faire œuvre de
leurs dix doigts. Ils ont tout à fait raison de faire ce qu'ils font
puisqu'ils sont là pour cela, mais, malgré tout, c'est un exemple
déplorable ([u'ils donnent à leurs parents et à leurs amis. Ceux-ci
ne voient pas leur vie de labeur dans la grande ville; ils les
voient bien vêtus et munis de quelque argent « se passer du bon
temps » ; et quand cela? Au moment où le paysan donne son
effort le plus long et le plus pénible, lorsque, de l'aube au cré-
puscule, penché sur la glèbe, il lève sa moisson ou sarcle ses
champs. Ces urbains lui apparaissent alors, par contraste, comme
des fainéants qui ont la vie facile; il ne rélléchit pas qu'en
hiver, lorsque la neige recouvre la terre, souvent pendant
de longues semaines, les citadins de râtelier, du comptoir et
du bureau pourraient à leur tour le taxer de fainéantise et ad-
mirer la douceur avec laquelle il se laisse vivre. J'ignore si
on étudie les fables de La Fontaine à l'école primaire, mais nos
jeunes paysans n'ont certainement ni médité ni compris le Rat de
ville et le Rat des champs^ non plus que le Loup et le Chien. Il
convient d'ailleurs de remarquer qu'à une époque où 1 activité
économique s'est concentrée dans les villes, il est assez naturel
que les ruraux, désireux d'améliorer leur situation, de « faire
fortune », y dirigent leurs pas, comme jadis les jeunes gentils-
hommes allaient à la cour pour s'y pousser dans la voie des
honneurs et des bénéfices.
Toujours est-il que le paysan voit de la vie urbaine surtout le
côté agréable, facile et attrayant, soit qu'il connaisse des citadins
en villégiature, soit que lui-même, pour ses affaires, son plaisir
ou son service militaire, ait fait quelque séjour à la ville. C'est
aussi par ses avantages que la ville se manifeste à lui dans les
conversations des émigrants. Ceux-ci ont du « bagout », ils
parlent bien, ce qui en impose toujours un peu au paysan et
d'autant plus qu'il est incapable de contrôler leurs dires; ils ont
de l'amour-propre et veulent montrer qu'ils ont réussi, aussi
LA DEPOPULATION DES CA.MPAii.NKS. '.^
étalent-ils plus volontiers leurs succès <{ue leurs écliecs, leurs
plaisirs que leurs peines. A travers leurs paroles la vie urbaine
apparaît en rose. C'est en ])eau également qu'elle apparaît au
villageois dans les colonnes du journal qui lui parle des fêtes et
des divertissements de la cité voisine ou des splendeurs de la
grande ville. Traitent-ils d'ailleurs de questions sérieuses, nos
journaux ne song-ent qu'à leurs lecteurs urbains. Tout compte
fait, si le chemin de fer vide la campagne au profit de la ville,
c'est encore le facteur rural qui va de porte en porte déposer
lettres et journaux, qui est l'agent le plus actif de la dépopulation
des campagnes.
Car si l'urbanisation agit économiquement, par les transfor-
mations du travail et le développement de l'industrie, pour
attirer dans les grands centres une nombreuse population ou-
vrière, elle agit surtout moralement par ses influences multiples
et dissimulées pour détourner le paysan du rude labeur des
champs et l' hypnotiser par les apparences de vie facile et agréable
dans les villes.
La constance du phénomène de l'émigration urbaine prouve
bien que le courant migratoire des campagnes vers les villes est
conforme aux lois sociales. Les grandes cités industrielles sont,
en effet, de grandes dévoreuses d'hommes. Les maladies, les
épidémies surtout, y font de grands ravages ; la vie sédentaire
de l'atelier ou du bureau affaiblit le tempérament et amène
au bout de quelques générations une dégénérescence marquée :
les accidents y sont nombreux, l'alcoolisme y sévit normalement.
Tout concourt à y amoindrir l'espèce humaine et à amener son
extinction. La vie des champs au contraire, plus saine et plus
rude, donne des constitutions plus robustes; l'absence desoins
donnés aux tout jeunes enfants permet aussi à la sélection natu-
relle de s'exercer impitoyablement. Les campagnes sont le
réservoir naturel de la population d'un pays; son mode d'exis-
tence tend à faire du paysan un bon animal capable de perpétuer
la race si les influences du dehors ne viennent se mettre à la
traverse.
C'est malheureusement ce qui se produit trop souvent : la
10 QUESTIONS DU JOUR.
facilité des communications permet aujourd'hui aux maladies et
aux tares urbaines de se propager dans les campagnes. On a vu
certain canton peuplé de tuberculeux que l'Assistance publique
avait placés en convalescence dans des familles de paysans au
risque de contaminer toute la population : du temps des dili-
gences, cela ne se serait probablement pas produit.
Les causes physiologiques sont, dans l'ensemble, tout à fait
négligeables en ce qui concerne la natalité; il en est de même
des facteurs économiques. L'abondance des moyens d'existence
peut bien favoriser la nuptialité et la fondation de nouveaux
foyers — nous avons vérifié le fait en Lunebourg — mais elle
est sans influence sur la natalité. Les statistiques sont unanimes à
constater que les familles les plus pauvres, souvent les plus misé-
rables, sont celles qui ont le plus d'enfants. Ne possédant rien,
elles n'ont pas cette égoïste prévoyance qui se développe avec
Taisance. Tout le monde admet aujourd'hui que la diminution
de la natalité en France relève surtout de causes morales. Or, ces
intluences morales n'étendent leur empire que grâce à la bonne
organisation des transports qui propagent facilement dans les
campagnes les idées destructives du sentiment religieux et des
bonnes mœurs, et qui amènent la désorganisation de la famille.
Si nous passons en revue les peuples à forte natalité, nous
pouvons les ranger en deux groupes. Des nations communau-
taires comme la Russie, la Serbie, la Bulgarie, l'Italie, l'Autriche ;
des nations particularistes à des degrés divers comme la Scan-
dinavie, l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande. En France même,
les régions où la natalité se maintient à un niveau convenable
sont habitées par des quasi-patriarcaux (montagnes du m?issif
Central, des Alpes et des Pyrénées) et par des particularistes
(Flandre). La formation sociale n'exerce donc pas d'influence di-
recte sur la natalité ; mais il n'en est pas de même des transports.
Remarquons que les pays communautaires où la natalité reste
élevée sont peu industriels, presque exclusivement agricoles,
que les voies de communication y sont rares et incommodes, de
sorte que les communautés rurales vivent dans l'isolement. Les
individus sont ordinairement illettrés, ce qui les soustrait à l'in-
LA I>É1'0I>ULATI0N DES (^AMl'AGNKS. Il
flucnco du journal. Dans ces pays-là, les conditions de vie sont
telles (pic les paysans se trouvent à l'abri des influences de
r urbanisation, laquelle est d'ailleurs faiblement développée. On
peut observer, en Italie notamment, que la facilité des transports
amène souvent la dissolution des ccuiimunautés et un alïaiblisse-
ment relatif de la natalité, compensée par une augmentation de
la nuptialité. En France, c'est aussi dans les régions les plus
reculées que les vieilles nneurs se sont le mieux conservées et que
se rencontrent encore quelques familles nombreuses.
Presque partout la civilisation urbaine a envabi la campagne
grâce à la poste et au chemin de fer. Le contact de citadins
« esprits forts » a fait croire au paysan qu'il était plus distingué
d'abandonner les habitudes et les pratiques religieuses; les
fréquents voyages à la ville et la lecture des journaux contribuent
aussi à faire baisser la moralité. Les instincts matérialistes qui
semblent avoir conquis toute notre société se sont diffusés dans
les campagnes par le jeu de tous les ressorts qui mettent le rural
en relation avec l'urbain. Il n'est pas jusqu'aux prospectus mal-
thusiens qui ne prennent aujourd'hui le chemin des champs.
Il faut bien reconnaître que si le paysan français subit si faci-
lement l'influence urbaine, s'il est disposé à priori à admirer
tout ce qui vient de la ville, la faute en est à sa formation sociale
qui, l'ayant privé des appuis de la communauté, ne lui a pas
donné les énergies particularistes. Celles-ci pourraient le défendre
de la contagion immorale des villes à l'instar des peuples du
nord qui, bien que soumis à l'influence persistante des transports,
résistent jusqu'ici au virus urbain.
H. LES TRANSPORTS ET LE TRAVAIL AdRICOLE.
Si la baisse continue de la natalité est pour la France un péril
national, la dépopulation des campagnes est un danger écono-
mique, car, faute de bras, la terre; peut rester en friche, la pro-
duction ag"ricole diminuer et le pays se ruiner. Nous n'en sommes
pas encore là, tout au contraire, car, depuis cinquante ans, la sur-
12 OUESTIONS DU JOUH.
face emblavée chaque année a certainement augmenté par suite
des défrichements et de la suppression partielle de la jachère.
Tous les jours ne voit-on pas d'ailleurs, dans certaines provinces,
de mauvais bois transformés en champs, et des landes impro-
ductives soumises à la charrue. Malgré les lamentations habi-
tuelles, le manque de bras n'est donc pas aussi certain qu'on
pourrait le croire. 11 faut remarquer que le nombre des petits
propriétaires esttrès considérable et, en général, le bien du pay-
san ne dépasse guère la possibilité de travail d'une famille. Les
domaines soumis au fermage ou au métayage sont dans une si-
tuation différente, car, les enfants étant moins nombreux qu'au-
trefois et aussi moins stables au foyer paternel, le fermier ou le
métayer doit recourir à la main-d'œuvre salariée : or, il est in-
déniable que valets de ferme et journaliers sont rares et chers.
La question de la dépopulation des campagnes se résume en
définitive dans la crise de la main-d'œuvre agricole. Comment
y remédier? Parles mêmes procédés que l'industrie, c'est-à-dire
par le progrès des méthodes et par le recours à la main-d'œu-
vre extérieure. Le perfectionnement des procédés techniques
permet d'obtenir la même production avec un moindre emploi
de la main-d'œuvre. Nous avons d'abord des machines comme
les faucheuses, moissonneuses, batteuses qui font le travail de
plusieurs ouvriers. Or, les transports nous permettent aujour-
d'hui de nous procurer ces machines facilement et à bon compte,
vinssent-elles même d'Amérique. Le chemin de fer qui emmène
un ouvrier vers la ville en ramène dix machines. Il y a d'au-
tres instruments comme le semoir, le trieur, etc.. qui, sans
la main-d'œuvre, permettent, ce qui revient pratiquement
au même, d'augmenter le rendement par une plus grande
perfection du travail. Les engrais que les cargo-boats nous
apportent du Chili ou de Tunisie, contribuent au même résul-
tat. La science agricole, grâce à une utihsation plus ration-
nelle du sol, arrive presque partout à augmenter la produc-
tion brute et le profit net de l'agriculture. Or, l'enseignement
agricole serait certainement moins répandu si la facilité des
communications ne permettait pas la fréquentation des écoles
T.A m'iPOPULATION DES CAMPACNKS. l.'î
et les tournées des professeurs d'agriculture. Est-il l)esoin de
rappeler (jue la spécialisation agricole qui aboutit à des résultats
linanciers très supérieurs à ceux de la culture intégrale, repose
sur des bases commerciales et n'est possible que grâce à la bonne
organisation des transports. C'est bien un signe du temps que la
Société des agriculteurs de France compte une section des trans-
ports qui n'est pas la moins utile ni la moins active. Bref, dans
l'agriculture moderne comme dans l'industrie, le progrès des
méthodes et le perfectionnement de l'outillage tendent à dimi-
nuer l'importance relative du facteur main-d'aiuvre pour aug-
menter celle du capital et de l'intelligence. J'ajouterai que le
rôle de direction, qui incombe à cette dernière est prépondé-
rant, car, à mesure que le capital d'exploitation et le montant
des salaires croissent, cest-à-dire à mesure que les frais géné-
raux bruts augmentent, la moindre erreur peut mettre l'exploi-
tation en déficit et compromettre non seulement le bien-être
du cultivateur, mais les moyens d'existence mêmes des ouvriers
([u'il emploie. Seuls d'ailleurs des patrons vraiment capables, en
donnant à ce mot sa pleine signitication sociale, pourront payer
des salaires suffisants pour lutter contre les salaires urbains et
les attractions variées de la ville. C'est une illusion de vouloir
enrayer l'exode rural par le retour à fancien mode d'existence
du paysan français; le sifflet de la locomotive doit nous avertir
de renoncer à cette chimère. L'homme aspire naturellement
au mieux matériel, quoiqu'il se trompe quelquefois sur la voie
à suivre pour y atteindre ; si donc on veut retenir aux champs
des hommes qui ont tant de propension à les abandonner et de
si grandes facilités pour le faire, il faut pouvoir leur ollrir à la
campagne, sinon les mêmes avantages, du moins des avantages
équivalents à ceux qu'ils espèrent trouver en ville. H est tels
de ces avantages, de ces agréments qu'il faudra peut-être
compenser par un supplément de salaire. Le jour où il sera
plus facile à l'ouvrier agricole qu'à l'ouvrier urbain de vivre
bien tout en réalisant quelques économies, il est à croire que
les meilleurs ruraux, les plus intelligents, les plus énergiques,
les plus sensés resteront fidèles à la charrue. Une agriculture
14 » QUESTIONS DU JOUI!.
vraiment prospère ne manquera pas de bras, mais, pour qu'elle
devienne prospère, il faut qu'elle soit menée par des têtes ca-
pables.
Ces tètes ont d'ailleurs aujourd'hui largement l'occasion
d'exercer leur capacité et leur initiative pour résoudre la
question de la main-d'œuvre. Le progrès des méthodes a bien
pu augmenter notablement la production, mais il n'a pas, en
fait et absolument, diminué le besoin de main-d'œuvre, tout au
contraire. Un ouvrier travaille aujourd'hui une moindre étendue
de terres qu'autrefois, mais il la travaille mieux et plus sou-
vent. Je crois que le même domaine absorbe actuellement plus
de journées de travail que jadis et cela malgré les machines;
mais ce qui a changé, c'est la répartition de ces journées de
travail, précisément à cause des machines et des progrès tech-
niques. La batteuse a supprimé le travail d'hiver dans les
granges; la culture rationnelle intensive, à grandes dépenses
d'engrais et de façons, exige que ces façons soient données en
temps opportun, et non plus en temps disponible. La récolte
doit se faire rapidement pour que les produits aient le maxi-
mum de valeur. Il s'ensuit que, sur une ferme moderne, entre
des périodes de travail forcé, il y a des périodes de chô-
mage. Le cultivateur ne peut pas entretenir toute l'année tout
le personnel qui lui est nécessaire à certains moments et
comme la population rurale diminue, il ne trouve plus de jour-
naliers dans son voisinage. C'est d'ailleurs parce que ceux-ci
redoutent le chômage qui arrive précisément en hiver, alors
que les besoins augmentent, qu'ils sont séduits par la fixité des
salaires d'industrie et qu'ils émigrent en ville.
C'est alors que les transports peuvent apporter — et appor-
tent en fait — une solution. Le cultivateur qui ne trouve pas
sur place les ouvriers temporaires dont il a besoin les fait venir
d'ailleurs, des régions où. la population est surabondante. Jadis,
en France, la montagne fournissait la plaine de moissonneurs
et de faucheurs. Aujourd'hui, nous devons nous adresser à l'é-
tranger : des Espagnols viennent dans le Languedoc, des Ita-
liens dans la vallée du Rhône, les Flamands peuplent pendant
LA l»l';POl'l LATION DIIS CAMPAGNES. 15
l'été les Termes du Nord et poussent leurs éclaircurs jusqu'en
Auvergne, et depuis deux ou trois ans, les fermiers de l'Est
font venir des trains entiers de Polonais. Je ne parle pas de
l'Argentine où la moisson est faite par des Napolitains, parce que
c'est un pays neuf où les campagnes en sont encore à la pé-
riode de peuplement; mais l'Allemagne connaît les Hollandais
et les sachsengiinger qui viennent de Silésie, de Podolie et de
Galicie. En Italie, il se produit des courants très nombreux et
très mobiles de migrations internes entre les régions surpeuplées
et les pays déserts où régnent la malaria et le latifundium.
On voit que si les transports facilitent l'émigration urbaine
et la dépopulation des campagnes, ils permettent aussi aux agri-
culteurs de combler les vides laissés par les émigrés. Cependant
cela ne va pas sans quelques difficultés surtout pour nous, Fran-
çais, qui devons recourir à des étrangers ignorants de nos
mœurs et de notre langue. Cela exige de la part du cultivateur
une certaine capacité, parfois même une g-rande capacité : les
fermiers lorrains qui, les premiers, ont eu recours aux Polonais,
ont dû s'adresser à des sociétés de Varsovie, conclure avec
elles des traités très minutieux, se charger du transport des
ouvriers et se plier dans une certaine mesure aux habitudes
de ces derniers, au risque de désorganiser leur atelier. Ils ont
donc fait preuve d'initiative, d'esprit d'entente et d'association,
car un seul cultivateur ne pourrait assumer cette entreprise. Ils
doivent aussi s'ingénier à occuper ces émigrants à peu près
constamment pendant leur séjour et à des travaux qui paient.
On estimera sans doute que les capacités requises aujourd'hui
d'un fermier ne sont pas inférieures, en dépit des préjugés, à
celles qui sont nécessaires à un préfet ou à un colonel : les con-
naissances et les aptitudes sont autres, tout simplement.
Si les grands fermiers du Nord et de l'Est résolvent de façon
à peu près satisfaisante par l'émigration temporaire la question
de la main-d'œuvre, il n'en va plus de même pour le petit
cultivateur, le métayer et le fermier-paysan. Celui-ci, livré à
ses propres forces, court risque d'être écrasé : s'il a la routine et
l'expérience du métier, il n'a pas la science et les capitaux né-
IG UIESTIONS DU JOUR.
cessaires pour faire subir à la culture révolution industrielle
qu'imposent les conditions économiques présentes : isolé, il ne
peut pas non plus faire appel à la main-d'œuvre étrangère à
cause du personnel restreint dont il a besoin. Pour l'observateur
superficiel, la petite culture qui doit recourir à des salariés
étrangers à la famille, semble condamnée à disparaître, prise
entre l'exploitation paysanne et la grande exploitation capita-
liste. En réalité ; elle peut se sauver, et il est bon qu'elle se
sauve et qu'elle se conserve pour servir de marchepied aux
élites qui montent. Elle peut trouver son salut dans l'association,
dans le syndicat : plus encore que le paysan, le métayer, le
moyen fermier a besoin de son voisin, c'est un fait d'expérience.
Il a des charges de salaires que n'a pas le paysan, et il ne
dispose pas des ressources financières du grand fermier ; il
doit donc trouver en dehors de lui, dans son propriétaire ou
dans son syndicat, l'appui dont il a besoin pour intensifier sa
culture et la rendre rémunératrice. Il n'y a pas lieu d'insister
ici une fois de plus sur l'importance et la nécessité du patronage
rural; mais il faut remarquer qu'en dépit même de ce patronage
et sauf le cas de très grandes propriétés, le syndicat reste l'a-
gent nécessaire de l'importation de la main-d'œuvre extérieure.
Un syndicat régional présente môme cet avantage de pouvoir
répartir cette main-d'œuvre temporaire entre les dillérentes
régions, suivant la succession des travaux qui, dépendant des
conditions climatériques, ne s'exécutent pas pourtant en même
temps; ce système supprime l'inconvénient des chômages inter-
médiaires. Il faut donc s'attendre à voir les syndicats agricoles
utiliser les transports non seulement pour procurer à leurs adhé-
rents des machines, des tourteaux et des engrais, mais aussi
pour amener sur le marché local ou régional de la main-d'œu-
vre recrutée peut-être à l'autre bout de l'Europe.
A notre époque, il ne faut plus s'étonner de rien. Il est peut-
être superflu de gémir sur les événements ; à coup sûr, il vaut
mieux s'y adapter rapidement pour les dominer et les faire tour-
ner à notre profit. Les agriculteurs en font aujourd'hui l'expé-
rience et il est agréable de constater que, pendant que les prc-
l.A DKl'OIMLATION DES CAMI'AG.NKS. J7
fessionnels clos questions sociales parlent, écrivent et se lamen-
tent, les cultivateurs, moins bruyants mais plus avisés, ont déjà
trouvé la solution du problème et travaillent à la généraliser.
Pour finir par une moralité, nous ferons observer que le mal
est souvent une source de bien : la dépopulation des campagnes
et la raréfaction de la main-d'œuvre sont certainement pour
notre agriculture une cause de progrès techniques, économiques
et sociaux, en ce sens que les capacités des patrons ruraux s'en
trouvent augmentées. Enfin, de ce qu'on aperçoit les inconvé-
nients d'une chose, il faut se garder de la maudire, car elle
nous l'éserve souvent des avantages que nous n'avions pas tout
d'abord soupçonnés, témoin les transports, source du mal,
puis source du bien.
Paul Pioux.
LA FLANDRE FRANÇAISE
/ LES
PATRONS DE LINDIISTRIE TEXTILE
AVANT-PROPOS
Dans une première étude, nous avons analysé le type social
de l'ouvrier de l'industrie textile dans la Flandre française. Pour
faire cette analyse, nous av(»DS opéré sur des faits recueillis
par des observations personnelles dans les usines, dans les ha-
bitations, dans les syndicats et dans les coopératives.
Si notre méthode d'étude n'avait pas progressé depuis Le Play,
la tâche serait terminée. Pourtant que de choses encore à élu-
cider, que de questions non résolues! Nous n'avons que des
données insuffisantes sur les patrons ainsi que sur leurs auxi-
liaires. Nous ne savons rien de la question, d'importance vitale
cependant, de la lutte commerciale contre les concurrents de
l'étranger ou de l'intérieur.
Kien qu'en parcourant rapidement la Nomenclature, nous nous
rendons compte immédiatement des vides qui restent à com-
bler : certains casiers n'ont pas du tout été explorés, et d'autres
ne l'ont été que très légèrement.
Que savons-nous de la propriété, par exemple? Rien ou pres-
que rien, parce que peu nombreux sont les ouvriers proprié-
taires ; l'ouvrier a rarement la propriété de sa maison, mais il n'a
pas celle de ses outils de travail, ni celle des matières premières
AVAN'T-I'HOI'OS. ' 19
qu'il doit transformer. Nous ne savons donc rien de la transmis-
sion des biens, fait social que Le Play jugeait pourtant être pri-
mordial, puisqu'il on faisait son critère de classement. Sans
doute, l'ouvrier possède un mobilier, quelquefois un peu d'épar-
gne, et exceptionnellement son foyer : tout cela se partage éga-
lement entre les enfants. Le Play aurait donc rangé la famille
flamande dans le genre instable. Tout autres pourtant sont
les effets sociaux du partage du moljilier et ceux du partage de
l'atelier! Pour nous rendre compte de la stabilité plus ou moins
grande de ce dernier, il nous faut entreprendre l'étude directe
des patrons de lindustrie.
La case du Commerce également est restée presque vide.
L'étude de la classe ouvrière nous a révélé l'existence de coopé-
ratives, et leur mode de fonctionnement, mais nous ignorons
tout des organismes qui s'occupent du commerce des laines, des
lins, des cotons, des tissus, sans lesquels l'industrie chômerait.
Nous ne savons rien des cultures intellectuelles, et nous ne
connaissons du Patronage que ses rapports avec l'ouvrier.
L'étude des groupements patronaux s'impose donc au même
titre que celle des groupements ouvriers. Les sociétés compli-
quées sont composées d'une série de groupements divers super-
posés parmi lesquelles les groupements ouvriers représentent
les types les plus simples. L'ouvrier de nos grandes villes a ceci
de commun avec les gens de la Simple récolte, c'est qu'il ne
résoud pas par lui-même la question du Patronage ; mais il en
diffère en ceci : pour lui, cette question est résolue par le patron;
pour les derniers, elle est résolue parla nature elle-même, par
les productions spontanées du Lieu. C'est pour cela que la con-
naissance du Lieu est si importante lorsque l'on veut étudier
des sociétés de pasteurs, de chasseurs et môme d'agriculteurs :
c'est bien sur le Lieu que se modèle la race. Il n'en est plus de
même pour les types sociaux qui vivent principalement de la
fabrication, des transports ou du commerce : l'action du Lieu
devient plus faible ; par contre, celle du Patronage grandit; il
assume à son tour la première place parmi les facteurs sociaux
agissants.
20 LES l'ATHONS DE L INDUSTRIE TEXTILE.
. Dans les pages qui suivent, nous nous proposons d'exposer
les résultats de nos études sur les patrons de l'industrie textile
dans la Flandre française.
Fidèle à notre méthode, nous exposerons les faits en allant du
simple au compliqué, en partant du travail à la main pour finir
par la fabrication mécanique. Nous dénommons le premier ^yy9e
ancien parce qu'il n'est plus qu'une survivance d'un état jadis
général. Dans la Flandre française, ce type est en voie rapide
de disparition devant la concurrence du type nouveau, celui du
grand atelier à la houille.
LES PATRONS DU TYPE ANCIEN
La Nomenclature distingue six formes d'ateliers de fabrication,
et elles peuvent toutes s'adapter au travail à la main.
Ce sont :
La communauté ouvrière;
L'atelier domestique principal ;
L'atelier domestique accessoire ;
Le petit atelier patronal ;
La fabrique collective ;
Le grand atelier.
Dans les trois premières formes, le patron n'existe pas, ou, si
l'on préfère, l'ouvrier est sou propre patron. Nous n'avons donc
pas à en parler ici. Dans le petit atelier patronal, à côté des purs
ouvriers, il existe un ouvrier-patron qui dirige les autres, tout
en travaillant lui-même de ses mains.
Sans doute, le petit atelier et l'atelier familial ont dû exis-
ter en Flandre comme partout, mais ils ont disparu assez tôt,
puisque ce pays est devenu très vite un pays exportateur de
tissus, et que ces genres d'ateliers ne sont adaptés qu'à la pro-
duction en vue d'une clientèle locale.
Dans les régions purement agricoles, on peut trouver encore
le type du tisserand de village travaillant à façon pour le
compte de ses voisins. Dans la Flandre, on ne trouverait plus
guère le travail domestique des tissus que sous la forme acces-
soire et réduite du raccommodage.
22. LES PATRONS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
En résumé, nous n'avons à étudier que la fabrique collective
et le grand atelier, seules formes qui s'adaptent à l'exportation.
Afin d'éviter toute confusion, nous appellerons manufacture
le grand atelier du type ancien, c'est-à-dire celui qui n'emploie
pas la vapeur comme force motrice.
Voilà donc les deux témoins du passé encore observables dans
la Flandre actuelle : la fabrique collective et la manufacture.
La fabrique collective. — Du jour où la Flandre se mit à
exporter des tissus — et cela date au moins du Moyen Age —
la fabrique collective apparut, parce qu'aucun des petits arti-
sans n'avait le moyen d'entrer en rapport avec une clientèle
lointaine.
Dans la fabrique collective, on le sait, on continue à travailler
à domicile ou dans de petits ateliers, mais au lieu de travailler
directement pour le consommateur, on travaille pour le compte
d'un grand négociant qui se charge d'écouler les produits fa-
briqués. Au Moyen Age, ce négociant était non seulement un com-
merçant, mais un transporteur. Il voyageait accompagné de
ses marchandises et visitait les foires ou les petits marchands
revendeurs qui constituaient sa clientèle plus ou moins fidèle.
Depuis le développement des moyens de transport, le négociant
chef de fabrique collective n'est plus que commerçant. C'est sous
cette forme réduite qu'il nous apparaît à l'heure actuelle.
D'un autre côté, le développement de la fabrication mécanique
a fait disparaître le travail à la main des opérations du pei-
gnage^, du cardage et du filage ; dans la seule opération du tis-
sage, il continue à lutter de la manière que nous allons essayer
de déterminer.
Dans la Flandre française, c'est à Halluin que le tissage à la
main s'est le mieux maintenu. C'est donc là que nous devons
nous rendre pour l'étudier.
Chose curieuse, la plupart des fabriques collectives d'Halluin
ne sont pas anciennes, et cela surprend au premier abord.
1. Le repassage du lin se fait encore à la main, mais c'est là une simple annexe
de la fabrication mécanique.
LES PATUONS UIJ TYl'K ANCIKN. 23
Lf^xplication en est pourtant aisée. En effet, les anciennes fa-
briques ont périclité ou bien se sont transformées eu ateliers
mécaniques. Quel([ues-uus de ces derniers ont couservé comme
accessoire une fabrique collective, mais quand celle-ci est à
l'état pur, c'est presque toujours une all'aire nouvelle qui
vient de se fonder.
Ainsi une maison que nous visitons n'existe que depuis
quatre ans. M. H.-O... qui nous reçoit très aimablement, nous
dit qu'il était anciennement employé chez un fabricant lillois,
en qualité de voyageur de commerce. Quand son patron cessa
son industrie, battu par la concurrence croissante de la ma-
chine, M. H.-O... avait toutes les qualités nécessaires pour s'éta-
blir patron à son tour : un capital suffisant, la connaissance du
métier et celle de la clientèle. Seulement il quitta Lille pour
s'installer à Halluin où les salaires sont plus bas. Grâce à cette
circonstance, il espère pouvoir lutter encore une dizaine d'an-
nées. A ce moment-là, il avisera suivant les circonstances du
moment.
On le voit, M. H.-O... se rend bien compte qu'il est entré dans
un métier qui meurt; s'il n'a pas entrepris de monter une
usine mécani([ue, c'est évidemment que les moyens dont il
disposait ne le lui permettaient pas. Il est en effet plus facile
d'être patron d'une fabrique collective que d'un grand ate-
lier, surtout d'un grand atelier mécanique.
Tout d'abord, le capital est réduit. Il suffit de posséder un
magasin avec un certain stock de matières (filés de coton,
de laine ou de lin) et de. produits (tissus , un ourdissoir à main
pour préparer les chaînes, une bascule, un pupitre, une presse
à copier et quelques fournitures de bureau: avec cela un fonds
de roulement suffisant pour payer régulièrement les ouvriers
et faire face aux échéances.
La plus grande partie de l'outillage, le métier à tisser, est
donc la propriété des familles ouvrières^. Quelquefois, quand
il s'agit de métiers Jacquard et aussi dans la fabrication des
1. Vu la décadence du travail à la main, on se procure du reste des métiers à
lisser d'occasion à très bon compte.
2i LES l'ATRONS HE L INDlSTrUE TEXTILE.
tissus d'ameublement, le bâti seul appartient à l'ouvrier, parce
que les autres éléments du métier changent d'un article à
l'autre. Les femmes (et les quelques vieillards) qui travaillent
pour M. H.-O... viennent elles-mêmes chercher les chaînes
ourdies et les canettes de trames nécessaires à leur travail, et
rapportent les tissus qui leur sont alors payés à un prix fixé
(l'avance. En somme, elles travaillent à façon pour le patron ;
cette façon leur est généralement comptée à la pièce, mais
M. H.-O... préfère la régler au mètre.
On le voit, les rapports du patron avec ses ouvriers, quoi-
que directs, sont rares et se bornent pour ainsi dire à l'éva-
luation du salaire, à l'indication du travail à faire. Tout cela
ne demande pas un grand développement du don de direc-
tion, de commandement; l'ouvrier reste indépendant à ce sujet;
tout au plus, quand le travail traîne, M. H.-O... envoie-t-il son
employé voir si les pièces promises seront bientôt livrées.
Ce n'est pas à dire que des qualités personnelles ne soient
pas indispensables, mais ces qualités sont plutôt d'ordre com-
mercial que d'ordre industriel. Il faut connaître les goûts de la
cHentèle, savoir faire valoir la marchandise, avoir en un mot
le don de persuader.
H faut de plus avoir certaines connaissances techniques, con-
naître les qualités des tissus, les prix, les variations des
cours, etc.
Enfin, il faut des connaissances générales : une instruction
au moins primaire, la comptabilité, etc.
En résumé, les capacités nécessaires pour être patron d'une
fabrique collective comprennent :
1° Des qualités personnelles développées par l'éducation fami-
liale (prévoyance) et par l'apprentissage du métier (qualités
commerciales) ;
2° Des connaissances acquises à l'école (instruction) ou par
l'apprentissage du métier (connaissances techniques).
On le voit, quoiqu'un patron de fabrique collective soit un
patron de faible envergure, un fossé le sépare de ses ouvriers;
il n'est pas issu de la même formation sociale qu'eux : pour
LES l'ATROiNS l»l TVt'E ANCIEN. 2o
s'en rendre compte, il suffit de comparer les qualités néces-
saires à l'un et à l'autre. Aussi ces patrons ne se recrutent-
ils pas dans la classe ouvrière, mais dans celle des commis
voyageurs.
Le métier de conimis voyageur développe précisément les
qualités commerciales et le genre de connaissances techniques
qui conviennent à la fonction de patron dune fabrique collec-
tive. Ils ont. en outre, une instruction élémentaire suffisante.
Pourtant tous les commis voyageurs ne sont pas aptes à deve-
nir patrons, car il y a un genre de qualités que leur métier ne
développe pas et qu'il faut avoir : la prévoyance. Au contraire,
on sait qu'il tend plutôt à développer l'imprévoyance, par
suite de la vie constante dans les auberg-es, de la fréquenta-
tion presque forcée des cafés le soir, par suite d'un mode
d'existence nomade, en somme.
La minorité prévoyante des commis voyageurs doit donc
cette prévoyance, non pas au métier, mais à une éducation
familiale plus solide. C'est de cette minorité que sortent les
patrons du commerce et des fabriques collectives.
Ces derniers, en effet, nous l'avons vu, sont plus des
commerçants que des industriels. M. H.-O.... depuis qu'il est
patron, fait un travail qui a beaucoup d'analogies avec celui
qu'il faisait quand il était voyageur. Il continue à visiter lui-
même sa clientèle composée des petits boutiquiers des villages
environnants, et leur présente des échantillons : c'est là le travail
principal. Pendant ses absences, il est remplacé par son uni-
que employé, qui en outre, nous l'avons vu, lui sert quelque-
fois d'intermédiaire dans ses rapports avec les ouvriers.
Comment M. H.-O... parvient-il à concurrencer la ma-
chine ?
En vendant directement aux petits boutiquiers de villages.
Si son prix de revient est plus élevé, son prix de vente lest
également : il y a donc compensation. Les commandes sont
petites et portent sur des produits variés, mais nous savons pré-
cisément que le travail à la main s'accommode bien de ces
conditions.
26 LES l'ATRONS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
Au contraire, Je grand fabricant n'est pas en contact direct
avec le petit boutiquier : ses produits n'atteignent ce dernier
qu'en passant par l'intermédiaire du gros et du moyen né-
goce. Si, aux commissions prélevées par ceux-ci, on ajoute les
frais de transports, emballage et manutention toujours très
onéreux pour les petits envois, on comprend que, dans les vil-
lages d'accès un peu difficile, le petit fabricant de toile arrive
à concurrencer le grand.
La manufacture. — La manufacture, répétons-le, est le grand
atelier dans lequel on travaille à la main. L'avantage de la ma-
nufacture sur la fabrique collective, est qu'elle permet d'orga-
niser une production plus régulière, mais elle a besoin d'ou-
vriers plus disciplinés, et elle complique le rôle du patron.
C'est ce que nous allons voir.
M. L... possède à Halluin une manufacture dans laquelle
travaillent une vingtaine de vieux tisserands, chacun sur un
métier à pédale. A côté de la salle de travail, un petit maga-
sin contient des filés de lin ou de coton et des pièces de toile;
dans une autre salle se trouve un ourdissoir à main pour pré-
parer les chaînes; enfin, un certain nombre de femmes prépa-
rent les canettes. Il n'y a pas d'enfants, car M. L... ne fait pas
d'apprentis : il estime en elfet, que dans dix ans le tissage à
la main ne sera plus possible dans la région du Nord.
Pourtant, pas plus que la fabrique de M. H.-O..., la manu-
facture de M. L... n'est ancienne : elle ne date que de 1898.
Ici, contrairement au premier type, l'occupation principale
du patron consiste dans la direction du travail. Cependant la dis-
cipline est moins dure que dans les tissages mécaniques; les
tisserands quittent l'usine quand cela leur plait : ils sont du
reste payés à la tâche. Toutefois l'on comprend que le patron
s'efforce de les faire travailler le plus possible, et pour cela,
il faut ruser avec eux, connaître leur mentalité. Ainsi, par
exemple, il n'est pas bon de faire ourdir trop de chaînes à
l'avance, d'emmagasiner trop de filés, parce que, dès que les
tisserands s'en aperçoivent, ils travaillent moins vite, car
LKS TATRONS nu TYI'E ANCIEN. ^^
ils sentent que lo patron a besoin d'eux. Au contraire, ils
se pressent s'ils voient qu'il y a peu de travail en préparation.
Ils font l'inverse de ce que désirerait le patron, peut-être par
uu esprit inconscient d'opposition. Il ne faut donc pas pré-
parer trop de travail, même s'il y a des commandes très
pressées à exécuter; il ne faut pas non plus accumuler trop
de matières premières, et pourtant il ne faut pas risquer d'en
manquer. En somme, la présence presque constante du patron
est indispensable, et ceci l'empêche de se mettre directement
en rapport avec la clientèle : il a recours, pour cela, à l'in-
termédiaire de voyag-eurs travaillant à la commission, ou à celui
des colporteurs.
11 ne faut donc pas des qualités de même ordre pour être
manufacturier que pour diriger une fabrique collective. Sans
doute, il faut dans les deux cas de la prévoyance et une ins-
truction primaire, mais les connaissances techniques nécessaires
sont différentes puisqu'il faut connaître le mécanisme des mé-
tiers; enfin, surtout, les qualités commerciales jouent un rôle
moins grand que les qualités de direction, d'organisation.
Aussi les manufacturiers ne se recrutent-ils pas parmi les com-
mis voyageurs ^ mais parmi les contremaîtres. On ne sera donc
pas étonné d'apprendre que M. L... a été contremaître dans un
atelier mécanique pendant vingt ans avant de s'installer à scm
compte. A ce moment-là, il voulut même fonder un atelier mé-
canique, qu'il dut changer bientôt en manufacture.
Les raisons qui amenèrent M. L... à ce changement, sont cu-
rieuses à analyser parce qu'elles nous montrent ce qui lui faisait
défaut pour atteindre ce but. Chose qui ne manque pas de nous
surprendre au premier abord, M. L... attribue son insuccès au
chauffeur. Le chauffeur était un sujet continuel de conflits entre
le patron et les tisserands. En effet, on le conçoit, M. L... n'avait
besoin que d'un moteur peu puissant. Il en résultait que le
chauffeur n'était occupé que par intermittence. Aussi, pour no
1. Tout au moins le commis voyageur csl-il forcé de s'associer à un ancien
contre maître pour fonder une manufacUue. Dans ce cas, le premier s'occupe de la
partiecommerciale, ce qui supprime les petits intermédiaires voyageurs ou colporteurs.
28 LES PATRONS DE L'INDUSTRIE TEXTILE.
pas lui laisser de longs loisirs, M. F^... eut l'idée de le mettre à
un métier à tisser sur lequel il travaillait lorsque son moteur ne
prenait pas son temps. Cette prétention rencontra une opposition
formidable, non pas de la part du chauETeur, mais des tisserands,
qui refusèrent d'admettre parmi eux un ouvrier qui n'était pas
du métier. On le voit, les tisserands à la main ont conservé toute
l'étroitesse d'esprit des anciennes corporations.
Quoi qu'il en soit, après avoir fait « sauter » successivement
un certain nombre de cbaufi'eurs, les tisserands finirent par
avoir gain de cause, et M. L.. . dut revendre la machine à vapeur
et ses accessoires. Évidemment le conflit n'existait que parce
que la production de l'atelier ne couvrait pas le salaire d'un
chauffeur exclusif : il ij a donc une grandeur minimum au-des-
sous de laquelle l'atelier à la houille n-est pas économiquement
exploitable, et M. L... ne disposait pas d'un capital suffisant pour
atteindre cette limite.
La grande préoccupation de M. L... est de ne pas faire de
stock, quoiqu'il ne fasse que des articles courants, communs, se
vendant en toutes saisons, la toile à matelas par exemple. Le
stock, en effet, en immobilisant du capital, a pour effet d'aug-
menter le prix de revient, et pour lutter contre la machine, il
faut le réduire le plus possible.
On peut se demander comment le travail à la main peut se
maintenir précisément dans un genre d'articles, les articles
courants, si bien adapté au machinisme? C'est que :
1° Les articles sont vendus plus cher, parce qu'ils sont ven-
dus directement au consommateur et non au marchand;
2" Ils sont vendus à des consommateurs qui habitent dans des
pays ruraux où les moyens de communication sont encore peu
développés, dans certaines régions du midi de la France, par
exemple.
Bien entendu. M. L... vend par l'intermédiaire de voyageurs
commissionnaires parcourant ces régions, mais comme chacun
de ces voyageurs représente plusieurs autres maisons fal)riquant
des articles différents, leurs frais généraux sont répartis entre
plusieurs petits industriels.
I.ES PATRONS DU TYPE ANCIEN. 29
Telles sont les conditions, un peu factices on le voit, daus
lesquelles vivent les manufactures de toiles à l'heure actuelle.
Chose curieuse, ces manufactures semblent dériver de la grande
industrie, puisqu'elles sont fondées par des contremaîtres formés
dans les ateliers mécaniques. On peut, dès lors, se demander
si les manufactures existaient avant le machinisme, et, dans ce
cas, par qui elles étaient fondées.
Si l'on serre la question de jîrès, on remarque que ce qui
fait que les manufacturiers actuels se recrutent parmi les contre-
maîtres, c'est que ces derniers ont le don du commandement et
de l'organisation ; ils peuvent se recruter parmi toutes les ca-
tégories de personnes ayant ces qualités.
L'Antiquité a vu des manufactures qui purent lutter contre
les fabriques collectives parce que, n'employant que des escla-
ves, elles avaient la main-d'œuvre à un taux plus faible encore
que les petits ateliers libres collectifs.
Au Moyen Age, avec la disparition de l'esclavage, la fabrique
collective donuna jusqu'aux inventions mécaniques. Pourtant,
avant celles-ci, un certain nombre de manufactures apparurent
en Occident', mais à l'état sporadique seulement, jusqu'aux in-
ventions qui virent le jour en Angleterre au xviir^ siècle, et dont
nous allons bientôt parler,
Eq effet, toutes choses égales d'ailleurs, la manufacture sup-
porte moins les aléas du commerce que la fabrique collective
à cause de la nécessité d'utiliser l'outillage d'une façon régu-
lière. Elle ne compense ce désavantage que si elle peut se pro-
curer de la force motrice à meilleur marché : esclavage ou em-
ploi d'outils perfectionnés. Or, l'esclavage rendu impossible
dans l'Europe occidentale depuis l'apparition du particularisme,
la manufacture subit une éclipse jusqu'au moment où les condi-
tions économiques permirent l'emploi d'engins perfectionnés,
c'est-à-dire dans la seconde moitié du xvni" siècle en Anglc-
1. Ainsi la manufacture des draps de luxe(fa(;on de Hollande), créée à Abbeville en
lG(J5,srâceà l'appui de Colberl quilui octioya des privilèges spéciaux (Cf. Demangeon,
La Picardie, p. 265). Notons en passant que celte manufacture fut fondée par un
Hollandais nommé Van Robais, ainsi (|ue la fameuse manufacture des Gobelins,
l'ondée à la même époque par Van Gobeleen.
;J0 LES PATRO^JS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
terre. La mcanufacture eut alors un regain d'expansion subit
mais éphémère, car elle ne fut qu'un état transitoire vers la
constitution du grand atelier à la houille.
Avant d'entamer l'étude de ce dernier, un court aperçu his-
torique nous semble nécessaire, afin de noter les étapes de l'ex-
pansion du travail à la main, et les circonstances qui ont amené
sa disparition devant la concurrence du machinisme.
Aperçu historique. — Si l'on trace une ligne passant par
Calais, Saint-Omer, Aire-sur-la-Lys, La Bassée, Lille et Tournai,
on sépare deux régions naturelles essentiellement distinctes :
Au nord, on trouve un pays bas et humide, à sous-sol imper-
méable : c'est la Flandre.
Au sud, on a un plateau sec, à sous-sol calcaire et perméable,
qui couvre une grande partie du nord de la France, et se
subdivise en une série de pays : Boulonnais, Artois, Gambrésis,
Picardie, etc.
Les villes que nous venons de citer sont toutes situées à
l'intersection d'une voie navigable avec la limite naturelle, et
doivent leur origine à l'établissement de marchés où s'échan-
geaient les productions différentes des deux régions. Le sol sec
du plateau calcaire se prête à l'élevage du mouton : c'est le
pays de la laine; au contraire, le sol frais de la Flandre est
plus favorable à la culture du lin : c'est le pays de la toile.
A l'aurore de l'histoire, les anciens habitants de l'Artois, les
Atrébates, sont déjà renommés pour leurs étoffes de laine : les
birri (bure) en laine grossière, et les saies en laine fine. Par
contre, les Morins, peuple navigateur qui détenait le détroit de
Calais, tissaient leurs toiles à voile avec les lins de la Flandre.
L'industrie linière s'est conservée depuis lors dans ce dernier
pays, sans aucune discontinuité, principalement dans le bassin
delà Lys, rivière dont les eaux ont des propriétés particulières
pour le rouissage du lin.
L'industrie lainière, de son côté, s'est maintenue dans les ré-
gions calcaires, à Amiens, à Reims, etc., mais elle a disparu de
l'Artois, tandis qu'elle s'est propagée dans la Flandre française,
LES PATRONS IX' TYI'K ANCIEN. lU
surtout à Roubaix'. A dire vrai, ce qui domine dans cette der-
nière ville, c'est moins la fabrication des tissus de laine pure que
celle des étofles mélangées, et ceci s'explique.
Nous avons dit que Lille était située exactement à la limite
des deux régions; aussi y fabriquait-on à la fois des toiles et
des lainages, et cela dès le xii" siècle ; de là, on devait passer tout
naturellement aux étoffes mélangées. En 1495, on voit, dans
cette cité, la corporation des bourgetteurs (tisserands d'étofîes
à chaîne en lil de lin et à trame en fil de laine) se séparer de
celle des sayetteurs (tisserands d'étoffes de pure laine). Peu à
peu, les négociants lillois, en quête de main-d'œuvre à bon
marché, firent tisser dans les campagnes avoisinantes, dans le
plat pays, comme on disait alors, à Roubaix notamment, qui
n'était encore qu'un petit bourg naissant. Ce fut, dès lors, une
lutte continuelle, une suite interminable de procès entre les
bourgetteurs lillois et ceux du plat pays; ces derniers, à l'ori-
gine, ne pouvaient fabriquer que la tripe de velours pour tapis-
serie ; au commencement du xvii" siècle, ils acquièrent le droit
de travailler le bourrât ou serge de Rome, et la futauie ou
bazin, et vers la fin du même siècle, celui de faire les calle-
mandes (satin) ; enfin, au xviii" siècle, ils peuvent travailler les
camelots (tissus imperméables communs pour manteaux et
capuchons).
Au lin et à la laine, on ajouta la soie et le coton, mais toujours
à condition d'être mélangés. Ce n'est qu'à la veille de la Révo-
lution que la liberté industrielle fut définitivement proclamée -.
On peut se demander pourquoi le tissage des étoffes mélan-
gées se développa dans les villages situés au nord de Lille,
c'est-à-dire dans la Flandre, plutôt que dans ceux situés au
sud, dans la région calcaire ?
1. Dans la Flandre belge, l'industrie lainière prospérait depuis longtemps. Les Mé-
napiens, et plus lard les Frisons élevaient des moutons sur les polders du littoral et
se livraient à la fabrication du drap. Admirablement placés pour l'exportation, ils
purent étendre leur fabrication, et, dès le Moyen Age, ils durent avoir recours aux
laines étrangères, anglaises, espagnoles, etc. C'est alors que se développèrent les fa-
meuses cités flamandes : Gand, Bruges, Yprcs, etc.
2. Turgot supprima les corporations en 1776, et la réglementation d'Etat en 1779.
32 LES T'ATROIN'S DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
Il est probable que l'une des causes prépondérantes fut celle
du recrutement plus facile de la main-d'œuvre : la Flandre,
pays à forte natalité, a toujours été nn réservoir d'hommes. Au
surplus, rien ne poussait à l'établissement d .l'industrie vers le
sud : les laines elles-mêmes ne venaient pas de la région cal-
caire avoisinante, car on les réservait pour les tissus pure laine ;
Roubaix faisait venir ses laines de Hollande, d'Angleterre et
d'ailleurs.
Pendant que le tissage des mélang"és prospérait à Roubaix et
dans les environs, le tissage de la laine tombait en décadence
à Lille et dans l'Artois.
Lille se spécialisait de plus en plus vers la fabrication du fd
à coudre, qu'elle n'a pas abandonnée jusqu'à nos jours : en
1709, elle comptait déjà 600 moulins de filterie. Quant aux Arté-
siens, ils étaient de plus en plus rejetés vers le fdage de la
laine et la fabrication des dentelles ^
En résumé, voici quelle était la situation dfr l'industrie tex-
tile dans la Flandre française au moment où les inventions
mécaniques allaient la bouleverser.
D'abord le lin- :
La culture de la plante et la préparation de la libre se fai-
saient à la campagne dans les villages du bassin de la Lys, ainsi
que le filage ; ce dernier travail était fait par les femmes, et
l'on comptait 43.000 rouets dans les arrondissements de Lille
et d'Hazebrouck au début du xix" siècle. A la même époque,
il y avait 4.000 métiers à tisser la toile à Hazebrouck, Armen-
tières, Merville, Estaires et dans les villages environnants,
1. Pendant longlein|is, l'Aiiois avait t'ourni à la Flandre des émigranls experts
dans le travail de la laine : au x^ siècle, Haiidouin 111, comte de Flandre, attira à
Bruges des tisserands et des foulons de IWrtois. Plus lard, ce fut une véritable émi-
gration due à l'insécurité politique. De 1477 à 1483, Louis XI occupe l'Artois : de
nombreux tisserands se réfugient à Lille et à Roubaix. En 1,5r8, la cité d'Arras
ayant empêché le lissage rural, les ouvriers campagnards émigrent en masse : les
sayetleurs vers Lille et les drapiers vers Roubaix. De 1G35 à 1G48, conquête défini-
live de l'Artois par les F'rançais, siège d'Arras et bataille de Lens : les derniers tisse-
rands se réfugient à Roubaix.
2. Cf. Monoçiraphie du lin et de l'industrie linièrc dans le département du
Nord, par Louis Merchier, p. 18 (L. Danel, édit. Lille, 1902).
LES l'ATltdNS m TVI'i: ANCIEN. -ï-i
plus 12.') niétiors de i-uhauiicric à C.oniines et à Lille. Cette
dernière ville monopolisait la fabrication du iii à coudre, tandis
que de nombreuses blanchisseries de toiles s'échelonnaient le
lony- de la Deùle et de la Lys.
Voyons maintenant la laine.
Lille avait encore un certain nombre de tisserands, mais
Houbaix avait tini par devenir le centre le plus important pour
les lainages communs dans le Nord. En 1771, cette ville comp-
tait IIpI fabricants donnant du travail à 000 ouvriers peigneurs
habitant surtout Tourcoing, à :30.000 fileuses de l'Artois et de
la Picardie, à 2.000 tisserands de callemandes et 250 tisserands
de futaines, la plupart résidant A Roubaix, et auxquels on doit
ajouter 1.500 retordeurs, 1.200 gamins épeuleurs (bobineurs),
2.000 redoubleuses et 300 piqûrières.
Cette industrie, en apparence si' prospère, était alors bien
près de sa décadence. De l'autre côté de la Manche, le machi-
nisme était en train d'éclore, et en 1786, un traité de commerce
ayant permis l'entrée facile des cotonnades anglaises, le tra-
vail des étoffes de laines communes fut gravement atteint.
C'est ainsi qu'en 1788, l'industrie lainière ne comptait plus
que 8 métiers battants à Roubaix, 22 à Tourcoing et 800 à
Lille.
Quelques années plus tard, l'annexion de la Relgique vint
aggraver la crise eu permettant la concurrence aisée des draps
de Verviers,
Mais nous sommes à un tournant de l'histoire; le machinisme
allait s'implanter sur le Continent, et avant de noter les réper-
cussions qu'il devait fatalement produire, il nous faut donner
quelques détails sur les origines du travail mécanique dans
l'industrie textile.
Quand la colonisation agricole de l'Angleterre fut achevée et
•que les terres vacantes commencèrent à devenir rares, les Anglo-
Saxons, pour développer les moyens d'existence parallèlement
à l'accroissement de la population, songèrent à créer chez eux
l'industrie lainière en utilisant les laines du pays, qui, jus-
;>4 LES PATRONS DE L INDISTRU: TEXTILE.
(|u'alors étaient expédiées en Flandre. Ils attirèrent en Angle-
terre des ouvriers flamands, mais la supériorité économique de
l'Angleterre ne commença véritablement qu'avec le machinisme.
Ce n'est pas que les inventeurs aient manqué sur le Conti-
nent, mais ils ne réussirent jamais à implanter sérieusement
leurs procédés dans l'industrie; s'ils furent plus heureux en
Angleterre, c'est que le milieu social se prêtait mieux à l'adop-
tion des progrès économiques : déjà, à cette époque, ce pays
était un pays de hauts salaires'; il ne pouvait lutter qu'en
développant le plus possible la productivité de l'ouvrier.
Cependant, l'industrie lainière, empêtrée dans d'étroits règle-
ments aussi bien en Grande-Bretagne que sur le Continent,
présentait une grande résistance à l'amélioration des méthodes.
C'est à ce moment que la prise de possession de l'IIindoustan
par les Anglais vint mettre à leur portée une matière textile
peu utilisée jusqu'alors en Europe, le coton. Cette matière
devait leur être fournie ensuite abondamment par la possibilité
de la cultiver dans leurs colonies américaines.
Plus tard, l'abondance de la houille devait assurer définiti-
vement cette supériorité, mais, à ce moment, il n'en est pas
encore question.
Les progrès mécaniques ont traversé les phases suivantes :
1" Ce sont d'abord des outils perfectionnés mus a la main^
qui apparaissent : la fameuse jenny, inventée par Hargreaves
en 1767, est une espèce de rouet contenant jusqu'à 120 broches
à filer et qu'un enfant peut mouvoir à l'aide d'une manivelle ;
2" Puis ce sont les appareils à moteurs animés : le Throstle
(métier continu à filer), inventé en 17(59 par Arkwright et la
mule-jenmj (ancêtre du renvideur), inventée par Crompton en
1779, toutes deux mues à l'aide de manèges actionnés par des
mules ou des chevaux;
3° Les appareils hydrauliques succèdent rapidement aux pré-
cédents dans les pays montagneux du Lancashire :
Le water-frame ou métier hydraulique à filer;
1. Pal'l Mantcux, La révoluiion industrielle au wiii" slirle.
LES PATUONS DU TYI'E ANCIEN. 35
Le powcr-loom ou métier à tisser hydraulique, inventé par
Cartwright on 1785.
V Enfin cette dernière année voit s'ouvrir l'ère de la ma-
chine à vapeur, car c'est précisément à ce moment-là que la
machine de Watt fut appliquée pour la première fois à l'indus-
trie textile.
Le coton, ainsi obtenu à bas prix, fit une concurrence désas-
treuse à l'industrie lainière, qui dut à son tour adopter les
inventions mécaniques : la filature de la laine cardée employa
la première jenny, dans le Yorkshire, en 1773, et le premier
moteur à vapeur à Leeds en 179i. Enfin, le peignage méca-
nique de la laine fut réalisé, en Angleterre, par Collier, en
18-27.
Vindustrie linière fut la dernière à adopter les nouvelles
méthodes. Cette industrie n'étant pas concurrencée par les
Anglais, Napoléon P' conçut le projet de la développer en France
le plus rapidement possible. Dans ce but. il institua, dès 1805,
un prix de 1.000.000 francs pour récompenser l'inventeur assez
heureux pour réaliser le filage mécanique du lin fin et du
chanvre.
On sait comment Philippe de Girard réussit à inventer un
appareil à filer le lin, trop tard malheureusement pour toucher
la prime, l'Empire étant alors à son déclin. C'est en Autriche, à
Hirtenberg, qu'il alla fonder, en 1815, la première filature
mécanique, bientôt suivie, en 1819, d'une seconde à Girardow^
en Pologne.
La méthode de Girard, encore imparfaitement automatique,
fut perfectionnée en Angleterre, et c'est à Leeds que la première
filature véritablement automatique fut fondée par Marshall vers
1824. Rien mieux que cette histoire ne montre que la réussite
d'une invention en un point quelconque dépend plus des condi-
tions du milieu social on ce point que de l'action personnelle
d'un inventeur.
La concurrence de V Angleterre força le Continent à adopter
les procédés de l'industrie mécanique .
A partir du traité de commerce de 1786, les cotonnades
36 f.ES PATRONS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
anglaises inondèrent la France, et firent une concurrence désas-
treuse aux étoffes de laines communes; seules les régions fabri-
quant les qualités supérieures purent résister : draps de Sedan
et d'Elbeuf, tissus en laine peignée de Reims et d'Amiens, etc.
Partout ailleurs, à Roubaix notamment où l'on faisait surtout
les tissus communs et mélangés, on dut abandonner la laine et
se mettre à tisser les filés de coton anglais.
Peu à peu, on fit venir des machines d'Angleterre, et on
embaucha des ouvriers anglais malgré les obstacles de la légis-
lation anglaise. Amiens vit, en 1773, les premières jennies' ; elles
avaient une vingtaine de broches. Puis des filatures hydrau-
liques furent montées, à Arpajon en 1784^, à Louviers en 1786 ',
à Amiens en 1792^, à Wesserlingen 1803''.
C'est un Gantois, Liévin-Rauw eus, qui au péril de sa vie
rapporta, en 1791, les premières mule-jennies d'Angleterre,
mais la filature ne se développa guère à cette époque en
Flandre'', parce qu'elle manquait de chutes d'eau : elle devait
s'en tenir aux mule-jennies mues par des chevaux. Roubaix ne
souffrit guère, puisque le filage de la laine y était peu pratiqué :
son industrie était surtout le tissage, et elle se contenta de tisser
le coton au lieu de tisser la laine.
Le Nord ne reprend sa supériorité qu'avec la machine à
vapeur. A Lille, la première fut importée d'Angleterre en 1817,
par Auguste Mille-, à Roubaix en 1820 par Grimonprez.
La transformation de Yindustrie lainière suivit de près celle
du coton. Reims vit les premiers métiers à filer la laine cardée
en 1812 ; Amiens les premiers métiers à filer la laine peignée
en 1828.
A partir de ce moment, après 1830 surtout, Roubaix aban-
1. Demangeon, la Picardie, p. 3Ii.
2. lileunard. Histoire générale de l'industrie, III, p. 11.
3. Sion, Les paysans de la Normandie orientale, p. 295.
4. Demangeon, loc. cit., p. 314.
.■). Bleunard, loc. cit., III, 12.
6. En l'an IX, il y avait à Lille 2.561 métiers à filer le coton de 50 broches en
moyenne (Flamniermant, Histoire de l'industrie à Lille, p. 22).
7. Arcliives du Comité desfUateurs de colon de Lille, par II. Loyer, p. 291.
LES PATRONS l>l' TVI'K A.NCIKN. -i"
tlonne le coton trop concurrencé, pour la laine peignée.
Knfin ï industrie linit're dut se transformer à son tour.
Pendant la période d'enfantement du machinisme, l'Angle-
terre g-arda jalousement ses secrets de fabrication : il était
défendu d'exporter des machines sur le Continent. C'est au péril
de leur vie que des hommes courageux et dévoués allèrent, en
Grande-Bretagne, déchiffrer le mystère qui planait sur les
nouveaux procédés.
A partir de I80O, le Royaume Uni commença à inonder ses
voisins de filés de lin, fabriqués mécaniquement à Leeds d'abord,
à Belfast ensuite. Les rouets s'arrêtèrent net dans les Flandres,
faisant disparaître ainsi l'une des ressources escomptées du
budget familial. L'Angleterre qui, en 1833, exportait en France
3V9.186 kilogrammes de fds de lin. en envoyait 3.124.i81 en
1837 !
Dès 1832 cependant, un fabricant de cardes, Antoine Scrive,
de Lille, avait réussi à se faire embaucher dans une filature de
Leeds. Rentré dans sa ville natale, il commença à fabriquer des
métiers semblables à ceux qu'il avait vus, et à monter ainsi la
première filature mécanique de lin sur le Continent. Les pre-
miers fîlateurs étaient donc en même temps constructeurs de
métiers, mais ils ne fabriquaient que leur propre outillage.
C'est Decoster qui fonda à Paris en 1835, la première usine
où l'on se mit à construire des métiers pour la vente.
Des filatures mécaniques furent installées, mais en 18V'2, il
fallut élever les droits de douane pour assurer l'essor définitif
de la nouvelle industrie. Ainsi fut conjurée la crise qui cette fois
menaçait les tisserands eux-mêmes.
En Belgique, pays essentiellement exportateur, le remède
protectionniste ne fut pas suffisant, et la crise du tissage atteignit
son paroxysme vers 1847 et 184-8. Il y eut alors un véritable
exode de la Flandre belge vers la Flandre française : des filatu-
res de lin, des tissages et des blanchisseries de toile, des filteries
s'élevèrent en quantité.
En résumé, dès le milieu du siècle passé, le travail à la main
était concurrencé sur toute la ligne par la machine. Cette
38 LES l'ATRONS DE l'iNDLSTRIE TEXTILE.
dernière triomphait déjà complètement dans les opérations qui
se prêtent le mieux à l'automatisme, mais elle ne s'implantait
que lentement encore dans le tissage, surtout dans le tissage des
fontaisies.
Aujourd'hui, dans la Flandre française, la victoire de la
machine est définitive, et nous avons vu dans quelles conditions
artificielles les derniers bataillons du tissage à la main luttent
encore désespérément contre elle.
II
LES PATRONS DU TYPE MODERNE
Nous avons vu que le patron d'une fabrique collective est
plutôt un comraerrant qu'un industriel. Il est le produit, socia-
lement parlant, d'une sélection, opérée par le développement
de l'esprit de prévoyance, et faite sur les colporteurs et les
commis voyageurs. Le machinisme, en éliminant la fabrique,
n'a pas fait disparaître ce type social ; il l'a seulement trans-
formé en un pur négociant. Nous le retrouverons lorsque nous
parlerons des négociants en tissus, en toiles, en fils, etc.
Le patron de la manufacture, au contraire, est plus industriel
que commerçant. Il est le produit dune sélection, opérée égale-
ment par la prévoyance, mais faite sur les petits patrons-ou-
vriers ou sur les contremaîtres. Le machinisme, en transfor-
mant la manufacture en grand atelier à la houille, a donné
de l'extension et une grande ampleur au type du patron in-
dustriel. C'est ce type surélevé, ce type essentiellement moderne,
que nous allons maintenant étudier.
I. — LA COXCKMRATIOX INDl STRIKLLE.
L'un des effets les plus visibles du machinisme est de pousser
à la concentration industrielle. Encore faut-il distinguer et
serrer de près ces notions de machinisme et de concentra-
tion.
'lO LES PATRONS DE L INDUSTRIE TEXTILE.
Le machinisme n'a pris véritablement tout son essor, et n'a
produit tous ses effets sociaux que depuis l'invention de la
machine à vapeur et la propagation de son emploi. Jusque-là,
il y a eu des mécanismes plus ou moins compliqués mus par la
force humaine ou animale, voire même par la force naturelle du
vent ou de leau, mais ce n'était qu'un machinisme bien rudi-
ment aire encore.
La force hydraulique elle-même n'a pu donner l'essor au
machinisme, car elle est forcément limitée et d'un débit très
variable. Les chutes puissantes sont situées dans des endroits
peu accessibles et ne commencent à être sérieusement utilisées
que depuis les récentes inventions réalisées dans le domaine de
l'électricité. Quant aux rivières accessibles, elles ne possèdent
que de petites chutes disséminées qui ont pour effet de main-
tenir les ateliers dans des limites modestes et inextensibles.
Pour toutes ces raisons, nous proposons d'englober sous le
nom de manufactures tous les grands ateliers dans lesquels on
emploie comme force motrice, l'homme, les animaux, le vent
ou l'eau, réserve faite sur les transformations futures que
pourra produire l'électricité.
Le grand atelier à la houille doit être nettement classé à part,
parce que, seul, jusqu'à présent, il permet une extension indé-
finie de la concentration industrielle.
On ne peut pas dire que la machine à vapeur a créé le grand
atelier, comme on l'a quelquefois dit : des manufactures ont
existé dans l'Antiquité.
Ce qui est vrai, c'est que la machine à vapeur a créé le grand
atelier à la houille, ce qui veut dire Y atelier indéfiniment ex-
tensible. Là est le grand fait social nouveau qui distingue notre
époque de toutes celles qui l'ont précédée.
Désormais, la concentration industrielle est rendue indépen-
dante des obstacles opposés par le Lieu : elle n'a plus d'autres
limites que celles des possibilités du marché mondial, des
moyens d'exécution, et de l'adaptation des groupements hu-
mains.
Il en résulte une concentration industrielle de plus en plus
LES ['ATKÛNS 1)1 TVI'i: MOnKliNE. M
grande. C'est là le fait le plus visible, et qui frappe tout
d'abord quand on [)arcourt une cité industrielle moderne.
Cette concentration porte à la fois sur le personnel et sur le
capital. Nous devons considérer séparément ces deux pomts, car
il n'y a pas nécessairement parallélisme entre les deux.
Pour déterminer le degré de concentration industrielle atteint
dans une région, il suffit de déterminer la grandeur de Fusine
moyenne. Sans doute cette usine moyenne n'existe pas et il ne
faut pas y attacher une signification plus précise qu'à celle de
n'importe quelle moyenne déterminée par les méthodes de la
statistique. Dans l'industrie textile en particulier, il faudrait
tenir compte de l'influence que peut avoir sur la grandeur de
l'atelier le produit fabriqué ; il faudrait distinguer les filatures
des gros numéros de celles des fins, les tissages de toile à
voile de ceux de linge de table, etc. Mais ceci demanderait
toute une série de monographies d'ateliers classés d'après les
articles produits. A défaut d'une telle étude qui nous entraî-
nerait trop loin, livrons-nous aux indications suivantes, vagues
et générales, mais qui suffiront à nous montrer les influences
globales des différentes espèces de fabrication.
Dans la Flandre française, on peut dire que la filature de
coton moyenne compte 28.000 broches ', 200 ouvriers et 600
chevaux-vapeur, et nécessite un capital de un million et demi de
francs;
V,ç, i:)eignagne de laine : 900 ouvriers, 1.500 chevaux, et i mil-
lions de francs;
La. fila tare de laine : 17.000 broches, 150 ouvriers, 450 che-
vaux et un million de francs;
Le tissage de laine : 200 métiers, 250 ouvriers, 260 chevaux,
et 300.000 francs:
La filature de Un : 6.000 broches, 300 ouvriers, 150 chevaux,
et 1.200.000 francs:
Le lissage de toile : 150 métiers, 180 ouvriers, et 300.000
francs.
1. D'après Schuize-Gaveinitz. la /ilalure de coton en Alsace compterait également
en moyenne 28-000 broches (Lu r/roude industrie, [>. 115).
4 '2 LES PATHOiNS DE L INDUSTRIE TEXTILE.
La concentration du personnel. — Occupons-nous d'abord
de la question du personnel. Si l'on jette un coup d'œil sur
le tableau qui précède, on constate de suite que Yatelier
moyen occiipe 200 à 300 ouvriers. Le peignage de laine lui-
même, qui, à première vue, semble faire exception, comporte
en réalité tiois ateliers distincts occupant environ 300 per-
sonnes cbacun : un de triage, et deux de peignage (un de jour
et un de nuit .
Ces chill'res sont notablement supérieurs à ceux de la manu-
facture, dont le personnel oscille autour de 20 ou 30 individus,
et si l'on excepte quelques cas particuliers, il ne semble pas que
les manufactures, dans l'industrie textile, aient été plus grandes
dans les siècles passés ^
Ce qui dominait, du reste, c'était la fabrique collective, com-
posée d'une foule de petits ateliers., dont le personnel ne dé-
passait pas quelques compagnons.
On peut donc dire que la capacité de direction va en croissant
du petit atelier à la manufacture., et de celle-ci au grand atelier
à la houille.
La concentration des capitaux. — Depuis l'introduction du
machinisme dans l'industrie, la productivité d'un atelier n'est
plus proportionnelle à la quantité de bras employés, mais à la
force motrice utilisée. Aussi les capitaux jouent-ils un rôle
prépondérant.
Si nous nous reportons à l'évaluation que nous avons faite
de l'usine moyenne ', nous constatons que les divers genres de
fabriques présentent, à ce sujet, des difiérences beaucoup plus
marquées qu'au point de vue du chiffre du personnel.
Nous trouvons une échelle hiérarchique nettement graduée
<le la manière suivante'^ :
1. Nous ne parlons pas, bien entendu, des nianufacluies de l'Antiquité qui cui-
[doyaient des esclaves et étaient d un type social difTérent.
2. Voir supra, p. il.
3. Ne perdons pas de vue qu'il s'agit ici d'usine de i^randeur moyenne. Certaines
usines sont beaucoup ])lus grandes que cette usine moyenne, mais, par contre,
d'autres sont plus petites.
LES l'ATRONS UL" TVl'i; .MoKKli.M:. 13
1" Au premier échelon, se trouvent les tissages qui demandent
en moyenne un capital do :J00.()00 francs;
2" Ensuite, viennent les jiUuures avec un capital de 1 à
1.500.000 francs;
3" Enfin, tout en haut, le peignage de laine avec 4.000.000.
Cet ordre est également celui du degré de machinisme
atteint dans chaque variété ! Si l'on néglige les influences dés
autres facteurs, comme celui de l'article fabriqué, on peut en
conclure que la concentration des capitaux est proportionnelle
au degré de machinisme.
La vérité de cette loi apparait encore si l'on compare les
ditféreutes étapes de l'évolution, dans le temps, d'une même
industrie. Ainsi, en 1829, une filature de coton de 10.000 bro-
ches ne nécessitait qu'une force motrice de 20 chevaux et un
capital de 75.000 francs, et avec les manufactures nous tou-
chons à un capital moyen de quelques milliers de francs.
Cette concentration des capitaux suppose un accroissement
et une diffusion plus grande de V esprit d'épargne et de pré-
voyance dans la population.
Elle suppose., de la part des gens qui les font valoir, un déve-
loppement des capacités administratives et du sens de la respon-
sabilité.
Sans doute, nous le répétons, ces qualités existaient déjà
dans le milieu social antérieur, mais à un degré moindre. La ma-
chine a eu pour résultat de permettre leur essor et de les déve-
lopper par les nécessités des conditions nouvelles de la pro-
duction.
Les patrons de llndlstrie moderne. — Nous voyons déjà
s'estomper la figure du patron moderne. C'est l'ancien manu-
facturier qui a grandi, et qui a acquis à un degré plus émi-
nent ;
1° Le don du commandement et le sens de l'organisation;
2" L'esprit de prévoyance;
3° Les capacités administratives et le sens de la responsa-
bilité.
44 LES l'ATHONS DE L hNlHSTHlE TEXTILE.
Ainsi donc, la machine a développé les qualités morales chez
le patron comme chez l'ouvrier; mais tandis que ce dernier ^
voyait diminuer ses connaissances techniques, le premier devait
les augmenter. Non seulement il lui faut connaître le mécanisme
des métiers, mais celui des moteurs, des organes de transmis-
sion, le fonctionnement des chaudières, etc. Et il faut qu'il se
tienne constamment au courant des inventions nouvelles.
On peut dire que le patron a grandi sur toute la ligne, mais
en grandissant, son rôle s'est compliqué. Le manufacturier, dans
sa sphère modeste, se suffisait à peu près à lui-même, dans son
travail patronal, tandis que le grand industriel moderne fait
appel à une foule d'auxiliaires. Quels rôles remplissent ceux-ci,
et que reste-t-il véritablement au patron proprement dit ?
II. — LES AUXILIAIRES I>U PATRONAGE.
La DIRECTION nu TRAVAIL. — Tout le monde connaît les diffi-
cultés que l'on rencontre à commander et diriger un petit
personnel. A plus forte raison, est-ce une tâche particulière-
ment malaisée de maintenir la discipline dans un corps nom-
breux. On n'y parvient que par la subdivision des cadres en
petits groupes : de là, dans l'armée, par exemple, cette multi-
plicité de groupements superposés : escouades, compagnies,
bataillons, etc. De là aussi, dans l'industrie, l'emploi d'auxiliaires,
les surveillants, les contremaîtres et les directeurs. Ici, les qua-
lités exigées sont évidemment surtout le don du commandement
et le sens de la responsahilité , et par là nous rejoignons l'élite
de la classe ouvrière, les fileurs-. Le contremaître d'abord, le
directeur ensuite, diffèrent du fileur, en ce qu'ils ont un per-
sonnel plus considérable à diriger, une responsabilité plus
lourde à assumer. Un peu de culture intellectuelle, des connais-
sances plus générales commencent à devenir indispensables.
Tout ceci, une élite ouvrière peut encore l'accjuérir. De là,
1. Voir 5c. soc, 2' pér., 59" fasc, p. 23.
2. Voir Se. soc, 2' pér., 59" fasc, p. 25.
i.KS l'ATitoNs Dr ivri: .m(»1)i;i{.ni:. -t*
comme dans l'armée, iiii double reci'utement possible : par le
rang- ou par l'école. F^e premier, résultat d'une sélection natu-
relle, assure moins bien la formation intellectuelle. C'est ici
surtout que les écoles du soir ont un rôle à jouer, car elles per-
mettent d'allier beureusement les deux modes de formation.
Quoi qu'il en soit, on peut être certain qu'un directeur ne se
maintiendra que s'il possède ces deux genres de qualités à un
degré suflisant.
En tout cas, on voit que la macbine ofTre une voie d'élévation
à ceux qui possèdent le don du commandement et de l'organisa-
tion et le sens de la responsabilité. Ils peuvent devenir contre
maîtres d'abord, directeurs ensuite. En voici un exemple :
M..., né à Houbaix en 1851, est un ancien tisserand devenu
contremaître. Son frère aîné est toujours tisserand dans la même
ville, tandis que son frère cadet*, ayant pu pousser son instruc-
tion plus loin, a pu devenir employé de banque, et vit actuelle-
ment en petit rentier. Les enfants de M... ne seront pas ouvriers,
mais employés : il a deux fils échantillonneurs, et une tille qui,
après avoir travaillé quelque temps en atelier, est aujourd'hui
mariée à un employé, et ne s'occupe que de son ménage.
Mais ce n'est là encore qu'une ascension au premier degré.
D'autres ont pu s'élever plus baut, puisque la plupart des direc-
teurs de fabrique sont des fils d'ouvriers ayant pu suivre les
cours d'une école industrielle ou qui ont appris par eux-mêmes,
et qui ont pu devenir très tôt contremaîtres.
En voici un exemple :
A... est né à Roubaix, où son grand-père, tisserand hollan-
dais, était venu s'installer il y a une cinquantaine d'années , et
son père, dans un tissage mécanique, avait travaillé en qualité
d'ouvrier d'abord, de contremaître ensuite.
A... lui-même fit ses études primaires dans une école de la
ville de Bruxelles, et acquit une instruction technique dans une
école de tissage de Roubaix, ce qui lui permit d'entrer en qua-
1. Ce sont surloul les plus jeunes fils qui peuvent pousser plus loin leur instruc-
tion, parce qu'au moment de leur éducation la famille possède des ressources plus
grandes, grâce à l'appoint du salaire des aînés.
46 LES l'ATRONS DE L'INDUSTRIE TEXTILE.
litc de dessinateur chez un fabricant d'étofïes d'ameuljlement de
Roubaix, et de s'élever, peu à peu, au poste de contremaître
puis à celui de directeur. Après avoir changé plusieurs fois
d'usines, tant en Belgique qu'en France, il a fini par décider l'un
de ses patrons à le coinmauditer, s'élevant ainsi jusqu'au pa-
tronat.
L'administration. — Si la première variété d'auxiliaires que
nous venons d'étudier demande surtout des hommes au carac-
tère ferme, il y en a une autre, où les connaissances intellec-
tuelles jouent un plus grand rôle, sans toutefois exclure, loin de
là, celui du caractère.
Les certificats et les diplômes sont les clefs qui en ouvrent l'ac-
cès; il faut savoir compter vite, avoir une écriture lisible, con-
naître la tenue des livres, quelquefois posséder des notions de
dessin ou de langues étrangères; de plus en plus, on demande
la connaissance de la sténographie et de la dactylographie. Tout
cela ne s'acquiert qu'à l'école ou dans des cours spéciaux.
'ïonieîoh, si r instruction fowmit le critère de la sHection à
Ventrée, ce nest plus elle qui préside à l'avancement : encore
une fois, il y a là une question de caractère.
Au commis ordinaire, on ne demande qu'un certain esprit de
discipline, de l'ordre, de la méthode, delà propreté. Le caissier,
le comptable^ le chef de bureau ont, en outre, une responsabilité
plus ou moins grande à assumer, un commandement à exercer.
On le voit, il y a une seconde voie ouverte à l'élévation de
l'élite ouvrière, sinon à la première génération, du moins à
la seconde; car, ici, pour débuter, une préparation intel-
lectuelle est indispensable, et il faut s'adapter très jeune à
la vie de bureau. Cela suppose que les parents, non seulement
n'ont pas absolument besoin du salaire d'appoint qu'apportera
le jeune homme, mais encore disposent de moyens suffisants
pour prolonger les études de leur fils jusqu'à seize ou dix-
sept ans.
En Angleterre, la coutume du demi-temps \kalf-time) facilite
beaucoup l'ascension des enfants capables. En France, où cette
LKS l'ATItdNS IH' TVI'I'; MOKKHiNi:. 4/
coutume n'existe pas, il faut à la famille ouvrière des rcssoui-ces
plus grandes pour faire acquérir aux enfants le degré d'instruc-
tion nécessaire.
Aussi, pende familles exclusivement ouvrières peuvent le faire ;
la plupart du temps, ce sont des familles demi-ouvrières, demi-
commerçantes, des familles dans lesc{uelles le père travaille
en fabrique, tandis que lanière entreprend un petit commerce :
épicerie, cabaret, etc.
Tel est le cas de V. II..., l'ouvrier tourquennois dont nous
avons parlé'. 8a femme a exploité un estaminet jusqu'à ce que
fût terminée l'éducation de son tîls; celui-ci devient ainsi dessi-
nateur à seize ans.
Ce mode d'ascension est inférieur puisqu'il tend à désorgani-
ser le foyer familial, et qn il dérive du travail de la femme.
Il est inférieur encore dans son mode de recrutement, basé
sur des connaissances et non sur une supériorité du caractère.
Enfin, il est inférieur au point de vue de l'éducation, car la
mère n'a guère le temps de s'en occuper.
En Angleterre, cette façon de s'élever n'entraîne pas les mêmes
effets : les salaires plus élevés et la coutume du hulf-time,
en permettant une instruction plus poussée des enfants, met à la
portée de ceux-ci des moyens d'élévation, sans obliger la mère
à chercher des ressources supplémentaires dans le commerce ;
le foyer de ceux qui s'élèvent n'est donc pas menacé de désor-
ganisation. Que de bienfaits sociaux l'Angleterre ne doit-elle
pas à cette coutume du half-time qui fait marcher de pair l'édu-
cation à l'atelier avec celle de l'école !
La proprikté. — Les deux premières catégories d'auxiliaires
ont pour rôle d'aider le patron dans son travail : direction du
personnel et administration du capital. En voici une troisième
qui l'aide à amasser le capital lui-même. Ce sont cette fois des
auxiliaires propriétaires. Bien peu de grands patrons ont la
propriété entière de leur usine et de leur outillage. Devant l'ex-
1. Voir Se. soc, 2' pér., 59" fasc, p. 'i8.
48 LES PATHONS DE L INDISTRIE TEXTII.K.
tension rapide des établissements industriels, ils ont dû faire
appel bien souvent à des associés ou à des prêteurs, et les néces-
sités ont fait surgir de nouvelles formes d'association, sociétés
en commandite ou anonymes.
Tout en bas, on distingue le simple actionnaire qui ne détient
qu'une petite parcelle de la propriété, et s'en remet à d'autres
pour la surveillance de l'emploi des fonds ; une seule qualité
lui est nécessaire : l'esprit d'épargne, la prévoyance.
Au-dessus viennent les administrateurs qui sont de gros ac-
tionnaires s'occupant de contrôler lemploi des fonds. A ceux-ci
il faut, outre une prévoyance plus développée, des capacités
administratives et le sens de la responsabilité. On peut placer
dans cette catégorie les commanditaires et les hanquiers-yrêteurs.
Cette voie n'offre pas actuellement un moyen d'ascension pour
la famille ouvrière proprement dite, qui ne peut épargner que
de petites sommes à la fois. Les valeurs industrielles sont d'un
prix trop élevé; les caisses d'épargne forment toujours le moyen
le plus commode pour recevoir les économies des petits salariés.
Toutefois, on peut dire que l'évolution industrielle tend à
changer cet état de choses. La nécessité de réunir des capitaux
toujours plus considérables, oblige à recourir de plus en plus aux
petites bourses. C'est ainsi qu'en Angleterre, où l'évolution in-
dustrielle est plus avancée, on voit certaines sociétés subdiviser
leur capital en coupures de plus en plus petites, descendant
parfois jusqu'à -Ih francs pour les mettre à la portée de l'épargne
ouvrière.
Jusqu'à ce jom% c'est la bourgeoisie qui a été la grande pour-
voyeuse des capitaux complémentaires nécessaires à la classe
dirigeante pour assurer le développement de la grande industrie.
L'ascension des capables. — On a souvent dit que le machi-
nisme, en accroissant la dimension des ateliers et l'importance
du capital nécessaire, avait rendu plus difficile l'ascension de
l'élite ouvrière. 11 n'en est rien, comme nous Talions voir :
1° S'il est vrai qu il faut un capital plus considérable aujour-
d'hui, il est non moins vrai qu'il est plus facilement mis à la
I.KS PATRd.VS I)i: TYI'K MODERNK. /(!)
disposition dos capables. Ancionneinent, pour devenir patron
d'un petit atelier, il fallait une mise de fonds peu considérabJo,
mais on ne pouvait guère la trouver qu'en l'amassant soi-même,
et l'on devait attendre d'avoir pu la réunir, sou à sou. A l'heure
actuelle, il devient de moins en moins nécessaire de posséder
soi-même le capital pour s'élever à la direction. A qualités
morales égales on montait moins vite, puisqu'il fallait attendre
que le bas de laine ait pu grossir.
2° S'il est vrai que le nombre des patrons ait diminué, il est
non moins vrai que le nombre des auxiliaires du patron a aug-
menté (chefs d'équipe, surveillants, contremaîtres, employés,
dessinateurs, comptables, etc.), et que la situation de ces auxi-
liaires est plus enviable que celle de la plupart des anciens
petits patrons.
S" Une troisième voie, enfin, qui n'est encore ouverte qu'à, la
bourgeoisie, permet l'ascension lente des plus prévoyants, et c'est
encore la machine qui a incité ici à l'épargne en offrant des pla-
cements rémunérateurs. Le bas de laine qui ne rapportait rien
a été remplacé par les caisses d'épargne, les dépôts en banque,
les rentes publiques et les valeurs industrielles. Une foule de
gens se sont ainsi créé de petites rentes à côté des revenus de
leur travail. C'est pourquoi les classes moyennes, demi-rentières,
demi-salariées, n'ont pris toute leur importance que depuis
l'apparition du machinisme.
Nous ne voulons pas prétendre qu'il n'y avait pas autrefois des
moyens d'ascension. Il y en avait dans le commerce, par exem-
ple. Ce que nous pouvons conclure, pour l'instant, c'est que la
machine a multiptiê et facilité les moyens d' ascension. Autrefois,
pour s'élever par l'industrie, il fallait des qualités plus variées,
et l'on s'élevait moins haut. Aujourd'hui, on peut monter à un
échelon plus élevé, avec des capacités moins nombreuses, mais
plus accentuées. Il n'est plus indispensable d'avoir à la fois le
don du commandement et celui de l'épargne : il suffît d'avoir
l'un ou l'autre, mais il faut l'avoir à un degré plus fort. C'est
la machine et le régime qui en résulte qui permet le mieux à cha-
cun de donner sa mesure.
4
50 LES PATRONS DE L INDUSTIilE TEXTILE.
En d'autres termes, la macJiine accentue des différences indi-
viduelles, et facilite le classement de chacun suivant ses apti-
tudes.
m. LES PATBQA'S INDUSTRIELS.
Nous venons de parcourir les diverses variétés d'auxiliaires
employés dans l'industrie textile. A cet assemblage hétéroclite, il
est indispensable de donner une unité directrice suprême : tel
est le rôle du patron proprement dit.
Il s'ensuit que le patron doit posséder à la fois les qualités et
les connaissances réclamées dans chacune des branches secon-
daires que nous avons déterminées. Le patron doit avoir les
qualités de direction, d'administration et de prévoyance. Il doit,
de plus et avant tout, savoir juger les hommes, afin de trouver
les auxiliaires les meilleurs qui l'aideront dans sa tâche : savoir
s'attacher les meilleurs collaborateurs est la condition principale
du succès.
Ainsi, plus on s'élève dans l'échelle sociale, et plus l'on doit
avoir des qualités nombreuses et éminentes pour se maintenir.
Mais l'on peut s'élever plus ou moins haut, et les divers genres
d'ateliers n'agissent pas de la même façon : leur inlluence sé-
lectionnante n'est pas la même; de là l'existence de variétés
patronales qui forment la contre-partie des variétés ouvrières.
Ici, la hiérarchie est basée quelquefois sur le capital , image
des difficultés d'établissement , ou sur les difficultés techniques
du métier lui-même.
Les difficultés d 'établi ssemext. — Nous avons vu qu'il n'y a
guère de différences entre les variétés d'usines au point de vue
de l'importance numérique du personnel, mais qu'il n'en est pas
de même quant au capital d'établissement. Ce dernier élément
va donc nous permettre de faire une classification graduée, en
commençant par les variétés dans lesquelles il est possible de
s'établir avec le capital le moins élevé.
I.F.S PA'rUitNS 1)1' TVI'i; .MilDl.RNi:. 51
Dans chaque variété il est une grandeur minimum d'usines au-
dessous de laquelle on ne peut descendre : c'est cette grandeur
miniuium que l'on appelle Yiinitr indusiriellc .
L'unité industrielle, c'est le nombre de métiers ou de broches
que dt)it comprendre l'établissement pour produire un article
donné dans de bonnes conditions de prix de revient.
Elle dépend de la productivité propre des difiérentes espèces
de machines composant un atelier. Ainsi, en filature, il faut au
moins un nombre de broches absorbant la production d'un as-
sortiment de préparation. En tissage, le rapport entre le nombre
de métiers à tisser et celui des machines à préparer est un peu
moins rigide qu'en filature; pourtant, il arrive un moment où
l'achat d'un seul métier à tisser en plus oblige à mettre un
bobinoir en plus, un ourdissoir, une cannetière, etc., et, dès
lors, on a avantage à mettre toute une nouvelle série de mé-
tiers.
Généralement une usine possède plusieurs unités industrielles ;
certaines n'en possèdent qu'une, ce sont les plus petites, car au-
dessous, elles ne sont plus viables.
La facilité plus ou moins grande d'établissement au point de
vue du capital, dépend donc du prix d'une unité. Ce prix varie
non seulement suivant le genre d'opération (filature, tissage,
etc.) ou d'objet (coton, laine, lin), mais il dépend encore de
l'article spécial à produire (numéros des filés, finesse des tissus,
etc.). Une analyse aussi complète dépassant le cadre de notre
étude, on nous pardonnera, pour la seconde fois, de nous borner
à des moyennes, à titre d'indication.
Examinons à ce point de vue les principaux genres d'ateliers
que nous avons rencontrés :
1" Filature de coton. On compte généralement que l'installa-
tion d'une broche avec les accessoires revient en moyenne à
50 francs; or, le métier à filer comprend environ 1.000 broches
au moins dans la Flandre : il coûtera donc 50.000 francs;
2° Peignage de laine : un assortiment coûte environ 1.000.000!
3" Filature de laine : la broche coûte 58 francs; un métier com-
prenant 700 broches revient à VO.OOO francs environ ;
52 LES TAIRONS DE l/iNDUSTRIE TEXTILE.
4° Tissage de laine : le métier avec ses accessoires, coûte
1.500 francs;
5" Filature de lin : la broche coûte 200 francs'; un métier
continu à lin possède 250 broches et coûte donc 00.000 francs ;
6° Tissage de toile : le métier revient à 2.000 francs.
En résumé, on peut dire qu'il est plus aisé de s'installer fa-
bricant que [dateur, et fdateur que peigncur de laine. Tandis que
le capital de ce dernier ne peut être moindre que 1.000.000 de
francs, celui du filateur peut théoriquement descendre à 50 ou
60.000 francs, et celui du fabricant à 1.500 ou 2.000 francs seu-
lement-.
Ainsi, plus l'automatisme est parfait et plus la difficulté d'é-
tablissement s'accroît au point de vue du capital.
Les difficultés techmqi es du métier. — S'il est plus facile de
fonder un tissage qu'une filature, il est peut-être plus difficile
de le faire prospérer. L'obstacle vient ici des difficultés techni-
ques du métier lui-même.
Dans la filature, surtout dans la filature de coton, le travail
est aussi automatique que possible, les matières premières et
les produits sont fixes et facilement classables. C'est donc la
question du prix de revient qui prime tout. Le patron supérieur
sera celui qui aura l'outillage le plus parfait, le plus productif,
qui saura le remplacer à temps pour en adopter un plus mo-
derne. Il faut avoir de la décision et de l'initiative. Ce sont donc
les qualités du caractère qui priment.
Les fabricants disent couramment que, pour être filateur, il
faut deux conditions : avoir un million et un peu de bon sens.
Exagération mise à part, ce dicton montre l'importance que
joue le capital et le peu d'utilité de la supériorité de l'intelli-
gence ou de la culture intellectuelle. Avec un bon directeur
1. Le coût élevé de la broche de lin provient de ce que les machines à peigner sont
considérées comme un accessoire de la filature, tandis que, dans l'industrie lainière,
elles font partie d'un atelier distinct.
2. En fait, les unités viables sont plus élevées que les chiffres que nous indiquons,
mais elles leur sont sensiblement proportionnelles, de sorte que les conclusions sont
justifiées.
i.i;s l'ATitoNs m Tvi'i". .M(ii)i;>iNE. 53
sachant mener les hommes, et recruté parmi les contremaî-
tres ayant fait leurs preuves, on voit (jiie le tilateur doit surtout
avoir de l'argent. Les directeurs sont slahles, et ne cherchent
pas à s'intaller à leur compte parce que le capital nécessaire
est trop arand. Toutefois, nous proposons de modifier le dic-
ton comme suit : « Avoir un million, du simple bon sens...
et du caractère. »
Dans les tissages, où l'automatisme est moins parfait et la
variété plus grande, les qualités intellectuelles jouent un rôle
plus grand ; il y a un apprentissage du métier à faire, sous peine
de se voir rapidement évincé. Aussi, quand un falnùcant meurt
en ne laissant que des enfants en bas âge. on voit souvent le di-
recteur réussir à se faire commanditer, parce qu il est le seul à
posséder les connaissances techniques et les capacités nécessaires.
Parmi les différentes sortes de tissages, c'est dans les tissages
d'articles de fantaisies que les capacités intellectuelles jouent
le plus g-rand rôle. Non seulement les articles sont encore plus
variés et plus changeants, mais il faut avoir du goût et de l'es-
prit d'invention. De plus, ici, reparait la nécessité d'avoir un
capital assez élevé.
A chaque saison, deux fois par an, les fabricants-créateurs
de Roubaix ' il y en a une dizaine pour les fantaisies) inven-
tent de nouveaux modèles dont ils présentent des échantillons
aux négociants qui n'en n'acceptent qu'une partie; les frais de
création des modèles non acceptés sont donc perdus. Or, ils sont
considérables. Ainsi, par exemple, la maison L. Glorieux et fi/s
invente à chaque saison 2.000 types nouveaux en lainages et 3.000
en fantaisies. Dans l'amenblement, un tissage de moyenne impor-
tance dépense 20 à VO.OOO francs par an de ce chef. Outre les
frais de recherche et d'invention, et la perte d'une certaine
quantité de matières, l'échantillonnage, est assez onéreux, parce
qu'il ne peut se faire qu'à la main, vu les petites quantités de
métrages à produire. Ces frais énormes ne servent que pour
des tissus qui seront démodés au liout de six mois. De plus, le
fabricant achète lui-même la laine brute afin d'être certain de
sa qualité, et la fait peigner et filer à façon.
ai LES l'ATRONS DE L INDUSTRIE TEXTILE.
Des tissag"es importants peuvent seuls supporter tous ces
Irais. Au surplus, comme les frais sont les mêmes qu'il y ait
300 ou 1.000 métiers, il est avantageux de les répartir entre
le plus 'grand nombre de métiers possible. Aussi les maisons
créatrices, en nouveautés, ont de 800 à 1.000 métiers, ce qui
suppose un capital de 1 ou 1 million 1/2, et un personnel d'un
millier d'ouvriers. Ce sont donc de grosses affaires, et qui cou-
rent de gros risques. Il faut des qualités variées et éminentes
pour les dirig-er.
Classement des variétés patronales. — Nous pouvons main-
tenant classer les diverses variétés patronales en trois groupes :
1° Celles dans lesquelles le rôle prépondérant est joué par le
chiffre du capital employé et les dons du caractère ipeignages
et filatures) ;
2° Celles dans lesquelles les connaissances techniques et les
qualités intellectuelles forment le facteur principal {fabricants
de toile, d'articles classiques, tissages à façon, teinturiers et ap-
prêteurs) ;
3** Celles qui demandent à la fois les deux espèces de qualités,
et qui se placent ainsi au sommet de la hiérarchie patronale
{fabricants créateurs de fantaisies).
Dans la première variété, la société anonyme tend de plus
en plus à dominer, à cause de l'éiiormité des capitaux.
Dans la seconde, les sociétés en nom collectif ou en comman-
dite se maintiennent mieux, parce que le capital joue un rôle
moindre que la personnalité du patron.
Enfin, nous verrons que la dernière a donné lieu à Féclosion
d'un système nouveau qui tient compte à la fois de la puissance
des capitaux et de la personnalité du patron, parce que ces deux
éléments sont également importants.
III
LE COMMERCE
I. LES DIFFERENTS GKNRES DE COMMKRCE.
Dans le chapitre précédent, nous avons analysé le Patronage
dans son rùle purement industriel. Il nous faut maintenant
envisager son côté commercial.
En effet, il ne suffit pas de fabriquer, il faut vendre ; il faut
aussi se procurer les matières premières. L'industriel est donc
amené à entrer en contact avec le Commerce, et les rapports
qu'il aura avec lui varieront selon le genre de travail et l'état
du marché. Ce sont ces rapports que nous nous proposons d'é-
tudier. En un mot, quelles sont les répercussions de la Fabrica-
tion sur le Commerce, et réciproquement.
Examinons d'abord le travail commercial en lui-même ; nous
étudierons ensuite les répercussions qu'il engendre et qu'il
subit.
Ce qui apparaît tout d'abord quand on veut étudier le Com-
merce, c'est l'existence de spécialisations concordantes à celles
(le la Fabrication.
Par ordre, nous avons, en premier lieu, le ni'gociant en ma-
tières brutes, qui achète le lin, la laine ou le coton au produc-
teur agricole et les revend à l'industriel. Vient ensuite /e négociant
en /?/e6- qui joue le rôle d'intermédiaire entre le filateur d'une
50 LES PATRONS DE L INDUSTRIE TEXTILE.
part et le fabricant d'autre part. Enfin, le négociant en tissus ou
en fil à coudre qui se charge d'écouler les produits complète-
ment fabriqués.
Jetons un coup d'œil sur ces trois genres de commerçants, en
distinguant, chaque fois, le lin, la laine et le coton.
L'achat des matières brutes. — A l'origine, la fabricotiondu
lin avait des attaches profondes avec le travail rural; il n'y
avait sans doute pas d'intermédiaire entre le tisserand et le
paysan, son voisin; quelquefois, du reste, la même personne
cumulait les deux fonctions, comme cela se voit encore dans
certains villages de la Flandre.
Quand on commença à fabriquer en vue de l'exportation, les
négociants qui apparurent alors, durent s'assurer une quantité
suffisante de matières premières, et se la procurèrent d'abord
sur les marchés où les petits producteurs venaient exposer leurs
produits. Ces négociants devinrent bientôt des patrons de
fal)riques collectives.
Dans l'industrie linière, il y avait deux fabriques collectives
superposées :
1° Le fabricant de lin, qui achetait le lin au cultivateur et le
faisait rouir, teiller et peigner dans de petits ateliers familiaux;
il revendait ensuite le lin travaillé aux fileuses ;
2" Le fabricant de toile, qui se chargeait d'exporter les toiles
fabriquées par les petits tisserands ruraux.
Il faut noter aussi l'existence des recoupeurs qui achetaient
au marché le fil fabriqué par les fileuses, pour le revendre
aux tisserands.
Depuis l'apparition des filatures mécaniques, il s'est formé
un rouage intermédiaire entre le paysan et l'industriel : des
facteurs de lin apparurent, achetant le lin sur pied, l'emmaga-
sinant à la récolte et le revendant au fabricant ou, aujourd'hui,
au filateur. Tel est le système encore employé pour l'achat des
lins indigènes et des lins belges.
Mais le développement de l'industrie nécessita bientôt lim-
LE COMMERCK. .:> ^
portatioii de lins étrangers, particulièrement de lins russes i.
Là, vu la distance, les choses se passèrent d'une façon différente.
Tout «lahord, dans la première moitié du siècle dernier,
des maisons d'exportation furent fondées en Russie, principale-
ment à Riga. Ces maisons envoyaient des échantillons aux in-
dustriels irlandais, belges ou français qui achetaient ferme une
certaine quantité de lin qu'ils payaient d'avance.
Ce système dut être abandonné, par suite de l'habitude des
négociants russes de ne pas exécuter les livraisons à l'époque
voulue, et de fournir des matières non conformes aux échantil-
lons. Aussi, vers 1850, le système prévalut de hxer les échéances
à trois mois après l'expédition de Riga.
Peu à peu des maisons d'importation se fondèrent dans les
régions industrielles, à Lille, à Belfast, à Gand. Ces maisons
prirent à leur charge tous les aléas du commerce. C'est ainsi que,
depuis une trentaine d'années, les filateurs français n'achètent
plus que marchandise livrée à Dunkerque ou à Gand , ou
même en gare, et n'en prennent plus livraison qu'au fur et à
mesure de leurs besoins.
Pour la Inine, l'importation remonte à une époque plus éloi-
gnée que pour le lin, et elle porte sur des quantités plus con-
sidérables. C'est ainsi que dans la seconde partie du Moyen
Age, la Flandre faisait venir des laines d'Angleterre. Cette
importation était faite par la Hanse de Londres^ aussi appelée
Hanse flamande, qui avait son siège principal à Bruges. Quand
l'Angleterre se mit à fabriquer, il fallut faire venir les matières
premières d'Espagne, et aujourd'hui, de La Plata, du Cap et
d'Australie.
Les marchés lainiers les plus importants aujourd'hui sont ceux
de Londres, Boubaix et Anvers : à eux trois ils traitent les trois
quarts de la laine du monde entier-.
1. l-a Russie |)roduit la moitié du lin consoinuié en Europe. Toutefois elle ne pro-
duit (|u'un lin de qualité médiocre et qui est rarement d'un blanc [larfait. C'est la
Belgique qui produit les lins les plus beaux et les plus fins (Voir Bleunard, loc. cit.).
2. Bleunard. loc. cil., III, 40.
58 LES PATHONS DE I. INDUSTRIE TEXTILE.
Londres monopolise le marché des laines d'Australie : ce
marché se fait aux enchères et au comptant, par l'intermédiaire
de courtiers. Les laines australiennes sont surtout travaillées en
Angleterre, mais une partie est dérivée vers le Havre et Dun-
kerque, pour ne parler que de la France.
Au Havre arrivent également les laines de la Plata que le
Continent travaille de préférence. Là, elles sont mises en vente
publique et achetées par des commissionnaires en laines pour
le compte des négociants de Roubaix, qui la revendent de suite
aux fabricants.
En effet, ceux-ci, contrairement à ce qui se passe pour le lin, ne
prennent pas leurs marchandises au fur et à mesure de leurs
besoins, car, en faisant ainsi, ils risqueraient de ne pas avoir la
variété spéciale de laine qu'ils veulent avoir. Cette nécessité de
s'assurer la qualité voulue est tellement grande, que certains
grands fabricants n'ont pas hésité à fonder, à leurs frais, des
comptoirs d'achat à Buenos- Ayres, et que d'autres s'y rendent
pour acheter directement sur place.
Quant au coton, il a toujours dû être importé. En France, le
grand marché est le Havre, port où sont installées des maisons
d'importation semblables à celles qui existent à Lille pour le lin.
Elles revendent la matière première aux filateurs qui en pren-
nent livraison au fur et k mesure de leurs besoins, par l'inter-
médiaire de commissionnaires ou de négociants.
Il est probable que ce commerce a dû passer par les mêmes
stades que celui du lin. Il est certain, en tous cas, d'après
Schulze-Gaevernitz ', que la chose s'est ainsi passée en Angle-
terre :
Une première période, pendant laquelle le commerce est fait
par des maisons d'exportation américaines, qui avaient à Liver-
pool des commissionnaires chargés de traiter avec les indus-
triels du Lancashire; puis ceux-ci eurent même des commission-
naires-acheteurs sur le marché de Liverpool. Dans une
seconde période, il se fonda, dans cette ville, des maisons
1. La grande industrie.
LE r.OMMERCE. .'.0
d'importation prenant les aléas du commerce à leurs risques
et périls.
Le commerck des filés. — Si l'on veut bien se rappeler que les
peigneurs et filateurs de laine travaillent à façon* pour le
compte des fabricants de tissus, on comprendra qu'il ne peut
exister de commerce de lilés dans cette branche. Il n'en est pas
de même pour les industries cotonnières et linières, dans les-
quelles le filateur achète lui-même la matière première , et
revend les filés qu'il fabrique, soit directement aux fabricants,
soit par lïntermédiaire de négociants.
Beaucoup de transactions peuvent se faire directement, parce
que filateurs et fabricants habitent la môme région, et peuvent
se rencontrer facilement chaque semaine à la Bourse de Lille qui
se tient tous les mercredis. Ce commerce ne présente guère du
reste d'aléas, puisqu'il se fait d'une façon à peu près continue
tout le long' de l'année. Pourtant le négociant en filés existe, et
on le voit parfois offrir au fabricant le coton d'une filature à un
cours inférieur à celui offert par le filateur lui-même. Il profite
du flair particulier au bon commerçant, grâce auquel il a
acheté à un moment où le filateur cherchait avant tout à écouler
ses produits. De plus, le filateur ne peut présenter que quelques
numéros de filés, tandis que le négociant a une carte d'échan-
tillons complète.
Les conditions de vente vont en s'améliorant au fur et à me-
sure que la sécurité des transactions devient plus grande. Ainsi,
il y a quinze ans, l'escompte de 5 ^ qui était acccordé pour
les règlements à 60 jours, l'est aujourd'hui pour ceux de 90 jours.
De même le Q %, au lieu d'être réservé pour les paiements à
15 jours. Test pour ceux à 30 jours.
Le commerce des produits iixis. — Ces produits sont: pour le
lin, le fil à coudre ou la toile ; pour la laine : les tissus de fan-
taisies ou d'ameublement.
) . Voir suprà, p. 53.
GO LES PATRONS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
Pour le fil à coudre, chaque fabricant a sa marque spéciale
apposée sur chaque bobine vendue. Aussi a-t-il tout naturelle-
ment le monopole de la vente en gros, de sorte qu'à chaque
filterie est annexée une maison de commerce qui se charge
d'écouler les produits aux détaillants
Pour la toile, l'individualité du produit disparaît. De plus, il
y a trop de spécialités différentes, pour que chaque fabricant
puisse les faire toutes. Son intérêt est au contraire de se borner
à un nombre de genres restreints, auxquels son outillage est
mieux adapté.
Le commerçant, au contraire, a intérêt à vendre les choses
les plus variées, afin de répartir des frais généraux fixes sur un
plus grand nombre de branches. Le fabricant qui se fait acces-
soirement commerçant, ne peut vendre qu'une espèce de tissus,
ou un nombre très restreint'. Le voyageur du fabricant a donc
une carte d'échantillons très pauvre à présenter à côté de celle
du voyageur du négociant, et a les mêmes frais à supporter.
Aussi, on voit quelquefois ce phénomène bizarre : un même
client est sollicité à la fois par deux voyageurs, celui du fabri-
cant et celui du négociant ; ce dernier a, dans sa carte d'échan-
tillons, ceux que présente le premier, et cela à un prix inférieur,
quoique les tissus sortent de la même source !
La clientèle des gros négociants de toile, ce sont les magasins
de détail et les maisons de demi-gros, les merciers, les bouti-
quiers de village, etc. La vente est généralement faite aux con-
ditions suivantes, marchandise rendue sur place : 120 jours
sans escompte, 30 jours avec 3 % , 15 jours avec k %~.
Certains grands tissages de toile ont un magasin de vente,
soit à Lille, soit à Paris, mais les petits tissages ont recours aux
négociants, et cela d'autant plus que, dans les moments difficiles,
ceux-ci leur avancent des fonds. Mais alors, il y a sujétion de la
part du fabricant qui doit s'engager à réserver ses produits pour
1. Seuls les gros fabricants de toile peuvent ajouter à leur carte des échantillons
des genres qu'ils ne font pas, mais alors ce ne sont plus des purs fabricants, mais des
fcthricunts-commerçants.
2. L. Merchier, Monographie du lin, p. ■.'26.
LE COMMERCE. 01
son créanciei', (jui joiio ainsi à la l'ois le rôle de négociant et de
banquier.
Pour les <m«6' de laine, les choses se passent d'une façon un
peu diiierente, par suite des variabilités beaucoup plus grandes
apportées par la Mode.
Ce n'est pas à dire que l'on ne puisse faire des produits à peu
près fixes avec certaines variétés de laines. Nous savons, en effet,
que l'on fabrique des draps et des lainages classiques^, mais
nous savons aussi que l'on fabrique des draps et lainages de
fantaisie, et que ces derniers se font spécialement à Uoubaix.
Ce sont donc eux qui nous intéressent surtout.
Or, il y a une différence très grande entre le fabricant de
classiques, toujours sur de placer tôt ou tard ses produits, et
celui de fantaisies dont les tissus ne se portent que pendant une
saison, pendant le temps où la Mode lui confère une plus-value
artificielle : le premier est indépendant, le second dépendant
des caprices de la Mode, ou, si l'on veut, des grands magasins de
Nouveautés de Paris. Ce n'est pas ici le moment de rechercher
pourquoi et comment ces magasins ont acquis le monopole de
lancer les modes et de les faire accepter par le public; il nous
suffit d'en constater les effets sur l'industrie, et c'est à Houbaix
que ce phénomène a les répercussions les plus intenses.
Les transactions ne se font donc que deux fois par an, et nont
lieu qu'entre quelques intéressés, les gros fabricants créateurs
de Roubaix et les grands magasins de Nouveautés de Paris.
Financièrement, les premiers sont capables de lutter à armes
égales contre les seconds, mais ils en dépendent plus ou moins
pour le lancement de leurs produits, situation bizarre dont nous
constaterons bientôt les eflets.
Pour la fantaisie, on le conçoit, les transactions se font à
courte échéance : généralement on accorde un mois pour le
paiement, avec 5 % d'escompte-.
1. On appelle tissus classvjiies. ceux qui sont de consommation courante cl qui
])résentent toujours la même contexture.
2. Pour les tissus classiques, les conditions sont les suivantes ; 9 mois sans es-
compte; 4 mois avec 6 %; 2 mois avec 8 %. Pour la vente à la commission, on
accorde 6 mois avec ■> ou 3 %.
62 LES PATRONS DE L INDUSTRIE TEXTILE.
II. — KÉPERCUSSIONS DE l'iNDUSTRIE SIR LE COMMERCE.
L'organisation commerciale nécessaire que nous venons de
décrire, n'est pas sans avoir des liens avec celle de la fabri-
cation. Celle-ci a besoin du commerçant pour se procurer
les matières premières etécouler ses produits. Est-ce à dire qu'elle
lui soit assujettie, comme le tisserand à la main l'est vis-à-vis de
son patron, le chef de fabrique collective? Nous allons constater
au contraire que le fabricant s'émancipe de plus en plus de la
domination du commerçant au fur et à mesure du développe-
ment du machinisme et du grand atelier. Sans doute, il a tou-
jours besoin de lui, mais de plus en plus, il tend à traiter d'égal
à égal avec lui.
Toutefois, il y a lieu de distinguer entre les industries à pro-
duits fixes et celles à produits variables, ces dernières ayant
une difficulté plus grande à l'émancipation complète.
L'émancipation progressive des industries a produits fixes.
— D'après ce que nous avons dit. ce type est surtout représenté
dans la région que nous étudions par les industries linières et
cotonnières. Le grand fait qui domine son évolution est son
émancipation progressive du commerce.
Dans la fabrique collective, le petit fabricant à domicile est
sous la domination du gros négociant-exportateur. C'est là un
phénomène général qui a été mis en lumière dune façon supé-
rieure par M. L. Arqué dans son étude sur les Faiseurs de jouets
de Nuremberg ^ . Cette sujétion des petits producteurs indigents
se manifeste parleur endettement envers les négociants qui seuls
peuvent acheter leurs produits et leur accorder du crédit dans
les moments difficiles. C'est donc par la réunion entre leurs
mains du double monopole des fonctions d'exportateur et de
banquier, que les négociants assurent leur domination. Al'heure
1. se. soc, V pér., lasc. 43.
actuelle, beaucoup de petits tissages mécaniques de toile sont
encore plus ou moins liés par le crédit envers les négociants.
Au contraire, les (jrandes usines — les tissages importants, les
filatures de lin et de coton — sont définitivement émancipées à
ce point de vue du joug du commerce, parce qu'elles trouvent
aisément, et à bon marché^, du crédit chez des banquiers.
Ce phénomène d'émancipation se remarque très bien dans les
filatures de lin par exemple. Au début, quand le machinisme
était encore imparfait, elles étaient de petite taille et plus ou
moins endettées vis-à-vis des négociants en filés. Aujourd'hui,
avec les progrès de la machine, elles sont devenues de grosses
affaires comme nous savons, et sont appuyées par des banqiies
locales qui se sont constituées peu à peu.
L'émancipation partielle des industries a produits variables.
— La même loi d'émancipation existe pour les produits soumis
aux fluctuations de la Mode, quanta la question du crédit, mais
une hiérarchie d'un autre genre tend à s'établir.
C'est ainsi que les peigneurs et filateurs de laines, indépen-
dants au point de vue financier, ne sont cependant que de
simples façonniers des fabricants de tissus, et nous en avons dit
la raison : ce sont donc ces derniers qui détiennent entre leurs
mains les éléments de prospérité ou de décadence réglant la
situation et l'avenir des premiers.
Les gros fabricants détenteurs de la laine et créateurs d'é-
chantillons sont donc ceux qui dirigent le mouvement, et sur
qui repose la prospérité de l'agglomération roubaisienne tout
entière. Pourtant ils sont eux-mêmes plus ou moins assujettis
aux caprices des lanceurs de la Mode à Paris. Et c'est un singu-
lier spectacle de voir cette lutte des deux frères ennemis : les
potentats de l'industrie roubaisienne, et ceux du commerce
parisien.
Si l'émancipation des premiers n'est pas complète, la cause
n'en peut être due au machinisme. Deux parties détenant chacune
un monopole de fait sont en présence : celui de l'invention des
modèles d'une part, et celui du lancement de la Mode, d'autre
04 LES PATRONS DE L INDUSTRIE TEXTILE.
part. Si ces forces sont cohérentes et disciplinées, les transac-
tions seront nettes. Si elles sont plus ou moins indisciplinées, il
y aura instabilité constante dans les relations. C'est malheu-
reusement ce qui existe.
Il paraîtrait, en effet, que certaines maisons de Nouveautés
ne pratiquent pas des coutumes absolument correctes vis-à-vis
des gros fabricants créateurs. Ceux-ci les accusent de faire co-
pier les échantillons qu'ils ont inventés, et de réserver leurs
commandes pour les petits fabricants, qui, n'étant pas chargés
des frais de recherches et d'invention, peuvent les exécuter à
meilleur compte. C'est ce qui permet à un certain nombre de
petits tissages de vivre.
Tous les gros fabricants se plaignent de cet état de choses,
mais jusqu'à présent, ilsontété incapables de former une union
cohérente, une espèce de trust, qui serait le seul remède pos-
sible à l'instabilité actuelle des transactions.
La concentration régionale. — Il n'est pas indifférent, au
commerçant chargé découler les produits, que lindustrie soit
plus ou moins bien outillée. Plus le fabricant lui fournira des
tissus de qualité supérieure à un prix peu élevé, plus il lui
sera facile de les vendre. La tâche du commerçant est d'au-
tant plus aisée que la supériorité industrielle est plus grande.
Dans l'état ancien, caractérisé par la lenteur du progrès des
méthodes, les capacités commerciales primaient tout, et cela
justifiait la domination qu'exerçaient les grands négociants.
Dans l'état actuel d'améliorations constantes par les progrès
du machinisme, l'industrie devient capable de patronner le
commerce, et ceci explique son émancipation progressive.
Nous sommes donc amené à déterminer la situation indus-
trielle de la Flandre française vis-à-vis des pays concurrents,
afin de juger dans quelle mesure elle favorise le travail du
commerçant.
Le machiîiisme pousse à la concentration régionale. Aux
temps du travail à la main, la fabrication était dispersée sur
LE C.UMMKKCE, <>5
l'ensemlile du territoire, parce qiK; l'on trouvait partout des
matières premières, de la main-d'œuvre et une clientèle. Toute-
fois, des concentrations partielles s'étaient déjà opérées pour
certains travaux demandant un appientissage particulier dont le
secret était monopolisé par l'une ou l'autre ville. Ces concentra-
tions reposaient doue sur un tour de main spécial acquis par les
artisans d'une cité, et qui en conservaient jalousement la tra-
dition.
Les moyens de transport, en se perfectionnant, tendaient à
une autre concentration régionale en faveur des pays à main-
d'œuvre abondante et situés sur une voie commerciale. Le
développement précoce <le la Flandre au Moyeu Age s explique
ainsi, d'une part, par sa forte natalité, et, d'autre part, par sa
proximité de l'Angleterre, pays producteur de laines; enfin
par sa situation au nord-ouest du Continent, mis en valeur par
la colonisation franque.
L'utilisation des forces naturelles tend maintenant à favoriser
les pays qui possèdent ces dernières, mais il faut qu'ils aient,
en outre, les autres facteurs que nous venons d'indiquer :
possibilité de recrutement d'une main-d' œuvre appropriée et
suffisante; situation commerciale permettant V approvisionne-
ment des matières brutes, et l'écoulement des produits.
L'emploi des chutes d'eau comme moteur dans l'industrie
textile, développa celle-ci dans les collines de Normandie et dans
les Vosges, à la fin du xviii'' siècle. Aujourd'hui, la machine à
vapeur tend à l'attirer dans le nord de la France, à proximité
du vaste bassin houiller qui s'étend de Valenciennes à Béthune,
mais dans les contrées situées au nord de ce bassin et non dans
celles qui la bordent au sud : d'un côté, on a la main-d'œuvre
flamande; de l'autre, se trouvent des pays à natalité beaucoup
plus réduite.
Une fois la priorité acquise par une région, elle tend à la
conserver, non seulement par l'adaptation de plus en plus
marquée de la population à ce genre de travail, mais aussi par
idi création d' un centre comm,ercial plus puissant. C'est pourquoi,
en Flandre, l'industrie lainière tend à s'agglomérer autour de
06 LES PATRONS DE l'iNDUSTRIR TEXTILE.
Roubaix, et l'industrie linière autour de Lille et Armentières.
En Angleterre, le Lancashire est le pays du coton, le Yorkshirc
celui de la laine.
En s'éloignant du marché principal, une usine se place dans
une situation commerciale plus désavantageuse et perd ce qu'elle
peut gagner par l'infériorité des salaires, d'autant plus que, la
plupart du temps, on trouve alors une main-d'œuvre également
inférieure, n'ayant pas acquis les bonnes traditions de travail
que possèdent les pays plus évolués, et qui constituent leur
formation sociale particulière. Ces traditions sociales néces-
saires, sont acquises plus ou moins rapidement, selon que la
race est plus ou moins souple; c'est là qu'intervient le facteur
humain, la question de lorigine de la race.
On le voit, le problème est complexe, et ne peut être résolu
qu'en prenant un point à la fois.
Bornons-nous, pour l'instant, à constater l'importance de la
concentration régionale de l'industrie textile en Flandre, grâce
à la proximité d'un bassin houiller important.
Ici, il nous suffit de consulter les statistiques.
Voyons d'abord la, filature de lin^ :
En 18i0, le département du Nord possédait 2.700 broches
mécaniques sur les 14.880 qui se trouvaient en France, soit donc
une proportion de 18 % seulement.
En 1847, ce département en avait 117.900 sur 282.110, soit
déjà 41 %.
En 1857, 303.640 sur 452.572 ou 67 %.
En 1899, 434.351 sur 485.572 ou 89 %.
Aujourd'hui, d'après les dernières statistiques qui me sont
communiquées, il y en aurait 485.000 sur 500.000 environ
ou 97 %, la presque totalité.
Dans la filature de laine, le mouvement a été moins marqué,
plusieurs provinces françaises ayant conservé le monopole
1. Voir Merchier, loc. cit., p. 51 et J88.
LE COMMERCE. ' ()7
d'articles spéciaux laits avec les laines du pays, tandis que
Roubaix emploie surtout les laines étrangères. Néanmoins la
prot;i'ossion est sensible :
En 1851, le groupe de Houbaix-ïoureoing comprenait
230.000 broches sur les 851.000 que possédait la France à cette
époque, soit tV %.
A l'heure actuelle, il en comprend environ 1.000.000 sur
2.300.000, soit -iS %.
Dans la filature de coton, le progrès est moins frappant; nous
savons que le Nord tisse peu le coton, au moins jusqu'à présent'.
Pourtant les chiti'res suivants montrent une progression en faveur
du Nord :
En 1873, cedépartementavait 1.200. 000 broches sur5. 000. 000 ',
soiti?/%.
A l'heure actuelle, il en compte 3.0(10.000 sur 0.6i3.000, ou
pi'ès de la moitié.
Dans la filature, le travail à la main a pratiquement disparu;
il n'en n'est pas de même pour le tissage, parce que les pro-
grès mécaniques y ont été moins marqués. Mais si Ton s'en tient
au seul tissage mécanique, on constate, en faveur du Nord, une
progression analogue à celle de la filature.
Eu 1873, l'industrie du tissage de la laine comptait 6.750 mé-
tiers mécaniques sur les 23.000 qui se trouvaient alors en
France, soit 39 % .
En 1885, 19.000 sur 46.300, ou // %.
Aujourd'hui 30.000 sur 55.000 ou />;? %.
Quant au tissage de la toile, l'arrondissement de Lille compte
les deux tiers des métiers mécaniques de France : 15.000
sur 22.000.
Cette concentration de l'industrie mécanique dans la Flandre
1. Sur les 124.000 métiers mécaniques à lisser le coton existant en France, le dé-
partement du Nord n'en compte guère plus de 12.000.
2. Avant 1870. les statistiques sont difficilement comparables, car elles englobeul
l'Alsace, centre très important pour le coton.
68 LES PATRONS DE l'IMJUSTIUI: TEXTILE.
française est due. nous le savons, au voisinage des mines de
houille et à la main-d'œuvre flamande.
Dans la Flandre môme, la concentration s'opère au profit de
l'arrondissement de Lille, celle-ci due à l'influence des marchés
et du négoce.
Sur les 484.700 broches à lin que contient la Flandre fran-
çaise, le seul arrondissement de Lille en contient 477.000, dont
200.000 dans la cité de Lille et sa banlieue immédiate.
Là se trouvent également la presque totalité des filteries.
Les tissages de toile sont presque tous dans la vallée de la
Lys, principalement à Armentières qui, avec sa banlieue, con-
tient plus de la moitié des métiers mécaniques de l'arrondisse-
ment, plus du tiers de ceux de la France entière.
La ville de Lille et sa banlieue contiennent également la
moitié des broches de coton de l'arrondissement.
Enfin, l'industrie lainière est encore plus concentrée : on ne
la trouve guère que dans l'agglomération Roubaix-Tourcoing.
Cela tient au rôle primordial que joue dans cette industrie la
question de l'approvisionnement des matières brutes : la laine
présentant des variétés infinies, il faut être sur place pour se
rendre compte des qualités à acheter suivant l'état du marché.
La concentration régionale a pour résultat de créer un marché
puissant et de permettre une division du travail commercial.
On voit des commerçants se spécialiser les uns dans le com-
merce des laines, d'autres dans celui des lins, des toiles, des
filés ou des tissus, etc. Chacun connaît mieux sa partie et voit
son action doubler.
Pour donner une idée de la concentration des marchés, disons
que les places de Londres, Anvers et Roubaix traitent à elles
seules les trois quarts des laines brutes du monde. Lille est le seul
marché aux lins en France (Belfast, en Irlande). Quant au
coton, il se traite principalement au Havre (à Liverpool pour
l'Angleterre et à Brème pour l'Allemagne).
Ainsi donc la concentration régionale favorise les transac-
tions commerciales. Voilà un premier point.
I.I-: COMMERCE. 09
Les autres nations sont-elles plus ou moins favorisées sous
ce rapport? Telle est la question qui se pose maiuteuant.
Tout naturellement, ce sont les pays qui ont inauguré les
méthodes nouvelles de travail qui ont vu s'opérer les premiers
une concentration régionale à leur profit.
Il y a là, grâce à ravancc prise, un élément de supériorité
indéniable, toutes choses égales d'ailleurs.
L'avance prise par l'Angleterre dans l'industrie textile a été
maintenue jusqu'à ce jour, comme le montrent les dernières
statistiques.
C'est toujours dans la filature de coton que l'avance est la
plus considérable : au l*" mars 1909, sur les 130.795.927 broches
que possédait le monde entier, il y en avait 91.400.000 en
Europe, dont plus de la moitié dans le Royaume-lni, soit
exactement 53. 171.897; l'Allemagne n'en avait que 9.881.321
et la France 6.643.000 i.
L'avantage est un peu moins marqué pour le tissage de co-
ton ; à l'heure actuelle, le Royaume-Uni possède environ 750.000
métiers, l'Allemagne 250.000, la France 100.000. etc.
Il est encore moins marqué dans Y industrie lainière : le
Royaume-Uni possède plus de 6.000.000 de broches et 140.000
métiers; la France, 2.390.000 broches et 55.000 métiers méca-
niques.
Enfin, dans V industrie linière, nous trouvons qu'en 1877,
l'Europe possédait 3.131.000 broches, dont 1.407.000 dans le
Royaume-Uni, 500.000 en France, 415.000 en Allemagne,
326.000 en Autriche-Hongrie, etc.
On le voit, la supériorité de r Angleterre est d'autant plus
marquée qu'il s'agit d'une industrie où l'automatisme est le plus
parfait. C'est pourquoi, elle est plus grande dans la filature
que dans le tissage, et pour le coton que pour la laine ou le
lin. On comprend, en efîet, que l'avantage du machinisme di-
minue quand l'automatisme devient moins parfait.
Or, quand on analyse les choses de près, on voit que la
1. Cette statistifjue m'est comiiumiquée par r£'H/o« te./Hle.
70 I.IiS l'ATRONS 1>E l'industrie TEXTILE.
supériorité de l'Angleterre, au point de vue de l'intensité du
machinisme, ])ro vient des causes suivantes :
1° Le bds prix de la force motrice. L'Angleterre, ou le sait,
est le pays du monde où le charbon est le moins cher, et nous
savons que le charbon seul permet rextensi])ilité indéfinie de
la fabrication ;
2" L'adaptation plus parfaite de l'ouvrier anç/lais à l'auto-
matisrne, par suite de sa faculté d'attention plus grande, ainsi
que nous l'avons constaté dans une étude précédente' ;
3" L'avance prise par l'Angleterre dans l'initiative des trans-
formations mécaniques.
Comme on le voit, ces causes proviennent en partie du lieu,
eu partie delà formation sociale. Ensemble, elles ont contribué
à créer, dans la Grande-Bretagne, le foyer industriel le plus
intense dans l'industrie textile, qui est l'une des plus influencées
par la machine.
Ce pays est, en conséquence, celui dans lequel le phéno-
mène que nous avons appelé la concentration régionale est le
plus avancé, et ceci vient renforcer les éléments précédents de
suprématie dont il dispose.
D'abord cette concentration plus grande permet une pins
grande spécialisation des usiiies : en Angleterre, chaque fila-
ture file toujours le même numéro de fils; sur le Continent,
elle doit filer une vingtaine de numéi'os différents, et, par con-
séquent, chaiig"er constamment le réglage des métiers, d'où
j^erte de temps, et, par conséquent, nécessité de vendre plus
cher.
En second lieu, le courant cV affaires est tellement considé-
rable, que l'industriel n'a plus à s'inquiéter de faire des stocks.
Il achète chaque semaine, en Bourse, la quantité de coton né-
cessaire, et vend de même les filés produits, le tout au comp-
tant. Les produits finis eux-mêmes, les tissus ordinaires au
moins sont vendus en Bourse chaque semaine. De là une immo-
bilisation beaucoup moindre du capital.
1. .Se. soc. 2'' pér., 59* fasc, p. 31.
LE COMMERCE. 71
Eiilin, il faut noter qu'îin pkénomruc 'pavdW'lc à celui que
nous venons de décrire existe dans la fabrication de l'outillage.
C'est pourquoi le prix des métiers à filer et à tisser est plus
bas en Angleterre que partout ailleurs, et il en résulte qu'à ou-
tillage ég-al, la mise de fonds y est moindre.
Eu résumé, le prix de revient des tissus anglais est moins élevé
et ceci facilite la tâche des commerçants britanniques. C'est
ce qui explique pourquoi les pays continentaux ont été obligée
de recourir à la protection douanière pour compenser cette
infériorité.
Grâce aux tarifs douaniers, les industriels français sont
restés les maîtres du marché national, mais l'infériorité des
commerçants français est manifeste sur les marchés étrangers.
Pour la compenser, il faudrait organiser un système de ris-
tournes à l'exportation, mais cela nécessite l'org-anisation de
cartells ou de trusts. Or, comme l'a très bien montré M. Paul
de Kousiers dans son ouvrage sur les Trusts et Cartells, les pro-
duits finis, et spécialement ceux qui sont sujets aux irrégula-
rités et aux fantaisies, se prêtent difficilement à la réalisation
de tels organismes. Tout au plus, pourraient-ils se réaliser dans
les filatures de lin et de coton, et cela s'est vu, parait-il, dans
la Flandre aux époques de crises, mais à l'état momentané seu-
lement.
En France, le protectionnisme est donc une arme surtout
défensive, qui protège la production nationale, mais ne favo-
rise pas son expansion à l'extérieur .
Pourtant la France arrive à exporter une certaine quantité
de tissus chaque année. Sans aucun doute, il s'agit de tissus
d'une nature particulière, dont elle a le monopole.
Quels sont ces tissus ?
Les qualités de la fabricatiox française. — Il faut dis-
tinguer entre les articles simples d'une part, les articles com-
pliqués et les fantaisies d'autre part. Le machinisme est mieux
adapté aux premiers qu'aux seconds.
Il en résulte :
72^ LES PATRONS DE l' INDUSTRIE TEXTILE.
1" Que la France exporte peu de tissus simples (cotonnades,
toiles, etc.); pour ces articles, elle est battue par la Grande-
Bretagne sur les marchés étrangers, dans les colonies, en
Afrique et en Amérique. Au contraire, elle doit se défendre
contre les importations anglaises, à l'aide d'un tarif douanier
protecteur ;
2" Que la France s'est spécialisée surtout dans la fabrication
des tissus compliqués et des articles de fantaisie.'
En France, les articles simples, les articles classiques ne se
fabriquent plus que dans les régions où les salaires sont peu
élevés : c'est ainsi que les fines draperies noires, les amazones se
font surtout à Sedan, les lainages classiques à Fourmies. C'est
pourtant un fabricant de Sedan, M. Bonjean, qui inventa l'ar-
ticle nouveauté en 183V i, mais il se développa surtout à Elbeuf
pour les draps fantaisies, à Beims et à Boubaix pour les robes.
Cette évolution sest tellement accentuée depuis lors, qu'aujour-
d'hui, en France, les classiques eux-mêmes deviennent va-
riables, parce que chaque année, on met des nouvelles teintes
à la mode. Les industriels anglais se maintiennent au contraire
dans la fabrication de certains types invariables dont ils n'es-
saient pas d'augmenter le nombre ~.
Ceci est surtout vrai pour la laine, car pour le coton, la va-
riabilité agit surtout sur l'impression et non sur le tissage.
En résumé, la concurrence de r Angleterre a rejeté la France
vers la fabrication des articles sujets aux variations de la mode.
Et pour ceux-ci la supériorité appartient à la France, à cause
des qualités artistiques de la nation.
L'Angleterre l'emporte dans les fabrications où l'automa-
tisme triomphe, et la France dans celles qui demandent du
goiit, un certain talent artistique, de l'imagination créatrice.
M. de Bousiers a montré^ comment, dans l'industrie textile,
l'Allemagne vise surtout le bon marché par les bas salaires.
Mais il se fait que les produits français, par leur prix élevé,
1. Bleunard, loc. cit., 111, 67.
2. Joulin, loc. cit., p. 10.
3. Se. «oc, 2" pér.jSS" fasc, p..5t).
LE COMMKHCH. 73
ne sont accessibles qu'aux classes aisées, et c'est pourquoi ils
sont moins susceptibles de s'écouler en emncles masses. Et ceci
niontre que la faiblesse des exportations françaises n'est [)as
due uniquement à la mollesse des commerçants, comme on l'a
souvent dit.
IV
LA FAMILLE PATRONALE
Caractères GÉXKRArx. — Nous parlerons d'abord des carac-
1ères généraux avant de déterminer les variétés.
Pour l'éducation, il y a une tendance de plus en plus mar-
([iiée vers les études classiques.
Ce n'était pas le cas, au dél)ut, de l'industrie mécanique,
dans la première moitié du siècle dernier. A ce moment-là,
il était d'usage de mettre le fils aux atlaires, dès l'âge de
quatorze ou quinze ans.
A la génération suivante, l'industrie ayant surmonté les
aléas du début, et l'enrichissement commençant à faire sentir
ses efiets, on prolonge les études jusqu'au baccalauréat. Sou-
vent, Texamen du volontariat tenait lieu de tout, car ce que
l'on recherchait surtout, c'était de faire le service militaire
minimum. Ses études terminées, le jeune homme allait faire
un séjour en Angleterre. Il lui était facile d entrer dans une
filature anglaise, mais il était obligé d'y travailler en qualité
de mécanicien, faisant ainsi un apprentissage tout à fait pra-
tique, à Leeds ou à Belfast pour le lin, à Manchester pour le
coton.
Aujourd'hui, le séjour en Angleterre est considéré comme
presque obligatoire, et on commence à y ajouter le séjour en
Allemagne, et même en Amérique.
Quelques-uns poursuivent leurs études juscpi'à l'École Cen-
trale, mais c'est là une exception.
LA KAMlLI.i; l'AIROXALK.
Il n'y n donc pas exc-^s (l'iTitcllectualisnie. pas plus chez le
patron <pic chez l'ouviier.
Le milieu général s'en ressent, ce qui ne manque pas de
frapper les fonctionnaires du Midi ou de l'Est que le hasard
amène dans la Flandre. L'intensité du travail industriel ou
commercial, aussi bien que la culture, n'est guère favorable
aux spéculations de l'esprit, et pour les mômes causes : la quié-
tude manque. Les loisirs seront employés à chercher une
détente aux préoccupations qu'entraînent les affaires. Cette dé-
tente pourra être une lecture, mais ce sera une lecture super-
ficielle, facile. Il faut en excepter toutefois les cultures intellec-
tuelles ayant un caractère d'application pratique, comme celles
patronnées par la Socii-té industriflle du Xord. Les institutions
charitables, les œuvres diverses, les voyages, les villégiatures
absorbent aussi beaucoup de temps. Pour d'autres, ce sera la
politique, car presque partout, on voit un parti plus ou moins
conservateur, soutenu par les patrons, lutter contre le parti
socialiste.
Au début, le mode d'existence était relativement simple,
mais il s'est compliqué avec l'enrichissement qui a suivi léclo-
sion et le développement du machinisme.
Ainsi, vers le milieu du siècle dernier, les riches industriels
ne voyageaient guère. D'après l'abbé Vassart^, M. Jean-Baptiste
Motte, l'un des plus riches filateurs de coton de Roubaix à cette
époque, n'a jamais vu Paris! Encore aujourd'hui, il serait
facile de citer tel ou tel grand fabricant qui est tous les matins
à l'usine en môme temps que ses ouvriers, et qui ne s'absente
qu'exceptionnellement.
Mais il est juste de dire que le goût des voyages et des villé-
giatures est en fureur chez le plus grand nombre. C'est ce qui
explique le dév'eloppement des plages des côtes les plus voi-
sines du pays industriel, le long- de la mer du Nord ou de la
Manche, de Malo-les-Bains, près Dunkerque, par exemple. Là
habitent, pendant l'été, nombre de familles patronales qui possè-
1. Xolice liiograpliique sur Alfred Moite.
7G LES PATRONS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
dent ou louent une villa; grâce aux facilités des communica-
tions, le chef de famille peut facilement venir rejoindre les
siens le vendredi ou le samedi, et retourner à ses affaires le
lundi ou le mardi. D'autres vont à Ostende. etc.
Il n'y a guère que les rentiers ou les valétudinaires qui pas-
sent de long-s séjours dans le Midi.
Ceux qui ont une maison de campagne ont toujours soin
de la fixer à proximité de leurs établissements, de façon à pou-
voir s'y rendre en une heure ou deux.
Mais l'habitation principale est toujours dans le voisinage de
l'atelier de travail, et pour les petits faljricants, elle est même
contiguë ; c'est ce qui explique que, dans les petites villes, on
voit se succéder, comme au hasard, des usines, des hôtels par-
ticuliers et des maisons ouvrières. Mais dans les villes les plus
importantes, à Lille et à Roubaix, les grosses fortunes sont
assez nombreuses pour qu'elles puissent s'agglomérer dans le
même quartier.
Bien entendu, les femmes ont tenté de créer une vie mon-
daine, mais cette vie mondaine reste pour ainsi dire l'apanage
de l'aristocratie industrielle ou commerçante, et elle n'est pas
sans posséder certains traits particuliers qui frappent les étran-
gers.
Les groupements mondains y sont avant tout basés sur les
liens de famille ou les relations d'anciennes dates. Vu la nata-
lité, aussi élevée dans les familles patronales que dans les fa-
ijiilles ouvrières, on ressent peu le besoin d'étendre le cercle
des invités. Les dames étrangères qui entrent par mariage dans
un tel milieu y sont un peu dépaysées parmi des gens qui se
connaissent tous depuis la plus tendre enfance.
Mais les plus malheureuses, ce sont celles qui ont épousé un
fonctionnaire, un officier, un diplômé des grandes écoles offi-
cielles. Habituées, dans les autres provinces françaises, au pres-
tige qui accompagne la situation de leur mari, elles se voient
ici reléguées au second plan, cédant la place aux femmes des
grands industriels sans en comprendre la raison.
Après cette esquisse générale, il nous reste à voir les traits qui
LA KAMILI.r: l'ATRONALi:. 77
proviennent du genre particulier de travail, et qui ont leur
répercussion sur lo mode de transmission des situations el
sur réduiation.
Le type du lin. — Nous avons vu ([ue le classement des va-
riétés patronales repose sur l'importance du capital ; il s'en-
suit que le mode de succession doit jouer un rôle qui n'est pas
négligeable. A cet égard, les pratiques sont différentes dans
l'industrie linière et dans l'industrie lainière.
La filature mécanique du lin a traversé deux périodes, dans
la Flandre française :
1° La période fréclosion, qui va de 1835 à 1860, a vu la
création de la plupart des établissements : en 1840, il y avait
^7.000 broches dans le département du Nord; en 1801, il y en
avait 389.000.
2° La période de stabilité ; depuis 1860, peu de nouveaux
établissements se sont fondés; les positions acquises se main-
tiennent; en 1867, il y avait '*00.000 broches; il y en a aujour-
d'hui 48'*. 700.
Pendant la période d'éclosion, lusine est installée, soit par
un fondateur unique, soit par deux ou trois frères associés.
Dans la seconde période, le problème de la transmission de
l'atelier s'est posé.
La coutume française exigeant le partage égal des biens
entre les enfants, on conçoit qu'au bout de deux ou trois géné-
rations, le nombre des associés devient assez grand pour ame-
ner la transformation de l'atfaire en société anonyme ou en
commandite par actions. La transmission de la propriété dans
chaque branche devient un simple partage d'actions.
C'est pourquoi la forme anonyme tend à se développer,
malgré les répugnances que l'on a à cet égard. Quand les co-
pariageants ne sont pas trop nombreux, un certain nombre de
ceux-ci restent simples créanciers chirographaires moyennant
un intérêt fixe de 5 %, ceci afin de laisser dans les mêmes
mains la propriété efficace et la direction.
S'il n'y a là aucune difficulté quant à la propriété, il n'en est
78 LES PATRONS I»E L LNDUSTHIE TEXTILE.
pas de même quant à la transmission de la direction : celle-ci
ne peut pas s'émietter indéliniment ; elle doit rester dans les
mains d'un seul, ou de deux ou trois au plus. Dans ce dernier
cas Fun s'occupe de la fabrication, un autre des achats et le
troisième de la vente. On ne peut guère aller au delà. Fatale-
ment, on aboutit, en très peu de temps, à l'inextensibilité des
situations à transmettre, et ceci entraîne la transmission à un
seul fils, généralement Vaine. Par exemple, s'il y a trois associés,
le fds aine de chacun d'eux succédera à son père, de sorte que
Tassociation entre frères est bientôt remplacée par une associa-
tion entre cousins.
Si l'ainé ne manifeste aucune disposition pour l'industrie,
c'est un cadet qui succède, quelquefois un gendre. En tous cas,
il y a toujours transmission à un seul.
L'héritier avantagé, ne l'est pas au point de vue de la pro-
priété (celle-ci est partagée également), mais simplement au
point de vue de la situation toute faite qui l'attend, de gérant ou
de commandité; de ce fait, il bénéficie d'un traitement et d'une
part dans les bénéfices.
Que deviennent les cadets '
Quelques-uns, se contentant des revenus de leur part de
capital dans la fdature, rechercheront une vie aisée dans les
carrières libérales; mais c'est là l'exception. La plupart se lan-
cent dans l'industrie qui, pour eux, forme toujours le métier
idéal; bien entendu, ils reprennent ou fondent un atelier de
plus petite envergure que la lilature : tissage, confection, bras-
serie, etc...
Nous avons noté ce fait que lindustric linière tend plus à la
stabilité qu'à l'extension, et ce fait a réagi fortement sur l'édu-
cation, qui, avec le mode de succession, forme le caractère social
le plus important de la Famille.
Sans doute, ici, l'éducation développe l'initiative, car il en faut,
mais cette initiative est contre-balancée par le goût de la stabi-
lité.
Aussi les patrons liniers paraissent-ils timorés vis-à-vis des
lainiers.
LA lAMILLi: l'ATHONALK. '•>
Lk tvpk dk la LAiNK. — Contrairement au lin, l'industrie
lainière a suivi une marche constamment progressive, et ceci
a produit des répercussions marquées sur le mode de succes-
sion et sur l'éducation.
Le but poursuivi est de fonder autant d'usines qu'il // a de
/ils. Dans la famille iMotte, à Roubaix, il est de tradition de
fonder un nouvel atelier quand un fils atteint la majorité, en
l'associant ù un directeur qui a fait ses preuves. Le même phé-
nomène, joint à la tendance vers la conservation des biens
familiaux, a fait naître les tentatives d'intégration dont nous
parlerons bientôt : chaque fils a une usine différente, une fonc-
tion différente, mais ils restent solidaires au point de vue
commercial.
On voit quelle charge la famille roubaisienne a assumée, étant
donné surtout la natalité, en général assez élevée ; combien le
problème qu'elle se propose de résoudre est plus difficile que
celui que se pose la famille anglaise. En Angleterre, dans
rindustrie textile, la société anonyme domine de beaucoup, ou
plus exactement la société à responsabilité limitée (limited);
là, les gérants, les directeurs n'ont aucunement le souci de
transmettre leur fonction à l'un de leurs enfants; chacun de
ceux-ci se case où et comment il peut. Ce phénomène est sur-
tout accusé dans l'industrie cotonnière du I^ancashire. Ce n'est
pas à dire que les parents anglais se désintéressent du sort de
leurs enfants, loin de là ! Seulement ils le font reposer sur l'édu-
cation et non sur la transmission d'une situation toute faite. La
difficulté n'est pas moindre : elle est autre. Mais l'avantage est
que, dans leur système, elle ne vient pas peser sur la marche
de l'établissement paternel. En France, celui-ci est grevé d'une
dette envers les enfants, et cela n'est pas sans compliquer les
choses.
L'extension croissante de la fabrication des lainages de fan-
taisie a aiguisé Vesprit d'initiative. C'est peurquoi le type du
Roubaisien est si différent de celui des autres villes flamandes;
cette différence frappe les gens les moins observateurs, mais jo
crois que c'est la première fois qu'on en indique la cause.
80 LES PATRONS DE L'iNDLSTRIE TEMILK.
C'est l'industrie des tissus de fantaisie qui a développé, chez le
Roubaisien, l'esprit d'initiative et celui des inventions artisti-
ques. Ce sont les gens qui ont ces qualités-là qui viennent à
Roubaix et qui y réussissent.
L'intégration industrielle. — Les patrons les plus entrepre-
nants ont une tendance, non seulement à accroître Fimportance
de leurs ateliers, mais à réaliser ce que l'on appelle Vinté-
gration industrielle, c'est-à-dire la réunion, dans les mêmes
mains, des divers genres d'ateliers relatifs à une même indus-
trie.
En voici quelques exemples qui aideront à comprendre la
nature de ce phénomène.
La maison Charles Tiberghien et fils possède un peignage, une
filature et un tissage de laine avec teinturerie et apprêt, à Tour-
coing, et de plus une maison d'achat à Buenos-Ayres, et un
magasin de vente à Roubaix. Elle possède même des navires
pour faire les transports entre l'Angleterre et la France.
La firme Tiberghien frères, fondée en 1853, pour le travail
de la laine, comprend un peignage, une filature de VO.OOO bro-
ches, un tissage de 1,200 métiers, une teinturerie et un apprêt
à Tourcoing, une maison d'achat à Buenos-Ayres et un magasin
de vente à Roubaix.
M. Aug. Lepoîitre^ à Roubaix, a également un peignage, une
filature et un tissage de laines; il fait, en outre, le négoce des
laines, des filés et des tissus, et a même, nous dit-on, des mou-
tons dans l'Argentine, ainsi qu'une maison d'achat h Buenos-
Ayres.
La Société anonyme de Pérenchies (anciens établissements
Agache) a une filature de lin de 34,000 broches et un lissage
de toile à Pérenchies, un autre à la Madeleine et une maison de
vente à Lille.
MM. Dubois et Chaiwet -Colombier ont une filature de lin, un
tissage et une blanchisserie de toiles à Arnientières, un tissage
de toiles fines à Halluin et un autre à RoUeghem (Belgique),
enfin une maison de vente à Lille et un dépôt à Paris.
r.A KAJULLt: PATHONALK. 81
MM. W'al/aert frères, à Lille, ont une filature de coton, un
tissage de toile, une blanchisserie et une lilterie.
M. Pau/.Dewavrin, à Tourcoing, exploite à la fois une filature
et un tissage de coton. De même Albert MasiireL à Roubaix, etc.
Il y a d'autres exemples d'intégiatioii partielle; ainsi, il n'est
pas rare qu'une même maison ait à la fois une filature de lin
et une filterie, comme MM. Descamps (Lille et Linselles), Drou-
lers-Vernier (Lille), Pouillier-Longhaye.
Parfois . c'est une filature de lia unie à un tissage de toile,
comme MM. Renouard [LiWe ) , Trujjaut, etc..
On le voit, à côté des industriels ayant réalisé l'intégration
absolue, plus nombreux sont ceux qui ne sont arrivés qu'à une
intégration partielle.
Est-ce là une indication montrant un mouvement ascensionnel
vers une intégration générale plus répandue?
Nous ne le pensons pas.
L'intégration est à la fois une force et un danger. C'est une
force parce qu'elle réalise l'indépendance la plus étendue au
point de vue industriel et commercial : tandis que les petits
fabricants tendent à tomber sous la coupe des gros négociants,
les grands industriels dont nous parlons jouissent de l'auto-
nomie la plus complète. Par contre, c'est un danger en temps
de crise, danger d'autant plus grand que les intérêts engagés
sont plus considérables.
Tous les genres de fabrication ne se prêtent pas également
à l'intégration. Celle-ci est d'autant plus difficile à réaliser que les
articles sont sujets aux variations de la Mode. Ainsi le système
de l'intégration domine à Louviers et à Sedan dans la fabrica-
tion des draps classiques; on la retrouve en Normandie pour les
cotonnades ordinaires. Au contraire, la différenciation domine à
Elbeuf avec les draps de fantaisie, et à Roubaix avec les lai-
nages fantaisie.
Mais on peut envisager la chose à un autre point de vue,
celui du patronage de la population.
Les grands patrons de l'industrie ont à remplir, au point de
vue social, un rôle analogue à celui des gros cultivateurs dans
6
82 LES PATRONS HE L'iNDUSTRIE TEXTILE.
les campagnes. Ce sont eux qui assurent le progrès des mé-
thodes, en dépensant largent nécessaire pour essayer les inven-
tions nouvelles. Ce n'est que lorsque ces dernières ont prouvé
de façon évidente leur supériorité, que les petits patrons peu-
vent se risquer à changer leur outillage. Un pays qui n'est
composé que de patrons à petits moyens ne peut que pro-
gresser lentement, avec difficulté.
Toutefois, grand patron ne veut pas dire patron intégrateur.
Un grand patron spécialisé peut aussi bien assurer le progrès
des méthodes, et, de plus, il me semble mieux placé au point de
vue de la forme du patronage qui consiste à favoriser l'éléva-
tion des capables. L'un élève en absorbant, l'autre en sauve-
gardant l'autonomie.
Nous allons le montrer par un exemple concret, qui est peut-
être le signe d'une orientation nouvelle du patronage, spécia-
lement à Roubaix.
Le système Motte. — Cette méthode nouvelle a été inventée
par x\lfred Motte, de Roubaix, et pour mieux l'illustrer, nous
esquisserons l'histoire de la famille Motte qui, du reste, nous
donnera un bon spécimen du type patronal roubaisien.
Dans la première moitié du siècle dernier, Jean-Raptiste Motte,
associé à sa femme, Pauline Rrédart, était fdateur de coton à
Roubaix. A sa majorité, le fds aine, Louis, fut associé, mais en
1845, un incendie ayant détruit l'usine, une plus grande fila-
ture de 4-4.000 broches fut bâtie avec l'aide de Wattine-Rossut i,
sous la raison sociale Motte-Rossut.
Le second tils, Etienne, se lança dans je commerce des laines;
il fut tour à tour fabricant, filateur, négociant; ruiné vers 1870,
la famille le soutint et combla le déficit de ses affaires.
Mais passons à celui qui nous intéresse plus particulièrement,
Alfred, le troisième et dernier fils, né en 1827 et mort en 1887 ~.
1. Celte filature compte, depuis 186'2, 70.000 broches; bâtie au cœur même de la
ville de Roubaix en style « château-fort », elle semble être l'image de la puissance
patronale industrielle ayant remplacé celle des anciens seigneurs féodaux.
2. Molte-Brèdarleut en outre deux filles : Adèle, mariée à un négociant exporta-
teur, Dazin-Motte ; et Pauline, à un fabricant, M. A. Delfosse.
LA l'AMlLLK l'ATUONALE. 83
Celui-ci fit (les études complètes de Droit à la Faculté de Paris, et
il fut reçu licencié en 18V9. iMais l'industrie roubaisienne prenait
alors un essor trop marqué pour qu'il ne la préférât pas à toute
autre profession. Il avait de grands projets, et tenta de fonder
une série d'ateliers dont l'ensemble aurait réalisé un type d'in-
tégration industrielle parfaite comme ceux dont nous avons
parlé plus haut. Il échoua complètement, peut-être parce qu'il
n'avait pas été mis très jeune à l'atelier comme son frère aîné.
Par contre, il avait des vues plus larges, et c'est de sa ruine
que date l'invention de son nouveau système, en 1852.
Ce système consistait à fonder, peu à peu, toute une série d'u-
sines se complétant mutuellement, mais autonomes et tout à fait
indépendantes les unes des autres au point de vue commercial.
Pour chacune de ces entreprises, il fonderait une association
distincte avec un contremaître ayant fait ses preuves et qu'il
élèverait ainsi au patronat ; lui ne serait que le capitaliste, lais-
sant carte blanche à son associé : la seule porte de sortie qu'il se
réserverait serait la dissolution de l'association en cas d'une jDcrtc
d'au moins 50.000 francs constatée par l'inventaire semestriel.
On comprend toute l'ingéniosité du système.
En cas de réussite, il contribuait à l'élévation d'un homme
capable, mais peu fortuné, tout en assurant sa propre prospé-
rité. En cas de revers, il ne pouvait perdre plus de 50.000 francs.
Tel est le système qu'il réussit à réaliser après une longue
suite d'efforts persévérants.
Avec les bénéfices accumulés, il fondait une usine nouvelle.
Quelquefois, après avoir fondé une fabrique, elle passait an
bout de quelques années dans d'autres mains, mais ce n'était que
pour lui permettre d'en lancer plus facilement une autre. C'est
ainsi que la première entreprise fondée d'après le principe que
nous venons d'exposer, la filature de laineMotte et Dillies frères,
est devenue la maison Lepoutre.
Parfois aussi, son entreprise avait un caractère de solidarité
familiale. Nous allons en donner un exemple :
Nous avons vu qu'en 1870, l'un de ses frères, Etienne, était
complètement ruiné, mais que la famille avait entièrement dé-
84 LES PATRONS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
sintéressé les créanciers. Alfred voulut faire mieux, et entreprit
de reconstituer une fabrique, grâce à laquelle Etienne pourrait
se refaire une situation et la transmettre à ses enfants.
Alfred Motte qui n'avait aucun capital disponible à ce mo-
ment-là, vendit les 2i22.000 francs qu'il possédait en fonds
d'État, trouva en outre à emprunter pour sept ans k h % une
somme de 700.000 francs. Il mit enfin la main sur un homme
pratique, M. Blanchot, qui consentit à s'associer avec lui pour
sept ans : ainsi fut fondée la filature de coton Motte et Blanchot.
Au bout de sept ans, l'affaire ayant prospéré, il la passa à son
frère Etienne, et depuis 1879, elle est devenue la maison Etienne
3Iotte fils.
Constamment sur la brèche, il s'ingéniait à implanter de nou-
velles industries, ne reculait devant aucun sacrifice, et était
au courant de tout ce qui se passait dans les pays concurrents.
Pour importer les méthodes anglaises de teinture, il embaucha
en 1855 un ingénieur anglais nommé Richardson à l'aide d'un
traitement élevé qui, avec le pourcentage sur les bénéfices,
pouvait monter à 30.000 francs par an. Quand l'usine fut en
bonne marche, il s'associa un contremaître et la teinturerie
devint ainsi, en 1868, la maison Motte et Meillassoux.
Voici, du reste, la liste des firmes fondées par Alfred Motte
selon son système :
Motte et Dillies frères (aujourd'hui maison Lepoutre) ;
Motte et Maillassoux, teinturerie en 1868 (agrandie et devenue,
en 1886, la maison Motte et Mille) ;
Motte et Legrand, filature de laigne peignée, en 1872 ;
Motte et Delescluse, atelier d'apprêt en 187i (^agrandie et de-
venue, en 1884, la maison Motte et Delescluse frères) ;
Motte, Lasserre et Bourgeois, tissage de drap, en 1874 ;
Motte et Blanchot, filature de coton, en 1877;
Motte et Meillassoux, peignage de laines fines, en 1879 ;
Les fils Alfred Motte, tissage de velours de coton, en
1885.
Alfred Motte est mort en 1887, mais son système a survécu.
D'autres maisons ont vu le jour depuis lors : Motle et Desbon-
LA KAMll.l.i: l'ATHONALE. 85
nets, Motte et Porris (teinturerie), Mathon et Dubrulle (tissage
de laines), etc.
Je ne sais pas si j'ai réussi à donner au lecteur l'impression que
ce système est plus fécond que celui de Fintégration absolue.
Il semble spécialement bien adapté au milieu roubaisien
actuel : il tient compte à la fois des sentiments familiaux dont
nous avons constaté la puissance, et de la souplesse nécessaire
aux organismes industriels modernes. La solidarité familiale est
moins rigide, mais tout aussi active et féconde, et moins dan-
gereuse peut-être. D'un autre côté, il a pour effet de contribuer
à la formation de self-made men, d'élever des gens capables au
patronat, de placer, en somme, comme disent les Anglais, the
ricjht man in the rig/it place.
Je suis persuadé, pour ma part, que ce système a été un des
facteurs puissants de l'expansion de l'industrie roubaisienne et
je pense, après les bons résultats obtenus, qu'il ne peut que
continuer à se répandre.
On pourrait le caractériser socialement, en disant que c'est
une déformation du système d'intégration dit à la fabrication
des lainages fantaisies et tissus mélangés, et cette déformation a
consisté à réaliser F intégration banqiiière plutôt que l'intégra-
tion industrielle .
LE PATRONAGE DE LA CLASSE PATRONALE
On sera peut-être étonné de lire ce titre. Dans la Science sociale,
il a été souvent question du patronage de la famille ouvrière, et
cela est naturel, la famille ouvrière étant celle qui a le plus
besoin d'être patronnée ; mais elle est loin d'être le seul
organisme à qui un patronage soit nécessaire.
Au contraire, on peut dire qu'il n'existe nulle part aucun
groupement qui ne doive être patronné d'une façon quelconque.
En apparence, le patron semble être tout à fait indépendant.
Il n'a pas, comme l'ouvrier, à obéir à un supérieur dans son tra-
vail journalier, mais il a quelquefois à subir le contrôle d'un
conseil d'administration ou d'un commanditaire ; il a, en tous cas,
à tenir compte des exigences de sa clientèle, parfois de ses créan-
ciers. Il a besoin du commerçant pour écouler ses produits, et
du banquier pour escompter ses effets.
L'indépendance plus étendue, dont le patron jouit à certains
égards, est compensée par les aléas plus grands auxquels sa
situation est soumise, et par les responsabilités qui lui in-
combent.
En étudiant la classe ouvrière, nous avons vu qu'elle était ca-
pable de se patronner elle-même en partie, mais qu'elle était
aussi obligée d'avoir recours à un patronage extérieur, et cela
nous a permis de porter un jugement sur le rang qu'elle occupe
dans la classification sociale.
LE l'ATHO.NAdi: DE LA CLASSE l'ATRONALE. 87
Le même phénomène se produit pour la classe patronale. En
laissant de côté les organismes à l'aide desquels les classes aisées
patronnent les ouvriers, nous étudierons donc :
1° Les manifestations du patronage par la corporation, c'est-
à-dire par des associations de patrons entre eux; ce sont les
syndicats;
2° Celles du patronage exercé par des patrons i-minents sur
les plus petits;
3" Le patronage exercé par des organismes extérieurs, Com-
merce ou Pouvoirs publics.
I. LE PATRONAGE AUTONOME PAR LES SYNDICATS.
Les syndicats patronaux dérivent des anciennes corporations
de mai très- ouvriers, de même que les syndicats ouvriers déri-
vent des anciennes corporations de compagnons.
Les syndicats patronaux poursuivent un but multiple. Ils
forment un organisme de défense :
1" Contre les revendications des ouvriers;
2° Contre les mauvais clients ;
3** Contre la domination des grands négociants.
Développons succinctement chacun de ces points.
La RÉSISTANCE AUX REVENDICATIONS OUVRIÈRES. NoUS aVOUS
vu que, sur la discussion du contrat de travail, les intérêts des
patrons et des ouvriers sont opposés. Les clauses de ce contrat
sont déterminées par le point d'équilibre entre les pressions
exercées de part et d'autre. Les syndicats ouvriers ont eu
pour résultat d'élever le taux des salaires, mais on comprend
qu'une élévation exagérée amènerait infailliblement la ruine de
l'industrie. Logiquement les patrons sont donc amenés à exer-
cer une force en sens inverse à celle exercée par les syndicats
ouvriers.
Voici, par exemple, le syndicat des fabricants de Roubaix-
l^ourcoing, qui existe depuis 1802. et dont l'un des buts est
88 LES PATRONS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
d'aplanir les conflits par arbitrage, ou de les soutenir par
une indemnité. Quand une grève éclate chez l'un des membres
du syndicat, il explique son cas au comité de ce syndicat, et
signe d'avance un compromis par lequel il aliène sa liberté
et se soumet à la décision de ce comité. Si ce dernier approuve
la résistance aux revendications ouvrières, le syndicat versera
à l'intéressé une indemnité de 5 francs par métier et par jour
d'arrêt dus à la grève, et cela pendant une durée de trois se-
maines; après ce laps de temps, si la grève continue, l'in-
demnité va en augmentant jusqu'à un maximum de 10 francs
par métier et par jour. Au bout de quatre semaines toutefois, le
comité peut décider que la grève a tournure d'interdit. Dans
ce cas, les autres membres tissent pour le compte de leur
confrère, les pièces d'étoffes, dont celui-ci a la commande, et
qu'il s'est engagé à livrer.
L'assuranck mutuelle contre les »l\uvais clients. — Les
ventes des produits fabriqués, fils ou tissus, ne se réglant pas
au comptant, l'industriel court toujours le risque de ne pas
recevoir le prix de la marchandise livrée, soit parce que son
client est peu scrupuleux, soit parce qu'il est en mauvaises
affaires. C'est là l'un des plus grands aléas qui résultent des
rapports entre producteurs et acheteurs. Aussi, le syndicat
s'occupe de fournir des renseignements sur la solvabilité des
derniers, et il se charge de défendre les intérêts des premiers,
en cas de liquidation, moyennant une commission de li % s'ils
sont syndiqués, 3 % s'ils ne le sont pas.
La défense contre la domixation des grands négociants.
— Nous avons vu que la machine avait pour résultat l'éman-
cipation progressive des ateliers dans lesquels l'automatisme
joue un rôle prépondérant. Aussi les filateurs et les peigneurs
n'ont-ils pas ressenti le besoin de s'unir dans ce but. Il sem-
ble, au contraire, que beaucoup des fabricants auraient intérêt
à le faire. D'une part, les petits qui sont endettés envers les
négociants en tissus, devraient créer une banque de crédit qui
l.i; l'AlliONAl.i; UE I.A CLASSE l'AÏHONALK. 89
les émanciperait cVuiio façon définitive. D'autre part, pour les
fabricants-créateurs de Koubaix, une entente contre les maga-
sins de Nouveautés semble rtre, non pas simplement avanta-
geuse, mais d'utilité pressante. Mais ceci vaut que nous nous
y arrêtions un peu.
Les gros fabricants roubaisiens vivent de l'exploitation d'un
monopole dû A leur esprit d'invention, mais ce monopole leur
échappe en partie par suite des fuites qui se produisent cons-
tamment, fuites qui ont pour effet de mettre les échantillons
copiés dans les mains des gros négociants qui font alors faire le
travail à façon.
Un cartell, c'est-à-dire une entente entre toutes les maisons
créatrices, qui aurait pour but de ne remettre les échantillons
aux négociants qu'en leur interdisant le droit de les faire
copier, n'empêcherait pas les fuites. Seul un trust, ou absorp-
tion complète de toutes les firmes en une seule, pourrait le
faire. Ce qui s'oppose à la réalisation d'un tel trust, c'est sans
doute la forte cohésion de la famille roubaisienne, le souci
qu'ont les patrons de transmettre leur situation à leurs enfants.
Au surplus, il ne faut pas oublier que le véritable inventeur
est, non pas le fabricant lui-même, mais les dessinateurs en
tissus qui le servent.
Ce qui serait peut-être plus immédiatement réalisable, c'est
un syndicat de fabricants étroitement discipliné, ayant des
comptoirs de vente à Paris, et même à Tétrangei', à Londres,
dans le Levant, etc. Ce serait alors l'émancipation absolue de
l'industrie vis-à-vis du commerce; ce dernier deviendrait alors
ce qu'il doit être réellement, un auxiliaire de la production.
II. — LES PATRONS EMIXEXTS.
En racontant la vie d'Alfred Motte, nous avons montré ce
(|ue pouvait être le patronage d'un patron éminent, mais il
ne faudrait pas croire que ce grand industriel soit une excep-
tion dans nos cités flamandes. Un patronage analogue, plus ou
90 LES PATRONS DE l'iNDUSTRIE TEXTILE.
moins étendu, variant selon les circonstances, est exercé par
les patrons les plus importants, ou par ceux possédant le plus
d'initiative, sur les plus petits ou les plus routiniers. Il ne
s'agit pas ici, répétons-le, du patronage d'un chef d'industrie
sur ses salariés, mais de celui qu'il peut avoir sur un autre
chef d'industrie, et que l'on peut comparer à l'action d'un
grand cultivateur sur les petits qui l'environnent.
Il me semble que ce patronage peut avoir en vue les objets
suivants :
1" La recherche du progrès des méthodes:
2" L'émancipation de l'étranger ;
3" Le soutien financier.
Le progrès des méthodes. — Faible sous l'ancien régime,
il est devenu une condition vitale de l'industrie moderne, par
suite de la concurrence universelle qui a surgi avec le déve-
loppement des transports. C'est la marche en avant qui a rem-
placé la stagnation sur place ; or, comme tout le monde n'est
pas capable de marcher du même pas, des divergences se
sont accusées, une élite de pionniers s'est dégagée de la
masse, frayant la voie aux autres.
Quelquefois, il s'agit de la création même de méthodes nou-
velles, et de leur réalisation ; c'est ce que l'on pourrait appeler
un patronage au premier degré. Parfois, il ne s'agit que de la
transplantation des méthodes nouvelles créées à l'étranger;
c'est alors un patronage de second ordre.
Le premier genre, celui du patronage au premier degré,
s'est produit avec son maximum d'intensité en Angleterre au
moment des grandes transformations mécaniques qui ont en-
fanté le machinisme. Mais il est juste de dire que la Grande-
Bretagne n'a pas eu le monopole exclusif de cette espèce de
patronage. Pour nous borner à l'industrie textile, on peut citer
l'orientation nouvelle et originale qu'elle a du subir en France
vers la production des articles de fantaisies. Nous avons vu
que c'est à M. Bonjean, de Sedan, que revient l'honneur des
LE l'ATHuNACE DE LA CLASSE l'ATRONALK. 91
premières créations de draps de fantaisies, mais c'est à
M. Wibaux-Florin, de Houbaix ([ue revient l'invention des fan-
taisies mélangées laine-coton-soie, et l'on sait que c'est dans
ce domaine que l'orientation nouvelle de la fabrication était
susceptible de se développer. Mais, tant les liens sont étroits
entre les difterentes opérations, il fallait, pour cela, réaliser
le peisna,i;e mécanique des laines courtes de la Plata. C'est
un grand industriel anglais fixé à Croix-lez-Houbaix qui mena
ce progrès à bonne fin, après avoir dépensé un million dans
ce but.
On peut citer aussi les efïorts faits par M. Descats, de Lille, pour
améliorer les procédés de teinture et apprêt.
Il y a, avons-nous dit, un patronage du second degré consis-
tant en la transplantation d'industries créées à l'étranger. C'est
sous cette forme que l'industrie mécanique est apparue sur le
Continent. Aujourd'hui, pour importer une industrie nouvelle,
il suffit d'acheter l'outillage nécessaire dans les pays où cette in-
dustrie existe. Au début du machinisme, les difficultés étaient
beaucoup plus grandes à ce point de vue, car on sait que l'An-
gleterre prohibait à cette époque, sous peine de mort, l'expor-
tation des machines. Cette transplantation a pu se faire de deux
façons, soit par des indigènes copiant les machines ou les pro-
cédés anglais, soit par des Anglais venant s'établir dans le pays.
Comme exemples du premier genre, citons tous ceux qui se
rendirent en Grande-Bretagne, en déguisant leur personnalité,
et ramenant, au péril de leur vie, les secrets des nouvelles ma-
chines :
Liévin Bauwens, de Cand, important la mule-jenny à coton ;
Antoine Scrive, de Lille, important le métier à filer le lin.
Aujourd'hui, la chose se fait avec moins de périls, sinon
quant aux capitaux, au moins quant aux dangers physiques.
Voir plus haut, comment Alfred Motte, de Roubaix, fit venir un
Anglais pour créer une teinturerie genre anglais.
L'ÉMAXciPATiON T)K l'ktr.vn<;er. — Ce ncst pas tout d'implanter
92 LES PATRONS DE l'lNDUSTRIE TEXTILE.
une industrie nouvelle dans un pays, il est en outre désirable
qu'elle ne reste pas sous la sujétion de l'étranger quant à son
outillage ou à son approvisionnement.
Au point de vue de l'outillage, l'industrie textile anglaise est
certainement plus indépendante que celle du Continent, sur-
tout pour la filature. C'est, en effet, d'Angleterre que viennent la
plupart des métiers à filer K
Toutefois cette sujétion n'est pas très grave, car si, pour une
cause quelconque, il devenait impossible de se procurer des
métiers anglais, il serait facile de développer cette fabrication
en France, où elle existe déjà partiellement, du reste.
Il pourrait se faire pour les métiers ce qui s'est passé pour les
machines à vapeur, dont l'Angleterre avait, au début, le mono-
pole de la construction. Ce sont des Anglais eux-mêmes qui sont
venus installer sur le Continent les premiers ateliers de cons-
truction : Cockerill à Scraing (Belgique); Boyer à Lille, etc.
Plus grave nous apparaît la sujétion de la teinturerie ac-
tuelle vis-à-vis de l'Allemagne, parce que cette sujétion repose,
non sur une question de prix de revient comme la précédente,
mais sur la monopolisation de secrets de fabrication. On sait
que c'est en Allemagne que l'industrie chimique a fait le plus
de progrès, parce que c'est elle qui a le plus recours à des spé-
cialistes ayant à la fois Fesprit tourné vers les recherches scien-
tifiques minutieuses et vers leurs réalisations industrielles. C'est
dans ce pays que s'élaborent tous ces colorants nouveaux elles
recettes pratiques qui permettent de les fixer sur les matières
les plus diverses, et cela par la collaboration intime du labora-
toire et de l'usine. Par répercussion, ils exercent un patronage
réel sur la teinturerie française, mais un patronage dangereux.
Voici, en effet, comment les choses se passent à Theure ac-
tuelle. « Quand un produit nouveau a été inventé en Allemagne,
me dit un grand teinturier de Roubaix, non seulement des in-
dustriels de ce pays vous envoient des échantillons, mais un
Herr Doctor qui vient mettre au courant votre contremaître, et
1. 11 V a aussi à Mulhouse un centre importantde fabrication de métiers, quiiirend
de jour en jour plus d'importance.
LE PATRONAGK HK LA CLASSK l'ATKONALi:. 9o
qui reste chez vous tout le temps nécessaire à cet effet. Vous
n'avez plus ensuite qu'à employer, selon ses indications, les bou-
teilles et les boîtes qu'il vous laisse, et cela sans que vous ayez
besoin d'avoir un ingénieur chimiste. Aussi, à l'heure actuelle,
nous n'employons plus que les produits chimiques allemands. »
11 est inutile d'insister sur ce qui adviendrait de la teinturerie
française le jour où, pour une raison ou l'autre, les frontières
d'Outre-Rhin resteraient fermées. Ce n'est pas que nous doutions
de la science de nos chimistes, mais il s'agit ici de recettes scienti-
fîco-industrielles, et l'on peut juger du travail qu'il y aurait à
faire pour les retrouver.
Mais à côté de l'émancipation industrielle, il faut aussi envi-
sager l'émancipation commerciale. Par là, nous ne voulons pas
dire que l'industrie ne doive employer que des matières pre-
mières provenant du sol national et n'écouler ses produits que
dans son propre pays. Au contraire, pour qu'elle puisse prendre
toute son expansion, il faut qu'elle fasse appel aux productions
les plus variées, et qu'elle répande ses produits dans les contrées
les plus éloignées. Ce que nous voulons simplement dire, et ce
qui est important, c'est que, d'une part, elle ne soit pas obli-
gée de passer jjar l'intermédiaire de nations concurrentes,
qu'elle possède en un mot ses propres marchés de matières
brutes; et, d'autre part, quelle exporte à l'aide d'organismes
nationaux.
Pour ce qui est de l'approvisionnement des matières brutes,
nous avons vu que Roubaix dépend en partie du marché de
Londres pour les laines d'Australie, mais que cette ville a su
se créer son propre marché pour les laines de la Plata qui for-
ment pour elle la partie la plus importante de sa consommation.
Mais, pour cela, elle a dû s'émanciper du marché d'Anvers qui
monopolisait anciennement ce commerce.
Cela ne s'est pas fait sans elforts, et ici, ce sont les grandes firmes
qui disposent de capitaux considérables qui ont commencé
le mouvement. C'est la maison Desurmont, de Tourcoing, qui,
en 1867, fit les premières importations directes deBuenos-Ayrcs;
et c'est la maison Masurel fils, également de Tourcoing, qui
9i LES PATRONS DE l/lNnUSTRIE TEXTILE.
fonda en 1875, le premier comptoir d'achat à Baenos-Âyres, Cet
exemple a été suivi depuis lors, et aujourd'hui, le marché
lainier de Rouhaix-Tourcoing- est devenu l'un des plus grands
du monde.
Quant à l'exportation des tissus, nous savons qu'elle est entre
les mains des gros négociants parisiens et des grandes maisons
de confections.
Mais il est probable que les exportations de tissus pourraient
se développer, si les industriels fondaient eux-mêmes des comp-
toirs de vente à l'étranger. Malheureusement, ils se sont géné-
ralement contentés de représentants de hasard, souvent des
Allemands, qui, une fois en possession des échantillons, les fai-
saient copier par des industriels de leur pays. C'est ainsi que
ceux-ci ont supplanté les nôtres dans le commerce du Levant.
Un grand fabricant roubaisien me dit qu'il avait une fois livré
une commande à Singapoor, mais une seule, parce que cet article
est livré aujourd'hui et vendu par des contrefacteurs.
Nous pensons donc qu'il y aurait à créer des comptoirs de
vente, de même que l'on a créé des comptoirs d'achat. Cela est
plus difficile sans doute, parce qu'il faut établir des agences,
mais cela n'est pas impossible dans de nombreux pays.
Un organisme collectif de vente semble s'imposer, et pour
cela, nul besoin de trusts ou de cartells ; des représentants com-
muns dans les principaux centres suffiraient. Mais il faut se
hâter, car plus on laisse prendre de l'avance par les concurrents
et plus il est difficile de regagner le terrain perdu.
Le patronage financier. — Les patrons éminents jouent quel-
quefois le rôle de banquiers vis-à-vis des plus petits dans des
circonstance difficiles. On pourrait citer facilement tel ou tel fa-
bricant de Roubaix qui, en temps de crise aiguë et prolongée,
n'a pas sombré grâce au crédit qu'il trouvait auprès d'un plus
puissant.
Aux époques de prospérité, ce genre de crédit sert surtout à
susciter de nouvelles entreprises, et il en est ainsi depuis l'ori-
gine même des transformations mécaniqqes. C'est de cette façon
LE l'ATlUlNACE HE I,A CLASSE l'ATliONAI.E. [),)
que le passage a pu se faire de la fabrique collective au grand
atelier. En elïet, les premières filatures de coton ont été établies
par des négociants faisant tisser à la main, ([ui voulaient faire
eux-mêmes (au lieu de l'acheter en Angleterre) les tilés de coton
dont ils avaient besoin, on qui le faisaient fabriquer par des ou-
vriers qu'ils commanditaient.
Il semble, en tous cas, qu'au point de vue du patronage finan-
cier, l'industrie flamande se soit toujours suffit à elle-même.
L'autonomie est ici aussi complète que possible.
m. — LKS FORMES Dl CRÉDIT.
Nous venons de voir une première forme de crédit c[ui agit
dans les grandes occasions : établissement d'une nouvelle
usine ou crise grave. Nous avons constaté qu'elle provient, au
moins en partie, du patronage intelligent des patrons industriels
éminents. Anciennement, elle ne pouvait guère se faire que par
l'action des gros négociants, et c'est pourquoi la fabrication
était asservie au commerce.
A côté de ce crédit, relativement rare en somme, très inter-
mittent en tous cas, les industriels en ont besoin d'un autre, et
cela d'une façon plus périodiquement régulière. Il résulte de
l'accumulation saisonnière des stocks, due à l'écart de temps c[ui
sépare l'achat des matières brutes de la vente des produits
fabriqués.
Pour nous en rendre compte, il nous suffira de suivre chacune
des matières (coton, lin, laine) depuis le lieu et répoc[ue de
production jusqu'à ceux de leur utilisation.
Prenons d'abord le lin. C'est vers la fin de l'année que le fila-
teur conclut ses marchés avec les négociants en lins, et s'assure
des quantités cj^u'il prévoit lui être nécessaire. Il ne prend pas
livraison en une fois des matières qu'il a achetées, mais en quel-
ques mois cependant il est en possession de son stock. Au con-
traire, la vente de ses filés s'espace sur les douze mois de l'an-
née. Malgré le crédit de trois mois accordé par les négociants, on
conçoit que, pendant une première période, le lilateur voit ses
96 LES PATRONS DE L'INDUSTRIE TEXTILE.
débours surpasser ses encaissements. Cette immobilisation de
marchandises entraînerait une immobilisation fâcheuse du
capital si les banques locales n'intervenaient pour jouer le rôle
de régulateur, en accordant des crédits pendant la période
qui suit les achats à condition d'encaisser les rentrées de l'in-
dustriel : c'est ce qu'on appelle avoir un compte-courant en
banque. Grâce à ce procédé, le capital n'est pas surchargé
d'un fonds de roulement excessif, et le loyer de ce fonds de
roulement que l'industriel paie au banquier est inférieur à
celui qu'il devrait payer à un obligataire, car, à ce dernier, il
devrait payer l'intérêt tout le Ions de l'année, tandis qu'au ban-
quier, il ne paie en définitive que la difïérence entre les épo-
ques de découvert et celles de pléthore.
Pour le fabricant de toile ou de fils, la situation est inverse
de celle du filateur : ce n'est pas un stock de matières premières
qu'il est obligé de faire, mais un stock de produits fabriqués. Il
achète au fur et à mesure les filés dont il a besoin, tandis que la
toile et le fil à coudre ne s'écoulent pas d'une façon régulière,
on le conçoit aisément. Il semblerait à priori que les banques
dussent accorder des comptes-courants aux fabricants comme
aux filateurs; sans doute elles le font, mais d'une manière moins
étendue. Et cela s'explique : l'un a comme garantie un stock de
matières premièresnon transformées, toujours vendables par con-
séquent; l'autre a surtout un stock de produits fabriqués, finis ou
à peu près, qui ne peut servir qu'à des usages restreints et est
beaucoup plus difficilement placable. kw surplus, un stock de
toile ne s'évalue pas au kilogramme comme un stock de lin ; il faut
tenir compte d'une foule d'éléments, et un spécialiste seul peut
le faire. Ceci expliijue pourquoi le fabricant trouvera plus facile-
ment crédit auprès d'un spécialiste — c'est-à-dire le négociant
en toile, qui lui achètera son stock par anticipation, mais à prix
réduit, bien entendu. Le patronage du négociant est donc plus
onéreux que celui de la banque; en outre, il est plus dangereux,
puisqu'il tend à amener la sujétion, comme nous l'avons déjà dit.
C'est ce que l'on voit en temps de crise prolongée : on constate
alors que le nombre des fabricants travaillant à façon pour le
LE PATRONAGE DE I.A (XASSE PATRONALE. 97
oompto dos gros négociants augmente déplus en plus, assurant
ainsi la domination presque complète de ces derniers.
Pour la laine, la situation est bien différente, puisque les pei-
gnages et les filatures ne travaillent qu'à fa<;oii pour le compte
des fabricants : ce sont ces derniers qui doivent donc supportera
la fois l'immobilisation des stocks de matières premières et de
produits fabriqués. Et la situation est d'autant plus dangereuse
que l'on fait surtout les fantaisies qui n'ont de valeur marchande
que pendant une durée de six mois, et que les qualités de laines
achetées le sont en vue de tel ou tel tissu particulier. Il en ré-
sulte que le patronage des banques devient plus difficile. Pour-
tant, les fabricants peuvent emprunter sur warrant, en déposant
leur stock de laine non immédiatement utilisé, non dans leur
magasin privé, mais dans les stocks publics. Ce qui est à noter,
c'est que les fabricants n'ont pas recours à l'appui financier des
négociants, dont ils sont indépendants à ce point de vue. iMais les
petits fabricants dépendent souvent des négociants en laine et en
coton, qui leur font parfois de longs crédits pour finir par l'étran-
ger.
Pour le coton^ nous n'avons à envisager que la filature,
puisque le tissage des cotonnades n'existe pas en Flandre. Les
filatures de coton sont dans une situation analogue à celle des
filatures de lin, mais plus aisée parce qu'elles n'ont pas besoin
de faire des stocks aussi importants. Le marché du coton est
tellement abondant que l'on est presque certain de pouvoir tou-
jours s'en procurer à toute époque de l'année.
IV. — LA REGULARISATION DKS COURS ET LE MARCHE A TERME.
La nécessité pour certains industriels de faire des stocks n'a
pas seulement pour effet de les forcer à recourir au crédit pour
diminuer l'immobilisation des capitaux qu'elle suppose; elle a
un autre eflet peut-être plus grave, en tous cas plus soumis à
l'imprévu, qui est de l'exposer à subir des variations de cours.
Tel industriel qui a acheté la laine à i fr. 70 le kilogr. ne l'uti-
7
9<S LKS l'ATfiON^; nK r, INnUSTRIF. TEXTILE.
lise que quelques mois plus tard, à un moment où ses concurrents
pourront peut-être se la procurer à 1 fr. 60 ou 1 fr. 50, s'il y a
eu baisse. Il est vrai que l'inverse pourra se produire, mais l'in-
dustriel, on le conçoit, recherche plutôt les bénéfices stables
que des successions inattendues de pertes et de profits. Il en est
de même du reste du négociant en matières brutes ou fabriquées.
Seul le spéculateur peut avoir intérêt à l'insiabilité des cours,
parce qu'il vit des variations de ces derniers ; mais de même qu'un
brigand peut faire un bon gendarme, de même la spéculation
canalisée peut stabiliser les cours, et combattre le mal dont elle
vit : l'institution des marchés à terme n'a pas d'autre but.
Le marché à terme peut exister partout où il y a des stocks
importants de matières premières réunies sur un même point,
c'est-à-dire partout où il y a un grand marché. Ainsi il y a des
marchés à terme pour le coton à la Nouvelle-Orléans, à Liver-
pool, au Havre, etc. ; il y en a pour la laine à Londres, Anvers,
Roubaix; il pourrait y en avoir pour le lin à Belfast et à Lille.
Ces marchés à terme ont des effets semblables, qu'ils intéres-
sent des négociants ou des industriels : le premier cas est celui
du coton; le second celui de la laine. Il n'existe pas de marché
à terme sur le lin, saris doute parce que celte matière arrive sur
le marché, non pas à l'état entièrement brute, mais déjà en
partie transformée par le teillageet le rouissage, et aussi parce
que les variétés sont infinies et que les qualités de chaque type
ne restent pas semblables d'une année à l'autre. Plus une ma-
tière est uniforme et facilement classable en un petit nombre
de types fixes, et mieux elle se prête aux transactions du marché
à terme. C'est pourquoi le marché à terme est plus générale-
ment développé sur le coton que sur la laine.
Il sortirait du cadre de notre étude d'analyser à fond la ques-
tion des marchés à terme. Nous devons nous borner à donner
quelques indications sommaires à ce sujet.
Pour le coton, nous l'avons dit, le marché à terme se con-
tracte entre négociants exportateurs américains à la Nouvelle-
Orléans, où il opère sur les stock accumulés entre le moment
de la récolte et celui de l'expédition vers l'Europe; ou bien,
LE PATRONAGE DE LA CLASSE l'ATRONALE. 90
il se coni l'acte entre négociants importateurs européens à Li-
verpool ou au Havre, et dans oe cas il opère sur les cotons en
train de traverser l'Océan ou sur les stocks accumulés attendant
la vente définitive aux industriels.
Pour la laine, le marché à terme se contracte entre fabricants
roubaisiens. et opère sur les stocks accumulés entre l'époque
de l'importation et celui de l'utilisation. Le inarché à terme a
pour effet de garantir les détenteurs des stocks de matières pre-
mières contre les fluctuations des cours.
Le marché à terme opère comme un pari mutuel sur la
hausse ou la baisse possible des matières. 11 en résulte que,
si un détenteur de stock veut se prémunir contre la baisse, il
suffit qu'il parie pour la baisse : son pari lui rapportera préci-
sément la somme qu'il perdra sur la vente des marchandises.
Pour cela, il faut qu'il trouve une contre-partie, quelqu'un qui
croit à la hausse.
Celui-ci est un spéculateur, et l'on voit que son intervention
a pour but de protéger le précédent contre la baisse, mais en
enlevant à ce dernier le bénéfice qu'il aurait fait en cas de
hausse.
Ce n'est pas à dire que ces paris n'aient aucun inconvénient ' .
Quel est l'institution humaine qui n'en a pas? Ce qu'il faut voir,
c'est faire la balance des avantages et des inconvénients. Or,
il nous semble que les premiers l'emportent, puisque les com-
merçants et les industriels prudents en profitent constamment.
Reims qui n'a pas de marché à terme, a longtemps protesté
contre celui de Roubaix et lutté pour sa suppression. Cela
montre que Reims estimait qu'il était avantageux pour une
ville de posséder un marché à terme. Si le contraire était vrai,
elle aurait dû s'en réjouir.
I. Dans les moments d'effervescence, on voit même des gens complèlemeut étran-
gers au commerce delà laine se mettre à jouer; on voit des cabareliers, des petits
bouli(iuiers risquer leur chance ; les uns deviennent plus malheureux qu'avant, d'autres
acquièrent une prospérité passagère; seule, la minorité qui joint à la chance des
qualités solides, arrive;» s'élever délinilivemenl par ce moyen.
100 LES PATRO.NS DE l/lXDUSTRIE TEXTILE.
V. — LE PATRONAGE DES POUVOIRS PUBLICS.
Nous ferons la même constatation que nous avons faite en
parlant du patronage des Pouvoirs publics sur la classe ou-
vrière : l'État peut intervenir pour assurer le libre jeu des
forces sociales ou pour les modifier.
Les interventions du premier genre ont pour but d'assurer
l'exécution des contrats, ou de protéger la propriété et les per-
sonnes contre les fraudes, les violences, etc.
Quant à celles de la seconde espèce, l'école socialiste aime
à les grouper sous une rubrique spéciale : l'interventionisme.
Elle en note toutes les manifestations nouvelles, mais en oubliant
de noter celles qui disparaissent. Pourtant, pour faire un bilan
exact, il faut noter le Doit à côté de Y Avoir !
En réalité, les Pouvoirs publics ont toujours eu la prétention
de modifier le cours des événements. Ils ont échoué dans leurs
tentatives toutes les fois que les lois sociales naturelles leur
opposaient une barrière infranchissable, et Dieu sait si cela est
arrivé souvent! Ils ont quelquefois réussi, quand précisé-
ment ces lois laissaient un certain flottement possible. Et com-
bien de fois aussi les conséquences ont-elles été contraires à
celles que Ion se proposait !
Ce qui est vrai, c'est que l'action de l'Etat subit des chan-
gements de direction, ne s'opère plus de la même façon, et ceci
n'est qu'une résultante des changements qui se sont opérés dans
la vie privée : les Pouvoirs publics sont beaucoup plus une con-
séquence du milieu social, qu'une cause génératrice'.
En parlant de la classe ouvrière, nous avons noté que le ma-
chinisme avait permis une protection de plus en plus grande de
1. Ce qui esl vrai aussi, c'est que la puissance de l'Étal ne peut se développer que
l)roportioaneilenient à celle de la vie privée. En effet, l'Éiat n'a pas de moyens
d'existence autonomes ; ses receltes sont toujours prises sur celles des individus :
c'est un parasite (parfois utile) et non un créateur de richesses.
LE PATRONAGE DE LA CLASSE PATRONALE. 101
1 Ktai en faveur des parties les plus faibles de la, population : de
là l'éclosion de la législation dite ouvrière.
En revanche, ce même machinisme a amené la disparition
ou bien n'a pu prendre son essor qu'après la disparition des an-
ciennes entraves législatives qui empêchaient l'élévation des
capables. Que dirait-on aujourd'hui d'une loi qui empêcherait,
par exemple, les fabricants d'employer plus de cent ouvriers
dans le même atelier? Eh bien, sous l'Ancien régime, la loi
sanctionnait des règlements corporatifs comme ceux qui empê-
chaient à Lille un patron d'employer plus de six ouvriers !
Que dirait-on de l'État s'il s'avisait de forcer les fabricants à
tisser des étoti'es d'une grandeur déterminée?
On crierait au socialisme d'État! C'est pourtant ce que fit Col-
bert, et ce que l'on ne fait plus. Ce même Colbert fit plus de
150 règlements nouveaux sur le travail. Ce que nous disons du
xvu*" siècle peut se dire des temps plus anciens. Au Moyen Age,
les corporations, soutenues par les Pouvoirs publics locaux, li-
mitaient le nombre de compagnons, c'est-à-dire d'ouvriers, que
chaque maître pouvait employer; elles réglementaient les achats
de matière première, etc.
Voilà donc tout un terrain perdu par l'action des Pouvoirs
publics, et l'on ne peut que s'en féliciter, quoique cela ait eu
pour effet de permettre une inégalité plus grande par l'enlè-
vement des barrières qui étoutfaient l'essor des plus capables,
de ceux qui avaient le plus d'énergie, le plus d'initiative.
En compensation, les plus faibles étaient autrefois mieux pro-
tégés.
Mais ces changements ne sont pas dus à la loi : celle-ci n'a fait
que consacrer des nécessités qui s'imposaient par des modifica-
tions profondes survenues dans les conditions économiques et
sociales.
La législation douanière elle-même a subi des changements
notables puisque les douanes intérieures ont disparu.
Quant aux douanes extérieures, si elles ont été maintenues,
ce n'est pas par une action arbitraire du gouvernement; celui-ci
n'a l'ait que suivre les indications des intérêts privés.
102 LES PATRONS DE l'INDUSTRIE TEXTILE.
En réalité, rÉtat ne peut être un véritable patron de l'indus-
trie; ce qu'il peut faire, c'est de se mettre au service des intérêts
privés généraux de la nation, en agissant constamment de fa-
çon à faciliter l'action des particuliers. Les organismes publics
et privés ne sont pas forcément ennemis, comme on l'a trop sou-
vent cru; ils peuvent agir de concert, mais dans cet accord,
ce sont les premiers qui doivent se mettre au service des
seconds.
VI
CONCLUSIONS
Des constatations importantes semblent se dégager des pages
qui précèdent. L'une des plus remarquables est sans contredit
lémancipation progressive de l'industrie et des classes indus-
trielles des chaînes anciennes qui entravaient leur essor, et ceci
est dû en grande partie à la machine.
On a souvent fait un tableau idyllique des temps anciens, mais
si cet âge d'or a existé, il faut bien avouer qu'il était depuis long-
temps disparu lorsque le machinisme a surgi; en conséquence, il
ne semble pas que nous ayons à déplorer l'apparition de ce der-
nier. MM. de Rousiers et Arqué (mt constaté, l'un en Angleterre'
et l'autre en Allemagne-, ce (pie j'ai constaté moi-même en
Flandre : l'état misérable des ouvriers sous le régime de la fa-
brique collective. Ce que nous savons du régime économique
des pays encore peu influencés parle machinisme, l'Espagne et
la Russie par exemple, ne peut que confirmer notre assertion.
Le régime industriel ancieii ne favorisait pas V élévation de l'élite
par le métier : très rares étaient, dans la fabrication, les patrons
véritablement et entièrement patrons, quoiqu'en apparence il
y en eût beaucoup : la très grosse majorité n'étaient que des
patrons-ouvriers, et ces demi-patrons n'avaient même pas l'in-
dépendance économique qu'on leur suppose trop bénévole-
ment; ils étaient, au contraire, dominés parles négociants chefs
de fabriques collectives, envers lesquels ils étaient le plus souvent
endettés; c'est pourquoi on les a parfois qualifiés de patrons
indigents.
1. La question ouvrière en Angleterre.
2. Les Faiseurs de jouets de Nuremberg {Se. soc, 2* pér., i3^ facs.).
dOi LE? PATRONS DE L'iNDUSTPIE TEXTILE.
Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait eu aucune possibilité de s'élever
sous l'ancien régime ; on pouvait au contraire s'élever par le
commerce, mais il n'apparaît pas que l'on ait pu s'élever par la
fabricatioD. Or, nous le savons, un fossé profond sépare,
psychologiquement parlant, le fabricant du commerçant : les
qualités mentales sont autres. Aussi voyait-on de petits colpor-
teurs devenir gros négociants, mais les fabricants les plus ca-
pables dans leur métier demeuraient forcémejit confinés dans
leurs ateliers minuscules.
Aujourd'hui, l'on peut toujours s'élever par le commerce, mais,
en plus, on peut s'élever par la fabrication : les portes se sont
élargies de ce côté-là, et c'est un progrès.
Sans doute, les patrons sont plus rares, mais ce sont de véri-
tables patrons, non plus des patrons-ouvriers à faibles moyens;
sans doute, la plupart de ceux qui s'élèvent ne dépassent pas les
fonctions d'auxiliaires du patron, mais ces auxiliaires ne peuvent
plus (Hre qualifiés d'indigents ; ils semblent avoir perdu en li-
berté, parce qu'ils sont soumis, quant à leur travail, à une dis-
cipline plus grande, mais par contre ils ont des moyens d'exis-
tence plus élevés et plus réguliers, et par là ils prêtent moins
facilement le flanc à l'endettement envers leurs employeurs : ils
ont donc gagné en indépendance vis-à-vis de ceux-ci.
Ainsi, d'une part, discipline plus forte nécessaire; de l'autre,
indépendance possible plus étendue ; liberté moins grande dans
le travail, indépendance plus grande dans la vie.
Les liens qui unissent les employeurs et les employés devien-
nent plus forts, mais n'existent plus que sur les faits relatifs au
travail. Ainsi s'expliquent les résultats, contradictoires en appa-
rence, qu'ont pu attribuer à l'évolution industrielle moderne,
ceux qui n'envisageaient que l'un des côtés de la question.
Paul Descamps.
U Administrateur-Gérant : Léon Gangloff.
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C'"-'. — P,»R1S
MARS-AVRIL 1910
67 et 68« LIVRAISONS.
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
StOUMAlRE : Nouveaux membres. — La réunion annuelle. — Les réunions mensuelles.
— Les cours de Science sociale. — Réunion du conseil de la Société de Science sociale. —
Le présent fascicule — Conférences de Foi et Vie. — Bibliographie. — Nouveaux livres.
NOUVEAUX MEMBRES
MM.
José Antonio Forinha Lucao, à Loanda
(Afrique occidentale i. présenté par M. Paul
de Rousiers.
Jean Bertiielot. ancien notaire, rue de
l'Aire. Saintes Charente-Inférieure), pré-
senté par M. Maurice Bures.
D' A. Fernando Rociia. professeur au
lycée de Vizeu (Portugal), présenté par
M. Conego Fructuosoda Costa.
Alexandre André, 20, rue d'Aguesseau,
Paris, présenté par M. de Rousiers.
Laurent, 8, avenue de Courbevoie,
Asnières (Seine), présenté par M. J. Du-
rieu.
LA RÉUNION ANNUELLE
La réunion annuelle des membres de la
Société, inler nationale de Science sociale
aura lieu du lundi 30 mai au jeudi 2 juin,
dans VHôtel de la Société de géographie.
boulevard Saint-Germain, 1*^4.
En voici le programme :
I. — Lundi 30 mai.
Séance d'ouverture à S h. 3 4 du soir. —
Pourquoi nous faisons de la Science so-
ciale 'le rôle et les limites de la science
sociale), par M. Paul de Rousiers.
II. — Le mardi 31 mai,
I. Réunion de travail à 9 heures du
matin. — L'Orientation parficnlarisfe de
la vie, par M. G. Malin.
II. Séance de l'après-midi à 3 heures.
— 1° Les deux groupements rationnels de
l'industrie : la fabrication sur commande
et la fabrication en stock, par M. J. Du-
rieu;
2' Les cultivateurs de la Flandre fran-
çaise, par M. Paul Descamps.
III. — Le mercredi l'^'" juin.
I. Réunion de travail à 1» heures du ma-
tin. — M. Paul Bureau : Son cours de
l'année et discussion des questioiis qu'il
soulève.
II. Séance de l'après-midi, à 3 heures.
— 1° Les types familiaux et la natalité,
par Philippe Champault.
2'- L'expansion de la race portugaise,
par M. Léon Poinsard.
IV. — Le jeudi 2 juin.
Réunion de travail à 9 heures du matin.
— M. Philippe Champault : Un projet de
classification des types familiaux (le l'ôle
de la montagne).
Dîner de clôture à 7 heures du soir, aux
salons du restaurant des Sociétés sa-
vantes, 8, rue Danton.
Remarque. — Les membres de la So-
ciété internationale de Science .sociale
2G
BULLETIN DE LA SOCTETb: INTERNATIONALE
sont instamment priés d'assister au diner
de clôture, qui leur permettra de se ren-
contrer en dehors des séances et d'entrer
en contact plus intime les uns avec les
autres. Chaque membre est autorisé à
amener un ou plusieurs invités.
De même que l'année dernière, nous
donnons ci-dessous, quelques indications
sur les communications qui seront faites
au cours de la réunion annuelle.
Les séances de travail.
Un projet de classification des tyi'es
FAMILIAUX. — M. Philippe Champault re-
prendra la question qu'il a traitée dans la
réunion annuelle de février, et dont on
trouvera le résumé dans le présent bul-
letin.
La LIBRE CONCURRENCE ET LE CONTRAT
DE TRAVAIL. — Sans qu'on veuille ici re-
chercher si le régime de la libre concur-
rence individuelle est un régime stable
et durable en tant qu'il s'applique aux
patrons et chefs d'industrie, du moins
l'histoire des institutions sociales semble
démontrer que ce système de la libre com-
pétition individuelle et isolée ne peut être
appliqué aux travailleurs manuels et aux
salariés pour régir leurs relations entre
eux et avec les employeurs. Le régime de
l'esclavage, plus tard celui des corpora-
tions, de nos jours l'effort vers une orga-
nisation syndicale, et, en tout cas, la né-
cessité sociale de cette organisation attes-
tent que le groupement des travailleurs
manuels estrequis pour modérer les excès
de la concurrence.
Comment, à défaut de ce groupement,
les ouvriers plus conscients de leur dignité
d'hommes ne pourraient jamais réussir à
améliorer les conditions de leur travail.
Quelles lois fixent le taux des salaires et
la durée de la journée de travail.
L'Orientation particulariste de la vie.
— M. G. Melin reprendra la question qu'il
a traitée dans le numéro de janvier
(05'" fasc), à savoir : l'Orientation parti-
culariste de la vie, en s'attachant particu-
lièrement aux points suivants :
1" En quoi consiste le particularisme;
quelle est son essence; à quels signes
peut-on le reconnaître avec certitude?
'.?" L'orientation volontaire d'une race
communautaire vers le particularisme est-
elle possible? Y a-t-il, à l'époque actuelle,
des peuples où elle soit en train de s'ac-
complir (l'Allemagne, par exemple)?
;>" Dans ce cas, quel est le rôle de l'ef-
fort volontaire?
4" Si cette orientation est possible, com-
ment la faire? Par où faut-il commencer?
Nota. — Les personnes qui, sous l'in-
fluence de la Science sociale, auraient
cherché à organiser leur vie personnelle
et familiale suivant la forme particula-
riste, sont instamment priées de vouloir
bien faire connaître, sur ces divers points,
le résultat de leurs réflexions et de leur
expérience.
Les séances de raprès-midi.
Les deux giîoupements rationnels de
l'industrie. — M. J. Durieu, à la suite de
son étude sur l'Ile de France, est arrivé
à cette conclusion que l'on doit classer les
fabrications en deux groupes : celles qui
se font sur commandes, et celles qui tra-
vaillent pour le stock. M. Durieu a traité
cette question dans son cours, dont on trou-
vera le résumé dans le présent Bulletin.
Les ciltivateurs de la Flandre fran-
çaise. — Dans son enquête sur la Flandre,
M. Descamps ne s'est pas borné à étudier
les types de l'industrie. Il exposera le
résultat de ses observations sur les culti-
vateurs de cette région, et fera ressortir
le rôle que peut avoir le développement
de cités industrielles sur l'état de l'agri-
culture dans les contrées environnantes.
Les types familiaux" et la natalité. —
Comme application de la nouvelle classi-
fication des types familiaux qu'il propose,
M. Champault montrera comment on peut
déterminer la loi de la natalité.
Les types familiaux se répartissent en
trois groupes au point de vue de la nata-
lité : le premier très favorable, parce que,
au point de vue des naissances, l'intérêt
DR SCIENCE SOCIALE.
27
(lu })t''i'o y est tout à fait dans le mOine
sens que la loi morale; le second iVanche-
ment défavorable, parce que l'intérêt du
père est en conflit avec la loi morale; le
troisième assez favorable parce qu'il y a
sympathie entre l'intérêt du père et la loi
morale. D'oîi cette conclusion que l'on
propose comme loi de la nnlalité : la na-
talité est florissante lorsque les enfants
rapportent au budget familial plus qu'ils
ne coûtent, ou à tout le moins quand ils
ne coûtent pas notablement plus qu'ils ne
rapportent.
Au-dessous de cette limite, la natalité
tend à baisser; dans les milieux à initia-
tive suffisamment développée, elle con-
serve cependant un niveau élevé ; mais
dans les milieux à formation passive, elle
descend rapidement à une ou deux nais-
sances, sauf les cas très méritoires où elle
se relève par soumission à la morale reli-
gieuse, et ceux très condamnables où elle
tombe à zéro sous la suggestion d'un
égoïsme sans mesure.
LES REUNIONS MENSUELLES
La prochaine réunion.
La réunion de mars ne pouvant avoir
lieu à cause des fêtes de Pâques, la pro-
chaine réunion sera celle du 29 avril /VU).
Comme d'habitude, elle se tiendra à l'hô-
tel des Sociétés savantes, rue Serpente,
28, à 8 heures trois quarts du soir.
La communication sera faite par
M. P. de Rousiers sur le rôle de l'élite dans
les temps modernes.
Compte rendu de la séance de février.
M. Philippe Ciiampault propose une
nouvelle classification des types de famil-
les, en se basant sur les observations qu'il
a pu faire en Lombardie.
L'étude démonstrative de M. Champault
devant paraître très prochainement dans
la Revue, nous ne développerons pas ici
son argumentation, n'indiquant (jue les
faits les plus essentiels.
Des deux fonctions qui sont la raison
d'être de la l'auiille (procréation, éduca-
tion) la plus importante et partant la plus
caractéristique est l'éducation. En consé-
quence, on groupera les types familiaux
des genres les plus élevés d'après leur
valeur éducatrice (dans l'ordre naturel);
et on les répartira en trois classes. De
cette valeur, on prendra, soit comme
terme synonyme, soit comme critérium
principal, la formation de la capacité, ou
de l'aptitude à réussir ; et comme crité-
rium secondaire, l'aptitude à l'émigration
isolée, manifestation la plus apparente de
l'aptitude à réussir.
Dans la classe des Communautaires,
c'est-à-dire de ceux qui sont formés à so-
lutionner les difficultés de la vie, non par
eux-mêmes, mais par le recours à une col-
lectivité-providence (famille, clan, État),
se rangent les Communautaires patriar-
caux (grsinde steppe asiatique), les Commu-
nautaires post-patriarcaux (Europe orien-
tale et centrale, partie des pays latins et
celtes et même de la France), et les Com-
munautaires en simple ménage (partie des
pays latins et celtes, la presque totalité
de la France), avec un type dérivé de ces
derniers, les Postcommunautaires, se re-
levant par certaines tendances particula-
ristes sous la poussée de la lutte pour la
vie.
Dans la classe des Quasi-p'ARTicula-
RisTEs, c'est-à-dire de ceux qui sont formés
à solutionner les difficultés de la vie par
eux-mêmes dans beaucoup de cas. mais
ne peuvent dans d'autres se dispenser du
recours à une collectivité (famille ou grou-
pements avec un but spécial), se placent
les Quasi-par licularistes en mënaç/es mul-
tiples, les Quasi-particularistes à héritier
associé et les Quasi-particularistes en
simple ménage (trois types se partageant
presque tous les pays de montagnes de
l'Europe), avec différents types dérivés :
en territoire vacant (Basques), et en ter-
ritoire occupé, avec ou sans droit d'aînesse
(nombreuses régions sous-jacentes aux
montagnes).
Dans la classe des Particul.\ristes.
c'est-à-dire de ceux qui sont aptes à solu-
tionner par leurs propres forces à peu
^28
BULLETIN DS LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
près toutes les difficultés de la vie, sauf
à organiser des groupements actifs à buts
spécialisés dans les sociétés très compli-
quées, se placent les Particularistes à hé-
ritier associé (Norvège), et les Particula-
ristes en simple ménage (Pays anglo-
saxons), avec ou sans droit d'aînesse. Le
Canada en présente un type dérivé très
curieux avec héritier associé, et le N.-O.
de l'Europe plusieurs autres avec ou sans
droit d'aînesse.
La plaine culturale a continué le type
communautaire importé de la steppe,
tandis que la montagne a créé, par les
contraintes qu'elle impose à la culture,
les types quasi-particularistes, regardés
jusqu'ici à tort comme quasi-communau-
taires, et aussi le type particulariste dû,
non pas au fjord, mais à la culture en
pentes raides dans un système monta-
gneux où l'immersion supprime la vallée.
Ce dernier type se perpétue par la vie
intense dans le home, sorte d'émigration
à l'intérieur qui rend facile toutes les émi-
grations.
Cette vie intime indépendante à la-
quelle on s'attache plus qu'à tout, se
retrouve, avec de réelles analogies, dans
la culture en montagne ordinaire, et c'est
pourquoi elle y engendre le quasi-parli-
cularisme.
C'est surtout par l'aptitude à l'émigra-
tion que cette unité du rôle de la monta-
gne s'est manifestée à M. Champault, et
c'est pour lui une raison de plus de croire
à l'utilité de ce critérium secondaire.
Les termes nouveaux qu'il indique lui
paraissent s'expliquer d'eux-mêmes; et
la réunion, dans une même classe, de gen-
res en ménages multiples et en simple
ménage ne saurait être contestée, une fois
admis le critérium par la valeur éduca-
trice; la différence qui sépare ces genres,
devient en effet secondaire.
En terminant, M. Champault montre
comment le tableau de sa classification
par la valeur éducatrice permet en même
temps de formuler la loi de la natalité
qu'il se propose de démontrer dans une
des séances du Congrès. La classification
proposée est ainsi représentative des deux
grandes fonctions de la famille procréa-
tion et éducation) et c'est une raison de
plus pour croire à sa valeur.
M. J. DuRiEU, se basant sur ses observa-
tions personnelles en Espagne, se déclare
complètement d'accord avec M. Cham-
pault.
M. Olphk-Galliard, sans contester le
rôle de la montagne, ni l'importance du
phénomène de l'émigration, pense que la
classification devrait être surtout basée
sur l'aptitude à former une société. Les
peuples particularistes ont de plus en
plus recours à l'action collective, et il en
est ainsi de toutes les sociétés qui vont en
se compliquant.
M. Champault ne nie pas que les peu-
ples particularistes n'aient souvent re-
cours à l'action collective, mais il faut dis-
tinguer entre la collectivité-providence
et l'action concertée d'individus capables.
M. Blanchon pense qu'il n'y a pas de
contradictions entre l'aptitude à se tirer
d'affaires et l'aptitude à agir de concert
quand les circonstances l'exigent.
M. BuRE.\u, sans se prononcer sur la
valeur de la classification proposée, dit
que la science ne doit jamais parler de
supériorité d'un type sur un autre. Nous
ne devrions jamais dire, en tant que sa-
vants, qu'un type est préférable à un
autre.
M. Bailhache pense au contraire que la
science a le droit déjuger, et par consé-
quent d'établir une hiérarchie dans les
espèces.
M. Ciia.mpault explique que, par type
préférable, il n'entend pas le type qui
représente ses sympathies personnelles,
mais celui qui réalise le concept de fa-
mille et les fonctions essentielles de la
famille.
M. Bureau affirme que toutes les classifi-
cations sont artificielles et que tous les
critères sont arbitraires.
M. de Bousiers dit que l'on peut pren-
dre plusieurs critères de classement, et
que le meilleur est celui qui fait avancer
la science, mais on ne doit pas dire qu'un
type social est préférable à un autre d'une
façon absolue. Dans la steppe, le type pa-
triarcal est préférable au type particula-
riste, car ce dernier ne peut y vivre. La
UE SCIKNCK SOCIALE.
29
science ne doit pas avoir d'autre objet que
de dégager les rapports nécessaires enire
les choses.
M. IsAMBEKT ra})pelle que, dans les
sciences naturelles, on classe les animaux
et les plantes dans l'ordre où ils possè
dent des, organes déplus en plus différen-
ciés, et, par conséquent, de mieux en
mieux adaptés aux fonctions qu'ils ont à
^emplir. Si l'on n'admet pas une hiérar-
chie, on aboutit à la négation de toute clas-
sification.
M. Descamps appuie ce que .M. Isam-
bert vient de dire. Il faut, en effet, distin-
guer entre les sciences : celles qui ont
pour objet l'étude des êtres inanimés ne
parlent pas de supériorité d'une espèce
sur l'autre; au contraire, celles qui étudient
les êtres animés (zoologie et botanique)
classent en allant des espèces inférieures
vers les espèces supérieures, suivant le
critère indiqué par M. Isambert. La science
sociale doit être rangée dans cette dernière
catégorie de sciences, et doit, par consé-
quent, classer les espèces en allant des
lypes inférieurs vers les types supérieurs.
M. de RousiERS, avant de clôturer la
séance, fait une dernière critique de l'ex-
posé de M. Champault, qui a parlé de la
valeur éducatrice médiocre de la famille
patriarcale. Au contraire, M. de Rousiers
croit que cette valeur éducatrice est consi-
dérable, car il faut que les individus aient
une discipline très grande pour vivre
dans les communautés patriarcales. De
plus, l'expansion des peuples nomades a
été considérable à certaines époques, sous
forme d'invasions.
LES COURS DE SCIENCE SOCIALE
Voici le programme détaillé et revisé du
cours que M. J. Durieu professe au Col-
lège libre des sciences sociales :
Types des métiers de fahrication doux
l' Ile de France.
1'° Leçon (25janvier 1910j. — Connnent
l'industrie moderne dérive du régime de
travail inauguré par la féodalité.
2'' Leçon (2 février 1910). — Le servage
féodal a donné normalement le travail
manuel libre vX provoqué la création de la
fabrique collective qui est l'origi ne du
mouvement indu.striel moderne. — Véri-
fication de cette hypothèse par l'observa
tion des divers ateliers actuels de fabri-
cation. Types simples : La fabrication
ménagère chez les pasteurs nomades; la
fabrication des artisans dans un village
nègre. C'est le groupement sédentaire qui
fait passer les hommes de l'une à l'autre
forme d'atelier.
3*^ Leçon (15 février 1910). — Élude mo-
nographique de la fabrication au village et à
la ville. La fabrication dans un village de
300 habitants de la campagne française. —
Le forgeron. Le charpentier. — Le
menuisier. — Le cordonnier. —Le tailleur.
— Le maçon. — Le fournier. — Le meu-
nier. — Conclusion : Us se cantonnent
presque exclusivement dans la fabrication
sur commande.
La fabrication dans une petite ville de
8.000 habitants dans la banlieue parisienne.
On y constate deux groupes distincts de
fabrication sur commande :
1° Industrie du bâtiment. — Étude mo-
nographique de la maçonnerie — de la
charpenterie — de la serrurerie — de la
menuiserie — de la plomberie — de la
fumisterie — de la peinture et vitrerie.
2" Industrie de la réparation d'objets
usagés et de la fabrication d'objets neufs
exclusivement sur commande. — Etude mo-
nographique de : l'horloger en chambre
— du petit menuisier — du marchand de
cycles — du maréchal ferrant — du char-
ron — du cordonnier — du bourrelier —
du tailleur.
4" Le( ON (22 février 1910). - Etude mo-
nographique de la fabrication sur com-
mande à Paris. Mêmes divisions de la fa-
brication sur commande.
1° Étude de cette fabrication par compa-
raison avec les groupes similaires de la
banlieue.
2" Quelques types nouveaux créés par
la grande agglomération :
Fabrique de boulons sur commande —
fai)rique de meubles de luxe sur com-
mande, etc..
5*^ Leçon l*^"" mars 1910). — Les deux
30
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
groupements rationnels de l'industrie sont :
La fabrication sur commande et la fabrica-
tion e7i slocL
1" De la comparaison du village nègre
— du petit village français — de la petite
ville et de la capitale il résulte que toute
agglomération humaine présente une réu-
nion d'artisans semblables.
La grande agglomération ne diffère de
la petite que par plus de division du tra-
vail. Quant à la grandeur des ateliers, elle
parait dépendre surtout de l'importance
moyenne des commandes.
2° Dans les sociétés compliquées l'in-
dustrie se montre divisée en deux groupes
nettement séparés : a) la fabrication d'ob-
jets sur commande ; b) la fabrication d'ob-
jets en stock.
Différences profondes que présentent
ces deux groupes au point de vue : de l'ob-
jet du travail — des aléas de la direction
— du régime des chômages — de l'outil-
lage — de l'opération — de l'organisation
de l'atelier et surtout des capitaux indis-
pensables à son établissement — du per-
sonnel — des relations des ouvriers
entre eux : anciennes sociétés de compa-
gnonnages et syndicats modernes ; enfin ses
relations avec le commerce et avec la
clientèle.
6e Leçon (8 mars 1910). — La fabrica-
tion d'objets en stock et ses deux variétés :
a) Fabrique collective; b) Fabrique en
orand atelier.
Étude monographique de quelques fabri-
ques collectives. Le « sweating System »,
causes et remèdes — groupement des ou-
vriers dans le mode d'existence.
7'= Leçon (15 mars 1910). — Étude mo-
nographique de quelques usines moder-
nes en grand atelier.
L'usine de stock ne s'élève pas néces-
sairement dans la grande agglomération
urbaine ; ses trois principaux pôles d'at-
traction sont : 1° le lieu d'existence de la
main-d'œuvre ou de la force motrice; 2° le
lieu de production de la matière première ;
3" le grand marclié commercial.
8'' Leçon (22 mars 1910). — Interréac-
tions des devx groupes de fabrication sur
commande et en stock avec tous les aiitres
phénomènes sociaux.
Analyse et comparaison au point de ve
social de la fabrication d'objets sur com-
mande et de celle d'objets en stoc\. —
Types sociaux qui en résultent.
Lutte séculaire entre ces deux groupes:
victoires successives de la fabrication en
stock. Coïncidence entre la naissance de
la fabrication en stock des automobiles
américaines et la crise actuelle de cette
industrie en France.
Conclusion : Les profondes différences
sociales qui existent entre la fabrication
sur commande et la fabrication en stock
permettent de penser que chacun de ces
deux groupes réclame une législation spé-
ciale.
RÉUNION DU CONSEIL DE LA SOCIÉTÉ
DE SCIENCE SOCIALE
Le Conseil de la Société internationale
de Science .sociale s'est réuni le 11 fé-
vrier 1910, à 9 heures du soir, au siège so-
cial, 56, rue Jacob, sous la présidence de
M. Paul de Rousiers. Étaient présents :
MM. Paul Bureau, vice-président; M. Fir-
min-Didot, trésorier, l'abbé H. Hemmer;
Joseph Durieu, secrétaire de la Société ;
Paul Descamps, secrétaire de la Revue.
Excusés: MM. R. Pinot, G. Melin, A. Dau-
prat, G. d'Azambuja, R. Dufresne, Ch. de
Calan, Ph. Champault, V. Muller, J. Périer
etL. Poinsard.
Le Conseil a d'abord examiné et ap-
prouvé les comptes de l'exercice 1909, qui
lui ont été présentés par M. Maurice Fir-
min-Didot, trésorier.
Le Conseil a ensuite décidé d'envoyer
les missions d'étude suivantes pendant
l'année 1910 : M. P. Roux, dans l'Itahemé
ridionale; M. L. Arqué, en Norvège;
M. Marty, en Suède; M. P. Vanuxem con-
tinuera ses études sur l'industrie du tulle
à Calais.
Comme d'habitude, une somme de
500 francs est mise à la disposition de
l'un des élèves du cours de M. P. Bureau
pour accomplir une mission dans un pays
déterminé.
M. Paul Descamps abandonnera momen-
DE SCIENCE SOCIALE.
31
tanément sou enquête sur les pays de
France. Grâce à la générosité de S. A. le
Prince Sabaheddine, il pourra, cette année,
se consacrer à une étude sur l'Angleterre.
Le Conseil a ensuite arrêté la date du
Congrès annuel delà Science sociale pour
l'année 1910, qui, à cause des élections,
aura lieu un peu plus tard que d'habitude.
11 s'ouvrira le lundi 30 mai et prendra fin
le jeudi 2 juin.
LE PRESENT FASCICULE
Nous avons annoncé, en son temps,
l'importante enquête sur le Portugal en-
treprise l'année dernière sous la direction
de M. L. Poinsard, dont tous nos lecteurs
connaissent les travaux. Ce pays, si inté-
ressant à tant d'égards, a été fouillé en
tous sens, et de ce labeur est sorti un
volumineux travail, dont nous présentons
aujourd'hui la première partie à nos lec-
teurs.
Afin de ne pas couper cette partie, qui
forme un ensemble bien compact, nous
la faisons paraître sous forme de double
fascicule, ce que sans doute nos lecteurs
pardonneront aisément, étant donné le
grand intérêt que présente cette étude.
CONFERENCES DE FOI ET VIE
On nous prie d'annoncer les confé-
rences suivantes qui auront lieu, à T)
heures, à la salle de la Société d'encoura-
gement pour l'Industrie, 44, rue de Rennes,
à Paris.
10 avril. — L'entente entre les hommes
religieux, par P. Doumergue.
14 avril. — Le Pragmatisme au point de
vue moral et religieux, par V. Delbos.
17 et 21 avril. — Où finit le Moyen Age
el où commencent les Temps modernes.
par E. Doumergue.
24 avril. — Une expérience d'art social
à Genève, par A. de Mornier. — Le Chant
et r Enfant (exécution de chants), i)ar
Dalcroze.
3 mai. — La Morale et la Heligion, par
E. Boutroux.
Nota. — Un droit d'entrée de G fr. 30 est
perçu pour les séances d'étude, à la porte
de la salle.
BIBLIOGRAPHIE
L'apprentissage et renseignement
technique, par M. Fernand Dubief, an-
cien ministre , vice-président de la
Chambre des députés. Giard et Brière.
édit. 1910. Un vol. 6 francs.
Le nom de l'ancien ministre du com-
merce et de l'industrie est garant de la
compétence avec laquelle sont examinées
les questions traitées dans cet ouvrage.
Dans une première partie, l'auteur passe
rapidement en revue l'historique de notre
législation sur l'apprentissage et quelques-
unes des conditions qui président actuel-
lement à sa disparition. Dans les deux
suivantes, il décrit les diverses institutions
d'enseignement professionnel existant en
France et à l'étranger. Si l'on ne par-
tage par la confiance de l'auteur dans l'ef-
ficacité des écoles techniques pour le relè-
vement de l'apprentissage, on reconnaîtra
du moins à cet ouvrage le mérite de la
documentation, qui le rend indispensable
à tous ceux qui étudient cette question
complexe.
G. Olphe-Galliahd.
La conduite de la vie, par R. W.
Emerson. Traduction de M.Dugard. Ar-
mand Colin, édit. 1909. Un vol.3 fr. 50.
La conduite de la vie est avant tout un
problème individuel, dont la solution est
essentiellement personnelle à chaque inté-
ressé, sans qu'il puisse compter sur un
guide qui le préserve des faux pas. Mais la
conscience individuelle peut être plus ou
moins éclairée, plus ou moins forte, et la so-
lution qu'elle donne à ce problème se res-
sent directement de son propre état. Dans
ce travail de développement et d'éduca
tion de la conscience, rien ne vaut le
contact avec d'autres consciences élevées
;i^2
BULLETIN DR LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
dont la lumière intérieure rayonne et illu-
mine tout ce qui les approche. Tel est le
fruit que retire l'esprit incliné vers le pro-
grès intérieur, de la lecture d'un livre
comme celui-ci. La première conquête de
la conscience qui veut arriver à se recon-
naître elle-même est de se savoir libre:
mais n'y a-t-il pas une monstrueuse ironie
à parler de liberté en face du jeu formi-
dable des forces aveui^les et inconscientes
qui nous enserrent de toutes parts'/ Non,
répond Emerson, car « le Destin implique
ramélioration. Aucun exposé de l'Univers
ne peut avoir de justesse, s'il n'admet pas
cet effort ascendant... Derrière chaque
individu se ferme le règne de l'organisme:
devant lui s'ouvre la liberté — le Meilleur,
le Mieux... Toute perception nouvelle,
l'amour et l'admiration que l'homme
arrache à ses semblables, sont des preuves
de son passage de la fatalité à la liberté.
La libération du vouloir des gaines et en-
traves de l'organisme que l'homme a dé-
passé, voilà le but et la tendance du
monde ». C'est par la liberté que l'être
vivant progresse et se développe. « La vie
est liberté — la vie est en raison directe
de la somme de liberté. » Notre destinée
n'est du reste que ce que nous la faisons :
« L'homme s'imagine que son destin lui
est étranger, parce que le bien est caché.
Mais l'àme contient l'événement qui doit
lui arriver, car l'événement n'est que l'ex-
tériorisation de ses pensées, et ce que
nous nous demandons à nous-mêmes,
nous l'obtenons toujours. » Le mieux ne
dépend pas du hasard, mais de notre éner-
gie personnelle. Et cette force que nous
mettons en œuvre pour lalteindre n'est
point celle qui s'exerce contre notre pro-
chain : c'est celle qui s'attache à la stricte
observance des lois intellectuelles et mo-
rales qui régissent le progrès de l'univers.
Elle est latente dans toute vie intense,
car une telle vie est toujours conforme,
en définitive et malgré ses excès acciden-
tels, aux lois de l'rmivers; elle n'est autre
que la faculté d'adaptation à ces lois.
« Si vous avancez avec mélhode, il est
aussi facile de tourner des ancres de fer
que de tresser de la paille, de faire bouillir
du granit que de faire bouillir de l'eau. Par-
toutoù il y a insuccès, il y a irréflexion, quel
que croyance superstitieuse à la chance
quelque oubli de détail que la Nature
ne pardonne jamais. » C'est cette faculté
d'adaptation, d'utilisation des instruments
de progi^ès que la nature met à notre dis-
position, qui fait les races fortes; « avec
leur habitude de penser que tout individu
doit veiller à soi-même, et s'en prendre à
lui s'il ne maintient ou n'améliore pas sa
position sociale, les Anglais sont tranquilles
et prospères » . La richesse n'e.st, dans une
telle conception, qu'un « moyen de s'assi-
miler la nature », un instrument d'éléva-
tion et de progrès.
Pour qui envisage les choses avec cette
méthode, l'optimisme sera la règle aussi
bien dans le domaine moral que dans le
domaine physique. Les opinions importent
peu ; elles peuvent changer ou disparaître
dans tous les remous de l'anarchie intel-
lectuelle, l'équilibre se rétablira de lui-
même en vertu des lois de la vie. « Nous
sommes nés croyants. L'homme produit
des croyances, comme l'arbre porte des
fruits. » C'est nous qui construisons nos
idées, qui créons des images qui nous ca-
chent la réalité ; elles ne sont toutes que
des illusions, où la seule réalité qui ne
puisse nous décevoir est leur ascension
vers une conception de plus en plus pure
et élevée. C'est par notre obéissance aux
lois morales que nous nous rapprochons
de la vérité : « Les visions des justes sont
justes... Quand nous violons les lois, nous
perdons contact avec la réalité centrale, »
Tout n'est qu'illusions et fantasmagorie,
en ce monde, hormis l'appel de la divinité
qui nous sollicite et nous attire.
Ces quelques traits épars ne donnent
qu'un pâle reflet de l'inspiration noble et
généreuse du livre d'Emerson. La leçon
d'énergie, de liberté et d'optimisme que
donne celte lecture vient à son heure dans
notre société dont les ressorts semblent
usés par le doute et le pessimisme, et où le
besoin d'un tel aliment de vie se fait telle-
ment sentir. On ne peut que conseiller
vivement une lecture aussi saine en même
temps que conforme au véritable esprit
scientifique.
G. Olpiie-Galli.\rd.
DE SCIENCi: SOCIALE.
33
Les conséquences économiques et so-
ciales de la prochaine guerre, par
Bernard Serriiiny. V. Giard et E. Brière,
édit. 1909. Un vol. in-8", 10 francs.
In sujet dun intérêt aussi poignant et
aussi actuel devait, sous peine de n'être
qu'un tissu de phrases vides et sonores,
être traité à l'aide de la métliode scienti-
tique la plus rigoureuse : prédire l'avenir
n'est possible qu'à la condition de s'ap-
puyer sur les leçons du passé; et encore
l'observateur le plus consciencieux hési-
tera-t-il à prononcer une conclusion géné-
rale, tant il laisse d'inconnues dans le pro-
blème. M. Bernard Serrigny a su triompher
de la façon la plus heureuse d'une difficulté
aussi considérable. C'est en s'appuyant
exclusivement sur les résultats des guerres
franco-allemande et russo-japonaise, qu'il
examine successivement ce que devien-
nent, pendant une guerre européenne, les
habitants, les transports, le crédit, les
finances publiques, le commerce et l'in-
dustrie, et enfin les nations non parties
au conflit. Chercheur infatigable, d'une
documentation inépuisable, il ne laisse
dans l'ombre aucun des recoins de ces di-
verses branches de la vie des peuples, et
nous voyons défiler devant nos yeux toutes
les conséquences de la guerre de 1870
sur la situation des deux peuples voisins.
Cette partie de l'ouvrage est naturellement
de beaucoup la plus importante, puisque,
dans la pensée de l'auteur, la prochaine
guerre est celle qui mettra de nouveau
aux prises l'Allemagne et la France. Les
conséquences de celle-ci sont sobrement
déduites de l'analyse des faits, en tenant
compte des conditions différentes des deux
situations, ou de celles tenant à des fac-
teurs sur lesquels aucune donnée certaine
ne saurait être établie : cette réserve est
toute à la louange de l'auteur, puisqu'elle
montre le caractère à la fois consciencieux
de son observation et scientifique do sa
méthode.
Deux questions, dont la portée dans le
droit des gens moderne n'échappera à
personne, celles des conséquences écono-
miques d'une annexion et d'une indemnité
de guerre, sont ici traitées d'une façon
décisive. iM. Serrigny nous apprend quel-
les causes, tenant à l'organisation des
transports et à Ja situation commerciale
qui en ré.sulte, contribuent à interdire la
conquête entre les nations dont il s'agit,
sous peine de perturbations économiques
aussi graves pour les vainqueurs que pour
les vaincus. L'imposition d'un tribut, lors-
que son montant dépasse les frais de la
guerre, n'est pas moins préjudiciable, et
il faut savoir gré à l'auteur d'avoir réfuté
le sophisme si souvent répété de l'enrichis-
sement de l'Allemagne, grâce aux cinq
milliards.
On voit par ces quelques indications
trop brèves quel est l'intérêt puissant de
ce livre, dont la lecture est aussi attachante
qu'instructive. Quelles que soient les pro-
positions de détail sur lesquelles on peut
différer d'opinion avec l'auteur, on ne
peut qu'être d'accord avec lui lorsqu'il
conclut que les calamités que la prochaine
guerre entraînera avec elle commandent
d'en réserver l'éventualité pour le moment
où elle sera amenée, non plus par de fri-
voles motifs d'amour-propre, mais par une
nécessité vitale, et que la revanche de-
vrait obligatoirement être suivie d'une
suppression des armements actuels.
G. Olphe-Galli.\ru.
Vers l'Organisation professionnelle
par M. Eugène Duthoit, professeur d'Eco-
nomie politique à l'Université catholique
de Lille. Paris, Lecoffre, 1910: 325 pages
in-B".
Tout le monde a entendu parler des Se-
maines sociales inaugurées il y a quelques
années par un groupe de publicistes et de
professeurs catholiques sociaux, et qui ont
successivement groupé en plusieurs gran-
des villes de France un auditoire déjeunes
hommes, laïcs et prêtres, désireux à la fois
de mieux connaître la réalité sociale et de
mieux agir. Parmi les professeurs qui,
chaque année, donnent des leçons pen-
dant la Semaine sociale, aucun n'est plus
apprécié que l'éminent professeur d'Éco-
nomie politique à la Faculté catholique de
Lille : sa connaissance supérieure des
M
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
phénomènes économiques le garantit en
effet contre les systèmes à priori, et, d'autre
part, son sens chrétien et démocratique
lui montre toutes les lacunes de notre mé-
canisme moderne de production des ri-
chesses. Aussi doit-on se féliciter que
M. Duthoit ait réuni en un volume les le-
çons qu'il a professées depuis 1905 dans
les Semaines sociales de France, et dans
lesquelles, à propos de quelques questions
délimitées d'Économie sociale, il a montré
comment la société actuelle évolue d'an-
née en année vers V Organisation pro-
fessionnelle, réagissant ainsi « contre Ter-
reur du législateur qui, dans le monde
de la production, a érigé l'individualisme
comme régime, et le principe de la liberté
des conventions comme unique régulateur
des relations entre les agents humains et
la production ».
Mais ce n'est pas seulement à un point
de vue descriptif, mais à un point de vue
normatif que s'est placé l'auteur. U Intro-
duction nous en avertit, en même temps
qu'elle expose les principes de l'Ecole .so-
ciale catholique. — Elle contient un long
débat où M. Duthoit conteste à l'Économie
politique la possibilité de rester amorale,
dès qu'elle prétend chercher des solutions
des problèmes sociaux. L'objet de cette
discipline sera l'étude des rapports hu-
mains qui se forment en vue de l'utilisa-
tion du domaine terrestre. L'économiste
devra envisager ces rapports successi-
vement des trois points de vue sui-
vants :
1" Leur valeur morale : sont-ils confor-
mes à la justice ? — dont les hommes peu-
vent bien avoir un vague instinct, — mais
dont la vraie notion nous est donnée par
l'Église, qui en est la gardienne providen-
tielle, qui tantôt ordonne, et tantôt se con-
tente déconseiller;
2'^ Les influences diverses, physiques,
psychologiques, qui conditionnent ces rap-
ports ;
3» Les moyens d'obtenir, non pas tou-
jours le maximum, mais le plus souvent
l'optimum de la production.
La méthode déductive prévaut dans
Fexamen fondamental de la moralité des
rapports sociaux; l'observation et l'induc-
tion permettent l'étude des deux derniers
points de vue.
Tel est l'esprit qui anime les économis-
tes du mouvement catholique social. Ce
mouvement, loin d'être en marge de la
hiérarchie, se réclame de l'autorité de
l'Église : il n'est pas une nouveauté, ni un
simple moyen de politique électorale, mais
il vise à réaliser dans le monde la doc-
trine sociale traditionnelle du catholi-
cisme : r « autonomie de la personne
humaine » est déclarée par lui une erreur.
Les trois grandes sodalités : famille, pro-
fession, cité, sont naturelles et non pas
contractuelles. — Les agents humains sont
d'une égale dignité; l'homme doit satis-
faire à la loi du travail, et à cette condition,
il a droit à la vie sous toutes ses formes,
— et en particulier il conserve le droit de
l'auteur sur le produit de son travail.
A la lumière de ces principes, M. Du-
thoit met en évidence la nécessité de la
Protection légale des travailleurs et de
la réglementation du Travail féminin
dans l'industrie, il affirme que le con-
trat de salariat est un contrat de société
d'un caractère tout spécial, dans lequel le
salarié engage toute sa personne et doit
par conséquent recevoir de quoi soutenir
l'existence de sa famille. — Le chômage
est étudié, dans ses causes, dans les re-
mèdes qu'on a proposés à ce fléau social.
Le fait et le droit syndical sont minu-
tieusement analysés : l'auteur montre
comment le cadre légal du syndicat à ca-
ractère purement contractuel éclate au-
jourd'hui. La notion d'un « droit collectif »
de la « profession » se fait jour. — C'est
un retour à l'Organisation professionnelle.
Celle-ci une fois réalisée, V organisation
politique pourrait s'adapter au nouveau
régime économique et social: et c'e.st par
l'exposé d'une constitution dans laquelle
les conseils représentatifs de la profession
éliraient, d'une part, le chef de l'État, et,
de l'autre, un Sénat professionnel parallèle
à une Chambre politique, que M. Duthoit
termine son ouvrage.
Les observations et les faits abondent
dans ces intéressantes leçons : nous per-
mettra-t-on une remarque, qui prouvera
combien il faut être prudent dans l'aftir-
DK SCIENCE SOCIALE.
3o
mation des faits ; sur la foi de M'"" H. J.
Brunhes, M. Duthoit indique, parmi les
femmes victimes de maladies industrielles,
celles qui sont employées à la confection
des cigares. — Nous pouvons affirmer que
des enquêtes médicales très minutieuses
n'ont révélé, dans le personnel des Manu-
factures de tabacs de l'Etat, l'existence
d'aucune maladie professionnelle.
^
Vanuxem.
égions et Pays de France, par Jo-
seph Fèvre et Henri Hauser. — 1 vol.
in-S" avec 147 cartes et gravures dans
le texte. Félix Alcan, éditeur. Paris.
1909.
Ainsi qu'ils le disent eux-mêmes dès la
première ligne de leur avant-propos, « les
auteurs de ce livre n'ont pas prétendu faire
œuvre originale ». S"inspirant surtout des
travaux de M. Vidal de la Blache et de ses
collaborateurs, ils ont essayé simplement
de donner en 500 pages une idée claire et
précise des régions diverses qui forment
notre pays.
Les lecteurs de la Science sociale retrou-
veront dans ce livre un certain nombre de
conclusions qui leur sont familières. C'est
d'abord que la seule division naturelle de
la France est celle en « pays », et que la
connaissance de ces pays est à la base de
toute étude géographique sérieuse. C'est
aussi que « la distinction des pays entre
eux repose en premier lieu sur la valeur
agricole des divers terroirs... qui n'est elle-
même que le reflet de la nature géologi-
que du sous-sol, qui détermine à son tour,
combinée avec le climat, le caractère des
eaux courantes, les modes d'habitation,
les occupations des habitants ».
L'importance du Lieu est donc nette-
ment mise en lumière par MM. Fèvre et
Hauser, et aussi les relations de cause à
effet qui unissent le lieu et le travail, ces
deux éléments fondamentaux du milieu
social.
De même, la Science sociale ii dit et ré-
pété maintes fois que si l'étude des pays
— de ceux-là bien entendu dont le lieu
continue à accuser l'existence, et qui ne
sont pas seulement le souvenir attardé de
quelque ancienne division historique ou
administrative — est primordiale, il faut
pourtant ne pas s'en tenir là, et remonter
au groupement régional, caractérisé par
des similitudes dans le travail dominant
et dans la formation sociale de la race.
Nous retrouvons dans l'ouvrage de
MM. Fèvre et Hauser une idée analogue en
ce sens qu'ils voient bien la nécessité « de
grouper ensemble ceux des pays qui pré-
sentent des ressemblances », sous peine de
« fragmenter sans mesure l'étude de la
France, et de courir le risque de faire dis-
paraître l'indispensable notion des rapports
généraux ». Mais — et c'est là un exemple
très net de la différence de but scienti-
fique qui sépare la Science sociale de la
géographie humaine, différence qu'accuse
la diversité des méthodes employées —
les principes, qui chez MM. Fèvre et Hau-
ser président au groupement des pays en
régions, ne sont pas les mêmes que ceux
mis en avant dans cette Revue. Ce sont
des faits surtout géologiques ou géogra-
phiques qui déterminent ces écrivains,
et cela est parfaitement naturel puisqu'ils
sont géographes; pour la Science sociale,
ce sont des faits surtout d'ordre social.
Un exemple fera mieux saisir cette dif-
férence. MM. Fèvre et Hauser, en raison
de différences de constitution géologique,
scindent en deux la Normandie : la partie
orientale rentre dans le Bassin parisien,
l'occidentale dans les confins de la Bre-
tagne. Nous croyons au contraire que les
pays de l'ancienne Normandie présentent,
grâce surtout à l'existence d'un même tra-
vail dominant, la culture herbagère, une
formation sociale trop semblable, et par
suite une unité assez forte, pour qu'il
vaille mieux ne pas les séparer. Il y a cer-
tainement, au point de vue social, plus de
ressemblance entre un Normand du Co-
tentin et un Normand du pays d'Auge qu'il
n'en existe entre ce même Normand du
Pays d'Auge et un habitant de la Beauce
onde la Champagne.
La Science sociale, en tant ([u'elle se
livre à des études géographiques, ne so
confond donc pas avec la géographie hu
maine ; les deux sciences restent distinc
tes, ([uoique connexes et ayant entre elles
36
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
des rapports aussifréquentsqu'étroits. Elles
ne peuvent donc que ifagner mutuelle-
ment à s'appuyer l'une sur l'autre ; et, ;'i
ce sujet, nous regrettons que MM. Fèvre
et Hauserparaissent ignorer complètement
les travaux publiés par la Science sociale.
Leur volume n'en reste pas moins un
bon ouvrage de vulgarisation, se lisant
sans peine parce qu'il est clair, exempt
de sécheresse, et appuyé de cartes et de
gravures bien choisies.
.1. Bailhache.
L'Amérique de Demain, par l'abbé Félix
Klein. Paris, Plon-Nourrit et C'", 1910;
320 pages.
Je suis bien en retard pour signaler
l'œuvre nouvelle de M. l'abbé Klein à la-
quelle de grands organes quotidiens de
l'opinion ont déjà consacré des articles
particulièrement élogieux, et je me le re-
procherais, si V Amérique de Demain n'é-
tait qu'une de ces œuvres d'actualité toute
fugitive qu'il faut lire et commenter au
moment précis où les esprits se préparent
oublier l'événement qui les a tant inté-
ressés pendant quelques heures. Mais les
ecteurs délicats qui, depuis bientôt vingt
années, suivent les ouvrages de cet ami
des belles-lettres et des pensées modernes
et progressives savent que cet écrivain est
aussi de ceux qui creusent laborieusement
leur sillon. Depuis les temps héroïques de
l'Église et le siècle, de la Vie du P. Hecker,
l'abbé Klein n'a cessé de penser que la
meilleure manière d'élucider les problèmes
sociaux et religieux qui agitent notre* vieux
pays «était de chercher à connaître, jusque
dans ses détails vivants et vécus, la solu-
tion que leur donne l'audacieuse initiative
de la jeune, démocratie d'outre-mer; il
aime à porter simultanément son regard
sur les hommes et les institutions des deux
continents, parce qu'il sait que l'expérience
du plus jeune ])ourrait profiter à celui
qui a le périlleux honneur d'avoir un long
passé.
Deux livres auxquels le public fit en leur
temps le meilleur accueil : Au pays de la
Vie intense et La découverte du vieux monde
par un étudiant de Chicago, nous ont déjà
associés naguère aux réflexions que ces
comparaisons et ces rapprochements sug-
gèrent à ce studieux touriste : l'Amérir/ue
de Demainnons invite à poursuivre notre
enquête au cours d'un second voyage de
quatre mois dans l'Ouest américain et sur
le Pacifique, .le ne puis ici résumer ces
chapitres où le charme du style alerte
semble ajouter encore à la souplesse de
ces esprits américains toujours si enclins
à suivre la vie en toutes sesmanifestations
nouvelles. Soit qu'on nous conduise « payer »
une nouvelle visite aux personnes et aux
lieux déjà connus depuis le premier voyage,
- et c'est le cas de Chicago et de son uni-
versité, de Peoria et de son grand évèque,
Mgr Spalding, de Saint-Paul, dont le nom est
inséparable du vaillant archevêque du Min-
nesota, Mgr Ireland, — soit que notre guide
nous entraîne vers des régions inexplorées,
vers San Francisco, l'Ouest américain et
Seattle, l'intérêt est toujours aussi vif : le
même art sait toujours associer l'observa-
tion technique et précise qui instruit au
détail pittoresque, qui tient en haleine
notre curiosité plus vulgaire. Une femme
spirituelle me disait un jour qu'elle n'avait
d'esprit qu'au-dessus de 1.300 mètres d'al-
titude et que cette constatation la détermi-
nait chaque année à faire un long voyage
dans la montagne : M. l'abbé Klein a de
l'esprit toujours, sur les bords du Paci-
fique comme sur les rives de la Seine, à
Seattle comme à Christiania.
Me permettra-t-il cependant de ne pas
partager le jugement qu'il porte sur la
gravité prochaine du conflit américano-ja-
ponais? A l'époque où il entreprenait son
second voyage, la question se rangeait
volontiers parmi les plus brûlantes de la
politique internationale, et on comprend
(jue les citoyens de la Californie, du Was-
hington et de rOrégon fussent passable-
ment échauffés sur ce problème jaune: Le
Board of éducation de San-Francisco ve-
nait, l'année précédente, d'ordonner l'en-
voi de « tous les enfants chinois, japonais ou
coréens à l'école orientale publique » afin
de (' ne pas exposer les enfants américains
au contact des élèves de race mongole »,
et cette mesure si offensante n'était que le
prélude d'autres plus vexatoires encore.
DE SCIENCE SOCIALE.
;î7
De pareils; procédés ne témoignent guère
d'un désir de bonne amitié, et, ce qui est
plus grave, les raisons du conflit sont pro-
fondes et irréductibles : concurrence éco-
nomique, tempéraments inassimilables,
couleur de la peau, rivalité internationale,
etc. Toutefois je ne puis croire que cette
question des jaunes soit le plus grave pro-
blème de l'Amérique de Demain. II existe,
en effet, des questions qui ont l'heureux
privilège de se résoudre d'elles-mêmes,
parce que des forces puissantes promeu-
vent inévitablement dans une même di-
rection la solution que tout le monde sou-
haite. Qui donc peut croire sérieusement
qu'un peuple qui comptera bientôt cent
millions d'habitants hésite jamais à
prendre les mesures nécessaires pour la
sauvegarde de son standard ofli/e, de son
idéal de vie économique, civique et morale.
Le Japonais est inassimilable et la sous-
concurrence de son travail à vil prix at-
teint dans ses œuvres vives toute la cons-
truction sociale américaine; indubitable-
ment la démocratie d'outre-mer prendra
(les mesures de défense et le Japon devra
s'incliner, car il ne peut ni en droit, ni en
équité prétendre ruiner, par l'immigration
de ses enfants, toute une économie sociale
constituée au prix de tant d'efforts.
Dira t-on que le Japon, humilié d'un trai
tement si ingénieux, déclarera la guerre?
En quoi ce recours à la force pourrait-il
être une solution? Ses hommes d'État ap-
prendront de plus en plus à connaître ce
que peut être le sentiment patriotique en
ce pays des Washington et des Abraham
Lincoln et la leçon profitera. Je sais qu'une
revue américaine considérait récemment
comme une éventualité possible la des-
cente d'une armée japonaise sur la côte du
Pacifique : il est toujours bon de tenir en
haleine, au moyen d'articles de revues, la
vigilance patriotique d'un peuple: mais,
sans être prophète, on peut garantir aux
Japonais que, devant une telle menace,
huit millions d'hommes intrépides et réso-
lus se lèveraient en quelques jours pour
aller montrer aux téméraires qu'ils ont eu
tort de les traiter comme des Russes.
Et puis est-on bien assuré de la valeur
sociale si grande de ce peuple japonais ?
Qu'on y prenne garde, son facile triômplie
remporté sur les Russes pourraitbien être
autre chose qu'une vérification nouvelle
d'une loi sociale connue et qui pourrait se
formuler ainsi : lorsqu'un peuple, solide-
ment encadré dans ses institutions tradi •
tionnelles, trouve en son sein une élite
capable de diriger une transformation ra-
pide des moyens et des méthodes de tra-
vail, il se produit comme une surabon-
dance soudaine de prospérité et de force.
Mais si l'ensemble de la nation n'est pas
préparé à cette évolution et n'a point
l'aptitude à constituer les groupements
nouveaux qu'elle requiert, cette prospérité
risque beaucoup d'être superficielle et
éphémère. Je n'oserais dire qu'il en sera
ainsi pour le Japon, mais il est permis de
croire que ce pays traversera bientôt des
crises intérieures qui diminueront beau-
coup sa force d'expansion. Naguère on ai-
mait à répéter que l'Europe ne pouvait
soutenir la concurrence des jaunes et on
multipliait les plus noires prédictions :
aujourd'hui ce spectre s'est éloigné. On
peut croire que les Américains ne seront
pas plus menacés que nous. Le Japon a
peut-être un mission asiatique à remplir ;
s'il s'y confine, il accomplira une œuvre in-
téressante, mais il ne doit pas oublier que
la Doctrine de Monroë lui sera non moins
appliquée qu'aux concurrents du « vieux
})ays •» d'Europe.
Il ne semble donc pas que le vrai pro-
blème que doive résoudre l' Amérique de
Demain soit un problème de l'ordre inter-
national ; c'est plutôt un problème de vie
intense, à la fois social et moral. Aux
États-Unis comme ailleurs, ce qu'on pour-
rait appeler « le service de la vie morale »
subit une crise grave : l'égoïsme se déve-
loppe et le besoin de jouissance est plus
ardent. Au delà d'une certaine limite, ces
éléments spécifiquement anarchiques et
destructeurs de la vie sociale font co'urir
à une société un danger suprême. Le pré-
sident Roosevelt et son successeur M. Taft
ne l'ignorent pas. Croyons avec eux que
les forces génératrices de dévouement, de
générosité, de discipline l'emporteront sur
les autres, et, en tout cas. pour devenir
nous-mêmes plus clairvoyants, suivons
38
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
avec rattention qu'elle mérite la rencontre
de ces forces morales au sein d'une démo-
cratie. Aucun spectacle n'est plus gran-
diose et c'est parce que chacune des pages
du beau livre de M. l'abbé Klein nous re-
trace quelque épisode de cette grande ac-
tion qu'il convient de louer l'auteur et de
signaler son œuvre.
Je ne dis rien du charme et de l'élé-
gance de la forme : on les escompte
comme une chose due et naturelle, sous
la plume de cet écrivain. Si celui-ci était
cardinal ou même archevêque, l'Académie
française aurait moins de peine à trou-
ver un successeur au fauteuil du cardinal
Mathieu. Mais chacun sait que l'Académie
qui aime les belles-lettres a aussi d'autres
amours, et parfois il apparaît que le pre-
mier n'est pas le plus fort.
Paul Bureau.
Saint Augustin. Les Confessions.
Traduction d'Arnauld d'Andilly. Intro-
duction et notes par Victor Giraud,
professeur à l'Université de Fribourg.
Bloud et C>, édit. 1910. Un vol. de la
Collection Science et Religion. Prix :
1 fr. 20.
Pour tous les esprits que le problème
religieux préoccupe, une question d'une
importance sans égale est celle de savoir
comment l'àme se laisse gagner à la
croyance, quels sont les mobiles de la foi
et par quels arguments elle peut se com-
muniquer à autrui. En vue d'arriver à
cette démonstration, rien ne vaut l'obser-
vation de ce qui se passe dans la réalité
vivante d'une âme qui est arrivée à pos-
séder cette foi à la suite d'un travail de la
raison et de la conscience, a Les faits
vrais, dit excellemment M. Giraud, seuls
nous semblent probants, et seul le contact
d'une âme individuelle nous repose des
théories et des syllogismes. A défaut d'une
expérience personnelle, le simple récit
des circonstances d'une conversion nous
en apprendra plus sur la nature de la foi
que les plus lumineux raisonnements re-
latifs à la croyance religieuse. » Parmi les
expériences de ce genre, il en est peu
sans doute qui conviendraient mieux aux
esj)rits du vingtième siècle que celle de
saint Augustin. Professeur d'éloquence,
imbu de philosophie antique, sectateur
passionné du culte de la raison, lui aussi
éprouvait un penchant naturel à envisager
le problème religieux d'un point de vue
trop exclusivement intellectuel : le pre-
mier résultat d'une telle conception fut
pour lui d'adhérer à des doctrines destruc-
tives de la vie religieuse; le second fut de
douter de tout. La véritable conversion de
saint Augustin a été celle qui suivit la
substitution de la volonté à la raison,
comme objectif au travers duquel il cher-
chait Dieu; « car non seulement y aller,
mais même y arriver, n'est autre chose
que d'y vouloir aller ; mais le vouloir for-
tement et pleinement, et non pas tourner
de côté et d'autre une volonté malade et
languissante ». Alors seulement il com-
prend le sens profond et l'élévation morale
des Ecritures, parce qu'il y trouve un ali-
ment pour sa conscience, tandis qu'il en
dédaignait la simplicité à l'époque où il
« dédaignait d'être petit -i. Le problème
ainsi résolu par saint Augustin est donc
celui qui se pose pour un très grand nom-
bre de nos contemporains, et une telle
publication est d'une réelle actualité.
Ajoutons que par le choix d'une des meil
leures traductions, celle d'Arnauld d'An-
dilly, du xvH'' siècle, par la suppression
de certains développements, M. Victor
Giraud a fait des confessions un livre à la
fois de morale et de littérature qu'il serait
à souhaiter de voir entre toutes les mains.
G. Uli'HE-Galliard.
Les Orientations syndicales, par Victor
Diligent. Un vol. in-16. 3 francs, Bloud
et C''- édit. (Etudes de morale et de so-
ciologie).
Un ne saurait attribuer trop d'impor-
tance à l'évolution qui se produit sous nos
yeux dans le syndicalisme français : pour
les ouvriers syndiqués, c'est une ère
d'émancipation et de progrès qui s'ouvre ;
pour la masse des travailleurs, c'est la
révélation d'une solution possible à l'amé-
lioration de leur sort; pour les classes
bourgeoises, c'en est une autre du carac-
DE SCIENCE SOCIALE.
39
triT véritable, profondément Eavorable au
maintien de l'ordre social, d'une institu-
tion à laquelle elles étaient jusciu'ici hos-
tiles. On ne ne peut donc accueillir qu'avec
un extrême empressement une étude sur
les phases et les directions de ce mouve-
ment. I\I. V. Diligent a analysé celles-ci
avec soin dans les deuxième et troisième
parties de son livre, et nous donne un
exposé sérieusement documenté des di-
verses théories qui paraissent les synthé-
tiser; on y trouvera notamment un résumé
.substantiel des idées syndicales de Wal-
deck-Rousseau, des théories des catho-
liques sociaux et de celles des syndica-
listes révolutionnaires. A ce titre, cet ou-
vrage rendra les plus grands services à
tous ceux qui s'intéressent à ces questions.
Le mérite de cette partie de l'ouvrage fera
toutefois regretter que l'analyse des faits
eux-mêmes n'ait pas donné lieu à des dé-
veloppements au moins équivalents : leur
importance est capitale, car elle seule per-
met de reconnaître les causes, la nature
et le sens de ces << orientations », et c'est
sans doute faute de s'y être arrêté suffi-
samment que les conclusions de l'auteur
sur l'avenir du syndicalisme manquent un
peu de précision et de fermeté. Cette
lacune eût été évitée par lui s'il avait
recouru, moins pour y puiser des docu-
ments que pour s'inspirer de leur mé-
thode et de leurs conclusions, aux ouvrages
de MM. de Rousiers et Bureau, qu'il con-
naît et cite fréquemment dans une pre-
mière partie consacrée à l'organisation
syndicale en général. En faisant abstrac-
tion de cette première partie et de la der-
nière, on peut considérer le livre de
M. Diligent comme une contribution pré-
cieuse à l'histoire du syndicalisme fran-
çais.
G. Olpiie-Galliari).
Le travail des femmes à domicile.
par le comte d'Haussonville, de l'Aca-
démie française. Un vol. in-16. Prix :
0 fr. GO. BJoud et C''', édit. Collection
Science et Religion.
Cette substantielle et intéressante bro-
chure contient, à l'usage du grand \)a-
blîc aussi bien que des professionnels, le
fruit d'une compétence notoire dans les
questions du travail féminin. Dans ces
02 pages, M. d'Haussonville a résumé avec
précision et clarté l'état du problème tel
qu'il se pose en France pour les ouvrières
de l'aiguille : la documentation relative
aux faits comme aux ouvrages sur la ma-
tière, ne fait pas négliger les discussions
théoriques ni les aperçus profonds. Les
divers remèdes proposés pour la solution
de ce problème si complexe sont succes-
sivement examinés, et si cet examen
n'aboutit à aucune conclusion explicite,
c'est que cette conclusion, d'ordre surtout
moral, se dégage de tout l'ensemble de
l'enquête. Cette étude, dirigée sans parti
pris et à la seule lumière des faits, cons-
titue donc le meilleur exposé d'une ques-
tion qui doit intéresser aujourd'hui aussi
bien les consommateurs et les sociologues
que les travailleurs et le Parlement.
G. Oli'he-Galu.vrd.
LIVRES REÇUS
Les Orientations syndicales, par Victor
Diligent (Bloud et C^^ édit., 1910). Un vol.
3 francs.
Le Travail des femmes à domicile, par
le comte d'Haussonville, de l'Académie
française et de l'Académie des Sciences
morales et politiques (Bloud et C'", édit.,
1909). Broch.
Saint Augustin. Les Confessions. Tra-
duction d'Arnauld d'Andilly. Introduction
et notes par Victor Giraud, professeur à
l'Université de Fribourg (Bloud et C'^jéàit.,
1910). Un vol.
Cours de doctrine et de pratirjue sociale.'^,
6*^ session (Bordeaux, 1909). 1 vol. (J. Ga-
balda. édit., 90, rue Bonaparte, Paris, et
Emmanuel Vitte, édit., 3, place Bellecour,
Lyon).
Les phases critiques du patriotisme fran-
çais, par J. Viaud, l vol. in- 12, 3 fr. 50
(Bloud et C'", édit., Paris).
Le chômage (causes, conséquences, re-
mèdes), par L. -A. de Lavergne et L. Paul
40
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
Henry, 1 vol. in-S*^ broché, 8 fr., de la
collection Systèmeset faits sociaux (Marcel
Rivière et C'«, édit., rue Jacob, 31, Paris).
De l'Ordre social (rélectorat, les fonc-
tions, les classes), par Léon Pirard, 1 vol.
3 fr. 50 (J. Lebègue et C'^ édit., 30, rue
de Lille, à Paris, et rue de la Madeleine, à
Bruxelles).
Ln quesiion sociale en Espagne, par
Angel Marvaud, 1 vol. in-S" de la Biblio-
thèque d'histoire CONTEMPORAINE, 7 fr.
(Félix Alcan, édit., Paris).
Le Brésil d'aujourd'hui, par Joseph
Burnichon, 1 vol. in-16, 3 fr. 50 (Librairie
Académique, Perrin et C'% Paris).
fj/ dépopulation en France, par Henry
Clément, Ivol. in-16de lacoUection « Étu-
des DE MORALE ET DE SOCIOLOGIE », 3 fr. 50
(Bloud et Ci% édit., Paris).
La crise sociale, par G. Deherme, 1 vol.
in-lG, 3 fr. 50 (Bloud et C'"', édit., Paris).
Travailleurs au rabais (la lutte syn
dicale contre les sous-concurrences ou-
vrières), par Paul Gemahling. 1 vol. in-S"
raisin, 7 fr, 50 (Bloud et C''', édit., Paris).
Liberté de conscience et liberté de science
(études d'histoire constitutionnelle), par
Louis Luzzati, professeur à l'Université de
Rome, traduit par J. Chamard, 1 vol. in-
8", 10 francs (V. Giard et Brière, édit..
Paris) .
Le syndicalisme contre l'Etat, par Paul-
Louis, 1 vol. in-16 de la « Bibliothèque
d'histoire CONTEMPORAINE, 3 fr. 50 (Félix
Alcan, édit., Paris).
U éducation individuelle, par G.-M.-J.
Rossignol, 1 vol. (Emile-Paul, édit., 100,
rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris\
The dualism of fact and idea in its social
implications, by Ernest Lynn Talbert.
1 vol. 53 cents (University of Chicago
Press).
Collaboration des ouvriers organisés à
Vœuvre de l'inspection du travail (rapport
de M. H. Sorin à l'Association nationale
française pour la protection légale des tra-
vailleurs), 1 voI.3fr. 50 (Félix Alcan. édit..
Paris).
BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
FONDATF.Ull
EDMOND DEMOLINS
LE PORTUGAL INCONNU
PAYSANS, MARINS ET MINEURS
PAR
Léon POINSARD
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 56
Mars et Avril
SOMMAIRE
I. - LE PAYS ET LA RACE
I. Le Pays. P. 3.
Avant-propos. —La mor et les lleuves. — Les terres intérieures.
IL Qens et choses d'autrefois. P. 15.
Les peuples primitifs. — La conquête romaine. — Les Maures. — La che-
valerie. — L'expansion coloniale et ses résultats. — La situation au milieu du
xix" siècle.
m. Mœurs contenporaines. P. 33.
Physionomie sociale actuelle de la nation. — Les formes anciennes dans 1 e
Tras os Montes. — Désorganisation du type familial: ses conséquences.
II. - L'AGRICULTURE ET LA VIE RURALE
I. Conditions générales de la culture en Portugal. P. 51.
La population agricole. — Les terrains et les climats. — Répartition de la
propriété. — Les effets de la petite culture.
II. La petite culture dans le Nord. P. 65.
La culture on conmiunauté dans le Tras os Montes. — Types de cultivateurs
du nord : Paysan de Mirandella. — Vigneron du Douro. — Petit fermier de
Sào Pedro do Sul. — Fermier de Vizeu. — Pa\'sans de l'Estrella et Louza.
III. La petite culture dans le Midi. P. 126.
L'AIgarve. — Maraîcher de Faro. — Paysan de Monchiqu e.
IV. La grande culture dans le Centre. P. 145.
La grande culture daus l'Estremadure et l'Alemlejo. — Les grandes Termes
dans la région d'Evora. — Petits cultivateurs du Centre : Bordier d'Aimeirim.
— Journalier, bordier et paysan de Pias. — Conclusions.
III. - LES INDUSTRIES EXTRACTIVES
(Pèche, salines, mines.)
I. La pêche, l'industrie des conserves et les salines. P. 193.
La pêche côtière. — La sardine et le thon. — La grande pêche. — Saunier
de Faro.
II. Les mines et les mineurs. P. 210.
Les dépôts métallifères. — Chef mineur d'Aljustrel. — IMineur de Braçal.
PREMIÈRE PARTIE
LE PAYS ET LA RACE
I
LE PAYS
Avant-propos. — La mer lusitanienne et ses côtes. — Le Tage. — Les terres
intérieures. — Les montagnes. — Caractères particuliers du climat. — La flore
et la faune. — Les ressources minérales. — Conditions générales du milieu
physique.
I. — AVANT-PROPOS.
Au printemps de 1909, nous avons visité et étudié le Portugal
dans des circonstances qui méritent d'être rapportées ici, car
elles sont fort caractéristiques. Notre ouvrage : La Production,
le Travail et le Problème social dans tous les pays au début du
XX* siècle, a trouvé chez les Portugais un bon nombre de lecteurs
très attentifs, qui ont été frappés par les conclusions de la no-
tice consacrée à leur patrie. Bien que ce travail fût fait sur des
documents bien incomplets, et réduit à quelques indications
extrêmement concises, ses conclusions générales montraient
avec justesse les faiblesses de la constitution sociale de la race.
Ce résultat était dû surtout à la force de pénétration de la
LE PAYS ET LA KACE.
méthode d'observation qui nous a guidé dans la préparation de
notre ouvrage, et qui se retrouvera avec plus de netteté dans le
présent travail. Un groupe de professeurs de l'Université de
Coimbra, notamment, suit avec attention les études faites sous
l'inspiration do cette méthode scientifique, et ces honorables
savants voulurent bien nous inviter à aller faire à Coimbra une
série de conférences propres à vulgariser les procédés de la
science sociale. Cette invitation, si flatteuse pour nous, n'était
pas dictée par l'esprit scientifique seul. Une autre pensée s'y
ajoutait, et nous nous faisons un devoir et un plaisir à la fois de
la signaler. Les Portugais sont animés pour la plupart d'un pa-
triotisme à la fois très vif, très désintéressé et très libéral. C'est là
un fait que, dans la suite, nousavons pu constater à maintes repri-
ses, non seulementchez les personnes instruites, mais aussi parmi
des gens de condition fort humble. Si la sotte et niaise manie
de ce qu'on pourrait nommer la patriophobie a gagné des adeptes
en Portugal, leur propagande est encore fort discrète et n'a que
bien peu de chances de succès. Nos amis de Coimbra estimaient
donc que nos conférences pourraient répandre parmi la jeunesse
intelligente et enthousiaste de leur université des idées utiles à
l'évolution sociale du pays, et ils n'hésitaient pas à faire appel à
un étranger obscur, qui ne se recommandait à eux que par ses
patients travaux et nullement par l'éclat des grades, des titres
ou de la renommée. Ce sont là des préoccupations assez élevées
et une manière de faire assez rare pour qu'on s'attache à les
signaler.
Quelle était la meilleure façon de répondre à cet honorable
appel, et de démontrer en quelques conférences l'efficacité et
l'utilité de la méthode de la science sociale? Il nous parut que le
résultat serait plus assuré, si nous parlions aux Portugais du pays
qu'ils connaissent le mieux et qui les intéresse le plus, c'est-à-
dire du Portugal lui-même. L'entreprise était périlleuse, car,
pour parler utilement d'une nation, il faut la bien connaître.
Or, il nous fallut peu de temps pour constater que la plupart des
matériaux nécessaires pour une telle étude manquaient absolu-
ment. Il n'existait pas une seule monographie de famille portu-
i.i: PAYS.
gaise, élément essentiel que rien ne peut remplacer complète-
ment. Les autres renseignements à notre disposition étaient
rares, incomplets ou contradictoires. En fait, le Portugal était,
au point de vue social, presque terra incognita. Il s'agissait de
découvrir, en plein vingtième siècle, un peuple qui en a découvert
tant d'autres au seizième. Nous devions visiter le pays, dresser
des monographies de famille, réunir les indications générales
complémentaires et préparer avec ces matériaux un véritable
cours, le tout en deux mois. Si nous n'avions pas eu pleine con-
fiance dans la force de pénétration de la méthode et dans le
dévouement de nos amis portugais, la perspective d'une sem-
blable tâche nous eût fait reculer. Mais, sûr de ce double appui,
nous n'avons guère hésité à entreprendre cette démonstration
pratique de l'efficacité des études sociales conduites par la
méthode des sciences naturelles, c'est-à-dire par un examen rai-
sonné et minutieux des faits.
Ce plan fut accepté avec empressement par nos amis. Le roi
dom Manuel II, qui cherche avec ardeur tous les moyens d'être
utile à son pays, voulut bien s'y intéresser lui-même. Tous pen-
saient qu'un scientiste étranger, dégagé des passions et des pré-
jugés locaux, pourrait peut-être apporter des idées nouvelles
et des indications utiles. Cette manière de voir si libérale et dé-
sintéressée n'est-elle pas remarquable, et n'avions-nous pas rai-
son de dire que les Portugais sont des patriotes sincères, qui,,
très simplement, savent . se placer au-dessus des questions de
vanité, d'amour-propre national, pour chercher la vérité là où
ils espèrent la trouver? Et n'est-il pas frappant de voir un souve-
rain de dix-neuf ans se préoccuper spontanément d'une chose qui
se présentait sous un aspect aussi modeste, sans aucun apparat
officiel?
Par l'effet de circonstances compliquées, que nous essaierons
(le débrouiller tout à l'heure, la race lusitanienne a été profondé-
ment désorganisée, et tous ses embarras actuels viennent de là.
Mais elle porte en elle-même les qualités nécessaires pour son
relèvement. Quand elle saura le vrai sens des choses et voudra
prendre la peine de travailler en connaissance de cause à sa pro-
LE PAYS ET LA RACE.
pre réorganisation, elle obtiendra certainement, etdans un espace
de temps relativement court, des résultats considérables. La suite
de cette étude en fournira, croyons-nous, la pleine démonstra-
tion. Voilà l'idée importante que nous tenions à mettre en lumière
par cette explication préliminaire.
Avant de clore ce préambule, nous voudrions donner encore
quelques détails sur la façon dont notre enquête a été organisée
et conduite. Nous l'avons dit, notre temps était très limité. Pour en
utiliser toutes les heures, nous procédâmes de la façon suivante.
Un questionnaire sommaire, qui comprenait cependant tous les
éléments d'une monographie de famille, ayant été dressé, deux
hommes dévoués, MM. José de Mattos Braamcamp, ingénieur et
industriel à Lisbonne, et Serras e Silva, professeur à la faculté de
médecine de l'Université de Coimbra, voulurent bien en remettre
des copies à des personnes capables de les rempHr intelligemment
et avec toute la conscience nécessaire. Cela fut fait, et quelques
semaines plus tard, nous recevions un certain nombre de précis
monographiques sur des types choisis d'aprèsnos indications, et
répartis dans les diverses régions du pays. Traduits, étudiés,
appuyés sur d'autres données plus générales, ces précis nous
fournirent une base extrêmement précieuse, une vue d'ensemble
-qu'il nous restait à compléter par des observations personnelles.
Nous nous rendîmes alors à Lisbonne par la voie de mer, nous y
.trouvâmes de tous côtés un accueil cordial et un concours em-
pressé, dont nous ne saurions dire toute notre reconnaissance.
Nous parcourûmes le pays dans presque toutes ses parties,
retrouvant partout le même accueil sympathique et ouvert, la
même bonne volonté empressée, une franchise identique. Et c'est
ainsi que nous pûmes réussir à taire dans la grande salle de
l'Université, devant plus de 400 auditeurs, six conférences, trop
hâtivement improvisées, nous devons le reconnaître , mais
pourtant assez précises, assez nourries de faits pour retenir l'at-
tention et mériter la sympathie de nos auditeurs. Jamais nous
n'oublierons l'attention profonde avec laquelle nous avons été
écouté, ni l'ovation enthousiaste qui nous fut spontanément faite,
le dernier soir, par cette belle et vibrante jeunesse, évidemment
LE PAYS. /
touchée de notre effort et consciente de notre vive sympa-
thie.
Et maintenant, en précisant et en développant à loisir nos
constatations et notre pensée dans ces pages, nous n'avons eu
qu'un désir. Nous souhaitons que ce travail, modeste semence
jetée dans une belle terre, sous les pas d'une race bien douée,
puisse germer et croître par ses soins. Dans son imperfection, il
pourra faciliter la tâche de ceux qui s'appliqueront au relèvement
de leur pays, en leur indiquant un point de départ et la marche
à suivre pour arriver à connaître à fond la situation ainsi que les
moyens de l'orienter vers des destinées meilleures. En tout état
de cause, iJ nous est permis de répéter le motdu vieil écrivain :
« Ceci est une œuvre de bonne foi », Oui, de bonne foi et de
consciencieuse observation. Aussi espérons-nous qu'elle sera ac-
cueillie et discutée avec bienveillance. C'est tout ce que nous
pouvons demander de mieux.
II. — LA MER ET LES FLEUVES.
Depuis vingt-quatre heures la Cordillère, l'un des beaux et
confortables paquebots des Messageries maritimes qui font le
service de l'Amérique du Sud, fend les longues ondulations de
la houle. Il a traversé pendant la nuit et la matinée le golfe de
Gascogne, sans cesse agité par des lames sourdes et dures, qui
impriment au bateau un tangage déconcertant pour bien des
estomacs. L'horizon est borné vers l'est par de hautes falaises
sombres, qui se découpent avec vigueur sur un ciel gris. C'est
le rivage cantabrique, formé par les hautes terrasses de la
Galice espagnole, avec ces pointes rocheuses, ses îlots et ses
fjords, parages dangereux par mauvais temps. Puis le décor
change d'aspect. Au lieu de présenter vers la mer une muraille
abrupte, la côte devient irréguHère. Tantôt elle se hérisse de
collines arrondies, dont le pied semble baigné par les vagues,
et tantôt elle se creuse en vallées profondes terminées en plages
sablonneuses; nous sommes en face des riantes provinces du
8 LE PAYS ET LA RACE.
Minho et du Douro. Plusieurs grands fleuves les parcourent,
descendant des plateaux de l'intérieur, et leurs embouchures
forment des ports peu profonds, mais sûrs. Nous sommes au
printemps, et s'il était possible de serrer de plus près la côte,
nous verrions cette zone maritime couverte d'une riante et
fraîche verdure formée par les récoltes en pleine végétation,
par d'innombrables arbres fruitiers, enfin par des bois dont la
teinte sombre couvre les hauteurs. Toute cette contrée est d'un
pittoresque charmant.
Après quelques heures, le paysage se modifie encore. La terre
forme de molles ondulations, grises à leur base, couronnées d'une
frange d'un vert foncé. Ce sont les dunes de la basse Beïra et de
l'Estremadura, plantées de pins dès l'époque du légendaire roi
Diniz, le Laboureur. D'importantes rivières, comme le Vouga
et le Mondégo, les coupent en formant des lagunes et des ma-
rais souvent aménagés pour la production du sel. Quelques
petits ports de pêche et de cabotage jalonnent ce rivage. Les
granits du cap de Roca font reparaître la falaise, avec ses blocs
démolis et rongés par les vagues. Mais sa hauteur est faible et
son étendue très limitée. Aussitôt après apparaissent les mon-
tagnes de Cintra et de Arrabida, qui encadrent l'estuaire duTage.
Le navire se balance un moment sur la barre, et pénètre dans
le large goulet où il s'avance avec une majestueuse lenteur. La
nuit tombe et sur la gauche, au sein d'une masse confuse, des
milliers de lumières s'allument en longues files entre-croisées,
les unes droites et interminables, les autres montantes et cou-
pées brusquement. C'est Lisbonne, étendue sur ses collines, au
bord de son beau fleuve, large et profond comme un bras de
mer.
Au delà du Tage, la côte de l'Alemtejo est généralement bor-
dée de hauteurs ou de terrasses qui s'abaissent assez brusque-
ment vers la mer et forment un rivage peu hospitalier, où les
estuaires sont rares et aussi les abris. Le Sado se jette à l'océan
à quelques kilomètres seulement du Tage, et forme une belle
rade au fond de laquelle Setubal s'abrite, entourée de ses ver-
gers d'orangers. Plus loin^ sur la côte presque rectiligne et
LE l'AYS.
déserte, on ne peut citer que le havre insignifiant de Sines.
Puis, tout à coup, lu montagne de Monchique dresse jusqu'à
plus de 900 mètres ses sommets arrondis et boisés, souvent em-
panachés de vapeurs. D'un côté la Serra tombe en pentes
assez rapides jusque dans locéan. Vers le sud, ses ramifica-
tions s'allongent et s'abaisseut graduellement pour former le
cap Saint-ViDcent, la pointe la plus méridionale du Portugal.
Le rivage s'infléchit brusquement vers l'est, bordant la province
d'Algarve, autrefois citadelle de la puissance mauresque. C'est
l'extrémité de l'Europe péninsulaire. A l'horizon, des steamers
suivis d'une traînée de fumée noire filent vers Gibraltar et la
Méditerranée. Depuis le rivage, les collines s'étagent en gradins
qui s'élèvent vers l'intérieur, et souvent elles surplombent le
flot qui les démolit et en disperse les roches. Toute la province
forme comme un immense amphithéâtre tourné vers la mer
bleue, et inondé de soleil. Ici on trouve deux bons abris pour
la navigation : la magnifique baie de Lagos et le Guadiana. Ce
dernier, qui forme la frontière entre le Portugal et l'Espagne,
ouvre aux navires un bel estuaire qu'ils peuvent remonter sur
près de 80 kilomètres. Il y aurait place ici pour un magniti-
que établissement maritime, mais la situation, trop excentrique,
ne vaut pas celle du Tage.
On voit par ce rapide coup d'œil que le Portugal possède
une belle étendue de rivages, munis d'un nombre suffisant
d'estuaires et d'abris, dont plusieurs constituent des ports de
premier ordre. En outre, ce pays est placé en un point inter-
médiaire où se croisent la plupart des grandes voies maritimes.
A l'époque de la marine à voile et de petit tonnage, qui péné-
trait aisément dans presque tous les fleuves, ce pays était placé
là comme un lieu providentiel de refuge, de relâche ou d'escale.
C'était un entrepôt tout indiqué pour le triage des passagers et
des marchandises selon leur destination finale. Il semblait ainsi
prédestiné à former un peuple de navigateurs et de trafi-
quants.
Cependant, il ne faudrait pas exagérer les avantages actuels
de cette situation, au premier abord si remarquable. Elle pré-
10 LE PAYS ET LA RACE.
sente aussi de graves inconvénients. La mer lusitanienne est
dangereuse , exposée à des coups de vents subits et violents ;
la côte est souvent rocheuse, bordée d'ilôts ou de récifs, les bons
abris sont rares pour les grands bâtiments, caries estuaires, sauf
ceux du Tage et du Guadiana, sont coupés par une barre sans
profondeur. Aujourd'hui encore, en dépit des cartes, des phares,
des travaux d'art, de la vapeur, le rivage portugais voit assez
souvent des naufrages, même de grands paquebots. En outre, le
Portugal se trouve à une extrémité de l'Europe, et n'a derrière lui
qu'une étroite péninsule, hérissée de montagnes. Actuellement, la
navigation n'a plus les mêmes raisons pour relâcher et rompre
charge en Portugal. Grâce aux voies ferrées, un certain nombre
de voyageurs vont s'embarquer ou débarquer à Lisbonne pour
éviter quelques jours de mer, mais ce n'est là qu'une mesure
de luxe tout à fait exceptionnelle ; le trafic ordinaire ne peut
prendre cette voie coûteuse. En fait, si le Portugal fut, à une
certaine époque, un centre de navigation et de découvertes, ce
n'est pas à sa seule position géographique qu'il le dut. Des cir-
constances sociales intérieures, des événements extérieurs, ont
principalement agi pour pousser les Portugais vers le commerce
de mer et les grandes expéditions maritimes. Ces causes ont
disparu, et nous essaierons tout à l'heure d'expliquer leur cu-
rieuse évolution. Pour que la vie maritime de ce pays pût re-
prendre une grande activité, il faudrait qu'il devint, non pas
un simple point de relâche, dont on ne sent plus guère le be-
soin, mais bien un centre de production fournissant aux trans-
ports un fret assez considérable pour répondre à la puissance de
la navigation moderne. De plus, on devrait offrir à celle-ci les
moyens d'atterrissage les plus sûrs et les plus accélérés. Ce ne
sont pas là des conditions faciles à réahser, mais elles sont indis-
pensables pour former la base d'un grand trafic international.
C'est ce que nous montrerons plus tard dans le détail.
Les fleuves portugais traversent tout le pays de l'est à l'ouest,
dans sa largeur, sauf le Guadiana qui en longe une partie du
nord au sud. A l'exception du Tage, dont l'estuaire forme un
des plus beaux ports du monde, ces cours d'eau n'ont qu'une
I.K PAYS. 11
valeur relative comme voies de pénétration. La barre en in-
terdit Taccès aux grand navires, leur courant est irrégulier,
leur pente rapide et bientôt même torrentielle , car la montagne
serre de près la côte ; aussi ne sont-ils navigables que sur une
faible étendue; au point de vue de la navigation, ce sont des
voies exclusivement portugaises, qui ne peuvent se relier di-
rectement à aucun autre réseau fluvial. Néanmoins, on ne
saurait méconnaître l'utilité de ces belles rivières, qui rendraient
d'éminents services à un peuple plus actif, et qui sont déjà pour
la vie économique du pays de bons auxiliaires. Le Tage surtout
est un instrument admirable, avec son entrée profonde et facile,
son large estuaire, qui forme au milieu des terres un vaste lac,
la Mer de Paille, son lit profond, où la marée remonte sur une
distance de plus de 30 kilomètres, sa belle et fertile vallée
encadrée par des provinces aux productions variées. Le Tage
n'a pas, il est vrai, les débouchés du Rhin ou de TElbe, ou de
l'Escaut. Mais ne pourrait-il être une autre Tamise, l'artère mai-
tresse d'un gigantesque entrepôt? La suite de nos études répon-
dra à cette question.
III. — LES TERRES INTERIEURES.
On se représente assez volontiers la péninsule ibérique sous
la forme d'une haute estrade, entourée de degrés qui vont en
s' abaissant vers un socle de plaines maritimes. Le Portugal oc-
cupe un de ces gradins, celui qui descend vers l'ouest. Ainsi, en
partant de la mer, on gravit d'abord des terrasses successives,
coupées de vallées, hérissées de collines qui, bientôt, deviennent
de véritables montagnes. Ces dernières sont le plus souvent dis-
posées en chaînes, setras, orientées en général du nord au sud,
ou à peu près, et se succédant comme les plis amples d'un gi-
gantesque manteau. Dans le nord, les monts s'étagent sans inter-
ruption jusqu'à la mer; dans le centre, des plateaux bas et
étendus s'interposent ; dans l'extrême sud, l'Algarve rompt brus-
quement cette orientation et, tournant le dos pour ainsi dire au
12 LE PAYS ET LA RACE.
reste du pays, elle se penche tout d'une pièce vers l'Afrique sep-
tentrionale, dont elle rappelle l'aspect et le climat. Ce dispositif
géographique entraine toute une série de conséquences clima-
tériques, culturales, économiques, sociales; nous les verrons se
dérouler, se combiner et agir de la manière la plus intéressante,
au cours de nos observations sur les diverses manifestations du
travail.
La masse compacte de la péninsule ibérique appartient à une
formation géologique très caractéristique. Une violente poussée
éruptive a formé de roches dures l'ossature centrale du massif:
granits, porphyres et basalles, soulevant tout autour des schistes,
des argiles et des sables. Le Portugal participe de cette double
formation. La région montagneuse intérieure est surtout grani-
tique; les schistes se montrent principalement sur les pentes; les
terrasses inférieures sont argileuses ou arénacées ; des alluvions
plus ou moins profondes couvrent les vallées. Il en est résulté
la constitution de terrains variés, de qualité très différente, dont
les aptitudes agricoles sont fort inégales. Le relief si tourmenté
du pays affecte aussi les transports, qui rencontrent des obstacles
souvent difficiles à surmonter.
Quant au climat, il est d'une façon générale tempéré et remar-
quablement sain. Si le thermomètre monte parfois à 50 degrés
dans les plaines de l'Àlemtejo, sorte de bassin fermé où le sable
boit la chaleur, celle-ci est partout ailleurs modérée soit par l'alti-
tude, soit parlesbrises marines. Les hivers ne sont un peu froids
que dans les régions les plus élevées, où la neige et les gelées
apparaissent quelques jours chaque année. Mais nulle part la
saison n'est très rigoureuse, sauf peut-être sur les hauts sommets
de l'Estrella, qui, à l'altitude de près de 2.000 mètres, conservent
durant quatre mois un étroit manteau de neige. Le plus grand
inconvénient de ce climat, c'est sa sécheresse relative. Les vents
de l'Océan apportent durant cinq mois des vapeurs assez abon-
dantes, que les montagnes retiennent et condensent. Cette saison
fournit au Portugal entre 30 centimètres de pluie, comme en Al-
garve, et 1™,50 dans les chaînes de l'extrême nord. Mais, pendant
l'été, on ne peut plus compter que sur quelques ondées d'orage,
LE l'AVS, i^
et alors tout dépérit, la végétation s'appauvrit d'un bouta l'autre
de la terre portugaise. Aussi est-ce par excellence un pays où
l'irrigation est indispensable.
Les historiens affirment que les colons latins et arabes l'avaient
portée déjà, dans plusieurs provinces, à un remarquable degré
de perfection. Aujourd'hui, l'irrigation est pratiquée presque
partout, mais généralement par les procédés les plus élémen-
taires, les plus défectueux. La disposition géographique du pays
est plutôt favorable à l'établissement d'un bon régime d'arro-
sage ; en efïet, les hautes terres forment à la fois un condenseur
et un réservoir où les eaux pourraient être retenues, puis distri-
buées dans toutes les directions. Mais il faudrait exécuter pour
cela de grands et coûteux travaux. Nous saurons plus tard pour-
quoi ces travaux n'ont pas été faits. Il faut dire aussi que
l'extrême irrégularité du sol, où les pentes raides sont fré-
quentes, s'opposent souvent à la bonne répartition des eaux.
En dépit de l'aridité du climat d'été, le Portugal possède une
flore extrêmement riche, qui réunit des espèces appartenant
aux latitudes les plus diverses. C'est dire que l'agriculture y
pourrait trouver des ressources étendues et variées. Tous les
animaux domestiques de l'Europe du nord y prospèrent égale-
ment. Cependant les races bovine et chevaline de forte taille y
rencontrent peu de bons pâturages, au moins tant que l'irriga-
tion n'intervient pas pour les entretenir. En revanche, le mouton
et le porc, ainsi que le mulet, ont là un excellent habitat. Les
eaux marines sont extrêmement poissonneuses, et fournissent à
la population un aliment très précieux; on utiliserait mieux en-
core cette ressource, si les moyens de transport étaient suffisants
pour distribuer partout, à bas prix, les produits de la pèche
cùtière.
L'origine ignée de la Péninsule y a amassé en quelque sorte
les dépôts et filons métalliques. Le Portugal est très riche en
minerais. On en trouve presque partout, souvent sous la forme de
couches puissantes, couvrant toute une région. Ces richesses ont
été exploitées dès une époque fort reculée, et fournissent encore,
ainsi que nous le verrons, une extraction considérable, suscep-
14 LE PAYS ET LA RACE.
tible de se développer. Mais l'industrie minière du Portugal
n'est pas aux mains de ses nationaux, qui pendant des siècles
l'ont complètement négligée.
Tels sont les caractères généraux du Portugal au point de vue
physique. Son territoire n'est pas très étendu : 88.740 kilomè-
tres carrés, mais par sa position maritime, par la variété de son
relief, de ses terrains, de son climat, de ses ressources, c'est
un pays éminemment apte au développement d'une belle civilisa-
tion. Toutefois, il faudrait déployer pour cela sur ce coin de
terre beaucoup d'initiative, d'énergie, d'intelligence, et y ap-
porter beaucoup de travail, parce que ses dons naturels sont
contrariés par des difficultés très sérieuses. Livrée à elle-
même, la Lusitanie ne serait qu'une vaste forêt coupée de maré-
cages et de landes. Bien exploitée, elle peut devenir un pays
charmant, productif et riche. Pour obtenir ce résultat au travers
des -obstacles qui contrarient l'effort humain, un bon instrument
social est nécessaire. Voyons donc ce que sont les Portugais à ce
point de vue K
1. Les ouvrages publiés sur la géographie, l'histoire, la législation, les colonies, etc.,
du Portugal, sont indiqués dans une bibliographie assez complète insérée dans Le
PortiKjal géographique, ethnologique, administratif, etc., 1 vol. in-8" avec illus-
trations, publié il y a quelques années par la librairie Larousse, à Paris.
Il
GENS ET CHOSES D'AUTREFOIS
Origines de la race. — Les peuples primitifs. — Colonisation punique et
grecque. — La conquête romaine, son caractère et ses effets. — Juifs, Maures
et Germains. — La clievalerie bourguignonne et franque, son rôle et son in-
lluence. — Effets du mélange des races et action des circonstances sociales. —
L'évolution du travail. — L'expansion coloniale et ses résultats. — Comment
un peuple s'appauvrit par l'afflux de l'or. — Un siècle de politique. — La situa-
tion générale du Portugal au milieu du xix« siècle. — La formation sociale de
la nation portugaise expliquée par son évolution historique.
L'histoire du peuple portugais ne manque ni d'originalité, ni
de grandeur, et il serait intéressant de l'exposer d'une façon mé-
thodique, expliquant hien la portée des faits, de l'évolution des
mœurs, aussi bien que celle des institutions. Mais nous ne saurions
avoir ici cette ambition. Nous devons nous borner à esquisser de
la manière la plus concise l'enchaînement des circonstances qui
ont déterminé le type social de la race. Il est impossible, en effet,
de bien comprendre la situation actuelle d'un groupe humain,
si on ne s'est pas rendu compte au préalable de ses antécédents,
des phases diverses de sa vie privée et de son existence nationale,
des influences intérieures et extérieures qui ont pesé sur ses des-
tinées, et modifié ou consolidé ses coutumes, ses traditions, ses
mœurs. Ainsi, pour comprendre à fond les Portugais actuels,
nous devons nous demander qui ont été leurs lointains ancêtres,
comment ont évolué les générations intermédiaires, et finalement
quelle a été l'action de la tradition antérieure sur la formation
du type contemporain. Beaucoup de personnes ont peine à cou-
16 LE PAYS ET LA RACE.
cevoir et à admettre ces influences lointaines. Elles aiment à
penser que, avec une fière indépendance d'esprit, elles ont mo-
delé entièrement parleur seul vouloir la maquette sociale de leur
propre vie. Mais il suffit de réfléchir et surtout d'observer un peu
pour discerner Terreur de cette conception. En réalité, presque
toutes nos idées, presque tous nos actes, sont guidés par une tra-
dition sucée en quelque sorte avec le lait, et dont nous subissons
l'empire sans même nous en rendre compte. Aussi voyons-nous
une foule de coutumes, de règles, de préjugés, subsister très
longtemps et nous conduire avec une autorité si despotique, que
toute résistance nous semble déplacée, choquante ou même cri-
minelle. Et voilà précisément le secret de l'importance capitale
de cette formation individuelle que nous nommons l'Éducation.
En fait, le grand ressort social, c'est l'éducation, qui forme
chaque individu d'après un certain type traditionnel, et domine
dans la plus large mesure toutes les phases de son existence. Re-
cherchons donc comment s'est orientée l'éducation en Portugal
sous la pression des événements historiques.
I. LES PEUPLES PRIMITIFS.
Comme presque toutes les nations européennes, le peuple
portugais a été constitué par des éléments d'origine fort di-
verse *. Il est même un de ceux dont les commencements sont
les plus complexes. La Lusitanie fut certainement autrefois
un pays essentiellement boisé, une vaste forêt accidentée, cou-
pée de marécages et de landes, habité par une faune abondante
et variée. Ce terrain de chasse excellent paraît avoir été occupé
de bonne heure. On a cru y retrouver les traces d'un homme
tertiaire, contemporain des débris exhumés en France, en
Belgique et en Allemagne. Le fait paraît encore douteux, mais
1. Cf. A. de MaUos Cid : A Génie portugueza, 1 broch., Coimbra, 1904; et Syl-
vio Roméro : .1 Pntria Portugueza o Territorio e a Raça, 1 vol., Lisbonne, 1906.
Ce livre a été écrit en réponse à un ouvrage publié sous le même titre par M. Th.
Brasa.
(IKNS IIT CUOSKS k'aI'THEKOIS. 17
il semble établi que dès répoque quaternaire, le Portugal était
peuplé d'une race de chasseurs sauvages, munis d'armes et
d'instruments de pierre. Il est probable que ces primitifs,
vivant en petites troupes troglodytes et plus ou moins errantes,
furent refoulés et anéantis peu à peu à la fois par les deux
extrémités de la Péninsule. En effet, il existe des traces mani-
festes de l'existence simultanée de deux races agricoles, l'une
cantonnée dans le nord, l'autre établie dans le sud. La première
était vraisemblablement formée d'essaims issus de ce peuple
un peu mystérieux, appelé par les historiens latins du nom de
Ligures, qui a certainement joué un très grand rôle dans la
colonisation et la mise en culture du centre et du midi de l'Eu-
rope. D'après ce que nous en savons, les Ligures étaient d'ori-
gine orientale, vivaient à l'état de communautés rurales, et
s'avançaient lentement, mais sûrement, par un essaimage qui,
progressant de vallée en vallée, gagnait peu à peu toutes les
meilleures terres d'une contrée, puis de la suivante. On com-
prend du reste que ces gens aient marché vers le midi, plutôt
que vers le nord, parce que dans la première direction ils trou-
vaient devant eux à la fois des terres fertiles et un climat doux,
tandis que le nord leur offrait surtout des forets humides et
froides.
Quant aux gens venus du midi, et connus plus tard sous le
nom d'Ibères, ils tiraient aussi leur origine de TOrient, mais
étaient venus par le nord de l'Afrique, après l'avoir colonisé
par la culture. Nous avons résumé ailleurs la curieuse évolu-
tion de ces migrations africaines •, qui a fourni, elle aussi, des
essaims agricoles , vivant en communautés de famille et de
tribu, et très expansives.
Ces deux races se sont rencontrées en Lusitanie, on le constate
par des différences profondes dans les débris et les objets re-
trouvés de part et d'autre. Se sont-elles alors heurtées, combat-
tues, et l'une d'elles a-t-elle prédominé par la force? Gela est
impossible à dire. Mais comme les peuples laboureurs sont peu
1. La Production, le Travail et le Problème social au début du xv* siècle, t. 1"'.
2
18 LE PAYS ET LA KACE.
guerriers, nous inclinons à croire qu'il y eut plutôt mélange,
pénétration réciproque, et formation d'une race mixte, se déve-
loppant dans un état de paix relatif. C'est à cette race intermé-
diaire que seraient dus, croyons-nous, les monuments grossiers,
mais d'une remarquable ampleur, connus sous le nom de
pierres mégalithiques. Par la suite, ces monuments furent
attribués, bien à tort, aux Celtes, parce que les écrivains latins
nous ont transmis les noms de dolmens, de menhirs, etc., im-
posés par des conquérants. Ce ne sont pas les guerriers celtes
qui ont pris la peine de remuer ces masses colossales; ils n'a-
vaient ni la tradition ni le goût de semblables travaux, qui au
contraire répondent aux tendances de paysans patients et lourds,
accoutumés aux besognes pénibles.
Une circonstance importante parait avoir favorisé le déve-
loppement précoce de la civilisation dans la Péninsule, et sur-
tout dans la partie lusitanienne. Celle-ci était à la fois riche
en bois et en métaux, étain et cuivre. Il y avait donc là tout ce
qu'on pouvait désirer pour la fabrication du bronze, qui fut si
longtemps le métal le plus usuel^. Tout permet de croire que,
de très bonne heure, ce fait fut connu des peuples orientaux,
qui vinrent fonder sur les côtes des comptoirs d'échange, et
dans l'intérieur des centres d'exploitation. Le grand commerce
apparaissait ainsi dans le pays, où il amena le développement
de plusieurs villes importantes, dont les vestiges subsistent
encore. Quelle fut l'influence de cette immigration commer-
ciale tour à tour phénicienne, carthaginoise, grecque? Cette
influence fut grande en ce sens qu'elle apporta dans le pays
de nouveaux éléments de richesse avec les raffinements de la
vie urbaine, mais elle ne changea pas le type social, car les
négociants et artisans orientaux arrivaient dans le pays avec
une formation très analogue quant au fond, et ne se trouvaient
pas en état, par conséquent, de transformer les populations
indigènes en modifiant leurs coutumes familiales. Il en fut de
même des Celtes, arrivés en coup de vent, sous la forme d'in-
1. On a retrouvé eu plusieurs endroits, gisant ensemble, des outils et des armes
en pierre, en cuivre et en bronze.
GENS KT CHOSES d'aUTREKOIS. 19
vasions batailleuses et dominatrices, s'imposant à la population
rurale pour la plier à une véritable servitude, sans rien changer
d'essentiel à ses mœurs.
II. LA CONQUETE ROMAINE.
Avec la conquête romaine apparaît un autre système. Les
Latins ne sont pas seulement des commerçants ou des guerriers.
Ce sont aussi des patrons agriculteurs et industriels. Trouvant
là un beau et riche pays, en partie dévasté par de longues
guerres, ils le colonisent et le repeuplent, exécutent d'admira-
bles travaux d'art pour amener et distribuer les eaux, défrichent
les forêts, développent les cultures et l'élevag-e, relèvent les
villes et en bâtissent de nouvelles. En un mot, ils reprennent
la tradition laborieuse des peuples agricoles primitifs, mais en
la développant, et en lui donnant l'ampleur qui répondait à
une civilisation avancée, à une formation plus active et plus
progressive. Les Romains ont, en effet, réalisé le type social le
plus perfectionné, le plus actif de l'Antiquité, et ce type fut
puissant non pas tant par la force n^litaire, dont les historiens
font surtout étalage, que par une supérieure organisation du
travail. En Portugal, spécialement, une étude même superficielle
des faits montre vite que la colonisation latine fut celle qui,
dans l'Antiquité, sut mettre le mieux et le plus largement en
valeur les ressources propres de la Lusitanie, au point de vue
industriel comme au point de vue cultural. On a retrouvé, en
effet, les traces évidentes d'une exploitation minière et d'une
fabrication, qui méritent encore l'admiration par la perfection
des procédés et des résultats.
Malheureusement, la nation romaine s'étendit trop vite au
loin, se dispersa, et se noya pour ainsi dire dans la niasse des
purs communautaires qui l'entouraient de toutes parts. L'in-
filtration de ce type, dominé par l'esprit de routine et d'autorité,
amena peu à peu le triomphe du despotisme impérial. L'immense
empire latin devint une véritable communauté d'État, exploitée
20 LE PAYS ET LA RACE.
par l'impôt dans l'intérêt de la cour, cest-à-dire de Rome en-
tière, de l'armée et de l'administration. Ce communisme poli-
tique fut la cause d'une corruption et d'un affaiblissement
inévitables, suivis d'une dislocation non moins fatale. Jamais
l'histoire n'a enregistré plus grande et plus éloquente leçon,
qui ne fut jamais plus totalement méconnue par les peuples
qui ont hérité directement de l'empire romain.
Après cette grandiose faillite d'une civilisation presque en-
tière, le Portugal vit apparaître, au v^ siècle, une nouvelle inva-
sion, venant du nord. Des Germains, les Suèves, bientôt subju-
gués par les Visigoths, occupèrent le pays. Us ont été refoulés
plus tard par les Maures au delà du Douro, où leur sang se
reconnaît encore à quelques traits physiques. Certaines personnes
pensent que les gens du nord tirent de cette origine lointaine
une valeur sociale particulière. Nous ne pouvons partager cette
idée. Les Germains arrivés dans la Péninsule étaient par leurs
mœurs très analogues aux Celtes primitifs, c'est-à-dire qu'ils
ne se préoccupaient que de chasse et de guerre, laissant aux
femmes et aux esclaves le travail utile ^ Ce n'étaient que des
hommes de clans, rudes, violents et indisciplinés, incapables
d'organiser par eux-mêm^, d'une manière forte et durable,
soit les travaux de la vie privée, soit les institutions de la vie
publique. Ils se bornèrent à se coucher dans le lit encore chaud
de la décadence romaine, et ils la continuèrent aveuglément,
en sorte que, en peu d'années, ils tombèrent dans le désordre
et l'anarchie. Aujourd'hui, leurs descendants sont absolument
fondus dans la formation générale de la race lusitanienne, et si
le climat un peu plus rigoureux du nord, ainsi que d'autres
circonstances de milieu, leur donnent une physionomie un peu
spéciale, des aptitudes un peu diflérentes de celles que l'on
observe dans le centre ou le sud, cela ne vient pas d'une héré-
dité séculaire. La formation sociale dépend avant tout, nous
l'avons déjà remarqué, de l'éducation, et non d'un phénomène
physique, transmissible avec le sang. C'est pour cela que,
1. Cf. H. de Tourville, Histoire de la Formation particulariste, 1 vol., Paris,
Firmin-Didot,
GENS ET CHOSES d'aUTREFOIS. 21
parmi les groupes humains les mieux constitués, les plus éner-
giques, on rencontre un certain nombre d'individus de même
origine que leurs concitoyens, mais qui, ayant été mal éduqués,
n'ont pas reçu la tradition, l'empreinte intellectuelle qui fait
le type social, si bien qu'ils ont dévié plus ou moins. En sens
contraire, on trouve parmi les nations dominées par l'esprit de
routine le plus accentué, des hommes qui montrent une grande
force de volonté, une initiative et une ouverture d'esprit remar-
quables. C'est que des circonstances exceptionnelles ont influé
sur leur jeunesse et développé leur personnalité en dépit de
l'influence déprimante du milieu éducatif.
Quoi qu'il en soit, le royaume des Suèves et des Visigoths
se trouvait en fort mauvaise posture quand il fut menacé par
l'invasion des Maures au début du viii'' siècle. La corruption, le
désordre, la révolte, la fiscalité abusive, les privilèges injusti-
fiés, travaillaient ensemble pour désorganiser et ruiner les
populations. Cela suffit pour expliquer les succès faciles des
Africains qui arrivaient à l'état de bandes militaires fortement
disciplinées à la fois par la tradition sociale et par le fanatisme
religieux. Socialement, ils étaient des patriarcaux, accoutumés à
l'autorité absolue; au point de vue religieux, ils apportaient
une foi nouvelle, ardente au prosélytisme; enfin, ils avaient
besoin de terres nouvelles, parce que, comprimés en Orient
par l'empire byzantin, au midi par le désert, ils ne trouvaient
de débouché que vers le nord. C'est ainsi qu'ils faillirent sub-
merger l'Europe occidentale.
III. — LES MAURES.
Les Maures, mélange d'Arabes et de Rerbères, ne constituaient
pas un type uniforme, en dépit de leur formation analogue.
Par cette formation, ils appartenaient tous au type façonné par
la communauté des biens et le patriarcat. Mais, tandis que les
Berbères étaient essentiellement des cultivateurs, les Arabes
étaient plutôt des commerçants urbains. Les premiers s'établi-
22 LE PAYS ET LA RACE.
rent solidement sur la terre lusitanienne, et y développèrent
une agriculture très prospère. Les Arabes reprirent leur vie de
caravaniers et de marins. Rivalisant avec les Grecs de Byzance
et les Italiens, ils les combattaient au besoin pour écarter leur
concurrence. Grâce à leurs relations faciles avec leurs frères
du Levant, ils servaient de trait d'union entre l'Extrême-Orient
et l'Occident. Ils accumulèrent les richesses, créèrent des cités
populeuses et brillantes, déployèrent une civilisation raf-
finée.
Mais la formation communautaire présente cette parti-
cularité caractérisque, qu'elle ne sait pas résister à la pros-
périté. Le travail actif, le progrès de la richesse, la modifient
d'abord, puis la désorganisent rapidement. Les Maures, dont
l'influence avait été d'abord assez forte pour dominer le pays,
en rétablir l'exploitation régulière et assimiler les populations
chrétiennes ^ heureuses de trouver un régime de travail pai-
sible, ne tardèrent pas à tomber dans la désorganisation. Les
gens sortis de la communauté présentent cette grande infério-
rité, qu'ils manquent à la fois, pour la plupart, d'initiative et
de discipline volontaire. Ils se portent de préférence vers l'ex-
ploitation d'autrui parle pouvoir politique, et alors les rivalités
et les compétitions naissent d'elles-mêmes entre les gouvernants.
C'est ainsi que l'empire arabe fut bientôt divisé en États distincts
qui, au lieu de se fédérer et de se soutenir mutuellement, ne
songèrent qu'à se combattre pour se rançonner les uns les
autres. Une fois encore la Lusitanie retombait dans la décom-
position et l'anarchie, par le triomphe de la politique et de la
centralisation administrative sur le travail productif et libre.
IV. — LA CHEVALERIE.
Cette décadence coïncidait précisément avec des faits nou-
veaux, survenus dans l'Europe du nord. La féodalité, après
1. Des historiens rapportent que, dans les églises catholiques tolérées par les
Maures, le clergé prêchait en arabe.
GENS ET CllOSKS d'aITREFOIS. 23
plusieurs siècles d'évolution silencieuse dans la vie rurale, com-
mençait à se transformer'. Elle tendait à se militariser, à
négliger la direction du travail agricole pour se porter vers les
entreprises guerrières. Les cadets de famille, trouvant le pays
approprié autour d'eux, cherchaient à fonder des établissements
hors de la chrétienté. Cela explique l'enthousiasme soulevé par
les croisades au moins autant que la ferveur religieuse. Tels
sont aussi les motifs qui amenèrent dans la péninsule, surtout
à partir du xii" siècle, tant de chevaliers francs, normands et
bourguignons, désireux de combattre linfidèle tout en ga-
gnant terre. C'est par ces batailleurs affamés que la domina-
tion maure fut anéantie en Europe après une résistance déses-
pérée -.
Voilà donc le Portugal dominé une fois encore par une race
nouvelle. Dans quelle situation se trouvait-il alors, et comment
les choses furent-elles réorganisées par les conquérants féodaux?
Le pays était en grande partie ruiné et dépeuplé. Aussi les
princes bourguignons, devenus ducs puis rois de Portugal,
eurent-ils soin de retenir, par un traitement favorable, tout ce
qui restait de l'ancienne population. Maures, Mozarabes ou indi-
gènes arabisés, juifs transplantés parla rigueur de Rome" et
tolérés par les musulmans, furent d'abord traités avec faveur;
la persécution ne vint que plus tard, sous l'influence de divers
sentiments : zèle religieux, craintes politiques, avidité fiscale.
Malgré cela, de vastes espaces étaient déserts. On y tailla d'im-
menses domaines dotés de privilèges et d'exemptions fiscales,
donnés soit à des officiers du prince, soit à des ordres religieux '%
dans la pensée que ces latifundia seraient peu à peu colonisés
et peuplés.
1. Cf. H. de Tourville, ouvr. cité.
'^. La bataille d'Ourique. en 1139. limita cette dominatioQ à l'Algarve ; celle du
Salado, en 1340, acheva de l'anéantir. Elle avait duré en Portugal plus de cinq
siècles.
3. Sur les juifs portugais, voir l'ouvrage de M. dos Remédies, professeur à l'Uni-
versité de Colmbra.
i. Notamment aux ordres chevaleresques, ([ui ont joué en Portugal le rôle d'une
armée permanente en face de l'ennemi héréditaire, le >[aure.
24 LE PAYS ET LA RACE.
Allait-on entrer cette fois dans un régime définitif, stable, où
le travail serait conduit par des patrons capables? Cet idéal était
bien difficile à réaliser vers la fin du Moyen Age, alors que la
féodalité se trouvait en pleine décadence, que la politique et le
militarisme l'emportaient sur toute autre préoccupation, enga-
geant les princes, les grands et l'Église elle-même dans des dis-
cordes sans fin et des luttes interminables. Le Portugal fut en-
traîné comme les autres États du continent dans cette ronde
infernale. Sans doute, au début, il est certain que des efforts
sérieux furent tentés, soit par les rois bourguignons, soit par
les ordres religieux, soit par de grands propriétaires ou des
communes, pour hâter la repopulation et la mise en culture du
pays. Le roi Diniz a mérité le surnom glorieux de Labou-
reur. On voit encore dans les antiques couvents d'Alcobaça
et de Batalha, d'immenses étables, de grands magasins qui
servaient autrefois, vraisemblablement, au fonctionnement
d'une vaste exploitation agricole. Des colons furent attirés de
divers pays par des concessions de terre, des baux perpétuels,
des franchises et des exemptions de taxes ou de services. Des
communes bourgeoises furent aussi instituées dans l'intérêt du
commerce et de la fabrication. Il y eut donc, à l'origine de la
jeune monarchie, un effort d'organisation très remarquable,
conduit avec beaucoup d'intelligence et un grand sens pra-
tique. De temps en temps, par la suite, des essais analogues
furent encore tentés. Mais le résultat demeura toujours assez
médiocre, pour diverses raisons.
D'abord, on doit remarquer que, si certains princes ont cru
nécessaire, à plusieurs reprises, de légiférer avec abondance
pour galvaniser l'agriculture et les arts usuels, cela prouve sur-
tout que les particuliers ne faisaient pas de bien grands efforts
pour défricher le sol et pour créer des ateliers'. Il était d'ail-
leurs difficile que les choses allassent autrement. Après la recon-
quête, la population s'était trouvée divisée en quatre ordres
1. En 1375, environ 250 ans après le début de la reconquête, fut promulguée la
Lei (las Sesmarias, qui ordonnait la mise en culture des terres, sous peine de con-
Jiscation; elle ne donna aucun résultat.
GENS ET CHOSES d'aUïUEKOIS. 25
bien distincts : la noblesse haute et basse, le clergé supérieur
et inférieur, la bourgeoisie urbaine, le peuple. Ce dernier était
composé d'éléments assez divers par leurs origines, et aussi par
leur état social. C'étaient ou bien des patriarcaux dominés
par l'esprit de tradition, ou bien des désorganisés prêts au con-
traire à suivre toutes les impulsions, mais peu capables d'agir
par eux-mêmes. La bourgeoisie, peu nombreuse, composée sur-
tout de juifs et de descendants des familles maures ou mozara-
bes, se trouvait à peu près dans le même cas. Le clergé inférieur
n'avait ni instruction, ni moyens, ni influence; le clergé supé-
rieur se recrutait parmi les fils de la noblesse, qui voyaient là
une carrière où chacun pouvait déployer dans l'intérêt de sa
propre ambition tous les efforts de l'intrigue ; bientôt les cou-
vents furent également peuplés de cadets qui vivaient dans
l'oisiveté aux dépens des fondations pieuses, et ne songeaient
qu'à en étendre les domaines et le profit. Souvent les ambitions
et les appétits du clergé le mirent en lutte ouverte contre le
pouvoir royal, pour conserver ses privilèges ou en obtenir de
nouveaux. La haute noblesse, propriétaire de la plus grande
partie du sol, avait grand intérêt à le mettre en valeur, puis-
qu'elle en tirait ses principaux revenus. Mais, absorbée bientôt
par les luttes d'influence ou les guerres incessantes, elle se dé-
sintéressa vite de la conduite du travail, et trouva commode de
diviser autant que possible ses domaines en petites exploitations
dont elle se bornait à recevoir les fermages; le surplus demeu-
rait à l'état de forêts, de pâtures ou de landes incultes. Enfin,
la noblesse inférieure était composée surtout de cadets sans for-
tune, élevés dans l'oisiveté et préparés uniquement pour l'Église
ou pour le métier des armes. Aussi n'avait-elle qu'une préoccu-
pation : trouver le meilleur moyen de vivre aux dépens d'au-
trui; groupée en clans autour de quelques familles puissantes,
elle était continuellement occupée à usurper les biens ou les revenus
de l'Église, des communes ou des juifs. Enfait, dès lesoriginesde la
monarchie portugaise, la nation se trouve, par l'effet des circons-
tances, dans un état parfaitement hétérogène. Deux formations
sociales opposées y sont d'abord en présence : d'un côté, c'est
26 LE PAYS ET LA RACE.
la communauté maure et juive, avec sa tendance à la stagna-
tion; de l'autre, apparaît le type féodal importé par les princes
bourguignons et leurs ciievaliers, dont la tendance primitive
est au contraire favorable au développement du particulier.
Entre ces deux extrêmes s'agite une masse de gens déracinés,
désorganisés, déliés de la tradition, sans formation sociale dé-
finie. Dans la suite, les guerres civiles et extérieures, les persé-
cutions religieuses, l'abus des privilèges et de la vie militaire ou
religieuse, désorganisèrent la famille féodale aussi bien que la
famille communautaire. De très bonne heure, la nation entière,
ou à peu près, tomba dans cet état social indécis, flottant, in-
cohérent, qui caractérise les peuples désorganisés, et qui se con-
tinue indéfiniment par l'insuffisance de l'éducation. Gomment
celle-ci pourrait-elle, en effet, se transmettre d'une façon régu-
lière et permanente, quand les familles sont troublées et désa-
grégées par le désordre public ou par les hasards d'une exis-
tence fondée sur des éléments artificiels, comme le privilège, la
faveur, les aventures guerrières, etc. Seul, le travail stable, ré-
gulier, normal, permet au type social de se conserver et de se
perfectionner. C'est dans les régions les mieux isolées, comme
les îles, les montagnes, les contrées peu accessibles, que les
formes sociales se sont conservées avec la plus durable pu-
reté. Ici, au contraire, tout a été de bonne heure mélangé, con-
fondu, dérangé et eflacé.
Ces brèves indications jettent une vive lumière sur le passé et
le présent de la nation portugaise ; elles nous donnent notam-
ment la clef de son étonnante expansion maritime suivie d'un
rapide déclin. D'abord, les relations conservées en Orient par les
familles juives et maures, leur facilitèrent l'établissement ou le
maintien de transactions fructueuses avec les ports de la Syrie et
de l'Egypte. Le Portugal en tira avantage pour s'emparer d'une
partie au moins du mouvement commercial abandonné peu à
peu par les Grecs et les Italiens. Lisbonne et Porto devinrent les
échelles maritimes inévitables entre la Méditerranée et l'Eu-
rope occidentale. Une classe importante de négociants et de
financiers se forma et étendit ses affaires jusqu'au fond de la
GENS HT CIIOSKS D'aUTREFOIS. 27
Baltique 1. Le commerce des produits rares tirés de l'Inde déve-
loppa celui des denrées du pays.
La prospérité croissante de la classe moyenne ne tarda guère
à porter ombrage aux hommes de cour et d'Ég-lise, qui déjà se
disputaient la conduite et les profits du pouvoir. Craignant, non
sans raison du reste, d'être évincés par ces grands marchands
riches d'expérience et d'argent, ils s'en débarrassèrent dès la
fin du xv° siècle par la persécution religieuse et la confiscation.
Les uns refluèrent vers l'Afrique, les autres se réfugièrent en
France, en Italie, en Hollande, en Angleterre. Le développement
économique se ralentit en Portugal ^, et progressa rapidement,
au contraire, dans les autres pays.
V. L EXPANSION COLONIALE ET SES RESULTATS.
Cependant, le grand courant d'aventures caractérisé par les
croisades avait pris fin. Les guerres continentales, encore fré-
quentes, n'offraient ni le même attrait, ni les mêmes occasions
de profit que les expéditions en pays infidèle. La jeunesse noble,
écartée du travail par l'orgueil de caste, réduite à la portion
congrue par le droit d'aînesse et l'encombrement des offices
royaux ou des charges ecclésiastiques, cherchait des débouchés.
Déjà un prince devenu légendaire et qui était lui-même un
cadet royal, s'était efforcé, dans le premier tiers du xv^ siècle,
de pousser ses concitoyens vers la mer et les expéditions
coloniales. Par l'effet des premiers succès , le mouvement
s'accentua sous l'impulsion royale, et les explorations se multi-
plièrent.
Successivement, les Portugais découvrirent les côtes lointaines
de l'Afrique (1434-1447) , la route maritime de l'Inde (148G-
1496) et les rivages du Brésil (1500). Aussitôt la classe supé-
1. Au xive siècle, les armateurs portugais expoitaieut du blé et du poisson salé à
Riga; en 1353, Edouard III leur concédait le droit de pèche sur les côtes anglaises.
2. A la (in du xiv siècle, les Portugais ne faisaient plus guère que du cabotage;
leurs premières expéditions furent dirigées par des Génois.
28 LE PAYS ET LA RACE.
rieur e se porta vers ce nouveau champ d'aventures et de profit.
Comment s'y prit-elle pour l'exploiter? Si l'histoire ne le racon-
tait pas, on pourrait aisément le deviner. Des hommes qui mé-
prisaient toute occupation d'un caractère mercantile ne pouvaient
tirer parti de leurs découvertes que par un seul moyen : l'exploi-
tation administrative et fiscale. Us devinrent donc gouver-
neurs, officiers, fonctionnaires, et comme les meilleurs gains
semblaient en voie de passer entre les mains des négociants
étrangers, accourus à la suite des conquérants portugais i,
on organisa le monopole du trafic entre les pays soumis et
l'Europe.
Cette manière de faire eut deux conséquences également
graves. D'abord, le Portugal se créa des ennemis irréconciliables,
qui mirent tout en œuvre pour l'évincer ou même pour l'annexer
avec toutes ses possessions-. Ensuite, presque toute l'activité de la
nation se porta vers les colonies, non pour les mettre en valeur
par un effort régulier, mais pour les épuiser par tous les moyens
possibles : contributions arbitraires, impôts excessifs, pillage
même. Dans la métropole, tout fut subordonné à cette préoc-
cupation, et sacrifié au maintien du fructueux monopole, dont
on tirait du reste un bien médiocre parti ^. Les familles in-
fluentes, les agents du gouvernement, quelques marchands fa-
vorisés, réalisèrent ainsi de grandes fortunes*. Mais le peuple,
abandonné à lui-même, tomba dans une sorte de dépérissement,
et vécut dans une réelle misère à côté du luxe des privilégiés.
Dans la suite, la concurrence des autres nations diminua les pro-
fits, mais on vit surgir bientôt un nouvel élément de richesse,
au moins apparente. Au xvir siècle, le Brésil commença de
fournir de l'or en abondance, mais seulement au profit du Trésor
î. Les premières (lottes envoyées dans l'Inde portaient des négociants du nord, mais
bientôt ils furent rigoureusement exclus, ainsi que leurs navires.
2. Annexion à l'Espagne par Philippe II en 1580; elle dura jusqu'en 1640. En 1595,
les Hollandais s'emparent de plusieurs colonies portugaises.
3. Nul ne pouvait trafiquer avec les colonies sans une autorisation royale. Les
marchandises devaient être amenées à Lisbonne, où des navires étrangers, surtout
hollandais, venaient les prendre pour les porter dans les pays du nord.
4. Selon R. de Oliveira, chroniqueur du xvi" siècle, il y avait à Lisbonne en 1551
jusqu'à 4.30 orfèvres, ce qui indique un grand luxe.
GENS ET CHOSES d'aUTREFOIS. 29
royal et de quelques hauts personnages. Cet or fut gaspillé en
prodigalités absurdes dont profitèrent les fabriques étrang-ères.
Mais le pays demeura dans la position d'inertie industrielle, de
routine agricole, d'impuissance commerciale où il était tombé
par l'effet de la désertion de la classe dirigeante. Les proprié-
taires avaient abandonné leurs domaines à la petite exploitation
paysanne, et détourné leurs fils des carrières utiles. Aussi, dès
le xvii" siècle, on ne trouve plus guère en Portugal que deux,
classes absolument distinctes l'une de l'autre, la noblesse oisive,
et le peuple, paysans ou artisans, laissé entièrement à lui-même
et vivant dans l'ignorance, la stagnation, la pauvreté K Si quel-
ques petits fabricants ou négociants arrivaient à réaliser une
certaine fortune, ils formaient des exceptions trop rares pour
composer une nouvelle classe dirigeante capable d'entraîner la
population et de la guider vers un régime économique plus actif
et plus prospère. Toute troupe, tout groupe a besoin de chefs et
de guides. Ici, ces organes sociaux indispensables ayant failli à
leur tâche, la nation en était arrivée à se traîner misérablement
dans la médiocrité au moment même où lor lui arrivait avec la
plus grande abondance. Comment pourrait-on mieux démontrer
que la vraie richesse résulte d'un travail bien organisé par une
nation régulièrement ordonnée, bien plus que de l'abondance
artificielle de la monnaie.
Nous pouvons tirer encore de ces circonstances une autre
leçon, non moins utile. Pendant |cette période, des princes et des
hommes d'État éclairés, comprenant l'erreur colossale de leur
temps, s'efiorcèrent une fois de plus de ramener la nation dans
des voies plus normales, au moyen de mesures législatives et
administratives. Le résultat fut à peu près nul, parce que l'orga-
nisation du travail est un fait naturel, qui ne peut se réahser
pleinement et de façon durable au moyen de mesures artifî-
1. Sa position était aggravée encore par le développement de l'esclavage. A partir
de la fin du xv" siècle, un grand nombre de Maures, de nègres, d'indigènes brésiliens,
furent importés et employés comme domestiques et ouvriers urbains ou ruraux. Il en
résulta une licence des mœurs très préjudiciable à la famille et à l'éducation ainsi
qu'un métissage donnant des désorganisés. L'esclavage fut aboli par Pombal au milieu
du xviir siècle.
30 LE PAYS ET LA RACE.
cielles. Il faut ici les efforts multiples et harmoniques de la
nation entière. Les initiatives partielles et incohérentes d'une
bureaucratie n'y ont jamais suffi et nV suffiront jamais, même
sous rimpulsion du génie organisateur d'un Pombal.
VI. LA SlTrATION AU MILIEU DU XIX'= SIÈCLE.
Au début du xix'' siècle, le Portugal végétait, ne conservant
quelque prestige au dehors que grâce aux ressources financières
qu'il tirait du Brésil_, et qui profitaient si peu au pays, où elles
ne faisaient guère que passer pour aller ensuite se répandre chez
les peuples industriels. La ville de Lisbonne, qui réunissait
tous les gens influents ou riches, présentait seule les appa-
rences de la prosjîérité. Porto avait aussi quelque activité. Mais
le reste du pays demeurait comme abandonné. On ne trou-
vait alors dans tout le royaume qu'une seule route passable
établie sur une distance de quelques lieues, entre la capitale
et le château royal situé au-dessus du village de Cintra, C'est
dire à quel point les communications étaient difficiles et
rares.
Coup sur coup, toute une série d'événements fâcheux intervin-
rent pour achever l'œuvre de désorganisation des siècles anté-
rieurs. La grande crise militaire de la période napoléonienne,
r invasion, l'occupation anglaise, achevèrent la ruine du com-
merce. Bientôt après, la séparation du Brésil supprima une
importante source de revenus et d'emplois. A l'intérieur^ des com-
pétitions dynastiques provoquèrent des crises politiques aiguës
et des guerres civiles. Pendant près d'un demi-siècle, le pays fut
ainsi presque continuellement en proie aux difficultés les plus
graves. La politique avait pris le premier rang dans les préoc-
cupations de la classe supérieure. Tout lui était subordonné, et
tout en souffrait. L'agriculture et l'industrie demeuraient dans
un état tout à fait primitif et stagnant. Le commerce, également
tombé dans une situation des plus médiocres, était passé pour
(lENS ET CHOSES d'aL TKEFOIS. 31
une grande partie aux mains de maisons étrangères. Des mesures
législatives prises hâtivement et sans discernement, opéraient
dans le régime de la propriété une véritable révolution; le sol,
mobilisé en masse, par la brusque suppression de la main-morte,
des majorais et du droit d'ainesse, devenait un objet de spécula-
tion au profit d'un petit nombre de capitalistes. En résumé, tout
chez ce malheureux peuple se trouvait déplacé, dérangé, désor-
ganisé. La terre se distribuait au hasard, et la culture était sans
direction; l'industrie, abandonnée également aux mains des
petites gens, gardait les méthodes anciennes avec le petit ate-
lier; le commerce se limitait à quelques rares produits naturels;
on manquait à la fois, pour ranimer l'activité économique, de
patrons, de personnel capable et de capitaux. Aussi, le peuple
végétait dans une sombre pauvreté, tandis que la classe supé-
rieure, peu cultivée, paralysée par des préjugés ridicules, vivait
dans une oisiveté bien souvent corrompue, ou passait son temps
à briguer des faveurs ou des places. Divisée en clans politiques,
elle s'acharnait aux luttes les plus stériles et laissait le pays
marcher à la dérive. Triste époque en vérité, pendant laquelle
on vit ce peuple portugais, bon, laborieux, intelligent, demeurer
en dehors du progrès général et se mettre ainsi dans un état de
fâcheux retard et d'infériorité dangereuse vis-à-vis des autres
nations d'Occident.
L'examen des conditions générales naturelles du pays portu-
gais nous a amené à cette conclusion que, pour le mettre com-
plètement en valeur, il eût fallu déployer beaucoup d'initiative,
de capacité, d'esprit de suite, et engager de grands capitaux.
Or, nous venons de constater que la nation a été prématurément
désorganisée, et constamment détournée du régime normal du
travail, par une série de circonstances compliquées, qui la
poussait à porter tout son effort au dehors sous une forme
militaire ou administrative. En même temps, dédaigneuse des
métiers usuels, la classe aisée gaspillait également au dehors ses
revenus, laissant le pays sans capitaux, comme sans entreprises
et sans outillage. Ceci explique assez pourquoi le Portugal, qui
un moment avait paru destiné au plus brillant avenir, se trou-
32 LE PAYS ET LA RACE.
vait au milieu du xix" siècle placé parmi les États les plus arrié-
rés de l'Occident.
Depuis lors, cette pénible situation s'est modifiée dans une
mesure sensible, sans qu'il ait été possible, cependant, de rega-
gner le temps perdu. C'est que le fardeau du passé pèse encore
lourdement sur la vie nationale. Il est nécessaire de montrer
pourquoi et comment.
III
MŒURS CONTEMPORAINES
Physionomie sociale actuelle de la nation. — Les classes. — L'éducation. — La
politique et le travail. — La femme, sa situation sociale et morale. — Le mou-
vement intellectuel. — Les incertitudes du temps présent.
1. — PHYSIONOMIE SOQALE ACTUELLE DE LA NATION.
Peu de nations ont été soumises à des actions désorganisa-
trices aussi profondes et aussi continues que celles dont le peu-
ple portugais a souffert. Nous venons de constater en efiet
que, depuis l'antiquité jusqu'au milieu du siècle dernier, tout a
conspiré pour détruire les anciens cadres sociaux, entraver le
travail dans ses diverses branches, dérouter le mouvement éco-
nomique, et pour créer enfin une situation tout artificielle, basée
sur des ressources précaires et sur des procédés corrupteurs.
Dèsle XVI' siècle, la classe supérieure prétendait vivre exclusive-
ment des richesses tirées de l'Inde ; plus tard, elle les remplaça par
les trésors du Brésil. Dès lors, elle se considéra tout entière
comme un fils de famille opulent et oisif, préoccupé uniquement
de ses plaisirs, et qui pour toutes choses a recours au travail
d'autrui. La fortune a tourné; les anciennes familles ont été en
grand nombre ruinées par leur propre prodigalité autant que
par les révolutions, et comme le peuple était lui-même fort pau-
vre, la nation est tombée presque subitement dans une situa-
tion générale très précaire. Vers 1850, à la fin des grands trou-
34 LE PAYS ET I.A RACE.
bles politiques dont le pays a souffert durant cinquante années, le
Portugal se trouvait sans activité économique, sans capitaux, et
presque sans hommes capables de conduire un mouvement de
reconstitution nationale. L'agriculture était tombée à tel point
que le royaume devait importer la plus grande partie du blé et
de la viande nécessaires pour la consommation des villes.
L'industrie mécanique n'existait pas. On ne trouvait nulle part
ni ports outillés, ni routes, ni chemins de fer. L'argent était
rare et le crédit nul. L'instruction secondaire et supérieure
demeuraient rudimentaires et sans valeur pratique, l'instruction
primaire existait à peine. Mais de toutes les circonstances défa-
vorables, la plus grave résidait certainement dans le défaut
d'organisation sociale résultant des faits du passé. C'est là un
point si capital, que nous devrons y insister, car tant qu'il ne
sera pas clairement aperçu et compris par les intéressés, ils ne
parviendront pas à surmonter les difficultés au milieu desquelles
ils se débattent encore. Pour bien saisir le sens et la portée de
cette désorganisation ancienne, ainsi que la physionomie
sociale actuelle de cette nation, on doit analyser la condition
de chacune des classes qui la composent '.
La haute aristocratie terrienne ne joue plus guère qu'un rôle
honorifique. Très réduite en nombre, elle a laissé péricliter sa
fonction sociale en abandonnant la direction de ses domaines et
en se désintéressant des choses du travail. Après avoir abusé de
l'autorité et du privilège, elle a perdu à la fois l'un et l'autre
pour tomber dans une position secondaire, où elle achève de
s'éteindre peu à peu. L'aristocratie nouvelle ne la remplace
point, car elle est plutôt une haute bourgeoisie dont les titres
ne sont certes pas sans prestige. Mais on ne saurait faire revivre
des institutions anciennes dans un milieu nouveau.
Autrefois, il n'existait entre la classe aristocratique et le peu-
ple qu'une bourgeoisie peu nombreuse, cantonnée dans le com-
1. Le Portugal comptait en 1900, avec les Açores, à peu près 5.500.000 âmes,
dont un peu plus de 40.000 étrangers, pour la plupart Espagnols. Depuis que le pays
est relativement tranquille, l'accroissement est rapide (près d'un million d'âmes en
trente ans).
MOEURS CONTEMPORAINES. 35
merceetles bas offices, sans autorité, sans influence et de petits
moyens. Aujourd'hui, il n'en est plus de même, pour diverses
raisons. D'abord, l'ancienne noblesse secondaire a subi uneévolu-
ticm profonde.
Appauvrie, souvent ruinée même par les événements po-
litiques, elle a couru pour ainsi dire au devant de sa déchéance
par la liquidation de ses majorats et le partage de ses biens ,
«légrevés du droit d'aînesse. En peu d'années, beaucoup de
familles ont perdu leur ancienne prééminence, avec leur for-
tune et leurs privilèges, et ont grossi les rangs de la classe
moyenne. Les autres ne se distinguent plus que par leur nom et
leur fortune territoriale, encore celle-ci est-elle souvent égalée
ou dépassée par des fortunes nouvelles, sorties des affaires, et
parfois de la spéculation. Ensuite, la bourgeoisie, profitant des
circonstances nouvelles, s'est largement recrutée par en bas .
Beaucoup de gens, plus ou moins enrichis, notamment par
l'émigration temporaire, sont sortis du peuple et ont poussé
leurs enfants ou leurs proches parmi la classe aisée. En fait ,
c'est la bourgeoisie qui conduit actuellement le Portugal, et
tient la première place dans le mouvement social. Il est donc
très important de bien connaître sa constitution intime.
II. LA DESORGANISATION DU TYPE FAMILIAL.
Pour bien comprendre cette situation, nous devons nous ren-
dre un compte exact du fait social considérable, décisif, qui
domine et influence toutes les manifestations de la vie nationale
portugaise. Il s'agit de l'expliquer d'une façon complète, dé-
monstrative. Pour cela nous invoquerons avant tout la leçon
des faits.
Ce phénomène dont nous avons déjà montré la genèse et dont
toutes les conséquences nous apparaîtront bientôt, c'est la dé-
sorganisation du type familial. Nous savons comment des cir-
constances anciennes, agissant durant des siècles, ont à diverses
reprises mélangé, bouleversé, parfois détruit et remplacé les
36 LE PAYS ET LA RACE.
populations d'une manière plus ou moins complète. Des races
régulièrement organisées ont occupé certaines régions. Puis
il en est survenu d'autres qui étaient déjà en partie au moins
sorties de leur moule social primitif. Enfin, la guerre, la misère,
Fesclavage, des combinaisons économiques exceptionnelles ont
effacé presque partout les anciennes coutumes familiales et créé
dès longtemps en Lusitanie ce que nous avons appelé un type
social désorganisé. Un exemple assez précis va nous faire appa-
■raitre cette évolution sous une forme vivante et en quelque
sorte palpable.
Les formes d'organisation sociale ne naissent pas au hasard.
Elles se développent sous des influences précises, qui tiennent
principalement à la nature du lieu habité et au régime du tra-
vail prédominant. Dans certaines régions difficiles à transfor-
mer, elles se maintiennent mieux qu'ailleurs sous l'influence
d'un régime très simple du travail. La combinaison de ces deux
circonstances s'oppose en eflet aux complications croissantes qui
tendent à rompre les antiques coutumes et les vieilles formes.
Or, il existe en Portugal une région qui présente à peu près les
conditions propres à conserver le type social simple qui fut pri-
mitivement celui de presque tous les habitants du pays, depuis
les Ligures et les Ibères jusqu'aux Maures. Cette région, assez
réduite, forme l'angle nord-est du pays, l'ancienne province de
Tras os Montes, ce qui signifie « au delà des monts ». Il serait
plus exact d'ailleurs de dire « sur les monts ». En effet, presque
tout le pays entre Minho et Douro est formé par les prolonge-
ments des terrasses galiciennes, qui vont en s'abaissant vers le
sud et l'ouest. On trouve là des plateaux étages, bossues par
des chaînons, dont l'altitude varie entre 300 et 1.600 mètres, les
plus élevés se trouvant sur la frontière. Des cours d'eau torren-
tiels ont entaillé ces plateaux, creusant des vallées étroites et
profondes. Ce massif est formé surtout de roches cristallines,
dont la décomposition donne un sol léger et maigre, sauf tout à
fait au fond des vallées, où la terre et l'humus sont accumulés
par les eaux. 11 est même arrivé que les pluies ont totalement
lavé les roches des sommets, imprudemment déboisés par les
MOEURS CONTEMPORAINES. 37
pAtres et les charbonniers, on sorte que des surfaces assez éten-
dues sont devenues impropres à toute végétation. Ailleurs, les
plateaux sont couverts d une couche si mince et si maigre, qu'il
est difficile d'y faire pousser autre chose que du gazon ou des
buissons. De plus, les pentes sont ordinairement si raides, que
la culture trouve les plus grandes difficultés à s'y établir, d'au-
tant plus que le climat est peu favorable. En effet, les monta-
gnes étant en général orientées du nord au sud, les premières
chaînes, rangées près de l'Océan, condensent la plus grande
partie des vapeurs, si bien que l'arrière-pays ne reçoit que des
pluies insuffisantes. Les plateaux et les pentes de l'intérieur sont
donc fort arides, et en même temps très difficiles à irriguer, à
cause de l'irrégularité de la surface. Enfin, l'altitude rend les
hivers assez rigoureux, tandis que les étés sont brûlants, toutes
choses encore défavorables à la culture.
Il est résulté de tout cela deux conséquences capitales. En pre-
mier lieu, les habitants de. Tras os Montes ont dû en général
pratiquer de façon permanente une agriculture simple et à peu
près immuable. Labourant le fond des vallées, ils utilisent les
pentes soit par le boisement soit par la pâture. Dans ces condi-
tions, l'appropriation particulière de la totalité du sol se révé-
lait comme nuisible. En effet, une expérience répétée en bien
des pays a montré que, dans de telles circonstances, l'exploita-
tion en commun des bois et des patis est bien plus avantageuse
pour tout le monde, qu'un partage obligeant chacun à organiser,
avec ses seules forces, une exploitation difficile, parce qu'elle
porte sur des terres éloignées les unes des autres, d'accès diffi-
cile, et de faible rendement'. Gela explique pourquoi, dans les
régions montagneuses, les communautés d'habitants se sont
maintenues à travers les siècles, tandis qu'elles se désagrégeaient
dans la plaine, où le sol permet une exploitation variée et in-
tense.
Souvent cette communauté de groupe se complète par la com-
munauté de famille, laquelle s'applique alors à des biens plus
1. Cf. les monographies du Jura bernois et de la vallée d'Ossau (Pyrénées),
publiées dans la revue la Science sociale par MM. R. Pinot et F. Butel.
38 LE PAYS ET LA RACE.
restreints, comme riiabitation et les champs labourables situés
dans les fonds'. Dans le Tras os Montes, la communauté de
famille parait avoir disparu depuis assez longtemps; du moins
le code civil la prohibe et a dû en désagréger les dernières
traces. Mais la propriété communale a subsisté sur une grande
échelle, et elle donne à cette région une physionomie très
spéciale, essentiellement diflérente de celle du reste du pays.
C'est pourquoi il est nécessaire de la connaître, pour mieux
comprendre, par comparaison, ce qui suivra. Nous pourrons
ainsi faire la différence entre un type encore organisé, au moins
en partie, et celui qui ne l'est plus, sinon par des combinaisons
artificielles, qui tiennent lieu des traditions naturelles, mais ne
les remplacent pas.
m. — LES GROUPEMENTS COMMUNAUTAIRES 1>ES MONTAGNARDS
DU NORD.
Les communes du Tras os Montes, mais plus spécialement
celles du plateau de Barroso, et du massif de Miranda, sur le
cours supérieur du Douro, sont restées propriétaires de vastes
espaces : landes, forêts, taillis, pâtures et terrains vagues. Les
parties basses, au contraire, aisément cultivables, sont répar-
ties entre des propriétaires particuliers. Il parait certain que,
autrefois, la population étant encore restreinte, la culture des
champs inférieurs, combinés avec l'exploitation en commun des
terres vagues, suffisait aux besoins. Plus tard, l'accroissement
de la population a compliqué un peu les choses. Il a fallu mettre
en culture des parcelles du sol commun, en dépit de sa pau-
vreté. Pour tout cela, il fallait établir un régime susceptible
de satisfaire à tous les besoins, en écartant les causes d'abus,
de conflit, de trouble, qui ne pouvaient manquer de se produire
1 . Nous ne pouvons insister ici sur la constitution et les effets de la communauté
de famille, qui a été décrite à bien des reprises. V. notamment la monographie du
Baschkir de l'Oural, dans les Ouvriers européens, et notre ouvrage : La Production,
le Travail et le Problème social ati début du xx° siècle, 1. I".
MœURS CONTEMPORAINES. .*J9
avec d'autant plus d'intensité que les intérêts devenaient plus
nombreux. Et, en effet, tout un ensenil)le de coutumes, admi-
rables dans leur précision ingénieuse, en dépit de leurs formes
simples, élémentaires, s'est établi entre ces petits paysans pour
leur assurer la paisible jouissance de leur sol ingrat^. D'où leur
est venue cette prévoyante et pratique sagesse ? Un législateur de
génie leur a-t-il apporté des règlements élaborés par un effort
dépensée et de méditation? Non pas. Pourvus d'une organisation
familiale très forte, (|ui donnait aux chefs de famille une grande
autorité, ils ont modelé peu à peu sur leurs besoins constatés,
sur les nécessités pratiques, les coutumes les plus propres à leur
assurer des moyens réguliers d'existence. L'habitude de gou-
verner chacun une famille nombreuse fit que les chefs de maison
surent s'entendre, de temps immémorial, pour chercher et trou-
ver la solution simple et logique du problème vital que la na-
ture leur posait; ils adaptèrent le mécanisme de la communauté
de famille à la gestion des intérêts de tout un voisinage, et cons-
tituèrent de fortes communautés locales, réglant à l'amiable
toutes les questions d'intérêt général, d'ordre privé comme
d'ordre public. Voici quelques exemples, propres à bien fixer
les idées.
La grande affaire d'une communauté d'habitants, c'est évi-
demment de déterminer avec précision le régime du travail qui
la fait vivre. Il s'agissait d'abord d'exploiter certaines ressources,
par exemple l'herbe spontanée des hauteurs. Pour cela, il fallait
délimiter les zones d'après leur productivité, l'époque où il con-
venait de les employer, la quantité de bétail qu'on y pouvait
envoyer, enfin la garde des animaux. Tout cela fut déterminé
minutieusement par les chefs de maison, réunis en assemblées
délibérantes, le plus souvent en plein air. Des prescriptions dé-
taillées furent ainsi établies, les droits réciproques strictement
précisés, ainsi que les devoirs mutuels, et même les sanctions
1. V. une brochure publiée par M. le Dr. Monteiro, de Braga, sous ce litre : Sur-
vivances du régime communautaire en Portugal, abrégé d'une monographie iné-
dite par A. da Rocha Peixoto, jeune savant enlevé par une mort prématurée. Ce
travail a été inséré en portugais dans les Notas sobre Portugal, 2 volumes publiés
par l'Imprimerie nationale en 1907.
40 LE PAYS ET LA RACE.
en cas de violation des décisions prises et acceptées. Ces mêmes
assemblées intervinrent encore, dans la suite, pour désigner les
parcelles de bois, de bruyères, de landes, à exploiter ou à
mettre provisoirement en culture, ainsi que les travaux à exé-
cuter dans Tintérêt de tous : barrages et fossés d'irrigation, distri-
bution des eaux, construction de moulins, ou de fours, ou de
granges, d'usage banal, etc.
Les montagnards du Tras os Montes ne se sont pas bornés à
organiser ainsi en commun le régime du travail, ils ont témoi-
gné de la même entente, de la même discipline, de la même
ingéniosité dans la vie publique, et aussi de la même énergie. A
bien des reprises on a vu des communautés paysannes procéder
avec une remarquable méthode à des entreprises d'intérêt gé-
néral. Ainsi, certaines paroisses ont rebâti leurs églises, d'autres
en ont établi de nouvelles, afin d'avoir la messe à leur portée.
Dans ce but, une assemblée était réunie pour discuter le projet,
choisir l'emplacement, distribuer les tâches. Les uns devaient
creuser les fondations, apporter les pierres et le sable, ou les
bois de charpente. D'autres étaient imposés afin de réunir les
fonds nécessaires pour payer les maçons et les charpentiers. Le
service du culte est assuré par le concours de tous. En efifet, des
terres sont assignées et cultivées en commun pour l'entretien du
prêtre et les frais du culte. On a agi de même pour d'autres
bâtiments communaux. Enfin, ces petites gens ont su faire
reculer l'État lui-même, le jour où il a prétendu empiéter sur
leurs droits séculaires. Il y a vingt ou vingt-cinq ans, l'admi-
nistration s'avisa de soumettre les bois du Barroso au régime
forestier, ce qui eût privé les habitants des subventions qu'ils en
tiraient en herbes, fougères, bruyères, combustible. Des che-
mins furent tracés en vue de l'exploitation et de la surveillance
par les agents du gouvernement. Mais tout le peuple se leva
comme un seul homme, on coupa les chemins, on détruisit les
ponceaux jetés sur les torrents, on chassa les employés, et la
victoire resta aux paysans. Peut-être eût-il été bon, en fait, de
contrôler l'usage des terrains forestiers pour éviter des déboise-
ments dangereux, mais il eût fallu prendre ces mesures avec
MOEURS CONTEMPORAINES. 41
précautioii, sans menacer les intérêts des communautés d'usa-
gers.
Beaucoup de communes, dans le reste du Portugal, ont aussi
des biens fonciers, parfois très vastes. Mais nulle part on ne
retrouve cette organisation communautaire si souple et si bien
adaptée aux besoins spéciaux de la population du nord. C'est
que, aussi, les conditions géographiques n'étant pas les mêmes,
le travail a pu s'organiser autrement. Hors du Tras os Montes, les
propriétés de la commune sont régies comme les autres intérêts
communaux, c'est-à-dire administrât! vement et souvent avec
une négligence plus ou moins grande, ce qui en diminue de
beaucoup le rendement et l'utilité. On nous a cité un cas qui
mérite d'être rapporté à titre de contraste. Dans un concelho
(commune) de l'Alemtejo, il fut décidé un beau jour que les
communaux seraient distribués entre tous les habitants, afin que
chacun devint propriétaire. Le lotissement eut lieu, mais quel-
ques mois plus tard, un certain nombre de bénéficiaires avaient
déjà vendu leurs parts, quelquefois pour un prix dérisoire, ou
même pour quelques bouteilles de vin. Rien ne saurait mieux
montrer la différence des deux types. Le premier, établi solide-
ment dans le cadre dune organisation naturelle, se maintient
avec vigueur dans une situation modeste sans doute, mais suffi-
sante pour lui assurer une existence paisible et régulière, sinon
aisée. Le second, sorti des antiques traditions, guidé seulement
par un régime administratif artificiel, désorganisé en un mot,
se montre incapable d'exploiter, d'une façon avantageuse, la
propriété collective et même de conserver la propriété particu-
lière.
Ceci nous démontre d'une façon claire et précise la supério-
rité d'un organisme naturel, quel qu'il soit, sur un régime où
des institutions artificielles remplacent la coutume disparue.
Est-ce à dire que le type social du nord à base communautaire
constitue un modèle dont on peut recommander l'imitation?
C'est ce que nous allons examiner.
L'organisation sociale des gens du Tras os Montes, quoique
déjà très ébranlée, présente un grand avantage : elle leur
42 LE PAYS i:t ia kace.
permet d'assurer leur existence d'une façon plus régulière,
plus sûre, plus indépendante, que cela n'est possible aux po-
pulations désorganisées. Et cependant la communauté présente
de graves inconvénients. Elle accoutume les gens à compter
trop sur la collectivité. En donnant aux chefs de famille une
autorité absolue, elle atténue les énergies et les initiatives indi-
viduelles chez les autres. En faisant régner despotiquement
la coutume, elle produit fatalement la routine et la stagnation.
C'est là précisément ce qu'on reproche aux simples et rudes
montagnards du ïras os Montes. Donc, si leur organisation so-
ciale répond bien aux exigences de leur contrée, si elle leur
est somme toute profitable, cela ne veut pas dire qu'elle aurait
les mêmes avantages dans le reste du pays.
D'ailleurs, peu importe. La communauté de famille ou de
groupe local, comme celle que nous venons d'esquisser, ne se
reconstitue pas spontanément, parce qu'elle résulte dune éduca-
tion très spéciale, à peu près impossible à faire revivre quand
elle a disparu. Ce n'est donc pas vers le type communautaire que
les hommes du xx** siècle doivent tourner leurs regards. Il leur
faut d'abord se rendre bien compte de leur état de désorgani-
sation sociale, et ensuite constater les fatales conséquences
de ce fait. Ils doivent enfin chercher les moyens efficaces d'y
pourvoir en créant des cadres nouveaux. Quels sont ces cadres,
et comment pourrait-on les établir et les conserver. C'est ce
que nous essaierons de déterminer plus tard. Auparavant, nous
devons indiquer clairement les symptômes et les traits carac-
téristiques de la désorganisation sociale que nous signalons,
puis en montrer en détail les effets dans toutes les branches de
l'activité nationale. On sentira alors la nécessité d'une reconsti-
tution de la famille et par là de la nation entière.
IV. — LKS INCERTITUDES DU TKMPS PRÉSENT.
Nous avons dit tout à l'heure que le régime de la commu-
nauté, encore vivant dans le nord, quoique atténué, était le
MŒUHS CONTEMPORAINES. 43
résultat naturel d'une certaine éducation. Cela est évident. Les
pères ayant appris de leurs ancêtres certaines coutumes, cer-
taines régies de vie, certains procédés d'administration com-
mune, les enseignent à leurs enfants par la parole et par
l'exemple. Les idées et les manières d'agir se transmettent
ainsi de génération en génération et de siècle en siècle. Les
caractères se modèlent par là sur un certain type, qui cons-
titue la physionomie sociale du groupe. Ici, l'éducation est
forte et régulière dans ses défauts comme dans ses qualités.
Chez les désorganisés, au contraire, l'éducation est pour ainsi
dire arbitraire. En dehors de quelques principes de morale
nouvelle, de quelques coutumes banales, comme les formes de
politesse, de certaines idées courantes, qui bien souvent ne
sont que des préjugés, chacun laisse aller plus ou moins les
choses. Aussi, d'une façon générale, les caractères se forment au
hasard ; trop souvent même ils sont dirigés à faux par l'effet
de la faiblesse, de la tendresse aveugle des parents. Ce sont
la négligence des uns et la faiblesse des autres qui créent les
dévoyés et les déclassés de toutes les catégories. Ce défaut de
tradition et de méthode fait l'incohérence du type social, et
l'absence d'esprit national. Le désorganisé ne connaît guère
l'initiative, car son caractère n'y est point formé ; ni la dis-
cipline volontaire, car on ne lui a jamais parlé que d'autorité,
à moins qu'il n'ait été laissé libre jusqu'à l'abus; ni la res-
ponsabilité personnelle, car celle-ci ne peut résulter que d'une
liberté contrôlée et sanctionnée. Il en résulte que, chez les na-
tions désorganisées, l'esprit d'initiative, d'entreprise, est assez
rare, parce qu'il provient alors, non d'un courant général, mais
seulement de cas sporadiques, dus à des personnalités excep-
tionnellement douées. De là le retard économique de ces nations.
Ensuite, on les voit toujours soumises à un gouvernement au-
toritaire, et en même temps agité, parce que les gens, inca-
pables d'organiser leurs affaires eux-mêmes, supportent impa-
tiemment la pression de l'autorité, sans savoir ni la remplacer,
ni la contenir. Au fond, les désorganisés sont toujours dans
une situation irrégiilière ou même anarchique, précisément
44 LE PAYS ET LA RACE.
parce que leur éducation est elle-même conduite sans mé-
thode .
En visitant le Portug'al, nous avons interrogé bien des per-
sonnes éclairées sur l'état actuel de l'éducation dans ce pays.
Leur réponse fut unanime. Toutes reconnurent que cette édu-
cation est généralement faible et sans unité. Dans la classe
aisée, les pères sont excellents et prêts à tous les sacrifices
d'argent, les mères sont dévouées, aimantes, parfois jusqu'à
l'adoration. Mais si on est attentif à l'observation des formes
extérieures de courtoisie, parfaites chez ce peuple aimable, la
formation du caractère est négligée. On n'en comprend pas
l'importance, on ignore les procédés d'éducation propres à le
fortifier peu à peu, dès les premières années de l'enfance. Dans
bien des cas, la direction des jeunes esprits est abandonnée à
des servantes quelconques qui les modèlent à leur image. Le
type de lenfant gâté est très fréquent. Aussi le caprice et Tir-
régularité président trop souvent à la conduite de la vie ; le
préjugé ou la fantaisie l'emportent sur la raison, l'indiscipline
devient une habitude. Cela est absolument opposé au dévelop-
pement normal de la fermeté dans la décision, de la rectitude
dans les vues, de la domination de soi-même, du sentiment de
la responsabilité personnelle, qui font la principale valeur so-
ciale d'un individu. Nous l'affirmons sans hésiter, — et cette af-
firmation se vérifiera dans la suite par toute une série de faits,
— c'est ce laisser-aller, cette insuffisance de l'éducation qui
retient en quelque sorte la classe dirigeante portugaise dans
une situation troublée, difficile, et l'empêche de donner sa
mesure en dépit de sa vive intelligence et de sa bonne volonté
évidente. Sans doute, les personnalités capables se sont mul-
tipliées depuis un quart de siècle, et leur activité a déjà porté
ses fruits. Mais elles sont trop peu nombreuses et, en outre, il
arrive presque toujours que leur supériorité, née du simple
hasard et non pas d'une formation régulière, ne se trans-
met pas à leurs descendants, parce qu'elles n'ont ni l'idée
ni la méthode d'une forte éducation. Ces personnalités for-
ment une élite brillante, mais qui reste trop restreinte, pour
MCEURS CONTEMPORAINES. 45
encadrer, diriger et entraîner la masse flottante du peuple.
Cette éducation incomplète et irrationnelle entretient ou crée
chez les gens de la classe supérieure des préjugés, des habi-
tudes, des manières d'agir qui ne répondent pas aux tendances
et aux besoins de la société moderne. Celle-ci est basée sur
trois principes absolument différents de ceux qui régissaient le
monde autrefois. D'abord, c'est la capacité, qui fait le rang, à
l'exclusion presque totale des faits accidentels ou artificiels,
comme la naissance, la fortune ou le titre. Il faut donc être
avant tout capable, non seulement par le savoir, mais surtout
par la force du caractère et la puissance de l'initiative. En
second lieu, c'est le travail qui mène le monde, et non pas la
politique. Il faut donc avant tout aussi s'attacher à diriger le
travail, d'où sortent à la fois l'influence sociale effective et les
fortunes les plus solides. Enfin, les vues et les activités ne peu-
vent plus se borner au cercle étroit d'une frontière. La vie est
devenue essentiellement internationale dans toutes ses manifes-
tations. Il faut donc être toujours prêt à sortir de son milieu,
de sa spécialité, de son pays, et pour cela, on doit voyager,
savoir les langues, connaitre et comprendre l'étrang-er. Aujour-
d'hui, un peuple qui prétendrait se replier sur soi-même ne le
pourrait plus. Il serait entraîné de force dans le tourbillon
rapide des relations communes inévitables. Qu'on le veuille ou
non, que Ton regrette le calme du bon vieux temps ou que
l'on admire l'activité fiévreuse des jours présents, peu importe,
il faut marcher, ou bien tomber dans le marasme et la pau-
vreté, en attendant l'infiltration et la domination des activités
étrangères, c'est-à-dire la conquête, l'assimilation, la dispa-
rition de la race.
Or, l'éducation portugaise actuelle ne répond pas à cette
situation nouvelle du monde. Ainsi, beaucoup de gens reçoi-
vent encore et conservent des préjugés qui les paralysent dans
une grande mesure, en les amenant à mépriser le travail et
les professions lucratives. On considère comme plus digne, plus
anoblissante en quelque sorte, une situation qui se rapproche
le plus possible des apparences de l'oisiveté. C'est ce qui fait
16 LE PAVS ET LA RACE.
préférer les carrières libérales ou administratives, avec les-
quelles on en prend facilement à son aise, tandis que l'industrie
ou le commerce sont astreignants et nécessitent des soins, des
démarches, des occupations, des relations qui ne sont pas tou-
jours agréables. Autrefois, cette afï'ectation d'oisiveté était
poussée jusqu'au ridicule. Un chroniqueur qui vivait et écrivait
à Lisbonne vers le milieu du xvi" siècle disait : « Ici, nous
sommes tous nobles, et nous ne portons rien en nos mains par
les rues... Le travail est fait par les artisans ou les esclaves. »
Ainsi, tout homme obligé au travail se trouvait relégué dans
une situation subordonnée ou même servile. Cette vanité pué-
rile et funeste a fait le malheur du Portug-al, et lui nuit encore,
car, bien que les idées aient déjà évolué sensiblement depuis
vingt ou trente ans, trop de personnes encore mettent leur
orgueil à éviter, au moins en public, tout ce qui ressemble à
une occupation mercantile, à un métier usuel. C'est probable-
ment une tradition du môme genre qui conduit les Portugais
aisés à prolonger leurs soirées outre mesure, et à se lever fort
tard, tandis que les gens du peuple, au contraire, sont très
matineux. Cette manière de faire présente de graves incon-
vénients. Sans parler de son caractère peu conforme aux indi-
cations de la nature et à la saine hygiène, elle amène ce
résultat, que le chef d'établissement arrive à son bureau long-
temps après que le travail a commencé dans les ateliers ou les
comptoirs. Pendant ce temps, sa direction et son contrôle ont
fait défaut ; en outre, comme les affaires sont suspendues le
soir à peu près à la même heure que dans les autres pays, il
en résulte un déficit sensible dans l'action du patron, et aussi
du reste dans celle du fonctionnaire, de l'homme de loi, etc..
Enfin, et pour toutes les causes que nous venons d'énumérer,
le Portugais est trop souvent attiré par les vaines agitations
de la politique, où il trouve un semblant d'activité, une occa-
sion de briller par la parole ou par l'intrigue, moyens faciles
de se dépenser en théories creuses ou en combinaisons habiles,
mais sans profit réel, pour le pays. Une éducation normale
détournerait sans aucun doute un grand nombre de jeunes
MOHRS CONTEMPORAINES. 47
hommes des professions libérales surchargées, car, en général,
elles ne procurent qu'une apparence d'occupation et peu de
profit, ce qui oblige bien des gens à cumuler les métiers les
plus hétérogènes. Elle les éloignerait également de la politique,
dont ils apprécieraient peu les grands mots et les petites beso-
gnes. Elle les pousserait, au contraire, vers les entreprises per-
sonnelles actives et productives, elle les ferait marcher avec
leur siècle, pour leur propre avantage et au profit de la nation
entière. Elle distrairait leur attention des affaires purement
intérieures et pour ainsi dire parasites, et la dirigerait vers
les affaires internationales, selon la pente de l'esprit contem-
porain.
Parmi la classe ouvrière des campagnes et des villes, la situa-
tion est la même à beaucoup d'égards. Dans les campagnes écar-
tées, l'enfance reçoit une éducation familiale qui n'est pas à
dédaigner, mais elle vit de traditions autoritaires et très peu
progressives. Dans la plus grande partie du pays, l'enfance est
trop négligée, trop abandonnée à la rue, surtout dans les
villes, où la mendicité enfantine est une sorte de fléau attristant.
Il va sans dire que cette négligence n'est p as pour dresser les
caractères et former les âmes. Si le Portugal était un pays de
grandes villes, le mal deviendrait promptement terrible. Ce
qui maintient encore dans la masse de la population des mœurs
douces, une honnêteté remarquable, un esprit paisible et labo-
rieux, c'est la prépondérance considérable de la vie rurale et
du travail agricole. La vie urbaine et la grande industrie pré-
dominante feraient promptement d'un peuple aussi désorganisé
une masse turbulente, envieuse, démoralisée, toujours prête à
la révolte.
C'est même là un risque dont ceux qui dirigent la ïiation,
soit par situation sociale, soit par fonction officielle, doivent
tenir le plus grand compte, car une évolution industrielle trop
précipitée, sans un oiouvement éducatif parallèle, amènerait
certainement les plus graves complications. Nous aurons l'occa-
sion de revenir plus tard sur cette idée importante.
Pour le moment, la désorganisation des familles ouvrières a
48 , LE PAYS ET LA BACE,
déjà des conséquences qui ne sont pas sans gravité. Elles four-
nissent une main-d'œuvre assez laborieuse, peu exigeante,
remarquablement intelligente en moyenne, mais ignorante, peu
progressive, peu développée, et cependant volontiers raison-
neuse et facilement portée à l'indiscipline. Mieux formée, mieux
guidée, elle pourrait être excellente. Cet état général de l'édu-
cation a aussi de graves conséquences intellectuelles et morales.
Éloignés de Tesprit de travail et d'entreprise, les Portugais de
la classe supérieure ont vu faiblir chez eux le sentiment du
pratique et de l'utile. Portés vers les carrières purement intel-
lectuelles, ou même vers la complète oisiveté, ils n'ont guère
senti le besoin de l'observation rigoureuse, exacte, patiente et
terre à terre. Ils avaient une tendance naturelle et une préfé-
rence innée pour les exposés théoriques facilement appris dans
les livres, et propres à fournir des sujets de discussion subtile
ou de dissertations ingénieuses et éloquentes. Aussi leur régime
d'instruction secondaire et supérieure est-il fort en retard, en
dépit des efforts tentés récemment pour l'élever au niveau des
résultats obtenus par les méthodes nouvelles. Quant à la mo-
ralité, elle semble plutôt en voie de diminuer. Autrefois, l'es-
prit religieux et l'enseignement moral de l'Église obviaient jus-
qu'à un certain point à la faiblesse de l'éducation, pour la
conservation des mœurs. Mais, depuis longtemps, la croyance
s'est réduite de beaucoup chez les familles aisées. La richesse
facilement acquise, l'oisiveté, l'esclavage, ont développé chez
les hommes une précocité et une légèreté de mœurs qui ont
contribué aussi à la désorganisation sociale. Actuellement, ces
habitudes corruptrices ne sont plus aussi générales, mais elles
agissent encore avec une intensité trop grande. Les femmes sont,
du reste, bien supérieures aux hommes à ce point de vue, c'est
l'avis unanime de toutes les personnes d'expérience que nous
avons consultées. Aussi jouissent-elles d'un respect profond et
d'une remarquable considération. Elles ne sont en général —
toute règle comporte des exceptions, cela va de soi, — ni des
esprits pourvus d'une culture très forte, ni des éducatrices
méthodiques et énergiques, mais elles ont des qualités d'in-
MœURS CONTEMPORAINES. 49
telligence, de cœur et de conduite qui leur donnent beaucoup
de charme et de valeur morale. Elles pourront agir puissam-
ment, si elles prennent la peine de s'éclairer, pour le relève-
ment social de leur nation. Quant aux femmes du peuple, elles
sont la plupart du temps ménagères laborieuses et tendres
mères, mais fort arriérées; leur moralité moyenne est assez
bonne, surtout à la campagne. Ici encore l'étoffe est excellente,
il ne s'agit que d'en faire le meilleur usage. Pour cela, le
premier résultat à chercher, c'est, nous le répétons, la consti-
tution de cadres sociaux propres à réorganiser peu à peu cette
masse flottante et mouvante comme les dunes de son littoral.
Comment devrait-on s'y prendre pour le réaliser? C'est ce que
nous essaierons de dire en concluant. Pour le moment, nous
devons exposer en détail les phénomènes produits par ce ré-
gime social dans les diverses manifestations de la vie nationale.
Nos premières observations porteront sur l'organisation du
travail, et tout d'abord sur sa branche la plus importante en
Portugal, la culture.
DEUXIÈME PARTIE
L'AGRICULTURE ET LA YIE RURALE
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CULTURE
EN PORTUGAL
L'agriculture, industrie nationale par excellence. — La population agricole. —
Les terrains et les climats. — Répartition de la propriété. — Les types d'ex-
ploitations. — Éléments actuels de la production. — Petite culture, petits
moyens, petits profits. — Ce que le Portugal vend au dehors, et ce qu'il pour-
rait vendre.
I. LA POPULATION AGRICOLE.
C'est l'agriculture qui fait vivre actuellement l'immense ma-
jorité de la population portugaise. On peut dire que les quatre
cinquièmes de la nation, ou à peu près, doivent leurs moyens
d'existence au travail agricole. Celui-ci a donc en Portugal une
importance relative bien supérieure à celle de toutes les autres
industries réunies. En eflet, non seulement il assure la subsis-
tance d'un grand nombre de familles, mais encore il fournit au
commerce extérieur ses principaux éléments : vin, liège, fruits,
bois et huile. Une première conséquence résulte de ce fait : si la
culture n'est pas organisée d'une façon suffisante, le pays se
trouvera nécessairement dans une position difficile et gênée par
l'effet de l'insuffisance et de la pauvreté de la branche jirinci-
52 LA VIE RURALE.
pale de sa production. En même temps, un autre fait capital
s'impose immédiatement à l'esprit : puisque la prospérité d'un
pays dépend tout naturellement de sa production, l'agriculture
doit être en Portugal l'objet des efforts les plus énergiques et
(les soins les plus attentifs, afin de porter au maximum ses fa-
cultés productives, ses rendements et ses bénéfices. Autrefois,
rien n'était fait en ce sens. La grande propriété absorbait presque
complètement le sol, dont les parties les plus fertiles étaient
seules cultivées par les moyens les plus primitifs. Le surplus res-
tait livré au bétail, principalement au mouton. Les propriétaires
faisaient rarement valoir eux-mêmes; ils avaient des métayers
et des fermiers emphytéotes payant leurs loyers en nature; les
patrons n'avaient ainsi d'autre souci que la vente des denrées et
du produit des troupeaux. Les uns étaient de joyeux vivants,
grands chasseurs, aimant le vin, la bonne chère et le reste. Les
autres, gens d'Église, ne s'intéressaient pas davantage à l'ex-
ploitation rurale. Aussi la culture était-elle arriérée et misé-
rable. Aujourd'hui, la situation est changée à certains égards.
Le propriétaire est le plus souvent un citadin à peu près in-
connu de ses fermiers. Celui qui, par exception, réside à la
campagne, mène une vie plus respectable et plus occupée que
celle de ses ancêtres. La révolution agraire du xix" siècle a
multiplié dans une assez grande mesure le type du paysan-pro-
priétaire. La population rurale s'est considérablement accrue ;
elle a défriché une partie des terres incultes; sa condition
est certainement plus douce, meilleure que celle des campa-
gnards qui vivaient au début du siècle passé. Néanmoins, l'état
actuel de la classe agricole n'est ni normal ni prospère. Dans
un métier normalement organisé, les ouvriers qui le pratiquent
sont encadrés par une élite de gens capables, ayant assez de
connaissances, de capitaux, de liberté d'action, pour diriger le
travail dans un sens progresssif. Sinon, les méthodes restent
élémentaires, aussi bien que le matériel. La direction et les
moyens manquent à la fois pour améliorer le sol, perfectionner
et varier les cultures, enfin pour créer les débouchés sans les-
quels la production devient inutile. Or, cette élite directrice
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CULTURE. 53
manque précisément dans la plupart des provinces portugaises.
La petite exploitation est, presque partout, maîtresse absolue de
la terre. Ainsi le sol est généralement cultivé par de petites gens
avec de faibles moyens et de pauvres méthodes. Si, dans ces con-
ditions, l'agriculture était avancée et riche, ce serait une mer-
veille. Mais le surnaturel n'est plus de notre temps, et nous ver-
rons bientôt par des exemples précis que, si les choses vont
sensiblement mieux en Portugal qu'il y a cent ans, la situation
est bien loin, cependant, d'atteindre la perfection.
Cela ne veut pas dire que la petite exploitation doit être con-
damnée en bloc et sans appel. Lorsqu'elle se trouve placée dans
des conditions favorables, elle peut donner de bons résultats et
former une classe de paysans solides et prospères. Mais, pour
cela, il est nécessaire dabord que les fermes ne soient pas ré-
duites à des proportions par trop minimes. C'est la pulvérisation
du sol en tenures microscopiques qui fait la misère de l'Irlande
et la pauvreté du Portugal. Ensuite, il est indispensable que le
cultivateur reçoive au moins les éléments d'instruction scolaire
et technique, à défaut de l'exemple et de la direction du grand
propriétaire. En Portugal, l'instruction primaire est très insuf-
fisante, et l'enseignement agricole élémentaire est à peu près
nul. Dans ce pays, où la grande culture est rare, on a fait pas-
sablement pour instruire la jeunesse riche, qui, du reste, en
profite peu ; mais le petit cultivateur, qui occupe la plus grande
partie du sol, a été laissé à lui-même. L'institut agronomique
de Lisbonne avec ses laboratoires et ses chaires théoriques, et
l'Ecole d'agriculture de Coïmbra avec son splendide domaine,
ses collections et son matériel, ne lui apprennent rien. Il lui fal-
lait des fermes-écoles avec un enseignement bien simple, bien
pratique, aussi court que possible, et placées dans les diverses
régions. Les jeunes gens formés dans ces établissements devien-
draient pour leur entourage de véritables moniteurs, qui ré-
pandraient au moins quelques notions utiles. Certaines personnes
ont parfaitement compris la nécessité urgente d'éclairer les
petites gens. C'est ainsi que M, le comte Sucena a conçu la gé-
néreuse pensée d'envoyer à ses frais quelques professeurs faire
54 LA VIE RURALE.
des conférences dans les villages de laBeira. Mais cela ne suffit
point pour instruire sérieusement des paysans qui connaissent
seulement la routine la plus élémentaire de leur métier. Rien
ne saurait remplacer en cette matière un enseignement régulier,
mis vraiment à la portée de l'intelligence et de la bourse de la
classe rurale à laquelle il est destiné.
C'est donc le paysan ignorant et pauvre qui, en règle générale,
cultive la terre portugaise. Il faut savoir maintenant ce que
vaut cette terre au point de vue agricole.
II. LES TERRAINS ET LES CLIMATS.
Trois grandes formations g-éologiques prédominent dans cette
bande de territoire de 500 kilomètres de longueur sur 200 de
largeur. La plupart des massifs montagneux sont constitués
par des roches éruptives : granits et porphyres, qui ont soulevé
ou refoulé des schistes disposés en bancs épais. Les plateaux
du centre sont recouverts de dépôts arénacés, également très
épais, où sont intercalées çà et là des couches d'argile. Enfin
l'extrême sud appartient à la formation jurassique, avec de
rares filons granitiques. Les terrains constitués par ces diverses
formations sont bien difi'érents. Le granit donne des terres
légères et maigres, que la roche dure perce souvent; des
schistes sortent des argiles calcaires, assez maniables, d'une
bonne fertilité quand on leur fournit des engrais. Les sables
du centre sont maigres et arides, les argiles dures et sèches; ici
encore, il faut entretenir largement la fertilité par l'amendement
et l'engrais, sinon la terre ne produit presque rien et doit rester
en jachère durant de longues périodes. En Algarve, le calcaire
jurassique a formé une couche arable de fertilité moyenne,
assez facile à travailler et à entretenir. Partout, les eaux ont
déposé dans les fonds des couches alluvionnaires plus ou moins
profondes, d'une productivité supérieure. Ce sont les terres à
maïs du nord, les vergers et les prairies du centre, les jardins
du midi. Dans l'ensemble, le sol lusitanien n'offre pas ces
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CULTURE, 55
gTandes étencllle^? de terrains revêtus d'un humus épais, comme
les plaines de la Russie méridionale, ou celles de la Chine. Si
les bonnes terres y sont assez fréquentes, les médiocres et les
mauvaises ne manquent point, et partout, pour obtenir de forts
rendements, un travail intense et des engrais abondants sont
nécessaires. Nous verrons par la suite que, si le travail ne fait
pas défaut, il est du moins fort mal outillé; en outre, les amen-
dements et les engrais sont plutôt rares, ce qui contribue à
donner à l'agriculture portugaise un caractère primitif et
pauvre.
Le relief si accentué de la terre lusitanienne, avec ses crêtes
dénudées et ses pentes abruptes, opposent souvent à la culture
de grandes difficultés, qui parfois deviennent insurmontables ,
Le sol des parties hautes a été emporté ou aminci. Les labours
sont difficiles ou impossibles dans bien des cas, ainsi que l'irri-
gation. Parfois, pour tirer bon parti d'un terroir, il faut déployer
de l'ingéniosité, fournir beaucoup de travail et faire de grands
sacrifices d'argent. Tout cela décourage ou ruine le petit cul-
tivateur, ou tout au moins le maintient dans une condition
voisine de la misère. C'est ce qui explique la lenteur des con-
quêtes de la culture sur les terres vagues, ainsi que la persistance
des jachères. Le défrichement et la culture intensive sont choses
extrêmement difficiles à réaliser dans un tel pays pour de petites
gens. Il faudrait que le terrain leur fût livré tout préparé par le
propriétaire, ce qui est malheureusement trop rare. Au contraire,
le possesseur du sol compte généralement sur le petit colon pour
empiéter peu à peu sur la lande ou le maquis par un labeur
d'autant plus dur et plus ingrat, qu'il est conduit par les mé-
thodes les plus sommaires et exécuté avec des instruments
grossiers faiblement attelés.
On estime la surface du Portugal à près de 8.900.000 hec-
tares dont plus de 3.800.000 sont encore incultes i. Ainsi, plus
du tiers du pays se trouve à l'état de roches ou de sables dénu-
dés, de landes couvertes de genêts ou de bruyères, de pâtis
1. Cf. Anselino de Andrade, O Portugal Economico^ Lisbonne, 1902, 1 vol. Cet au-
teur estime à 44 % la superlicie qui échappe à la culture proprement dite.
56 LA VIE RURALE.
qne l'été transforme en déserts arides, de croupes revêtues de
broussailles. La culture proprement dite n'occupe guère que
2.700.000 hectares, un peu plus du quart de la superficie
totale. Les bois couvrent à eux seuls 2.400.000 hectares, dont
une grande j)artie constitue, il est vrai, de véritables cultures,
destinées à produire du liège, des châtaignes, des glands pour
l'engraissement des porcs, du bois et du charbon. Des faits
récents ont démontré que, parmi les terres incultes, beaucoup
pourraient être mises en valeur au moyen de travaux appro-
priés. Mais comme les difficultés sont grandes, le paysan n'est
pas en état de les surmonter par ses seules forces.
On trouve nécessairement dans un pays aussi accidenté un
grand nombre de climats locaux assez difïérents, déterminés par
l'altitude, l'exposition, la situation. Cela permet de varier les
cultures presque à l'infini. L'extrême nord et les hautes mon-
tagnes connaissent l'hiver avec ses neiges et ses glaces, mais
presque partout cet hiver est court et d'une rigueur très modérée.
Ailleurs, la neige est inconnue, la gelée rare ; l'hiver n'est guère
qu'une saison pluvieuse où le thermomètre varie entre 0 et
10 degrés, plus ou moins, avec de fréquents beaux jours qui le
font monter à 18 ou 20. A cette époque, les vents d'ouest sont
prédominants. Ils apportent d'épaisses vapeurs formées sur
l'Atlantique, et le pays, avec ses chaînes parallèles, constitue
comme un immense condenseur sur lequel les averses se suc-
cèdent avec d'autant plus de fréquence et d'intensité, que la
région est plus élevée. Dans les montagnes, certains versants
reçoivent en un seul hiver plus de 1 m. 50 d'eau, tandis que les
plaines littorales ne recueillent que 30 à iO centimètres. En été,
les pluies sont rares, surtout dans le bas pays, la chaleur, sans
être excessive en général, devient assez forte; elle se fait sentir
principalement dans le bassin sablonneux du centre, où la cha-
leur dépasse couramment 40 degrés en juillet-août. Il en résulte
une évapora tion active, et le pays, si verdoyant en hiver, prend
alors un aspect aride et poussiéreux, atténué cependant par la
verdure des arbres à fruits ou forestiers, nombreux presque par-
tout. Ces conditions climatériques présentent de graves incon-
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CULTURE. 57
vénionts pour la culture, mais aussi le pays est admirablement
disposé pour corriger la nature au moyen d'un régime artificiel
d'irrigation. Les montagnes disposées en demi-cercle forment
un réservoir d'eaux pluviales. On devrait les aménager pour
retenir ces eaux et les distribuer pendant l'été. Le Portugal
pourrait devenir par là, dans presque toutes ses parties, un
éternel bouquet de verdure, un jardin splendide et productif.
Les paysans utilisent déjà les ruisseaux et les sources, ou même
l'eau des puits pour l'arrosage de leurs champs. Mais leurs tra-
vaux d'irrigation sont étroitement limités par la faiblesse de
leurs moyens, si bien que les installations restent primitives
et le résultat médiocre. Nulle part on ne voit jusqu'à présent
ces travaux d'art qui, au moyen de barrages, de digues, de
canaux et de rigoles bien étudiés et exécutés avec soin, dis-
tribuent dans une contrée entière les eaux d'un réservoir ou
d'une rivière. Tout reste à faire à cet égard, et rien ne se fait,
non pas parce que le paysan est paresseux ou négligent — il
se montre au contraire intelligent et laborieux — mais parce
que de telles entreprises sont bien au-dessus de ses aptitudes
et de ses moyens. Seule, une classe de patrons expérimentés et
riches serait en état de procéder à de pareils travaux. Cette élite
directrice ne devrait pas manquer en Portugal, étant donné le
régime de la propriété, régime que nous allons exposer briève-
ment.
ni. — REPARTITION DE LA PROPRIETE.
La propriété est une institution sociale dont les répercussions
sont nombreuses et d'importance capitale. Les réformateurs
malencontreux qui y touchent d'une main hasardeuse mettent en
jeu des forces qu'ils ne connaissent ni ne comprennent, et font
surgir des phénomènes dont la prévision leur échappe et dont
ensuite les effets les épouvantent eux-mêmes. En ce qui concerne
spécialement la propriété foncière, on ne devrait jamais oublier
les principes que voici :
S8 LA VIE RURALE.
i" La propriété influe puissamment sur l'exploitation, c'est-
à-dire sur le travail; or, celui-ci agit d'une façon non moins
active sur l'ensemble de la vie sociale ;
2° La forme de la propriété détermine dans une grande
mesure l'org-anisation lamiliale, qui elle-même pèse énergi-
quement sur l'éducation, agent essentiel de l'évolution des
sociétés ;
3" Le mode de transmission de la propriété la rend stable ou
instable, la conserve ou la divise; ce qui crée des conditions à
la fois sociales et agricoles bien différentes ;
4° Enfin, le mode d'exploitation, direct ou par location, en
grande entreprise ou en petite tenure paysanne, exerce sur l'en-
semble de la situation agricole une influence prépondérante.
Avant de toucherle moins du monde à la propriété, ilfaut envi-
sager tous ces points de vue et se demander quel effet les nouvelles
mesures pourront produire dans chaque catégorie de circons-
tances. Ainsi, l'absorption du sol portugais par une classe de
propriétaires dont l'attention était détournée de la terre, a pro-
duit sous l'ancien régime le déclin de la culture, l'extension des
friches, des pâtis et des landes. La propriété collective de
l'extrême nord y a conservé plus longtemps qu'ailleurs les
anciennes coutumes, tandis que le partage égal prescrit par le
code civil a hâté dans les autres provinces la transformation des
anciennes mœurs en même temps que le morcellement du soU.
Enfin, les circonstances historiques, qui ont éloigné la classe
riche du travail agricole, ont produit l'exploitation indirecte par
le fermage, et comme on ne trouvait pour fermiers, en règle
générale, que de petites gens, c'est le petit fermage qui occupe
presque partout la place. La grande liijuidation foncière du
XIX® siècle a ajouté au petit fermage un certain nombre de
petites propriétés qui ont aussi leurs effets particuliers; elles
tendent à élever le niveau de leurs possesseurs, mais ce mou-
vement progressif est contrarié soit par le partage égal, soit par
1. Andrade, dans son ouvrage déjà cilé, constate les progrès rapides du nioreel-
lement et réclame une réforme législative pour les arrêter. Cette mesure ne suffirait
pas.
CONniTlON.S r.KNÉRALES \)E LA CULTIRE. TiO
a médiocrité de rexploitation. On voit par ces brèves indications
à quel point le prolDlème agraire est compliqué. Il l'est môme
plus encore qu'on ne le croit généralement, car trop souvent on
n'envisage que ses côtés économiques, sans bien voir sa portée
sociale.
On rencontre actuellement en Portugal les types de propriété
les plus divers, ba communauté y est représentée par des biens
de grande étendue appartenant soit à l'État soit aux concelhos ,
soit même à de simples paroisses. La grande propriété, variant
entre 200 et 50.000 hectares, joue toujours le rôle principal.
Autrefois, elle était exclusivement noble ou ecclésiastique. Au-
jourd'hui, si les anciennes familles ont conservé de beaux
domaines, des acquéreurs nouveaux en ont constitué aussi de très
vastes. Le plus étendu probablement appartient à une société
par actions, qui est en train de transformer une partie de la
vallée du bas Tage. Les grands propriétaires fonciers se subdi-
visent en deux classes très inégales. Ceux qui ne résident point
sur leurs terres et ne s'en occupent pas ou très peu; c'est l'im-
mense majorité. Ceux qui résident et dirigent la culture ; on
en rencontre un certain nombre dans les provinces du centre,
où ils font des choses fort remarquables, ailleurs ils sont
extrêmement rares. La grande propriété n'est donc la plupart
du temps qu'un capital exploité d'une manière indirecte, sans
aucune action personnelle du propriétaire, qui est alors un capi-
taliste quelconque, non pas un patron du travail. Il ne connaît
pas la culture, ne s'y intéresse pas professionnellement, ne
cherche pas à augmenter son revenu par une exploitation meil-
leure. Gela ne veut pas dire qu'il dédaigne de grossir ses revenus
fonciers, mais il ne voit qu'un moyen dy arriver, c'est de se
ménager des faveurs ou des privilèges par le fait de l'influence
politique. Mais une sitiiation établie sur le privilège et la faveur
ne peut durer. Elle suscite bientôt des injustices, des plaintes,
des réclamations, et finalement un malaise qui peut amener les
troubles les plus graves. Quant à l'émiettement infini de la
grande propriété en petites exploitations paysannes, nous avons
déjà montré qu'elle a des répercussions plus fâcheuses encore.
60 LA VIE RURALE.
en maintenant la culture dans un état de retard, de médiocrité,
de pauvreté dont souffre le pays tout entier, puisque l'industrie
agricole y occupe la place prépondérante. Tout cela ressortira
d'ailleurs avec une évidence saisissante des observations mono-
graphiques reproduites plus loin.
La moyenne propriété, de 30 à 200 hectares, est aujourd'hui
dans les mains de la petite bourgeoisie commerciale, qui a acheté
depuis soixante ans un nombre toujours croissant de propriétés
de ce type, débris des anciens latifundia héréditaires ou des
biens d'Éghse. Actuellement le partage égal va multipliant
d'années en années ces domaines déjà d'une certaine valeur, que
le simple paysan ne peut atteindre. Ils sont traités comme les
grandes propriétés, c'est-à-dire que leurs possesseurs, absorbés
par le comptoir, la fabrique, la carrière libérale ou adminis-
trative, n'ont aucune ou presque aucune expérience agricole
et ne se soucient nullement de conduire, de patronner le travail
des champs. Eux aussi subdivisent leurs propriétés en petites
fermes, ou même en parcelles de quelques ares, louées à des
petits fermiers ou propriétaires-paysans du voisinage. La con-
dition de la moyenne propriété est donc fort analogue à celle
des grands domaines. Les conséquences sont aussi les mêmes.
La petite propriété commence à jouer en Portugal un rôle
notable. Bien qu'elle ne couvre pas encore une aire totale bien
considérable, elle a constitué déjà cependant une classe assez
nombreuse de familles paysannes fortement attachées au sol,
laborieuses, économes, d'une extrême sobriété, faisant souvent
preuve d'intelligence, mais réduites aux connaissances les plus
rudimentaires et aux moyens les plus étroits. En réalité, c'est
la très petite propriété qui se rencontre le plus souvent, celle
qui, ne suffisant pas à nourrir une famille, l'oblige à compléter
ses moyens d'existence par le fermage ou le travail salarié.
Il n'est pas difficile de comprendre qu'une industrie entièrement
livrée à une classe aussi dépourvue ne saurait ni progresser ni
même prospérer. On croit trop souvent que la culture est un
métier d'une simplicité rudimentaire, que le premier venu peut
pratiquer même presque sans apprentissage. lien est ainsi peut-
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CULTURE, 61
être pour la culture routinière et pauvre. Mais si l'on veut pro-
fiter des progrès de la science et de la technique pour obtenir
de la terre tout ce qu'elle peut donner, on ne tarde pas à voir
que la profession d'agriculteur demande, en réalité, une prépa-
ration et des moyens d'action qui dépassent le savoir et l'avoir du
simple paysan.
La formation de la petite propriété a été favorisée par la pra-
tique ancienne et répandue de Temphytéose, employée pour
retenir les colons et en attirer de nouveaux. Le propriétaire
recevait un loyer annuel, et en outre, en cas de mutation, une
redevance appelée laudemio^ qui a été supprimée par la loi
pour les contrats nouveaux. Un certain nombre de ces fermiers
ont racheté leur rente et sont devenus pleins propriétaires. Ce
procédé d'amodiation tend du reste à se restreindre.
En résumé, la terre lusitanienne appartient principalement
à la grande et à la moyenne propriété, mais c'est surtout la
petite culture qui la fait valoir. Quels sont les résultats de cet
état de choses au point de vue de la production?
IV. LES EFFETS DE LA PETITE CULTURE.
Cette prédominance de la petite, et même de la très petite
exploitation donne à la production agricole un caractère parti-
culier. Tous ces minces, cultivateurs : fermiers minuscules ou
propriétaires indigents, ont avant tout la préoccu[)ation d'as-
surer leur subsistance, puis d'acquitter leur fermage. Comme
celui-ci se paie très souvent en nature, et surtout en denrées les
plus usuelles, ils consacrent tous leurs efforts à la production
vivrière. Le maïs, le seigle, les légumes, l'huile d'olives, le vin
et les fruits, auxquels s'ajoutent dans certaines régions la châ-
taigne et le mil, sont les bases de la production, et la plus forte
partie en est consommée sur place par les récoltants eux-mêmes.
Nous verrons comment certaines provinces ont été amenées à
développer des cultures commerciales et même exportatrices.
Mais en fait, on peut dire que l'agriculture lusitanienne, indus-
02 f A VIE RURALE.
trie principale du pays, cherche avant tout à s'alimenter direc-
tement et à suffire aux besoins de son étroit marché intérieur,
sans parvenir à travailler largement pour l'exportation. Elle vit
comme repliée sur elle-même, avec des débouchés extérieurs
très spécialisés et très restreints. Ce fait considérable a des réper-
cussions nombreuses et graves. Une culture qui vend peu reste
fatalement pauvre. Une industrie pauvre ne peut guère pro-
gresser. Des familles rurales sans ressources en numéraire
n'achètent presque rien au commerce, et par suite les indus-
tries manufacturières ne se développent guère. Un peuple dont
la classe la plus nombreuse est indigente ne saurait payer des
impôts très élevés sans en souffrir, et si le Trésor n'a pas
d'argent, il ne lui est pas possible de procéder aux grands
travaux publics qui lui incombent. Il en est de môme pour le
district et la commune. Enfin, un pays principalement agri-
cole, mais qui vend peu au dehors, manque de numéraire ou
de crédit pour payer ses achats à l'étranger, et subit par là un
agio plus ou moins onéreux. Nous n'insistons pas ici sur cet en-
chaînement forcé de conséquences dommageables; leurs efl'ets
apparaîtront bientôt de façon claire et indubitable.
Un des traits les plus frappants de la culture portugaise, c'est
l'insuffisance de son cheptel. La sécheresse de l'été, et le dé-
faut d'irrigations abondantes amènent chaque année la disette
des fourrages, au point que, même dans le nord, bien des pay-
sans vendent leurs bœufs de travail à la fin du printemps pour
n'avoir point à les nourrir pendant la saison sèche. En consé-
quence, la viande, le lait et le beurre sont rares, ainsi que les
engrais. Le mouton et la chèvre, dont l'élevage est assez déve-
loppé, donnent une certaine quantité de viande, de fromage et
de fumier, mais cela ne saurait remplacer le déficit en gros bé-
tail. La conséquence est encore au détriment de la culture qui,
faute d'attelages, et aussi de matériel, ainsi que de fumures,
voit ses rendements tomber fréquemment à un taux des plus
médiocres. Cela n'est pas fait non plus pour enrichir le cultiva-
teur, et avec lui le pays.
Si les rendements sont généralement faibles, ils pèchent sou-
CONDITIONS GKNÉHALES DE \.X CLLTIJHE. 63
vent aussi par la qualité, parce que le paysan n'est paspréparé,
outillé et approvisionné de façon à obtenir le meilleur résultat.
Ainsi, un pays pauvre en fourrages ne saurait être en situation
de fournir en quantité, à la boucherie, des animaux gras; si ses
méthodes de préparation dés produits sont primitives, et son ou-
tillage médiocre, les produits seront k l'avenant. La consé-
quence immédiate est que des denrées mal préparées se vendent
à bas prix, ce qui diminue encore les profits de la culture.
Nous aurons à faire à ce sujet des constatations, qui contribue-
ront à nous expliquer les difficultés de la situation présente.
En résumé, la plupart des cultivateurs portugais s'attachent
avant tout à vivre de leurs fonds, en sorte qu'ils n'ont pas besoin
de beaucoup d'argent comptant. Mais ils livrent peu au com-
merce, et seulement des denrées communes, de faible valeur,
et même parfois mal préparées. Quelques-uns produisent davan-
tage et vendent la plus grande partie de leur récolte, mais ils
sont soumis à un régime artificiel qui fait de leur métier une
spéculation aléatoire; cela ressortira de nos études sur l'Alem-
tejo. Du reste, les agriculteurs du centre sont, eux aussi, tenus
par les circonstances dans un cercle assez étroit et ne peuvent
varier beaucoup leurs produits. On les a poussés à faire avant
tout du blé pour arrêter l'importation de cette céréale, mais
celle-ci reste dans le pays, où elle ne suffit même pas à la con-
sommation et ne fournit aucun appoint au commerce extérieur.
Le Portugal se consacre donc presque entièrement à la produc-
tion des denrées de première nécessité, de petite valeur, alors
que son climat lui permettrait de donner des produits rares et
chers, propres aux échanges internationaux, et capables par
conséquent de faire affluer dans le pays l'argent étranger. Telle
est, selon nous, la grande erreur de l'agriculture lusitanienne,
erreur causée du reste par les défauts de l'organisation sociale.
On s'attache à faire du pain de maïs ou de seigle et du fromage
de brebis pour nourrir la population, mais on néglige de véri-
tables trésors que le travail, avec le soleil, pourrait faire surgir
de la terre si elle était suffisamment arrosée. En effet, avec des
fourrages, on aurait de la viande et du beurre ; avec une orga-
64 LA. VIE RURALE.
nisation convenable, on pourrait porter sur les grands marchés
du nord de l'Europe, et cela en quantités considérables, des
primeurs, des fleurs, des plantes d'ornement, des fruits frais,
des conserves de légumes, du tabac, du miel, des huiles fines,
du houblon, de la soie. Avec de tels produits, on ferait de l'ar-
gent. L'agio s'atténuerait. Des industries accessoires apparaî-
traient, comme est apparue celle du bouchon après le liège. La
richesse nationale serait accrue dans une proportion considé-
rable, et si alors on avait besoin d'acheter des denrées de con-
sommation courante, on les importerait à bas prix et le cultiva-
teur garderait encore un joli bénéfice. En un mot, le Portugal
devrait être le jardin de l'Europe. Mais n'oublions pas que, pour
cela, il faudrait au préalable former le jardinier, car en effet la
situation actuelle résulte avant tout de l'état social de la race.
Ainsi, il devient évident que la réforme du type national par
l'éducation est la chose qui s'impose avant tout, la cheville ou-
vrière de l'évolution nécessaire pour rendre au peuple lusitanien
la solidité et la prospérité qui répondent logiquement à ses
qualités propres et à celles de son pays.
Il nous reste maintenant à établir par des faits précis la raison
d'être des observations générales qui précèdent. Pour cela, nous
allons étudier les diverses régions du royaume, au moyen de
types dont le mode d'existence est dépeint avec précision par
la monographie. Ce sont autant de tableaux pris sur le vif, qui
donnent à l'esprit une claire vision de la vie réelle, bien plus
exacte et plus animée que les données douteuses et générales
des statistiques.
II
LA PETITE CULTURE DANS LE NORD
La petite culture et l'élevage dans le Tras os Montes. — Fermiers, paysans et
vignerons des vallées du nord. — Le maïs, l'huile et le vin. — Petits fer-
miers et petits propriétaires des Beïras. — Deux fléaux agricoles et leurs con-
séquences. — Effets généraux de la petite culture. — L'émigration tempo-
raire à l'intérieur et à l'extérieur; ses causes et ses etïets.
I. — LA PETITE CULTURE DANS LE TRAS OS MONTES.
Nous avons eu déjà l'occasion de signaler la situation parti-
culière de la propriété sur les hauts plateaux du nord, spécia-
lement dans la région du BarrosoL Nous n'avons donc à exposer
ici que certains détails complémentaires, indispensables pour
bien comprendre l'état de la culture dans cette contrée, la plus
isolée de tout le royaume et l'une des moins peuplées, grâce
aux chaînons escarpés qui la couvrent tout entière. Elle ne
compte guère en effet que 210.000 âmes pour 12.200 kilo-
mètres carrés, à peine 25 habitants par kilomètre.
Nous y retrouvons côte à côte la grande et la petite propriété,
mais on se souvient qu'ici la première appartient aux collecti-
vités paysannes qui l'exploitent principalement par le pâtu-
rage en communauté. Sur les pentes et les sommets gazonnés,
qui fournissent aux animaux des pacages suffisants pour l'été,
les montagnards de l'extrême nord élèvent une race bovine petite
1. V. plus haut. p. 35.
(l6 LA VIE RURALE.
et osseuse, mais roJjuste et sobre. Elle est employée pour les
travaux agricoles et les transports, mais ce n'est pas une bonne
race de boucherie, et du reste la production est loin de répondre
à la demande, en sorte que l'on importe une grande quantité de
bétail espagnol pour les besoins des autres provinces. Il serait
au surplus diflicile de développer cet élevage, parce que les
terrains susceptibles de donner les plantes fourragères néces-
saires pour l'alimentation du bétail en hiver sont peu étendus et
d'une fertilité médiocre. Les cultures vivrières les absorbent
presque en entier. En outre, le nombre des bêtes à cornes est
limité par la capacité inextensible des pâtures naturelles. Peut-
être pourrait-on cependant améliorer sensiblement la situation ,
en pratiquant davantage la production du lait et la fabrication
du beurre ou du fromage. Ces denrées n'arrivent pas sur les
marchés en quantité suffisante, surtout la première. Mais, pour
obtenir ce résultat, il faudrait d'abord mettre toutes les agglo-
mérations à même de communiquer facilement avec le reste du
pays. Or, il existe dans le Tras os Montes bien des villages reliés
avec le dehors par une simple piste muletière. Le défaut de
routes réduit les transports au strict minimum et enlève toute
raison d'être à une production plus intense.
Les terres arables sont pour la plupart subdivisées entre un
grand nombre de petits propriétaires. Ils y cultivent du seigle,
des pommes de terre et quelques autres légumes, un peu de lin,
des fruits; des prairies naturelles peu étendues procurent le foin
strictement nécessaire pour l'hiver qui chasse les animaux des
hauts pâturages. Cette culture, limitée en étendue et primitive
dans ses procédés, suffit avec peine à l'alimentation des habi-
tants, et ne fournit presque rien au commerce. Depuis quelques
années, les plantations d'oliviers ont escaladé les plateaux, au
lieu de rester confinées dans les vallées profondes. Elles ont
ajouté un élément de plus à la production. Il nous parait pro-
bable que, si les voies de communication étaient meilleures,
il deviendrait possible de développer également la culture des
arbres fruitiers septentrionaux : pommiers, poiriers, noyers, etc.
La récolte trouverait facilement un débouché à l'étranger, si
LA l'ETITK CULTURE DANS LE NORD. 67
on était à même de la transporter à bon compte jusqu'à la côte.
La môme observation s'applique en ce qui touche l'utilisation
des forêts qui, bien que réduites par ,des défrichements ou des
incendies regrettables, forment encore de beaux massifs. On y
fabrique un peu de charbon, mais il est souvent impossible
d'exporter le bois d'oeuvre, faute de chemins.
La conséquence immédiate de ces faits est le maintien de la
population dans un état d'extrême médiocrité. Les transactions
sont minimes, l'argent est rare, l'instruction peu répandue,
(îhaque année, un certain nombre de jeunes gens doivent quitter
leur village pour aller chercher du travail au loin. Ils se diri-
gent de préférence vers les grandes villes où nous les retrouve-
rons dans les métiers les plus infimes, vivant de peu pour écono-
miser autant que possible. Beaucoup désirent revenir ensuite dans
leur famille, rivalisant ainsi avec leurs voisins de la Galice, qui
du reste sont guidés par des motifs analogues. Ceux qui rentrent
au pays avec un petit pécule l'emploient soit à augmenter un
peu le bien paternel, soit à acquérir une parcelle de terre labou-
rable, base nécessaire pour participer pleinement aux avantages
procurés par les biens communaux. Ils se replacent ainsi dans
le cadre social étroit et à peu près fixe du régime commu-
nautaire, et restent dans leur petite condition de paysans pau-
vres. Quant à ceux qui deviennent définitivement citadins, cer-
tains réussissent à atteindre la fortune par le commerce, grâce
à un labeur acharné et à un esprit d'âpre économie qui leur
fait négliger tout souci du confort et même de l'hygiène. Cela
les fait considérer par leurs compatriotes comme des gens d'un
type inférieur, frustes, avares, inélégants. Soit, mais ces rudes
travailleurs n'en ont pas moins un rôle fort utile dans la vie na-
tionale. Si le régime social dans lequel ils ont été élevés n'en
fait pas des hommes de grande initiative, des esprits de très
large envergure, il leur donne au moins, par l'éducation fami-
liale, une certaine organisation qui vaut mieux que rien. Leur
formation communautaire et quasi patriarcale ne représente
certainement pas un idéal. Cependant, ses résultats sont plutôt
meilleurs que ceux fournis en moyenne par le type désorganisé.
68 LA VIE RURALE.
On peut même regretter que la formation des montagnards du
Tras os Montes ne se soit pas maintenue dans toutes les parties
élevées du pays. Elle aurait fourni un utile contrepoids à l'in-
fluence des populations désorganisées de la zone maritime, et re-
cruté d'une façon plus large les cadres du commerce et de l'in-
dustrie. Mais les groupes organisés du nord sont aujourd'hui à
la fois trop restreints et trop ébranlés pour exercer une action
très sensible sur l'avenir du pays.
Dans les vallées profondes qui sillonnent les flancs des ter-
rasses septentrionales, et qui donnent issue aux affluents du
Douro, on trouve des populations rurales qui, pouvant vivre
exclusivement de la culture, ont abandonné depuis longtemps
le système de la communauté et vivent sous le régime de la
famille désorganisée. Nous allons voir les effets de cette évolu-
tion en étudiant un Paysan-propriétaire de Mirandellay loca-
lité située dans la vallée du Tua, au pied des hautes chaînes du
Tras os Montes.
II. PAYSAN DE MIRANDELLA.
Le pays qui s'étend sur la rive droite du Douro entre le
fleuve et les terrasses de l'extrême nord, est tout aussi accidenté
que celles-ci. Il est cependant moins élevé et va même en s'a-
baissant graduellement vers le sud, en sorte que la tempéra-
ture est moins rude, avec des extrêmes moins accentués. Toute-
fois le climat est très variable, selon l'exposition et l'altitude;
certains versants reçoivent des pluies abondantes, pendant que
d'autres sont relativement peu arrosés, parce que des crêtes
interceptent et condensent les vapeurs venues de la mer. Les
coteaux orientés au sud ont un aspect tout autre que celui des
pentes qui regardent le nord. Enfin, le sol lui-même présente
des difierences fondamentales, depuis les alluvions profondes
et riches jusqu'aux sables quartzeux, en passant par les argiles
ferrugineuses compactes. Aussi serait-il difficile de rencontrer
LA PETITE CULTURE DANS LE NORD. 69
une région à la fois plus pittoresque, plus riante et plus variée
dans ses productions comme dans ses aspects. Ces observations
s'appliquent également à la province du Minho qui s'étage
vers l'ouest comme celle du Douro vers le midi.
Le régime de la propriété est aussi sensiblement le même
dans les deux provinces. Les grands domaines n'y ont jamais
été fréquents, par l'effet même du caractère si accidenté de ce
pays, subdivisé en une foule de compartiments très distincts.
En revanche, la moyenne propriété y occupe la première
place. Autrefois, les domaines étaient constitués en biens de
familles maintenus par le droit d'aînesse. Les cadets rece-
vaient une dot, qui leur permettait soit d'entrer au couvent,
soit d'aller chercher ailleurs un établissement. Le pays for-
mait ainsi une véritable pépinière d'aventuriers, qui se
portaient avec empressement vers toutes les entreprises pré-
sentant une chance d'avancement ou de profit. Mais, dressés
avant tout aux exercices guerriers, ce sont principalement les
expéditions militaires et conquérantes qu'ils recherchaient. Ces
cadets de famille ont largement contribué à l'expansion colo-
niale du Portugal; mais, s'ils n'ont manqué ni de hardiesse ni
de bravoure pour explorer et conquérir, la véritable aptitude
colonisatrice leur a fait défaut, parce qu'ils étaient avant tout
des soldats et des. fonctionnaires, non pas des patrons capables
d'organiser et de diriger le travail. Toute l'histoire coloniale du
Portugal s'explique par, ce fait qui, comprenons-le bien, est un
phénomène d'éducation.
A côté des biens nobles, les terres d'Église tenaient une
grande place, car, par des dons et des achats accumulés depuis
des siècles, les couvents et les paroisses avaient absorbé un bon
quart de la surface du territoire. Mais cette situation a été modi-
fiée par trois événements considérables dont les effets se sont
cumulés. Ce sont : la confiscation des biens des couvents, en
1834; la suppression des majorais et du droit d'aînesse par la
loi du 30 juillet 1860; enfin lobligation du partage égal insti-
tuée par le code civil en 1868. Les vastes propriétés des con-
grégations furent dépecées et vendues dans des conditions fort
70 LA VIE RURALE.
médiocres et souvent à vil prix ^ Comme les paysans d'alors
étaient moins aisés encore que ceux d'aujourd'hui, ils ne- purent
profiter beaucoup de la mobilisation violente, révolutionnaire,
qui se produisit ainsi dans la propriété. Beaucoup de terres pas-
sèrent entre les mains des bourgeois, soit de souche ancienne,
soit nouvellement enrichis par le commerce, l'industrie ou l'émi-
gration. Un certain nombre de paysans réussirent pourtant à
acquérir çà et là des lopins de terre, et à constituer la petite
propriété, qui depuis a fait péniblement quelques progrès.
D'ailleurs, on peut dire qu'elle existaitdéjà depuis longtemps sous
la forme imparfaite du foro ou bail perpétuel-. Beaucoup de ces
foros subsistent encore, après avoir été transmis de génération
en génération. D'autres ont été transformés par rachat en proprié-
tés définitives; dans les deux cas, il en résulte une exploitation
paysanne. Aujourd'hui, le propriétaire n'a plus grand intérêt à
créer des foros. Il s'en tient donc au simple fermage, générale-
ment réglé en nature. On ne vend d'ailleurs la propriété qu'à
la dernière extrémité. La tradition encore vivace des liens
anciens qui unissaient la noblesse à la terre, fait que le proprié-
taire foncier jouit toujours d'une considération flatteuse; on
tient à la conserver ouà Tacquérir. Cependant, par l'effet ducode
civil, le partage égal tend à une division excessive du sol, qui
commence à devenir sensible. Elle le serait déjà plus encore
sans un certain développement de la classe moyenne par le fait
d'un progrès réel de l'industrie et du commerce, et surtout par
suite de l'enrichissement assez rapide d'un certain nombre
d'émigrants qui, revenus au pays, consacrent leurs économies
à acheter des biens au soleil. Nous constaterons plus d'une fois,
dans la suite, les effets de ce mouvement.
Au nord du Douro, propriétaires d'ancienne ou de nouvelle
origine agissent de même en ce qui touche l'exploitation de
leurs terres. Bien peu la dirigent eux-mêmes et résident à la
1. V. plus haut, p. 57, ce que nous avons déjà dit à ce sujet.
2. L'historien Herculano estime à 220 millions de francs environ la valeur des
biens saisis, et il affirme que l'État en a tiré 44 millions tout au plus. D'autres élè-
vent ce dernier chiflre jusqu'à 80 millions.
I.A PETITE CILTIRE DANS LE NOKD. 71
campagne. La culture est donc abandonnée, dans ces provinces,
aux gens de petite instruction et de faibles moyens, qui par
conséquent ne peuvent ni prendre de grandes fermes ni amé-
liorer le sol, les procédés et les rendements. Les bourgeois
urbains qui possèdent ou achètent des terres ne songent que
rarement à envoyer leurs fils vivre à la campagne en agricul-
teurs, ce que d'ailleurs ceux-ci considéreraient comme un dur
exil ; les jeunes gens préfèrent s'entasser dans les carrières
libérales et dans la bureaucratie, où la concurrence fait que
très peu parviennent à gagner leur vie. Pendant ce temps, la
culture reste misérable dans une des plus belles régions agri-
coles de l'Europe, On voit pourtant çà et là quelques jeunes
gens qui, même après les études universitaires, reviennent à la
terre, poussés soit par les circonstances, soit par un goût per-
sonnel, soit par une juste appréciation des avantages et de la
libre aisance de la vie rurale. 11 est grandement à désirer,
dans l'intérêt économique et social des provinces du nord, que
cet exemple soit suivi.
Après ces observations générales, nous concentrerons notre
attention sur la contrée où réside la famille étudiée.
Le Douro pénètre en Portugal à travers une région couverte
de montagnes souvent élevées. Elles condensent une grande
quantité d'humidité, et envoient à l'artère principale de nom-
breux affluents dont le cours est généralement rapide et assez
irrégulier, parce que la saison d'été, qui dure de juin à octobre,
ne fournit qu'un contingent de pluie très minime. L'un de ces
affluents, le Tua, qui a ses sources dans le Tras os Montes et
coule directement du nord au sud, traverse la région très acci-
dentée où est située la petite ville, ou plutôt le bourg de Miran-
della, chef-lieu du concelho du même nom^ Le pays est cou-
vert de longues chaînes d'une hauteur variable, qui atteignent
1.-200 mètres (Serra de Bornes) et dépasse même 1.300 mètres
(Serra de Nogueira). Tout ce massif qui forme l'angle nord-est
du Portugal, est constitué par des schistes cristallins au travers
1 . Le concelho est une sorte de grande commune ou plutôt de canton, divisé en
paroisses. V. plus loin la partie consacrée à la vie publique.
72 LA VIE RURALE.
desquels apparaissent çà et là des granits et des porphyres.
Les terrains qui dérivent de cette formation sont d'une fertilité
assez médiocre. En outre, la dénudation des sommets par les
eaux pluviales, la déclivité extrême de beaucoup de pentes ,
la sécheresse des mois d'été, rendent la culture assez difficile
dans cette pittoresque contrée. Les terrains pierreux ou cou -
verts de broussailles y abondent, ainsi que les forêts. Seuls, les
vallons et les étroites vallées des rivières présentent un sol assez
profond et fertile, où l'on cultive le maïs, le lin, la pomme
de terre et quelques légumes; plus haut se trouvent des pâtures
où l'on prend de temps en temps une récolte de seigle après
une longue jachère ; les oliviers se montrent jusqu'à l'altitude
de 400 à 500 mètres ; la vigne apparaît sur les pentes, à peu
près jusqu'à la même hauteur, et parfois au delà. Le gros bétail
n'est pas nombreux : il se limite presque exclusivement aux
bœufs de labour, auprès desquels on voit parfois figurer des che-
vaux de petite taille, mais vifs, sobres et sûrs. Outre cela, les
paysans élèvent des moutons, des chèvres et des porcs. Les
habitations sont souvent groupées eu villages, mais on trouve
ici beaucoup plus de fermes éparses que dans le midi. La po-
pulation est laborieuse, sobre et paisible, mais peu dévelop -
pée, parce qu'elle est en moyenne pauvre de ressources et
privée de direction. Les communes ou les paroisses possèdent
parfois des biens assez étendus, mais généralement de peu de
valeur; les habitants y trouvent une petite ressource sous
forme de bois de chauâage, de genêts et de bruyères dont on
fait des litières ; ils servent aussi de pâtis pour les animaux .
Les trois productions principales de cette contrée monta-
gneuse sont le maïs, le vin et l'huile d'olives. Le premier est
employé, avec un mélange de seigle, à la fabrication du pain.
Le second est exporté, au moins dans les qualités les meilleures
et les mieux préparées. Quant à l'huile, son importance est telle
dans toutes les parties du pays, qu'il est nécessaire d'en parler
avec quelque détail. En effet, le Portugal est un immense
verger d'oliviers, où cet arbre croit depuis le rivage de la mer
jusqu'à des hauteurs imprévues.
LA PETITE CULTURE DANS LE NORD. 73
On trouve plusieurs variétés d'oliviers, et chacune convient
plus particulièrement à une région déterminée. Quand les ar-
bres sont bien choisis et bien soig-ncs, ils peuvent prendre de
g'randes proportions : on nous a cité des sujets qui ont donné
jusqu'à 1.000 kilos d'olives eu une seule récolte. Les oliviers
sont disséminés à distances régulières dans les pâturages et
autour des champs. On a soin de les tailler de façon à les em-
pêcher de pousser en hauteur et à leur faire étendre largemen t
un branchage horizontal, pour faciliter la cueillette. Celle-ci
exige beaucoup de main-d'œuvre, ce qui la rend coûteuse.
Aussi, afin de dépenser moins, les paysans ont l'habitude d'à -
battre les fruits à coups de gaule, plutôt que de les cueillir à la
main. Le procédé est plus expéditif, mais il a le grave inconvé-
nient d'arracher un grand nombre de bourgeons, et cela di-
minue d'autant la récolte suivante. L'olive peut être consommée
telle quelle, conservée dans la saumure, et en eflet de grandes
quantités sont ainsi utilisées pour l'alimentation. Mais surtout
elle est pressée pour en extraire l'huile, et cette opération sou-
lève des problèmes fort importants. D'abord, pour obtenir un
bon rendement, il faut cueillir le fruit au moment de sa com-
plète maturation, c'est-à-dire en décembre. Ensuite, il doit être
moulu et pressé aussitôt après, afin d'éviter l'oxydation des
corps gras et la moisissure, qui donnent à l'huile de l'acidité
et un mauvais goût. Malheureusement, les paysans manquent le
plus souvent des moyens nécessaires pour faire ces opérations
au bon moment. Leur récolte est parfois tardive et mélangée
de fruits plus ou moins altérés ; ensuite, comme le matériel
d'extraction est assez compliqué et coûteux, le petit paysan ne
le possède pas. Il faut porter les olives chez un propriétaire ou
entrepreneur possédant un lagar (moulin à huile) ; pour cela, on
doit attendre son tour, et jusque-là les fruits sont laissés en tas,
ou placés dans des récipients et saupoudrés de sel. L'huile qui
en est extraite perd alors en qualité et en goût, devenant ainsi
impropre à l'exportation ^ et môme à l'emploi pour la conserva-
1. On aura une idée de la délicatesse de cette fabrication, en songeant que l'huile
74 LA VIE RURALE.
tion du poisson: l'industrie de la sardine et du thon, si impor-
tante en Portugal, rejette presque absolument les huiles locales
à cause de leur acidité, et importe des huiles de Bari, dont la
fabrication est plus parfaite'. Il est certain que si les grandes
exploitations, ou tout au moins les grandes associations agri-
coles étaient plus nombreuses, les lagars se multiplieraient éga-
lement et Fhuile étant fabriquée plus normalement gagnerait
en qualité".
Le paysan-propriétaire qui a été pris comme type de cette
région, se nomme Francisco dos Reis Fernandes-'. Sorti d'une
famille de paysans qui comptait sept enfants, il est âgé de
cinquante ans et habite le village de Goide, qui a 300 habitants
et fait partie du concelho de Mirandella. Sa femme, Magdalena de
Jésus, a quarante-huit ans. Originaire aussi de la localité, elle
avait seulement un frère et une sœur. Ils ont cinq enfants : Julio,
vingt-cinq ans, Francisco, vingt-deux, actuellement au régiment,
Anibal, vingt et un, José, treize, et enfin Maria, dix-huit. Un frère
du père, nommé Antonio, et âgé de quarante ans, vit avec la
famille.
(îoide est situé dans une vallée au confluent de deux rivières. Le
village est relié par une route au chef-lieu de la commune où
passe la voie ferrée qui unitBragança à la vallée du Douro. Le
sol est de fertilité moyenne : il se prête bien à la culture des
céréales et de la vigne. Il y a aussi d'assez bons pâturages. Mais
la production principale est celle de l'huile d'olive, qui, avec
le vin, fournit au commerce son élément le plus important.
Fernandes possède une maison et un petit domaine, le tout
est affeclée imrnédiateinerit par toiile mauvaise odeur répandue dans le local où on
l'extrait.
1. A ce premier motif s'en ajoute un autre : les fabricants de conserves reçoivent
de la douane, en cas d'exportation, à titre de drawbacii ou restitution des droits
perçus sur l'huile importée, des sommes supérieures à ce qu'ils ont réellement payé
et qui constituent à leur profit une véritable prime de sortie.
2. L'école d'agriculture de Coimbra a réussi à fabriquer des huiles ne contenant"
que 0,02 d'acide p. 100, alors que, dans la consommation courante, la proportion
atteint jusqu'à 5 p. 100.
3. Les notes nécessaires pour établir ce précis monographique ont été recueillies par
M. le D' Morcado.
LA PETITE CULTl'RE DANS LE NOKl). /.)
estimé à la somme approximative d'un millier de milreis
(5.550 fr.)'. Il y ajoute quelques parcelles de terre louées dont
le fermage est payé en nature, principalement en maïs. La
maison a deux étages : un rez-de-chaussée très bas, qui sert
d'étable, de grange et de cellier, un étage habité par la famille.
Elle est construite en pierre du pays, maçonnée avec de l'argile.
Toute la famille est occupée exclusivement soit par la culture
des terres, soit par les soins du ménage. Ces propriétés provien-
nent en grande partie des parents des deux époux, et le surplus
a été acquis au moyen de leurs économies. Les successions sont
réglées ici parle code civil, lequel prescrit en principe le partage
égal et en nature. Ainsi, à la mort du père, le petit domaine sera
morcelé et les enfants retomberont dans la condition du proprié-
taire indigent, auquel son bien ne suffit pas pour vivre et qui doit
compléter ses ressources au moyen du travail salarié. Le cheptel
et le matériel de ferme sont réduits à leur plus simple expression.
Une paire de bœufs, quelques moutons, un porc, qui sera tué
pour l'usage de la famille, une dizaine de poules, voilà pour les
animaux. Un char à bœufs, un araire ou charrue sans roues, une
herse et quelques outils, forment tout le matériel. Le mobilier est
également d'une extrême simplicité : des coffres, tables et bancs
de sapin, des lits de camp sur lesquels deux personnes couchent
ensemble, quelques ustensiles de cuisine, quelques tonneaux et
cuves, et c'est tout. Les vêtements sont faits de cotonnade ou d'un
drap grossier, et chacun n'a que le nécessaire en habits et en
linge. L'ensemble est estimé en bloc à 300 milreis, un peu plus
de 1.650 francs.
Les recettes en argent réalisées jiar cette famille sont fort
limitées. Elle vend chaque année une petite quantité de maïs, de
pommes de terre et de vin pour une somme totale de 80 milreis
environ, soit un peu moins de 'i-ôO francs. En outre, la cueillette
des olives leur procure quelques journées, maigrement payées,
quoique ce travail, fait en plein hiver, soit assez rude. Le salaire
1. Bien peu de paysans, et même de propriétaires plus riches, connaissent la super-
ficie de leurs terres. C'est toujours par la valeur en argent qu'ils en apprécient l'im-
portance.
76 LA VIE RURALE.
des cueilleurs d'olives varie entre 300 et 400 reis (1 fr. 65 à
2fr. 20). Il a été impossible de préciser le gain ainsi obtenu, car
il change avec les années, mais nous ne croyons pas qu'il
puisse dépasser 200 francs en moyenne. Le total des recettes
annuelles se tiendrait ainsi entre 600 et 700 francs.
Les dépenses sont également très restreintes. La principale est
nécessitée par l'entretien, qui exige environ 200 francs. Pour la
nourriture, on n'achète guère qu'un peu d'épiceries et de poisson
salé, pour une somme annuelle de 80 à 100 francs. Les aliments
consommés aux trois repas de la journée sont : le pain de maïs, la
soupe aux légumes, la morue salée et les pommes de terre, de
temps en temps un peu de viande de porc et de vin. Ajoutons à
cela quelques menus frais pour l'entretien du matériel, soit à peu
près 50 francs par an. Les impôts directs prennent également
50 francs. Le chiffre des sorties atteindrait donc environ
400 francs. Les grosses dépenses accidentelles, comme le renou-
vellement des bœufs dattelage, sont ordinairement compensées
par la vente des animaux que l'on remplace, sinon c'est une
perte qui retombe lourdement sur le budget.
Si nous comparons maintenant les chiffres indiqués plus haut,
nous voyons qu'à force de travail et de frugalité, ces braves genS
réussissent à constituer une petite épargne, qui leur a permis
d'augmenter leur modeste domaine de quelques arpents.
Les paysans de cette catégorie ont à craindre avant tout deux
calamités : la mauvaise récolte et la maladie. Elles sont heureu-
sement rares. Bien que ces gens ignorent l'hygiène, leur santé
est bonne et régulière, d'abord grâce à la salubrité du climat,
ensuite parce que les enfants nés débiles disparaissent vite, faute
de soins éclairés. Cette famille ne connaît guère d'autres dis-
tractions que les fêtes religieuses et les rares solennités amenées
par les mariages et les baptêmes; les hommes fréquentent très
peu le cabaret. L'instruction est nulle et rudimentaire ; deux
des enfants, José et Maria, savent seuls lire ; les autres sont
illettrés. Il y a cependant dans la paroisse une école gratuite,
mais elle est peu fréquentée, la loi sur l'instruction obliga-
toire étant fort mal observée. Nous verrons d'ailleurs dans
LA PETITE CULTURE DANS LE NORD. 77
la suite que, dans bien des cas, les écoles sont insuffisantes.
Les Fernandes sont catholiques et pratiquent assidûment leur
religion, fait encore assez général dans les campagnes du nord.
Les charges publiques supportées par cette famille sont les
suivantes : impôts directs payés à la commune, 1 milreis
(5 fr, 55); à l'État, 8 mih'eis (kk fr. ïO); les impôts indirects
peuvent être évalués à 20 francs environ. Fernandes a été soldat,
et son fils Francisco accomplit en ce moment son service mili-
taire.
En sa qualité de contribuable payant l'impôt direct, le père est
électeur municipal et politique.
Le type que nous venons de décrire sommairement est assez
répandu dans toutes les vallées basses et moyennes du nord du
pays. Les gens plus aisés sont rares ; beaucoup de familles ont une
situation plus précaire encore, parce que l'étendue de leur pro-
priété est plus restreinte. Ce sont donc le petit fermier et le
paysan petit propriétaire, souvent même propriétaire indigent,
qui mènent la culture dans toute la région. C'est dire qu'elle ne
peut être ni éclairée, ni progressive, ni très productive. En fait,
elle demeure stagnante, faute de direction et de capitaux.
m. — VIGNERON DE LA REGION Ul DOURO.
Le fleuve Douro, l'un des principaux cours d'eau de la pénin-
sule ibérique, prend sa source sur les plateaux castillans, forme
pendant quelque temps la frontière entre l'Espagne et le Por-
tugal, puis traverse ce dernier pays en suivant presque exacte-
ment la direction est-ouest. lia creusé dans le massif de granits et
de schistes qui forme rossaturedelarégion,unsillon profond, très
étroit dans la partie supérieure delà vallée, plus large et moins
abrupte dans la partie inférieure. Cette dernière présente en
outre des caractères bien particuliers. Les brises de l'océan la
parcourent presque sans obstacles et lui apportent une assez
grande humidité. Elle est abritée des vents froids du nord par les
montagnes du Tras os Montes, ce qui lui procure un climat d'une
78 I-A VIE RURALE.
douceur exceptionnelle. Aussi, on y rencontre, spécialement
sur la rive droite, une végétation magnifique, rappelant souvent
celle des Algarves '. L'amandier, par exemple, ne se rencontre
guère, sauf exception, que dans celte dernière province, et sur
la rive droite du Douro. Aussi a-t-on coutume d'appeler cette
région le jardin du Portugal ; à la vérité, le Portugal entier
pourrait être un splendide jardin, si la population savait ou pou-
vait en tirer le meilleur parti.
La région du Douro donne en abondance le maïs, les céréales,
les légumes, les fruits et l'huile. Mais son produit le plus réputé
et le plus important est le vin. On récolte plusieurs qualités,
presque toutes estimées, mais la plus célèbre est celle que l'on
connaît partout sous le nom de vin de Porto, ville qui est le centre
principal de groupement et d'expédition. Le porto est un produit
très spécial qui, comme le Champagne et d'autres vins, n'est
pas livré tel quel au consommateur. Pour acquérir les qualités
qui ont fait sa renommée, il doit être conservé quelque temps,
mélangé, enfin additionné d'eau-de-vie. Depuis longtemps, des
maisons anglaises ont acquis un bon nombre de vignobles qui
donnent le vin propre à faire du porto, et organisé des installa-
tions considérables pour la fabrication, la conservation, le trai-
tement et l'expédition de la précieuse liqueur, qui est vendue et
consommée principalement en Angleterre. A côté des comptoirs
anglais, il existe des maisons portugaises, parfois fort impor-
tantes, qui font des affaires principalement avec l'Amérique du
Sud et l'Afrique. Quelques établissements allemands, français et
autres travaillent aussi à Porto dans la spécialité des vins. On
estime à 70 ou 80 millions de francs la valeur des vins exportés
chaque année par le Portugal, dont 45 à 50 millions pour la seule
ville de Porto. Sur ce dernier chiffre, les vins fins représentent
au moins 30 millions de francs. On voit qu'il s'agit ici d'intérêts
considérables, on peut dire même de la source la plus impor-
tante de l'exportation portugaise.
Cependant la production vinicole est loin de recevoir partout
1. V. plus loin les monographies du journalier de Conceiçuo et dupaysan-propric-
taire de Monchique.
LA l'ETlTK Cl l/riRE DANS I.E NORD. 79
en Portugal les soins minutieux qu'elle exige pour donner les
meilleurs résultats. Sans doute, les propriétaires de grands crûs,
souvent étrangers, ont org-anisé leurs installations en tenant
compte des progrès modernes. Mais l'immense majorité des viti-
culteurs est formée de petits paysans dépourvus des connais-
sances et du matériel nécessaires pour bien fabriquer leur vin.
Il va sans dire que la qualité, le g"oùt et la conservation du pro-
duit soutirent notablement de cet état de choses. En Portugal,
il en est du vin comme de l'huile d'olives, la matière première
est bonne, souvent excellente, mais le travail d'élaboration est
souvent médiocre, faute d'une direction éclairée et d'un bon
outillage. C'est ce dont nous allons nous rendre mieux compte
en étudiant la situation particulière d'un vigneron-propriéta ire
de la région du DouroK
Mais d'abord, il faut résumer ici une situation d'autant plus
intéressante que nous retrouverons ailleurs des conditions ana-
logues appliquées à d'autres denrées . Voici ce dont il s'agit. La
surproduction générale du vin depuis la reconstitution des vigno -
blés, jointe à la cause toute locale dont nous venons de parler, a
produit, sur le marché portugais, comme partout un avilissement
considérable des prix et la réduction des exportations. La chose
était d'autant plus grave que le vin est le principal article d'ex-
portation du Portugal. Pour remédier à cet état de choses, on a
cru devoir établir des mesures législatives qui se résument
ainsi .
Toute une série de décrets, de règlements et de lois, promul-
gués en 1905, 1907 et 1908 se complétant et se modifiant les uns
les autres ont établi le régime suivant. D'abord, la culture de la
vigne est interdite dans tous les terrains d'une altitude inférieure
à 50 mètres, et même dans tous ceux qui sont désignés par une
commission nommée à cet effetpar le gouvernement : on peut seu-
lement remplacer les ceps qui ont péri dans les anciennes planta-
tions ; en cas de contravention, les plants nouveaux sont arrachés
et une amende de 100 reis (55 centimes) par pied est appliquée.
1. Monographie faite avec le concours de M. le D' Victor Macedo Pinto. médecin à
Taboaco.
80 LA VIE RURALE.
Cette suspension de la culture est établie pour les années 1908,
1909 et 1910, et sera prorogée. On a voulu par là empêcher l'in-
vasion des terres à maïs par la vigne.
Pour développer l'exportation, des privilèges importants sont
assurés aux compagnies vinicoles qui prennent à tâche d'amélio-
rer la culture, la fabrication et le commerce des vins nationaux.
On leur assure des exemptions d'impôts, des détaxes à l'entrée
du matériel vinaire, et on leur réserve le marché des colonies
en frappant à l'entrée les vins et autres boissons d'origine étran-
gère de droits prohibitifs. En outre, pour soutenir la réputation
des vins fins portugais, il est interdit d'exporter par le Douro ou le
port de Leixoes les vins de liqueur autres que le porto, le
madère, le|carcavellosetlemoscatel de Setubal; car, de même, il
est interdit de donner le nom de porto à un vin ne provenant
pas de la région délimitée sous ce nom.
On voit que les hommes d'État portugais ne reculent pas
devant les grands moyens. Dans ce cas, ils ont imposé à la pro-
priété une véritable servitude temporaire, en excluant la vigne de
la cultu re en dehors des terres déjà plantées. Malheureusement,
ce coup d'autorité ne pouvait suffire et n'a pas suffi, pour en-
rayer une crise qui a des causes très variées, souvent extérieures
au Portugal. Elle a seulement établi des privilèges en faveur d'un
certainnombre de personnes possédant des vignobles. Leprincipal
tort venait des grands propriétaires terriens, quise sont laissé en-
traîner à spéculer assez étourdimentsur la production du vin. Le
jeu naturel des faits ne pouvait manquer de les amener à limiter
d'eux-mêmes des plantations devenues onéreuses. On a préféré
essayer de maintenir la position acquise au moyen de disposi-
tions arbitraires prises au détriment du public consommateur
et du Trésor. Cela n'a jamais donné de résultats durables, pas
plus dans ce cas et en Portugal, qu'ailleurs dans d'autres circons-
tances. Tout le mal vient ici de la médiocre organisation delapro-
priété et de la culture; ce ne sont pas les réglementations bu-
reaucratiques qui remettront les choses en ordre. Cependant,
propriétaires et gouvernants semblent vouloir persister dans leur
erreur. Les premiers réclament à l'État des avances de capitaux
LA PKÏITK Cri.TLRE DANS LE NORn. 81
pour soutenir leurs compagnies vinicoles, mettant ainsi tous les
risques à la charf:e du contribuable. Les seconds iront-ils plus
loin encore sur cette j)ente dangereuse, telle est la question qui
se pose actuellement.
Revenons maintenant à notre vigneron.
Camillo Alves Teixeira. âgé de soixante et un ans, habite Ta-
boaço, village de 1.200 âmes, bâti à i50 mètres d'altitude, dans
la vallée du Tavora, à quelques kilomètres de son confluent avec
le Douro, sur la rive gauche de ce fleuve. Sa femme Maria a qua-
rante-cinq ans. Tous deux sont originaires du pays. Us ont quatre
enfants : Joâo vingt-deux ans, Maria vingt, José dix-huit, Au-
guste dix-sept. Comme l'indique l'altitude du lieu, nous sommes
ici déjà en pleine région montagneuse. De tous côtés s'élèvent
des collines dont les pentes sont souvent abruptes, et les cul-
tures s'étagent régulièrement dans un ordre commandé par la
disposition et la nature des terrains. Le maïs occupe le fond des
vallées ; les vignes couvrent les pentes bien exposées ; les ter-
rains mal orientés ou trop maigres sont ensemencés en seigle,
plantés en taillis ou abandonnés à la lande, que l'on cultive de
temps en temps après delonguesjachères. La plupart des champs
sont plantés d'oliviers , et de magnifiques vergers entourent le
village. Le pays est charmant avec ses verdures, ses eaux cou-
rantes, ses échappées de vue, ses lointains horizons de monta-
gnes et son ciel transparent. Toutefois, le sol formé de débris
granitiques çà et là mêlés de schiste est en général léger, sec, peu
profond et d'une fertilité médiocre; le climat est sain, mais re-
lativement froid, car le thermomètre s'abaisse en hiver un peu
au-dessous de zéro, et la neige tombe quelquefois ; les pluies
sont frécjuentes d'octobre en avril, rares en été, saison où la tem-
pérature peut atteindre et dépasse parfois 35°. Les productions
principales sont le vin et l'huile ; la contrée fournit aussi une
assez grande quantité de pommes de terre. Le gros bétail est
rare, faute de prairies ; on élève une race de chevaux assez es-
timée, mais cet élevage décline rapidement, comme dans le
reste du pays, si bien qu'il devient impossible de remonter la
cavalerie de l'armée avec les ressources locales, et le gouverne-
82 I.A VIE KLllALE.
ment doit importer à grands frais des chevaux étrangers qui.
du reste, s'acclimatent assez mal. Les paysans nourrissent encore
des porcs et quelques poules pour leur consommation. On trouve
un peu de gibier : lapins et perdrix. La production minérale est
nulle, bien que le sol renferme du minerai de plomb; quelques
carrières de granit sont ouvertes rà et là. En fait, c'est le tra-
vail agricole qui prédomine de beaucoup dans la contrée.
La famille Teixeira possède un domaine composé d'une maison
et de plusieurs pièces de terre sises dans les différents terroirs de
la commune. La maison, construite en granit, est placée dans le
village, au milieu des autres habitations, selon la coutume locale.
Au rez-de-chaussée se trouvent l'étable, la grange, le cellier et
le pressoir. Le logement occupe le premier étage et comprend
une cuisine, une salle à manger et 10 ou 12 chambres meublées
avec une extrême simplicité. En fait d'animaux, Teixeira ne pos-
sède qu'une jument qu'il emploie au labourage et aux trans-
ports, et dont la valeur est de 80 milreis (près de 450 francs).
Le matériel de culture est aussi très réduit : une charrette, une
petite charrue, une herse, quelques outils, un pressoir pour le
raisin, des cuves et des tonneaux en font les frais. Le tout ne
vaut pas plus de 100 milreis (555 francs).
Le domaine comprend principalement : un verger, des vignes,
quelques parcelles propres à la culture de la pomme de terre et
du seigle ; une partie de ces terres est plantée d'oliviers, et d'autres
sont boisées en taillis qui fournissent du bois de chauffage. Selon
l'habitude très répandue, notre vigneron ne connaitpas l'étendue
de sa propriété, qui lui vient pour une grande partie de ses pa-
rents. Mais il l'estime à 10.000 milreis, à peu près 55.000 francs.
Ce petit domaine absorbe les efforts de toute la famille — sauf
la mère qui se consacre aux soins du ménage — et nécessite
en outre une certaine quantité de travail salarié. Ajoutons que
le régime du code civil, c'est-à-dire le partage égal, prévaut
aujourd'hui complètement dans cette région.
La famille tire de son bien la plus grande partie de sa sub-
sistance, et en outre elle met sur le marché les produits sui-
vants : 50 hectolitres de vin pour 150 milreis (830 francs), soit
LA l'ETII'E CI LTl IIK DANS LK NOHD. S3
3 milreis ou !(> fr. ()5 rhcciolitre; 8 hectolitres (riiuile d'olives
])Our 1()0 mill'eis (885 francs); 1.500 kilos de pommes de terre
pour "20 milreis (111 francs); 30 hectolitres de seigle pour
100 milreis (555 francs). Cela représente un ehiifrc total de
près de 2.1-00 francs, année moyenne.
Quant aux dépenses, on peut les calculer approximativement
delà manière suivante. D'abord, Teixeira emploie des journaliers
qui, à raison de 200 reis (1 fr. 10) par jour, lui coûtent pour l'année
entière 120 milreis (666 francs). Pour l'entretien de la famille,
qui porte des vêtements et du linge très ordinaires, on doit
compter à peu près 250 francs. Les frais exigés par le matériel
peuvent être évalués à une centaine de francs par an. La nourri-
ture, très frugale, a pour éléments à peu près exclusifs : le pain
fait avec la farine de seigle ; les légumes : choux et pommes de
terre ; le riz ; le poisson salé ; par exception la viande de porc ou
de bœuf; on boit du vin en ({uantité modérée. La famille fait
trois repas par jour. L'approvisionnement en épicerie, riz.
poisson et viande, le tout payé comptant, coûte en moyenne un
peu plus de 1 milreis par semaine, ou environ 60 milreis par
an, soit 320 à 330 francs, y compris tous les menus achats indis-
pensables. L'impôt absorlie 255 Irancs. En comptant encore
50 francs pour l'imprévu, nous arrivons au total de l.TOO francs
à peu près, ce qui laisse une marge notable pour l'épargne.
C'est ce qui a permis à Teixeira d'arrondir son domaine au cours
des années, et de traverser la terrible épreuve de la reconsti-
tution du vignoble, qui a ruiné bien des gens, au point que
certaines vignes n'ont pas été replantées et restent en friche.
Et bien qu'il assure n'avoir dans son coffre aucune économie en
argent comptant, ou du moins presque rien, l'opinion courante
est que le vieux vigneron a mis de côté un petit magot.
Par ce que nous venons de dire, on voit immédiatement que
le mode d'existence de ces paysans est d'une très grande sim-
plicité. Leur vie est ordinairement laborieuse et calme. Les
solennités religieuses ou familiales constituent leurs principales
récréations. Ils ne vont au cabaret que par exception. L'ivro-
gnerie et le désordre sont d'ailleurs rares dans cette région.
84 LA VIE RURALE.
Bien que l'hygiène soit entièrement négligée, la santé de tous
les membres de la famille est bonne et régulière.
Teixeira et ses enfants savent lire et écrire, mais sa femme
est illettrée. Il existe dans la commune deux écoles gratuites^
l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. Beaucoup d'en-
fants ne les fréquentent point. Cette famille pratique avec zèle
la religion catholique, mais il serait diflicile d'affirmer que ce
fait influe sur la conduite de ses membres.
Les charges publiques supportées par Teixeira se subdivi-
sent ainsi : impôt communal, basé sur la taxe foncière due à
l'État sans pouvoir dépasser 60 % de celle-ci, 12.400 reis
(66 fr. 60) ; taxe foncière, 30.230 reis (167 fr. 70) ; taxe sur les
chevaux, 3.270 reis (18 francs); taxe paroissiale, pour l'entre-
tien du culte [congrua]^ 500 reis (2 fr. 75). Les impôts indirects
atteignent dans les campagnes à peu près 5 à 6 p. 100 des
achats de produits manufacturés ou de denrées, soit pour cette
famille un chiffre de 25 à 30 francs. Le père a fait son ser-
vice militaire.
Teixeira possède le droit de vote à un double titre : il est
censitaire et muni des éléments de l'instruction. Aussi est-il
inscrit sur la liste municipale et sur la liste politique ; le vigne-
ron exerce régulièrement ses droits et parait y tenir, chose
plutôt rare parmi les petites gens. Il faut dire, du reste, que
nous sommes là en présence de ce qu'on pourrait appeler un
gros paysan, étant donnée l'étroitesse générale des exploita-
tions.
Les relations entre familles du pays sont paisibles et cordiales.
On rencontre de loin en loin quelques immigrés venus de la
Galice espagnole et établis dans la contrée, surtout comme
petits commerçants. Certains se sont enrichis, généralement
en pratiquant l'usure, nous dit-on. En sens contraire, une
partie de la population a été chassée soit par la destruction
des vignes, soit par une pauvreté chronique trop lourde à
supporter, et elle a émigré principalement vers le Brésil.
Le type que nous venons d'analyser jouit d'une aisance
relative exceptionnelle dans le pays. La plupart des autres
LA PF/nTl-; CL'LTl RE DANS LE NORD. 85
familles sont moins bien pourvues. Les unes ne possèdent que
de très petites propriétés, qui les font vivre péniblement; d'au-
tres, placées tout à fait dans une position d'indigence, doivent
chercher du travail salarié. Il en résulte que le niveau général
de la population est plutôt celui d'une pauvreté permanente,
qui tient à la faible fertilité du sol, et surtout à l'insuffisance
des ressources tirées du travail, ainsi que des débouchés ouverts
aux produits agricoles, le village se trouvant assez loin de la voie
ferrée, et par conséquent des grands centres consommateurs.
On pourrait cependant faire beaucoup mieux s'il y avait là des
g-ens capables d'organiser la préparation, l'expédition et la vente
des denrées, spécialement des fruits, qui sont abondants et de
bonne qualité. Mais ce qui manque le plus ici, comme presque
partout dans le pays, c'est l'initiative éclairée.
IV. — PETIT FERMIER DE SAO PEDRO DO SIL.
La province du Douro confine au sud aux deux Beiras, qui
s'étendent de l'est à l'ouest sur toute la larg-eur du royaume.
La province orientale est couverte de montagnes, qui l'ont
fait appeler la Beïra haute. La partie occidentale, ou Beïra
basse, est en réalité une succession de plateaux très accidentés,
qui s'étagent en descendant vers la mer par une pente assez
rapide. De nombreux cours d'eau, dont plusieurs sont impor-
tants, serpentent entre les collines; leur régime est presque
torrentiel à cause de la pente, et très irrégiilier par l'effet des
saisons. En effet, la Serra d'Estrella, d'où sort le Mondego,
reçoit en quatre mois, de novembre à février, plus de l'",20
de pluie, tandis que pendant les huit autres mois, il en tombe
à peine 0™,80, dont 45 pour le seul mois de mai, toujours
très orageux. En hiver, les rivières roulent un énorme volume
d'eau; en été, elles sont presque à sec. Cette configuration,
jointe à l'irrégularité des pluies, impose à la culture des céréales
et des plantes sarclées des risques graves, dont les planta-
tions arborescentes souffrent beaucoup moins. Aussi les deux
8() LA VIE lilKALi:.
Beïras sont-elles couvertes d'arbres fruitiers, jusqu'à l'altitude
de iOO à 700 mètres. Pour améliorer cette situation, il faudrait
corriger les irrégularités du climat par un arrosage abondant.
xMais, pour irriguer convenablement une contrée aussi mon-
tueuse, des travaux très considérables et très coûteux seraient
nécessaires. Or, ici encore le régime socialise prête mal aux
grandes entreprises d'utilité publique. Comme dans les pro-
vinces de l'extrême nord, ce sont la moyenne propriété et la
petite exploitation qui prédominent. Le capitaliste se porte
assez volontiers vers la terre, mais quand il l'a acquise, c'est
pour l'affermer aussitôt par petites portions. Absorbé par la
vie urbaine, le propriétaire foncier connaît peu les besoins
de la culture et ne sait pas faire les sacrifices nécessaires pour
mettre le sol en pleine valeur. L'effort devrait être, il est
vrai, très considérable. Il faudrait le combiner avec d'autres
entreprises hydrauliques, destinées à procurer à l'industrie de
In lumière et de la force. Le régime de l'exploitation agricole
aurait aussi besoin d'être modifié pour donner à la culture
plus de capacités et de ressources. La monographie d'un petit
fermier de Sào Pedro do 5w/ ' nous permettra de préciser les
idées sur ce point.
Sào Pedro do Sul est un bourg de 8.600 habitants, situé à
^1-00 mètres d'altitude, dans la haute vallée du Vouga, au
confluent du Sol et du Tronce, rivières qui se jettent ici dans
le fleuve. L'aspect du pays est fort pittoresque, avec ses col-
lines vertes, plantées de vignes, d'arbres fruitiers, et souvent
couronnées de pins. Le fond des vallées est couvert de champs
de maïs, alternant avec les céréales, le lin et les légumineuses.
A peu de distance se trouve un établissement thermal, alimenté
par une source sulfureuse qui jaillit à la température de 70",
et qui était célèbre déjà parmi les colons romains de Lusi-
tanie. D'assez nombreux baigneurs viennent en été se faire
traiter dans ce riant pays. Cependant, les communications ne
fîont pas très faciles. Les chemins de fer sont rares dans la pro-
1. Monographie faite avec le concours de M. le D' Silverio Lobo, avocat à Sào
Pedro do Sul.
LA l'irriTK r.l I.ITHF. DANS LF. NOHD. 87
vince de Bcïra Alta, et pour arriver à Sao Pedro do Sul, il
faut se rendre par une li.i^ne d'intérêt local à Vizeu, puis
franchir en voiture les 22 kilomètres qui séparent cette ville
des bains. Ce défaut de bons moyens de transport ne nuit pas
seulement à rétablissement en question, mais surtout à la pro-
duction agricole de toute la région, car elle ne peut en sortir
que par les petits charrois exécutés avec des véhicules à bœufs.
Les routes sont d'ailleurs bonnes, mais très accidentées, ce qui
rend le voiturage onéreux. Il va sans dire que cette situation
contrarie également l'introduction des denrées et des articles
fabriqués provenant des autres provinces ou de l'étranger.
Dans la région de Sao Pedro do Sul, c'est la moyenne pro-
priété qui domine, tout en laissant une certaine place à la pro-
priété fragmentaire, c'est-à-dire très petite. La première est
subdivisée en fermes, presque toujours de faible étendue. Gé-
néralement, le très petit propriétaire complète son exploitation
en louant quelques parcelles détachées d'un domaine voisin. Il
est à peine besoin de dire c|ue ces fermes minuscules ne peuvent
pas envoyer grand'chose au marché; la famille consomme pres-
que tous les produits et ne vend que juste ce qui est nécessaire
pour réaliser le montant du loyer dû au propriétaire des champs
affermés. La famille que nous allons étudier appartient à ce
type.
Agostinho Ignacio habite une maisonnette isolée, bâtie sur le
penchant d'un coteau, dans la quinta de Ribeira, à quelques
centaines de mètres du bourg, près d'une belle et bonne route
qui conduit à Lamego. Il est âgé de 39 ans, et sa femme, xMaria
de Jésus, en a 38. Le mari ne connaît pas sa famille, il a été
abandonné dès ses premiers jours et élevé par la charité publi-
que. La femme est du pays; elle a six frères et sœurs établis dans
les environs. Le ménage a eu sept enfants dont six encore
vivants : Émiha, 16 ans; Antonio, 12; Maria, 0; Manuel, 7: Del-
niira, 3 ; Maria Conceiçao, 8 mois. Tout ce monde, sauf les plus
petits, travaille à la culture et au ménage, chacun dans la me-
sure de ses forces.
Ignacio possède une petite maison entourée d'un verger, le
88 LA VIE RURALE.
tout d'une valeur de 500 milreis (2.770 francs); la terre est
excessivement chère ici, nous verrons bientôt pourquoi. D'ail-
leurs, ce sol granitique abondamment arrosé sur beaucoup de
points par des sources nombreuses, est généralement fer-
tile. Notre paysan n'habite pas sa maison, qui lui sert seule-
ment de magasin et de grange. Il a préféré s'installer dans les
bâtiments que lui loue le propriétaire de la guinta^. Cette ha-
bitation, assez primitive, se compose d'un rez-de-chaussée qui
sert d'étable, de grange et de cellier, et au-dessus une cuisine,
une salle qui mesure i mètres sur 5, et deux chambres de
3 mètres sur 2 m. 50. Ce modeste logis est tenu avec une cer-
taine propreté. En outre de la m.aisou, Ignacio loue diverses
pièces de terre, d'une contenance totale de 3 1/2 hectares, dont
la valeur est estimée à la somme considérable de i contos de
reis (plus de 22.000 francs), ce qui représente environ
6.000 francs l'hectare. Le loyer annuel de cette ferme est de
45 mih'eis (249 fr.75 en argent, ce à quoi il faut ajouter 24 hec-
tolitres de maïs et 4 poules, valant ensemble 32 milreis (177 francs),
soit au total environ 426 francs; cela représente à peu près 2^
du capital foncier. Pour exploiter sa ferme, Ignacio dispose de
deux bœufs de travail, qu'il achète à l'automne à une des nom-
breuses foires tenues sur la frontière espagnole ; celle-ci est li-
brement ouverte au trafic du bétail, et un mouvement d'échange
très actif se fait entre les deux pays, à leur grand profit récipro-
que. Le fermier fait travailler ses bœufs jusqu'au printemps
suivant, les engraisse quelque peu, puis les revend pour la
boucherie au mois d'août, avec un petit profit, afin de n'avoir
pas à les nourrir tout l'été. Il en estime la valeur à 15 livres
sterling- (environ 375 francs). Ajoutons : un char qui vaut
12 milreis (66 francs); quelques instruments aratoires, 7 milreis
(38 à 40 francs) ; deux porcs destinés à l'alimentation de la fa-
1. Propriété rurale en cullure.
2. Le commerce anglais a si complètement dominé à une certaine époque le mar-
ché portugais, que la livre sterling est restée pour beaucoup de gens, au moins dans
le Nord, l'unité usuelle pour énoncer les sommes un peu fortes. Du reste, jusqu'en
1890, on ne trouvait en circulation dans le |)ays que des pièces d'or anglaises.
I.A l'ETITK LULTl KE DANS LK NORI». 89
mille. Il faut joindre à l'actif un mobilier tout à fait primitif, un
peu de linge et les vêtements indispensables.
Les ressources qu'Ignacio tire de sa petite exploitation sont
les suivantes : d'abord, elle nourrit presque complètement la
famille, à laquelle elle fournit le pain de mais, les pommes de
terre, les légumes et les fruits, un peu d'huile et de vin, la viande
et la graisse de porc. Autrefois, on récoltait aussi dans le pays
des châtaignes, qui entraient dans l'alimentation; une maladie
dont la cause n'est pas encore parfaitement déterminée, a fait
sécher sur pied presque tous les châtaigniers, perte vivement
ressentie et qui a été plus cruelle encore en d'autres régions,
ainsi que nous le verrons bientôt. Voici comment le fermier éva-'
lue sa récolte : maïs, 5i hcctol. ; orge, 12 hectol, ; haricots,
2 1/2 hectol. ; pommes de terre, 8 hectol. ; vin, 20 hectol. Sur
ces quantités de produits récoltés, il vend 12 à IG hectol. de vin.
à 1.750 reis (9fr. 65) l'hectolitre, un peu de maïs et des fruits; ces
denrées sont portées aux marchés qui se tiennent à Scâo Pedro
do Sul deux fois par mois.
En outre, Ignacio gagne encore un peu d'argent en faisant des
journées pour des fermiers ou propriétaires voisins. Chaque
année, il travaille ainsi au dehors vingt à trente jours qui, à rai-
son de 300 reis (1 fr. 65), hu procure une ressource supplémentaire
de 33 à 50 francs. Si nous cherchons maintenant à établir le total
de ses recettes en argent, nous arrivons au chiffre approximatif
de 480 à 500 francs. Quant aux dépenses, voici comment on peut
les évaluer. Pour l'alimentation, qui est extrêmement frugale,
on n'achète pas grand'chose : seulement un peu d'épicerie, du
poisson salé et du riz. Au premier repas, on mange une soupe
maigre et un peu de poisson salé avec du pain de maïs, à midi
une soupe aux légumes, un plat de morue ou de viande de porc,
avec du riz ou des pommes de terre ou des haricots; le souper
est généralement composé des restes du diner. De temps en
temps, on boit un verre de vin. Les achats annuels relatifs à la
nourriture ne dépassent pas 90 francs par an. L'entretien se ré-
duit également à peu de chose. Le mobilier, le linge et les vête-
ments sont limités au strict minimum; la dépense indispensable
î)0 LA VIK lURALK.
ne va pas au delà de 80 francs. Il faut ajouter à cela : quelques
frais nécessités par la réparation et le remplacement de l'outil-
lage et des harnais, soit à peu près 50 francs; le loyer en argent
des terres, 250 francs; l'impôt 800 reis ou 4 fr. 40, soit un total de
V74 fr, 40. Ce chiffre représente les besoins indispensables ou à
peu près ; tout accident qui survient le grossit immédiatement
et apporte avec lui la gêne, sinon la misère. Pour le moment, la
famille Ignacio réussit à joindre les deux bouts parce que, en
dépit d'une hygiène très superficielle, la santé de tous est bonne ;
en outre, les plus âgés des enfants commencent à travailler.
Mais, en cas de difficulté grave : disette ou maladie, ces gens ne
pourraient guère compter que sur la charité publique. On s'en-
tr'aide bien un peu entre voisins, mais cela ne peut aller loin, à
cause de la pauvreté presque générale. Les relations de voisinage
sont d'ailleurs souvent troublées dans cette région par des con-
testations relatives à la distrilnition des eaux d'irrigation. Ignacio
est à l'abri de ces ennuis, grâce à la position favorable des terres
qu'il cultive.
Dans ces conditions, le paysan éprouve une grande difficulté
à constituer une réserve pour ses vieux jours. Aussi, les parents
tombent généralement à la charge des enfants, et dans ce cas,
c'est l'ainé qui les prend avec lui, cela moyennant un avan-
tage d'un tiers sur leur succession, s'il y a lieu, ou une pres-
tation à payer par chacun des autres enfants. Ajoutons pour
compléter le tableau que, en ce qui concerne l'instruction, elle
est ici à peu près nulle. Les parents ne savent ni lire ni écrire,
et ils ne se sont pas souciés d'envoyer leurs amés à l'école,
parce qu'ils n'avaient pas le temps de s'en occuper à ce point
de vue. ^Maintenant (jue la fille aînée est en état de prendre soin
des plus jeunes, on en profite pour envoyer aux écoles du bourg
ceux qui sont en âge. Deux vont ainsi en classe, faisant pour cela
près de 2 kilomètres de chemin. Il existe à Sào Pedro do Sul
([uatre écoles, dont une est due â la générosité du comte Fer-
reira, un riche philanthrope qui a fondé dans le pays un grand
nombre d'établissements utiles : hôpitaux, hospices, asiles,
écoles, etc. Les faits de ce genre ne sont pas rares en Portugal,
LA rirriTE cir/ri'Hi: dans i.i: N(ii!1>. 91
où Tosprit de solidarité est fort développé. Beaucoup de per-
sonnes enrichies par rémigration, notamment, se font un hon-
neur de contribuer au bien public par des libéralités de toute
espèce.
F.a famille Ignacio est catholique et pratique régulièrement
sa religion.
Au point de vue des charges publiques, ce fermier paie seule-
ment 800 reis (4 fr. kO) à la commune à titre de taxe directe. Il
supporte peu d'impôts indirects parce que sa consommation est
infime. Il a été dispensé du service militaire.
Ignacio est électeur municipal et politique, mais il s'intéresse
fort peu aux afï'aires publiques et n'use guère de son droit. A ce
propos, on nous a affirmé <à diverses reprises, et dans des cir-
constances différentes, que beaucoup de propriétaires croient
pouvoir imposer à leurs fermiers la condition de voter pour le
candidat qui leur sera désigné. Cette exigence a généralement
pourrésultat de mécontenter l'électeur et de l'éloigner du scru-
tin. Elle parait d'ailleurs toute naturelle à des gens qui, fort peu
conscients de leur devoir social, s'imaginent qu'il suffit, pour
bien servir son pays, de faire de la politique de clan.
Les environs de Sào Pedro do Sul fournissent à l'émigration
un assez fort contingent, ce qui s'explique par la pauvreté de la
plupart des familles paysannes. Dans toute la contrée, on re-
marque au premier coup d'oeil un assez grand nombre de mai-
sons d'aspect confortable^ parfois môme élégant. Ce sont les
demeures des « brésiliens », c'est-à-dire des é migrants revenus
au pays avec une fortune plus ou moins importante. Parfois
ils n'ont rapporté que 10, 15 ou 20.000 francs, mais on sait
que certains ont réalisé des millions, et cela enflamme les ima-
ginations. Pendant que nous faisons notre enquête, on nous
montre une jolie maisonnette toute neuve, bâtie au bord de la
route, où l'on entend par les fenêtres ouvertes un phonographe
([ui moud une romance de café-concert. On nous apprend
qu'elle a été construite par un brésilien, lequel y vit maintenant
en petit rentier, faisant l'envie du voisinage. C'est là ce que tout
le monde voit. Mais, en même temps, un brave paysan nous ra-
92 LA VIE RURALE.
conte qu'un de ses frères, parti pour le Brésil il y a déjà long-
temps, en laissant sa femme au pays, lui a envoyé d'abord assez
d'argent pour la faire vivre. Mais, depuis quelques années, il
ne donne plus de ses nouvelles ; on suppose qu'il est mort, ter-
rassé par la misère ou par la fièvre. Cela, personne ne veut y
penser, et pourtant les exemples de ce genre ne manquent pas,
puisque Ton estime à 12 pour 100 seulement le nombre de ceux
qui reviennent.
Les émigrants portugais envoient ou apportent ainsi chaque
année dans leur pays des capitaux importants, qu'ils emploient
principalement en achats de rentes et surtout de terres, ce qui
fait monter la valeur du sol, dans certaines régions du nord, à
des prix exorbitants, ainsi que nous l'avons constaté plus haut.
Le petit paysan est exclu de la propriété foncière par cette con-
currence insoutenable ; cela l'empêche de s'élever, même quand
il réussit à épargner. De plus, beaucoup de brésiliens, profitant
de la rareté des capitaux, prêtent leur argent à gros intérêts,
ce qui amène souvent la ruine de l'emprunteur.
Le type que nous venons de décrire est très répandu dans la
vallée du Vouga et de ses affluents. La fertilité du sol, permettant
en général à une famille de vivre sur un petit espace, ce fait a
amené les propriétaires à morceler leurs domaines en exploita-
tions minuscules, qui trouvent facilement preneurs parmi ces
paysans dépourvus de matériel et d'argent. Mais aussi, la culture
reste routinière et arriérée, ne tirant qu'un médiocre parti d'un
pays particulièrement favorable. Le paysan de cette contrée
manque, en effet, de moyens, d'instruction et d'exemples à
suivre, aussi bien que de ressources. Il vit patiemment dans la
pauvreté, à moins qu'une série de mauvaises récoltes, ou quel-
que fléau, ou tout simplement l'appel d'un parent ou d'un ami
le décide à aller tenter la fortune outre-mer. Nous aurons sou-
vent à revenir sur ce phénomène de l'émigration, si intense en
Portugal, et nous verrons sa portée se préciser de plus en plus
par la leçon des faits.
LA IM.TTTF. Cl LTlliE PANS LK NOHn. 0^^
V. KKRMIIK l)K VIZEU.
Si, on parlant de Sào Pedro do Sul. on se dirige vers le sud-
ouest, la route s'élève en serpentant entre de hautes collines
pour atteindre bientôt une contrée qui diffère sensiblement de
la précédente. Elle est occupée par une population assez dense,
dont la monographie d'un fermier des environs de Vizeu^ va
nous indiquer d'une façon suffisante la physionomie sociale et
la situation économique.
Le district qui a j)our chef-lieu la petite et antique cité de
Vizeu, est formé pour la plus grande partie de plateaux dont
l'altitude dépasse souvent 700 mètres. Ils sont hérissés de hautes
collines, qui deviennent vers l'est de véritables montagnes, et
profondément ravinés par le cours d'innombrables rivières.
A l'horizon, on aperçoit les sommets, souvent neig-eux, de l'Es-
trella, la plus haute chaîne du pays. Le sol est formé principa-
lement de granit, et sa fertilité est fort inégale ; souvent grande
dans les vallées d'alluvion, elle diminue graduellement au fur
et à mesure que l'on s'élève vers les hauteurs, où les cultures
font place aux sapinières et aux bruyères. Le climat est doux,
sauf dans les montagnes ; la moyenne annuelle de la tempéra-
ture se maintient entre 13° et 14°, avec quelques gelées en hiver
et quelques journées de fortes chaleurs en été; les pluies sont
assez abondantes d'octobre à mars, mais elles deviennent en-
suite irrégulières et rares: la chute totale de pluie dépasse un
peu un mètre, dont un dixième seulement pour l'été. Comme
la saison sèche est assez longue, le pays, très verdoyant en hiver
et au printemps, prend en été un aspect aride, atténué cependant
par la verdure des vignes, des oliviers et des sapinières. Il fau-
drait beaucoup d'eau pour permettre au sol de développer toute
sa productivité. Mais elle manque en beaucoup d'endroits, ce qui
limite étroitement la production agricole.
1. Monographie faite avec le concours de M. le chanoine Friictuoso, à Vizeu.
9i LA VIE RUKALE.
C'est la moyenne propriété qui prédomine, et de beaucoup,
dans toute laBeïra Alta. Les domaines d'une valeur supérieure à
500.000 francs sont rares; on en trouve beaucoup dont l'éva-
luation varie entre 50.000 et 100.000 francs ; il n'en existe qu'un
assez petit nombre d'un prix inférieur à 50.000 francs. En
très g-rande majorité, ces domaines sont subdivisés en fermes
de médiocre étendue, parfois louées à prix d'argent, souvent
aussi moyennant une prestation en nature et en corvées L La
grande propriété se trouve ainsi combinée avec la petite culture.
Il est extrêmement rare que les propriétaires résident sur leurs
terres; ce sont des capitalistes qui habitent des villes plus ou
moins éloignées, spécialement Lisbonne et Porto. A côté des an-
ciennes familles aristocratiques ou bourgeoises, on voit mainte-
nant figurer un certain nombre de nouveaux propriétaires enri-
chis dans les affaires, ou revenus du Brésil après fortune faite.
Sans couvrir au total une grande surface, la très petite propriété
est assez fréquente, donnant naissance au type du propriétaire
indigent. Elle se combine le plus souvent avec le fermage, c'est-
à-dire que le petit paysan complète son exploitation en louant
des terres à quelque grand propriétaire du voisinage. Bien que
le morcellement du sol fasse des progrès évidents, il ne marche
cependant pas très vite, précisément par l'effet de la tendance
(|ue montrent les capitalistes, et surtout les émigrants revenus
au pays, à acheter de la terre et à la payer un prix souvent exa-
géré. Le simple paysanne peut rivaliser avec eux, et n'accède à
la propriété que par hasard.
Les cultures principales de la région étaient autrefois le maïs,
qui demande une terre profonde et fraîche, les céréales et la
vigne. Il y a un certain nombre d'années, lorsque, dans les autres
pays, les ravages du phylloxéra eurent amené une hausse con-
sidérable du prix (les vins, les propriétaires crurent faire une
bonne spéculation en reprenant une partie de leurs terres pour
les planter en vignes ; cet arbuste envahit ainsi non seulement
les coteaux, mais encore les sols propres au maïs et aux prairies.
1. Principalement des transports .
LA l'ETITl:: CUI.flJlŒ DANS LE SOWU. 03
Pour procéder à ces plantations et pour les entretenir, on y
employait les corvées dues par les fermiers, et des ouvriers à
la journée, sous la direction d'un régisseur. Le fléau ayant ra-
vagé le Portugal à son tour, on s'empressa de replanter en dé-
passant môme les limites précédentes. Mais, comme toutes les
spéculations, celle-ci présentait un grave aléa; par sa généra-
lité, elle a amené ia surproduction et l'avilissement définitif des
prix. Aujourd'hui, la plupart des terres plantées en vignes ne
donnent, malgré le bas prix de la main-d'œuvre, qu'un revenu
à peine suffisant pour couvrir les frais de culture. Aussi, on tend
à les remplacer par des oliviers sous lesquels on sème des cé-
réales : blé, seigle, orge, des pois ou des fèves.
Les bourgs et les villages de cette région sont tous construits
sous une forme très compacte, et l'on rencontre peu de maisons
isolées dans la campagne. Cependant les paysans propriétaires
ont une propension de plus en plus marquée à se construire une
demeure sur le champ qui leur appartient, parfois loin du vil-
lage. Le mode d'existence de ces petites gens est ou ne peut plus
simple. Les salaires des ouvriers ruraux sont d'ailleurs fort
bas; on paie les hommes de 200 à 250 reis 1 fr. 10 à 1 fr. :J5
par jour, et les femmes 150 reis lO fr. 82). Dans ces condi-
tions, la misère est souvent grande, surtout quand la récolte
a été mauvaise. Pour secourir les pauvres, il existe des ins-
titutions très anciennes , connues sous le nom de Miséri-
cordes. Ce sont des confréries qui ont pour mission de réunir
des aumônes en argent ou en nature, d'en faire la distribution,
de fonder des hôpitaux ou des asiles'. Il existe une de ces asso-
ciations dans le concelho de Penalva do Castello, dont dépend la
famille étudiée plus loin.
L'étroitesso des exploitations, qui exigent peu de bras, et la
pauvreté de la population rurale, la pousse à émigrer dans
différentes directions. Les uns vont chercher du travail dans
les grandes villes. D'autres se dirigent par bandes vers l'Aleni-
1. Voir les détails donnés plus loin à propos de la Miséricorde de Lisbonne dan>
la partie relative à la population industrielle. Dans le district de Vizeu il y a
beaucoup d'établissements de ce genre : à Vizeu. Santar, Tondella. etc.. etc.
96 LA VIE RURALE.
tejo, OÙ ils sont employés dans les vastes fermes à blé,
ainsi que nous le verrons plus loin. Beaucoup de jeunes
filles s'engagent comme servantes à Lisbonne et dans les autres
centres urbains ; souvent elles reviennent au villages après avoir
subi la mauvaise influence delà ville, dont elles propagent ainsi
la corruption. Enfin, de nombreux ouvriers et paysans vont
chercher fortune à l'étranger ou aux colonies, surtout au Brésil.
Ils y débutent comme ouvriers ruraux, artisans ou petits com-
merçants, vivent avec beaucoup d'économie et réussissent sou-
vent à faire en dix ou quinze ans une petite fortune ; cjuelques-
uns même parviennent à la véritable richesse. Somme toute,
leurs ambitions sont très courtes, et comme ils emportent un
grand amour pour leur terre natale, où toute leur famille est
restée, leur espoir est d'y revenir le plus tôt possible pour y
vivre en paysans aisés ou en petits bourgeois. Pendant leur
absence, et quand ils le peuvent, ils envoient généralement un
peu d'argent à leurs parents. Aussi arrive-t-il souvent que l'on
pousse un jeune homme à émigrer dans le but d'en tirer des
subventions en argent comptant, chose toujours rare dans ce
milieu pauvre. Après leur retour, les plus aisés prennent fré-
c[uemment à leur charge l'instruction d'un jeune frère, neveu
ou cousin, auquel ils procurent ainsi l'occasion de s'élever
à une condition supérieure.
Les indications générales que nous venons de résumer vont
maintenant se préciser dans la monographie c^ui suit.
José Ferreira Morgado habite le village de Corga, situé à
12 kilomètres de Vizeu. Il est âgé de 73 ans. Sa femme, Berna-
dina d'Almeida, en a 65. Six enfants vivent et travaillent avec
les parents : Antonio, 35 ans; Manuel, 30; Constança, 26; Zoao,
24; José, 22; Carlos, 21. Le fermier emploie en outre un jeune
berger de 14 ans.
Le village est bâti sur un petit plateau accidenté, traversé
par un ruisseau. La couche arable, peu épaisse, en général,
laisse souvent apparaître le granit c|ui la supporte. Partout où
le sol est suffisamment profond, sa fertilité est moyenne.
Ailleurs, il se dessèche vite et produit peu. Le climat est tem-
LA l'KïriK l'.LLTCnF: lUNS LE NOHÏ). 07
péré, le thonnomèti'c descend rarement au-dessous de 3", et
ne dépasse guère 32". La région est essentiellement agricole ;
elle ne produit en outre qu'une petite quantité de pierres à
polir et les articles communs fabriqués par les artisans.
Morgado est propriétaire de sa maison et de Tenclos qui en
dépend. C'est un petit bâtiment qui contient une étable, un
cellier, et au-dessus deux chambres et une cuisine, où toute
la famille s'entasse. Le mobilier est extrêmement sommaire.
Il se compose : de couchettes en planches garnies d'une simple
paillasse, de coffres à linge, de tables et de bancs en bois
de sapin et de quelques ustensiles. Le linge et les vêtements
se réduisent à peu près à ce qui est indispensable ; chacun
possède un costume de travail et un autre pour le dimanche ;
la ménagère garde quelques draps en réserve. Habitation, mo-
bilier et hardes valent au plus, tout compris, 300 milreis
(1.550 fr.).
Notre paysan afferme les terrains qu'il cultive à l'un des
plus gros propriétaires de la province. Ces terres font en effet
partie d'un domaine dont la valeur est estimée à environ
500.000 francs. Le propriétaire habite Lisbonne et il a pour régis-
seur, ou plutôt pour agent, l'instituteur de Corga, qui s'occupe de
faire rentrer les fermages et les redevances, et exécuter les
travaux nécessaires dans les vignes exploitées en régie ; il ne
cultive rien par lui-même. La ferme de Morgado, une des
plus grandes du pays, comprend quelques hectares de terres
ensemencées en blé, seigle et orge, ou plantées en vignes,
3 hectares de terre à maïs, enfin 25 hectares de sapinière. Le
tout est estimé 3.000 milreis (16.650 fr.) en chitfre rond.
L'assolement des terres arables est fort simple : après avoir été
emblavée pendant une courte période, qui varie de deux à cinq
ans, chaque parcelle est laissée en jachère pendant un temps
variable durant lequel on y fait pacager le bétail. Comme ce-
lui-ci est peu nombreux, la fumure est faible et le rende-
ment médiocre ; il ne dépasse guère 1-2 hectolitres à l'hectare
pour les céréales et li pour le maïs. En moyenne, la ferme
produit : 35 hectolitres de maïs, 8 de seigle, 6 d'orge, 4 de
7
98 LA VIE RURALE.
blé, 160 kilos de lin, 39 hectolitres de vin, et en outre les pom-
mes de terre et les légumes pour la nourriture de la famille.
La sapinière fournit le bois pour le chauffage et les répara-
tions.
Pour sa culture le fermier dispose d'un outillage extrême-
ment primitif : un char à bœufs avec son harnais, un araire ou
petite charrue, une herse et quelques outils à main, rien de
plus. Le cheptel comprend dnux bœufs de trait, de la race
petite mais vigoureuse appelée arouquèsa, valant ensemble
140 milreis (775 fr.), treize brebis pour 27 milreis (150 fr.), deux
porcs 15 milreis (83 fr.), six poules 1.800 reis ^^10 fr.). Le tout,
attirail et bétail, peut être estimé au total 1.200 francs à peu
près. En y ajoutant la valeur de la maison et du mobilier, nous
arrivons à une somme qui peut varier entre 2.700 et 3.000 francs
et qui représente l'actif de cette famille.
En dépit de son âge avancé, le fermier dirige encore son
exploitation, à laquelle tous ses fils sont employés, pendant que
la mère, aidée par Constança, prend soin de la maison ; la
jeune fille participe en outre aux travaux des champs. Morgado
enti éprend chaque année, avec son char et ses bœufs, quelques
transports — environ 10 jours — qui lui rapportent à peu près
12 milreis 66 fr.). L'un des fils gagne en Alemtejo et rapporte
à la maison 28 milreis [155 fr.). Il faut ajouter à cela les
produits vendus au marché ; le principal a été cette année le
vin : 5 hectolitres pour IV milreis (77 fr. 50), le reste est in-
signifiant.
L'alimentation a pour base le pain de maïs, accompagné
le matin de quelques sardines salées, à midi de pommes de
terre ou de haricots, et parfois de morue ou de viande de
porc, le soir de légumes et des restes du dhier. On estime
à 22 mih'eis (122 fr.) par an la dépense nécessaire en denrées
d'épicerie, vêtements, etc., pour la nourriture et l'entretien de
la famille. Le fermier paie son loyer en nature et livre dans ce
but au propriétaire 22 hectolitres de maïs ; de plus, il lui doit
({uatre jours de corvée avec son char et ses bœufs.
Nous constatons ainsi que la famille remet au propriétaire ou
LA PETITE (U LTURE DANS DE NORD. 99
consomme directement la presque totalité de ses récoltes. Si
elle fait un pou d'argent, c'est surtout grâce au travail salarié
qu'elle fournit au dehors. Voici, d'après les indications qui
précèdent, le tableau approximatif de ses recettes et de ses
dépenses, abstraction faite des produits consommés ou délivrés
en nature :
Recettes.
Charrois, 10 journées GO fr. »
Salaire d'un fils Iod ><
Ventes : o hectol. de vin 77 fr. oO
Divers 60 »
Total :i.ï8 fr. 50
Dépenses.
Denrées d'alimentation, épiceries oo fr. 50
Linge et vêtements 00 fr. &0
Outils, harnais, etc 50 »
Impôts 100 »
Divers 72 »
Total un fr. »
On voit par ces deux totaux que le peu d'argent comptant
réalisé par cette famille est absorbé par ses besoins urgents. Le
moindre accident suffit pour rompre l'équilibre de ce pauvre
budget, et pour appeler les privations.
Les récréations dont profite la famille ne sont ni très nom-
breuses ni très variées. En dehors des cérémonies familiales,
comme les mariages et les baptêmes, la plus grande réjouis-
sance est celle que ramène chaque année la fête patronale du
village. On la célèbre par uq repas substantiel, après lequel la
jeunesse organise des danses tandis que les vieux se rendent au
cabaret. Le dimanche et les jouis de fête, les hommes vont
aussi de temps en temps à l'auberge, où ils boivent surtout du
vin, vendu très bon marché. L'ivrognerie et le désordre sont
d'ailleurs des faits rares.
Ces gens vivent ainsi dans un état de médiocrité paisible qui
touche la pauvreté. Son principal inconvénient est de leur
100 LA VIE RURALE.
rendre tout progrès bien difficile. Deux causes de trouble les
guettent continuellement : la mauvaise récolte et la maladie.
Les années sèches leur sont très dures. Quant à la santé, en
dépit d'un défaut à peu près complet d'hygiène, elle est assez
bonne en général. Gela tient d'abord au climat, qui est plutôt
sain; en outre, les soins donnés à la première enfance étant fort
peu éclairés, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, tous les
enfants d'un tempérament faible disparaissent de bonne heure.
11 en résulte une sélection au proiit des plus forts. Toutefois, le
père, déjà âgé, fut atteint récemment d'une maladie assez grave;
il a été soigné à l'hôpital de la Miséricorde, où il payait une
pension de 300 reis (1 fr. 65) par jour.
Cette famille ne reçoit aucun ajipui extérieur, hormis celui
que l'on se donne entre voisins. Au moment des grands travaux.
ces paysans s'aident entre eux, travaillent les uns pour les
autres, se prêtent des animaux, des outils ou des semences.
Quand un ménage vient à manquer de quelque provision, un
autre lui en fait l'avance, et le remboursement s'opère en nature
après la récolte. Ces pauvres gens se patronnent ainsi les uns
les autres dans la mesure de leurs forces, suppléant par là de
leur mieux à l'absence du véritable patron, le propriétaire. En
visitant cette région, nous avons eu l'occasion de constater
d'une façon frappante l'importance de l'initiative et des exem-
ples donnés par les patrons agricoles lorsqu'ils remplissent
effectivement leur rôle. Non loin de Corga, à Povolide, nous
avons rencontré un ancien officier, M. J. Cabrai, propriétaire
d'un domaine assez étendu. Comprenant que le rendement serait
meilleur sous son contrôle direct, il a quitté l'armée pour aller
s'installer sur ses terres. M. Cabrai eut alors l'idée d'organiser
une laiterie pour la production du beurre. Et pour se procurer
la crème nécessaire, il sut persuader aux paysans du voisinage
qu'ils auraient avantage à remplacer leurs bœufs de travail par
des vaches laitières. Il leur avança môme souvent une partie
de l'argent nécessaire pour les acheter, retenant par fractions
l'intérêt et le capital sur le prix du lait qui lui était livré. Le
rendement de ces animaux est assez faible, d'autant plus qu'on
I.A l'r.TIïE Cl LTlIiE DANS LE NOHl). 101
les fait travailler; cependant la production de la bcurrerie de
Povolide a pu se développer peu à peu ; elle atteint maintenant
70 kilos par jour, procurant aux fermiers une ressource supplé-
mentaire qui n'est pas à dédaigner. De son côté, M. Pedro dos
Santos, qui réside temporairement à \izcu, tout près de ses
propriétés de Villa Mean dans la vallée du Dao, a organisé un
syndicat agricole et viticole et une association mutuelle d'assu-
rance contre la mortalité du bétail, qui rendent d'importants
services. Il s'efforce actuellement d'adapter aux besoins du
crédit agricole régional une institution déjà ancienne : le Banco
agricola e industrial Viziense, qui fonctionne depuis plus de
VO ans à côté de la Miséricorde de Vizeu. Il est évident que, si
les propriétaires de ce type étaient plus nombreux, l'agriculture
portugaise serait aussi plus prospère.
L'instruction primaire est loin d'avoir réalisé en Portugal tous
les progrès désirables. Cela tient à diverses causes que nous
aurons l'occasion d'analyser plus tard. Dans la famille Morgado,
qui comprend huit personnes, trois seulement, le père et deux
fils, savent lire, les autres sont illettrés. Au point de vue reli-
gieux, on trouve encore dans ces campagnes un certain nombre
de personnes pieuses, mais il en est d'autres qui, tout en obser-
vant les pratiques élémentaires du culte, ne montrent pas une
bien grande ferveur, et c'est ici le cas.
Les charges publiques supportées par la famille se résument
ainsi : elle paie, en premier lieu, h titre d'impôt foncier, 18 mil-
reis (100 fr.) qui se partagent entre la commune et l'État;
c'est là une bien lourde charge pour une si petite exploitation.
Ensuite, elle supporte les impôts indirects qui frappent les arti-
cles de consommation ; comme elle achète peu de chose, le
fardeau de ces taxes ne lui est pas très sensible ; on peut l'évaluer
à environ 8 ou 10 francs par an. Quant au service militaire,
il n'a été fourni par aucun des Morgado, tous ayant été exemptés
pour cause d'insuffisance physique ^
En ce qui concerne les relations avec l'extérieur, nous cons-
1. Nous aurons plus tard l'occasion de constater que l'incapacité physique est sou-
vent un prétexte qui couvre des interventions politiques.
102 LA VIE KL'RALE.
tâtons d'abord que la densité de la population dans les Beïras
ne laisse guère de place à limmigration. Au contraire, les
gens du pays se répandent chaque année au dehors pour trou-
ver dans l'émigration temporaire un supplément de ressources.
Un des fils de Morgado part ainsi en septembre pour l'Alemlejo,
où il travaille dans une ferme jusquen avril, époque à laquelle
il revient avec un petit pécule, évalué à 28 milreis (155 fr.)
en moyenne, somme qui entre dans le budget du ménage, ainsi
que nous l'avons constaté.
Le père et les deux fds qui savent lire sont électeurs munici-
paux et politiques.
Le type représenté par cette famille est le plus répandu parmi
la population agricole de cette région. On ne rencontre là que
bien peu de fermiers d'un degré supérieur; en revanche, on en
trouve un certain nombre dont les exploitations sont sensible-
ment moins étendues, et qui tombent par conséquent dans une
condition presque misérable. Plus bas encore, on peut observer
des familles d'ouvriers ruraux, dont les plus heureuses sont celles
qui possèdent au moins une maisonnette. Le taux très minime
des salaires ne leur permet guère que par rare exception de
sortir de leur très humble et souvent très difticile position.
Toutefois, malgré l'exiguïté de leurs ressources, la condition des
familles rurales reste tolérable. Tant que le prix du maïs
ne s'élève pas au-dessus de 17 francs l'hectolitre. — et ce fait
ne se produit que dans les années d'extrême sécheresse, — l'ou-
vrier agricole ne souffre pas de la faim. Nous verrons bientôt
qu'on ne pourrait pas en dire autant des travailleurs de la ville.
A quelques kilomètres de Vizeu commence la région mon-
tagneuse, où une population clairsemée cultive une partie
des terres accessibles. Un type intéressant va nous permettre
d'étudier au moins partiellement la région agricole de l'Es-
trella.
I.A l'KTITE CULTURE DANS I.E NORT). 103
VI. PAYSAN l)K L KSTRELLA.
La Serra de Estrella, la plus haute chaîne du Portugal, — son
point culcninant approche de 2.000 mètres — est sillonnée de
profondes vallées, où coulent de nombreuses rivières, affluents
du Mondego ou du Tage. Les pluies fréquentes de l'hiver,
les neiges qui couvrent les hauts sommets de la Serra pen-
dant quatre mois, en font diu'ant une partie de l'année des
torrents qui roulent à pleins bords; en été, au contraire, leur
lit se dessèche presque complètement. Il en est de même pour
les sources qni s'échappent des pentes. En fait, l'eau est abon-
dante dans cette contrée tourmentée, mais son cours est irrégu-
lier. Pour l'utiliser pleinement à l'heure la plus favorable, il
faudrait la retenir par des travaux d'art et la distribuer judi-
cieusement jusque dans la plaine, au moyen d'un système bien
étudié de canaux dans le g"enre de ce qui a été fait notamment
pour la Lombardie et la Catalogne. Dans l'Estrella, on a laissé
jusqu'à présent la nature à elle-même. Ou plutôt l'homme s'est
appliqué à détruire ce que la nature avait fait pour défendre le
sol contre l'action dévastatrice des eaux. Autrefois, tout ce mas-
sif était couvert de forêts qui al)Sorbaient beaucoup d'humidité,
réduisant ainsi le volume et l'action des torrents. Mais les
bois ont été détruits par le fer et par le feu, afin de laisser place
aux pâturages où les moutons se réfugient pendant l'été. Actuel-
lement, le gazon ne suffisant pas pour retenir les eaux, la moin-
dre ondée gonfle les torrents et tout s'écoule en quelques heures.
La première opération utile serait donc le reboisement des
pentes. Des lois spéciales édictées dans ce but n'ont donné qu'un
résultat bien médiocre. Deux massifs forestiers seulement ont
été reconstitués jusqu'à présent; le premier, sur 2.000 hectares,
se trouve près de Manteigas aux sources du Zezere ; le second,
sur 400 hectares, a été établi près de Covilha. Il faut dire que
l'administration forestière se heurte à des difficultés considéra-
bles. Les pâtis appartiennent aux communes montagnardes et
104 LA VIE RURALE.
sont ou bien utilisés par les habitants, ou bien loués à des ber-
gers des régions voisines. Quand il est question de reboiser, les
intéressés s'insurgent contre des projets qui tendent à restrein-
dre leur jouissance, et les choses restent en l'état. Ceci montre
une fois de plus l'impuissance des communautés paysannes à
gérer des intérêts étendus, spécialement à bien administrer des
forêts. Ilfautpour celades connaissances et une prévoyance que
n'ont pas les petites gens.
Mais il n'en est pas moins certain que, si les grands proprié-
taires fonciers savaient voir et comprendre la situation, ils
pourraient dès à présent travailler à l'aménagement et à l'utili-
sation des eaux, ce qui donnerait des résultats immenses au
point de vue industriel comme au point de vue agricole. Mais il
faudrait au préalable s'entendre et s'associer. Or, cela n'est ni
dans les habitudes, ni surtout dans l'esprit des gens de la classe
aisée. Ils n'y sont pas préparés par leur éducation qui leur ins-
pire plutôt un individualisme égoïste, ennemi de la discipline et
de la responsabilité. Ce grave défaut de la formation sociale
nuit considérablement à la prospérité du pays.
La famille étudiée ' babite le versant nord de la chaîne, à
Lagarinhos, paroisse qui dépend du concelho de Gouveia,
district de Guarda. Ce village, situé à .500 mètres d'altitude,
compte 860 habitants. Comme Sâo Pedro do Sul, cette localité
est loin du chemin de fer; elle est reliée par de bonnes routes à
la gare de Mangualde (20 kilom.) et à diverses autres localités.
Deux petites rivières s'y réunissent pour aller se jeter ensuite
dans le Mondego. La contrée forme un plateau légèrement
accidenté et coupé par les lits des rivières et des ruisseaux. Le
sol arable, d'origine granitique, est d'épaisseur très variable;
tantôt la couclie mince et maigre se laisse çà et là percer par le
rocher, tantôt elle est profonde et fertile parce que les eaux ont
entraîné et accumulé dans les fonds les terres meubles et les
débris organiques. Le climat est relativement froid en hiver : le
thermomètre descend parfois un peu au-dessous de zéro et la
1. Monographie faite avec le concours de M. Mendes Oliva, propriétaire-agricul-
teur près de Gouveia.
LA l'F/nriî: cli.tl'ue dans le nord. 105
neige apparaît de temps en temps; les plui<'s, assez fréquentes
d'octobre à avril, deviennent rares en été; celui-ci est donc à
la fois sec et chaud, car la température s'élève alors jusqu'à
ÎÎ5 degrés. L'irrigation est indispensable en cette saison pour
la plupart des cultures.
Les productions de la haute vallée du Mondego sont assez
variées, elles pourraient l'être davantage encore. La culture
principale est celle du maïs, qui occupe la plus g-rande partie
des meilleures terres, soit au fond des vallées, soit sur les pen-
tes. Semé en avril, le mais est sarclé en juin; en même temps,
on répand des semences de graminées qui, après la récolte faite
en septembre, croissent rapidement sous l'action des premières
pluies et donnent de bons herbages temporaires, que l'on dé-
friche de nouveau au printemps. Sur les terres hautes, maigres
et sèches, le seigle prédomine, avec intercalation d'une ja-
chère de deux années qui donne des pâturages de printemps.
La vigne est cultivée aussi sur une grande échelle; détruite
par le phylloxéra, elle a été reconstituée sur des plants améri-
cains, et la surface actuellement occupée par les vignobles
dépasse de beaucoup l'ancienne.
Enfin, les paysans font, surtout pour leur propre consomma-
tion, des pommes de terre et des légumes variés, et ils ont
d'assez beaux vergers qui, avec les oliviers répandus partout,
donnent à ce pays l'aspect d'un immense bosquet. Les plus
mauvais terrains sont occupés par des bois de pins ; on com-
mence aussi à planter des eucalyptus, essence qui réussit admi-
rablement en Portugal.
La production animale est relativement restreinte. Le gros
bétail est peu nombreux; il se compose principalement de bœufs
de travail. Il en résulte une grande pénurie d'engrais. Les mou-
tons et les chèvres sont en assez grand nombre; chaque famille
élève un ou plusieurs porcs pour sa consommation. La volaille
est plutôt rare. Le gibier a presque disparu, faute d'une pro-
tection suffisante. Quant aux ressources minérales, elles se bor-
nent aux granits du sous-sol, qui sont exploités sur quelques
points pour la construction.
lOG I.A VIE RURALE.
En résumé, cette réyion verdoyante, encadrée de hautes mon-
tagnes, avec son air léger et salubre, ses vallées fertiles, ses eaux
abondantes, pourrait être extrêmement productive si les moyens
de transport étaient plus efficaces, les débouchés plus larges, les
capitaux plus abondants, les patrons capables plus nombreux.
En outre, l'Estrella deviendrait facilement un grand réservoir de
force hydraulique, dont les eaux mortes canalisées iraient ré-
pandre la fertilité au loin. Tout cela est et restera probablement
long-temps encore à l'état de projets.
José Pinheiro, âgé de V<î ans, a épousé Rosa Simoes, qui en a 52 ;
tous les deux sont originaires du pays. Ils ont eu treize enfants,
tous allaités par la mère, et dont neuf sont encore vivants : iMaria,
^4 ans; Manuel, 23; Antonio, 22; José, 18; Zeferino, 17; Maria
Rosa, 14; Maria da Conceiçâo, 13; Theresa,8; Francisco, G,
Le père est propriétaire d'un petit domaine et locataire de
quelques champs, dont l'exploitation absorbe à peu près tout son
temps. Exceptionnellement, il fait au dehors quelques journées
de labourage, — une dizaine environ — avec sa paire de bœufs.
Un usage ancien attribue comme rémunération de ce travail la
paille produite par le maïs récolté sur les champs ainsi labourés.
La mère, qui naguère prenait sa part du travail agricole, est
maintenant remplacée par ses enfants, et se consacre aux soins
du ménage. Les enfants secondent leur père dans la culture du
domaine familial et de la ferme. Certains d'entre eux travaillent
en outre dehors, et leurs salaires rentrent dans le budget com-
mun. Ainsi, Manuel est menuisier; son patron l'occupe presque
toute l'année et lui donne 320 rois (1 fr. 76) par jour. José s'em-
ploie chez les cultivateurs du voisinage environ cinquante jours
par an, moyennant 200 reis (1 fr. 10). Zeferino est domestique
chez un de ses oncles, oîi il ne gagne encore que son entretien.
Cette famille possède une propriété foncière comprenant une
maison d'habitation et des terrains de culture. Ce petit bien vient
de la femme, qui l'a eu de ses parents par héritage. La maison
est construite isolément sur le domaine, et se compose d'une
cuisine oîi les gens mangent, non pas à table, mais assis autour
du feu sur des bancs de bois très bas, d'une petite salle et de
LA l'i/nn: ci ltuhi: kans li: nohi». 107
trois chambres, où couchent les parents et les jeunes filles; les
£;arçons dorment sur des lits de camp places dans l'étable, près
des animaux. Le domaine contient : deux arpents de terres à
maïs, six de terres à seigle, une vig-ne plantée en ceps américains,
au nombre d'un millier do pieds, ce qui représente une surface
de "20 ares environ; enfin, un petit bois de pins d'un arpent ;
les terres labourables sont plantées d'oliviers en bordures.
Comme Tarpont équivaut à uq tiers d'hectare, la superficie
totale de ce petit domaine est à peu près de 3 1/2 à 4 hec-
tares.
Rappelons que, en cas de décès des parents, le code civil
portugais prescrit le partage ég-al en nature ' . Cette règle pré-
vaut aujourd'hui dans tout le pays ou à peu près, les anciennes
coutumes ayant presque totalement disparu. Ce mouvement de
dispersion, qui se continue d'année en année, serait certainement
beaucoup plus rapide, malgré la pauvreté ordinaire du paysan,
si certaines causes n'intervenaient pas poni- donner à la terre
une valeur artificielle et exagérée. Nous en avons déjà indiqué
une^. Bientôt nous en verrons surgir une autre en étudiant les
cultivateurs de l'Alenitejo.
En outre de son domaine, le paysan exploite, nous l'avons vu.
des terres affermées. Ce sont d'abord 6 arpents (2 hectares) de
terres à maïs ou à seigle, avec un droit de pâturage dans 10 ar-
pents de bois qui dépendent de la propriété; ensuite, des pàtis
dont le loyer est acquitté avec le lait des brebis pendant leur
séjour; cette combinaison est usuelle pour les très petites loca-
tions, autrement le loyer se règle en argent. Comme loyer des
terres labourables. Pinheiro doit fournir en nature 130 alqueires
de maïs ou de seigle, l'alqueire valant 15 lit. 8; c'est une quan-
tité de 20 hectolitres et demi de grain environ qui est due par le
locataire.
Pour son exploitation, le paysan emploie un matériel des plus
élémentaires : un lourd char à bœufs à roues pleines; une petite
1. Avec faculté de disposer par tcsiarnent d'un tiers en faveur d'un seul iiéri-
tier.
2. V. ]). 92 ci-dessus.
108 LA VIE RURALE.
charrue en bois, munie d'une pointe de fer qui entame un peu
le sol sans le retourner et exige du laboureur un grand effort;
une herse, aussi en bois, sur laquelle il faut se tenir debout pour
obtenir un travail utile; enfin quelques outils aratoires, le tout
d'une valeur totale approximative de 30 milreis (165 francs). Il
en est d'ailleurs ainsi chez tous les paysans ; on ne trouve dans
le village qu'une seule bonne charrue. Disons, tout de suite,
que le mobilier de la ferme est très simple ; 2 armoires,
4 coffres, 1 table, quelques chaises et des bancs, le tout en bois
de sapin, forment le gros du mobilier; on couche sur des lits de
camp établis au moyen de quelques planches posées sur deux
bancs et garnies d'une paillasse. Quant au cheptel, il se compose :
d'une paire de bœufs de travail, achetée chaque année en février
au prix moyen de 15 livres sterling (375 francs) et revendue à
l'entrée de l'hiver avec un petit bénéfice de VO à 50 francs; un
petit troupeau de 30 tètes : brebis et chèvres; un porc
acheté à l'automne et qui est tué l'année suivante à Noël pour
l'usage de la famille; enfin, une dizaine de poules. Actuellement,
Pinheiro n'a pas de troupeau; il l'a vendu parce que son fils
Antonio, qui était le berger, a dû partir pour le service mili-
taire ; mais il est revenu dans des circonstances dont nous parle-
rons plus loin; aussi le père compte racheter bientôt un autre
troupeau afin d'utiliser les pâtures dont il dispose.
Le système de culture des paysans de cette région est tout à
fait primitif. Comme ils ont peu d'engrais, et aussi peu de dé-
bouchés, ils se limitent à la production des denrées les plus
courantes, celles dont ils se nourrissent eux-mêmes ou dont la
vente est facile dans leur voisinage immédiat, comme le mais,
le seigle, la pomme de terre. L'assolement est inconnu. Les meil-
leures terres, réservées au maïs, sont fumées avec le peu d'en-
grais de ferme dont on dispose. Quant aux terres maigres, ce
qu'on leur rend par la fumure et le séjour des animaux est si
insuffisant, que la jachère s'impose. Avec plus d'engrais, on
pourrait certainement obtenir de ces sols des rendements meil-
leurs et une récolte annuelle. Mais, pour cela, il faudrait avoir
du bétail, et des fourrages pour le nourrir. On se borne à semer
LA PETITE ClLTIIti: DANS LK NOHO. 109
des graminées parmi le maïs au moment du sarclage, ce qui
donne plus tard une ou deux coupes de foin et ([uelques se-
maines de pâture. Les friches produisent aussi un peu d'herbe,
mais tout cela est bien insuffisant, et la culture reste extensive,
c'est-à-dire nécessairement pauvre.
Dans ces conditions, on s'explique pourquoi la quantité des
produits vendus est fort minime. Elle se réduit à : 150 kilos de
fromage de brebis, valant iô milreis (249 fr.); 20 agneaux
pour 12 milreis (66 fr.); i5 kilos de laine, 13.500 reis (71 fr.).
11 faut ajouter à ces recettes, celles qui proviennent des salaires
réalisés par quelques-uns des membres de la famille. Manuel fait
comme menuisier 250 journées payées 320 reis l'une, soit
80 milreis {kïï fr.); José gagne pour 50 journées à 200 reis
à peu près 10 milreis (55 fr.). Quant aux rentrées en nature,
il est inutile de chercher à les évaluer, puisque le produit en
est directement consommé par la famille.
Voilà pour les ressources, calculons maintenant les dépenses.
Observons tout d'abord que le mode d'existence des monta-
gnards de lEstrella est d'une extrême simplicité.
Nous savons déjà comment ils sont logés; leur habillement
n'est pas plus recherché. Pour travailler, les hommes portent
un costume sommaire, composé de vieilles hardes . une chemise
de coton, un gilet et un pantalon de gros drap, un chapeau de
feutre à larges bords; les femmes ont des jupons de cotonnade,
un chàle de laine, et se couvrent la tête d'un fichu; tous vont
piedsnus, sauf en cas de pluie et les jours chômés. Le dimanche,
le père et les jeunus gens mettent un costume en drap du pays
[samgoça], qui doit durer plusieurs années; pour les fem-
mes, l'habit du dimanche est taillé dans une grosse étoffe de
coton mélangé de lin. La mère possède un habillement un peu
plus fin, fait d'un tissu de laine ; elle a aussi une paire de bou-
cles d'oreilles et une chaîne en or: chacune des jeunes filles a
également ses boucles d'oreilles, mais elles sont plus petites. Le
linge est réduit au strict nécessaire. Tout compris, habits et linge
ne valent pas plus de 130 milreis (720 fr.). Pour l'entretien de
tous, vêtements, linge et chaussures, on peut estimer la dépense
110
LA \"IK RURALE.
annuelle à 100 milreis (555 fr. i, en y comprenant tous les me-
nus frais relatifs à la toilette.
L'alimentation est aussi frugale que possible. Le matin de
bonne heure, on déjeune d'un morceau de pain de mais et d'une
poignée d'olives, parfois de quelques pommes de terre. Le diner,
qui se prend aux champs pendant la saison des grands travaux,
se compose d'une soupe aux choux, dun plat de légumes, par-
fois de quelques sardines ou d'un peu de morue salée. En été,
on goûte vers quatre heures avec du pain de maïs, des olives
et quelquefois des sardines salées. Le soir, la famille mange
une soupe aux légumes. De temps en temps, on ajoute à la soupe
un morceau de porc salé ou un saucisson; mais comme la pro-
vision de lard et de graisse, faite à Noël, doit durer toute l'an-
née, on n'en use qu'avec parcimonie. De loin en loin aussi, on
boit un peu de vin, surtout quand la besogne est rude. Tout
cela est produit par le domaine; la ménagère n'achète guère
qu'un peu d'épiceries, de poisson salé, aussi 3 ou 4 décalitres
d'huile, la ferme n'en produisant pas assez pour la consomma-
tion de la famille; la dépense faite de ce chef peut être évaluée
à 150 francs environ. En cas de mauvaise récolte, il faut se pro-
curer en outre un peu de maïs et de seigle.
Les récréations ne chargent guère le budget familial. Les fêtes
religieuses, une cérémonie de famille de temps en temps, bap-
tême ou mariage, parfois la danse ou une partie de boules pour
les jeunes gens, ou tout simplement un peu de flânerie le diman-
che, quand l'ouvrage ne presse pas, c'est tout et cela coûte peu.
L'impôt leur prendcertainement davantage : 60à 70 francs par an.
Si nous essayons maintenant de récapituler les sommes que
nous venons d'indiquer, il en résulte le tableau suivant, qui
mentionne seulement les entrées et les sorties en argent :
Recettes.
Ventes de produits
386
fr.
Salaire de Manuel
444
—
Salaire de José
").')
—
Bénéfice sur les bœufs. . .
40
—
Total
92:i
fr.
Dépenses.
Frais d entretien ;j5;)
Épiceries, huile, elc Id^)
Impôts directs iiO
Divers 100
T<.tal.
855 fr.
LA l'ETiTi: (;i"i;ri m; dans li; .\ohd. 111
On voit «jue les dépenses indispensables balancenl prcscjue
les recettes. Aussi, la moindre perturbation ne peut manquer de
jeter un trouble profond dans ce pauvre budg-ct. Les Pinbeiro en
ont lait bi cruelle expérience; ils ont éprouvé des maladies qui
ont exigé des soins médicaux et des remèdes; en outre, il a fallu
combler des pertes d'animaux. Ils ont dû emprunter dans ce but
une somme de 200 milreis (1.100 fr. ) dont il faut payer l'inté-
rêt à raison del % ; Pinbeiro couvre cette dépense exceptionnelle
au moyen du salaire de quelques journées de charrois faites en
hiver avec ses bœufs. Si de pareilles pertes se renouvelaient, ce
serait probablement pour eux la ruine complète.
Contre les vicissitudes de cette pénible existence, nos paysans
n'ont guère de recours. Quand l'année est par trop mauvaise, le
propriétaire leur fait remise d'une partie de la redevance qui
lui est due. Mais ils nont à compter sur aucun autre appui.
Entre voisins, on ne peut faire grand'chose, car tous sont égale-
ment besogneux. Ils ne connaissent pas les avantages de l'assu-
rance ou de l'association; les primes et les cotisations leur
paraissent trop lourdes à payer. Il existe bien à Gouveia deux
sociétés de secours mutuels, assez peu prospères, du reste ; les
campagnards ne s'en soucient aucunement. Enfin, la commune
et l'État ne peuvent rien pour leur venir en aide. Ils sont donc
en fait à peu près abandonnés à eux-mêmes.
Nous avons dit tout à l'heure que la situation de Pinbeiro
avait été troublée par des cas de maladie. Il faut ajouter que
les paysans de cette contrée sont d'une propreté très relative et
n'ont aucune notion d'hygiène. Un simple trait donnera une
idée de l'état des mœurs à cet égard : Pinbeiro paie au barbier
du village, en guise d'abonnement annuel pour lui et ses fils,
une alqueire (15 lit. 8) de maïs; pour ce prix, on ne peut pas
demander à ce Figaro portugais des soins bien fi'équents.
Dans cette famille, personne ne Sîiit ni lire, ni écrire; ce n'est
pas que les parents méconnaissent Futilité de l'instruction. Mais,
dans leur indigence, ces paysans utilisent le plus tôt possible le
travail de leurs enfants. Il existe dans la paroisse deux écoles,
l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. Elles sont peu fré-
112 LA VIE RURALE.
quentées, en dépit de la loi d'obligation. Au point de vue reli-
gieux, sans être dévots, ces g^ens sont fortement attachés au ca-
tholicisme et en pratiquent les règles essentielles : la messe du
dimanche, — les femmes y vont parfois en semaine quand le
travail le permet, — la communion pascale. Les parents dé-
clarent qu'ils tiennent à ce que leurs enfants soient de bons chré-
tiens.
En ce qui concerne les charges publiques, Pinheiro paie :
1" une taxe sur les bœufs, montant à 1.100 reis (6 fr. 10), chiffre
modéré par faveur, car le taux légal est plus élevé; l'impôt fon-
cier, 7.500 reis (41 fr. 60), dont 80 % pour la commune; la taxe
cultuelle (co/i^n/«), 600 reis (3 fr. 30). Pour une famille qui achète
si peu au commerce, les taxes indirectes peuvent être évaluées à
15 ou 20 francs. Le total ressort ainsi à 65 ou 70 francs. Le père
a été libéré du service militaire à prix d'argent ; Manuel a tiré au
sort un bon numéro qui l'a fait dispenser; Antonio a été incor-
poré, mais une recommandation efficace étant intervenue, il a
été libéré au bout d'un mois pour incapacité physique.
Pinheiro est électeur municipal et politique, à titre de contri-
buable. Ce point l'intéresse d'ailleurs fort peu en principe; il
donne son vote à son propriétaire sans aucun souci de l'opinion
de celui-ci, et uniquement pour se le rendre favorable.
Dans cette région, l'immigration est presque nulle. xV l'excep-
tion de quelques personnes du dehors mariées dans la paroisse,
du curé et des instituteurs, on n'y voit point d'étrangers. Au con-
traire, rémigration est assez active et peut nous fournir quelques
détails intéressants. Il y a quelque vingt ans, trois frères origi-
naires de la paroisse qui avaient émigré en Afrique dans leur
jeunesse, rentrèrent au pays avec une grosse fortune. Ils ache-
tèrent des terres, se firent bâtir un château comme résidence
d'été, et eurent à Lisbonne leur résidence d'hiver. Ils entrepri-
rent sur leur nouveau domaine de grandes plantations de vignes,
apportant ainsi dans la région des sommes importantes sous forme
de salaires. Gela fit naturellement grand bruit et accrédita
l'idée qu'il était facile de s'enrichir en s'expatriant. Un courant
d'émiii ration assez accentué s'établit bientôt, soit vers les colo-
LA PETITH CILTURK DANS LK NORD. 1 I ."{
nies d'Afrique, soit vers le Brésil. Les uns partaient comme ou-
vriers ruraux, les autres comme artisans ou petits trafiquants.
Beaucoup sont morts obscurément dans la misère, sans revoir
leur village. D'autres au contraire ont obtenu plus ou moins de
succès. Actuellement, onze individus de la commune sont établis
au Brésil: ils ont tout juste remboursé leurs frais de passage ; un
seul, parti depuis longtemps déjà, a pu envoyer à sa famille en-
viron 500 milreis (2.775 fr.). Quatre autres sont en Afrique et
paraissent avoir réussi, au moins dans une certaine mesure, car
ils envoient de l'argent chez eux ; il en est un, même, qui sou-
tient ses vieux parents; un second a appelé près de lui son
frère, qui est mort là-bas peu après; l'émigrant a alors payé le
passage dun autre frère au Brésil. Ajoutons qu'un autre enfant
de la commune, décédé outre-mer, a légué aux pauvres de la pa-
roisse 2 contos de reis (environ 11.000 fr.). On voit que, en fait,
les véritables succès sont très rares. Ils suffisent cependant pour
enflammer l'imagination populaire et pour inspirer à beaucoup
de jeunes gens un vif désir d'aller tenter la chance au dehors.
Comme le travail manque dans la contrée, parce que les nou-
velles plantations de vignes ont été interdites, quelques journa-
liers sont allés chercher de l'occupation à Lisbonne ; d'autres se
sont dirigés vers l'Alemtejo. Mais, la concurrence des bras étant
fort grande, il est très probable que cette circonstance accen-
tuera encore le mouvement d'émigration.
Le type que nous venons de décrire est très nettement celui
du propriétaire indigent, qui vit pauvrement de sa terre et de
son travail, sans moyens de progrès ni de développement intel-
lectuel et professionnel. Quand il réussit par hasard à augmenter
son bien, c'est qu'il a rencontré des occasions exceptionnel-
lement favorables et aussi parce qu'il a vécu de privations. On
compte dans la paroisse une douzaine de familles de ce genre;
les autres sont plus modestes encore, parce quêteurs propriétés
sont plus réduites, si bien qu'elles doivent recourir davantage au
travail salarié, quand elles en trouvent. Beaucoup ne possèdent
pas même un pouqe de terre et sont par conséquent de simples
journaliers agricoles, toujours à la recherche d'un travail qui
8
114 I.A VIE KUHALE.
trop souvent leur manque, et qui est très peu payé. C'est dire que
la pauvreté, qui fréquemment devient delà misère, prédomine
dans ces vallées, où cependant la nature n'est pas avare. Mais
les faiblesses du régime social interviennent pour annuler
dans une grande mesure les avantages naturels de la contrée.
vil. — PAYSAN DE LOIZA.
Les trois types que nous avons décrits précédemment appar-
tiennent à la haute Beira, et ils représentent fidèlement la très
g'rande majorité des cultivateurs de cette province. En multi-
pliant les observations, on rencontrerait certainement quelques
variétés secondaires intéressantes. Mais cela ne changerait iden,
ou presque, à la physionomie générale de la population.
Dans la basse Beïra, qui s'étend entre la précédente et la
mer, la situation est la même, à peu de chose près. Nous y
retrouvons la grande et surtout la moyenne propriété, avec un
certain nombre de très petits domaines ; c'est encore la petite
exploitation qui fait valoir la terre, le grand propriétaire étant
absent: la production est également peu variée et destinée
avant tout à nourrir le paysan. Cependant, les débouchés sont
ici plus rapprochés et plus accessibles, les routes et les chemins
de fer étant plus nombreux. Malgré cela, l'insuffisance de la
petite exploitation à développer la production pour alimenter
le commerce, est si caractérisée, que la situation n'est pas sensi-
blement meilleure ici que dans les hautes terres, malgré les
circonstances plus favorables. La pauvreté, l'ignorance et la
routine étant pareilles, le résultat est nécessairement le même.
Il serait donc inutile d'ajouter de nouvelles monographies aux
trois précédentes. Elles ne feraient que répéter les mêmes
traits. Mais nous croyons utile de reproduire une étude qui
porte sur un type un peu exceptionnel, lequel nous donnera une
bonne base de comparaison. Il s'agit du paysan propriétaire des
e/ivirons de Louza. Cette petite ville est bâtie au pied de la
serra du même nom, qui se dresse à 30 kilomètres au sud-est
LA PETITE CULTltRE DANS LE NOHI). 115
de Coimbra. La serra de Louza est l'un des grands chaînons
du massif péninsulaire, une sorte de contrefort placé là comme
pour soutenir les terrasses de l'intérieur. Sa maîtresse cime
atteint 1.202 mètres, et domine de haut la multitude de collines
qui couvrent la basse Beïra en s'a baissant peu à peu jusqu'à
la mer. Celles qui avoisinent la serra dépassent souvent l'alti-
tude de VOO mètres, forment des escarpements abrupts et ne
laissent entre elles que d'étroits défilés.
De Coimbra on parvient à Louza ^ soit par un petit chemin de
fer d'intérêt local qui relie le bourg à la ville universitaire — il
doit être prolongé plus tard à trav^ers la montagne — soit par
une route assez négligée, mais charmante, qui passe de vallée
en vallée, en se ramifiant. Au moment où nous parcourons
cette pittoresque contrée, cest-à-diie vers la fin du printemps,
elle est revêtue d'un splendide manteau de verdure richement
nuancé. Chaque culture apporte en effet dans cet ensemble sa
tonalité particulière, depuis la teinte claire des prairies jusqu'au
vert sombre des bois de pins qui couronnent les hauteurs, et
couvrent souvent une partie des pentes. Partout les arbres
fruitiers, les oliviers, parfois des orangers, ajoutent leur note à
cette bigarrure et donnent à tout le pays un aspect très boisé.
Le maïs, le blé, le seigle, la pomme de terre, les légumes, sont
les cultures principales, mais on pourrait en faire beaucoup
d'autres, si les terres étaient convenablement irriguées en été.
Le tabac, la betterave, le? fourrages réussiraient admirablement
avec de l'eau et des engrais suffisants. La production fruitière
elle-même aurait encore bien des progrès à réaliser. Partout,
la petite exploitation est la règle, subdivisant presque à l'infini
la moyenne propriété, qui prédomine. On trouve çà et là quel-
ques domaines de grande étendue, mais ils sont rares. La petite
propriété au contraire est fréquente, mais elle est presque tou-
jours si réduite, que le paysan doit chercher du travail salarié
ou louer les terres nécessaires pour compléter une exploitation
1. Monographie faite avec le concours de M. le D' Adriano Carvalho, professeur
au Ivcée de Coimbra.
116 LA VIE RURALE.
susceptible de nourrir une famille^ Nous retrouvons donc ici
comme types prédominants ceux du propriétaire indigent ou
du petit fermier que nous avons rencontrés déjà daos la Beïra
Alla. Pour les mêmes raisons, la culture est arriérée, le bétail
rare, la production restreinte, peu variée et ne laissant qu'un
faible excédent pour la vente ^. Le prix de la terre est élevé
et elle ne donne qu'un revenu modique : ï p. 100 pour
les meilleures, encore les fermages sont-ils généralement ac-
quittés en nature. Quant au paysan, il est lui-même très mal payé
de sa peine, parce qu'il ne récolte guère que des denrées de
faible valeur et en petite quantité.
Au fur et à mesure que l'on s'élève sur les pentes, après avoir
traversé le bourg de Louza, le paysage se modifie. La route
court en lacets rapides, traversant des torrents, dominant des
vallons plus ou moins profonds, franchissant des escarpements
où perce la roche, longeant des pentes vertigineuses, parsemées
de troncs découronnés et blanchis, vestiges des magnifiques
bois de châtaigniers qui les couvraient naguère. Çà et là, dans
quelque repli de terrain, on aperçoit des maisons de paysans,
bâties en bois ou en morceaux de schiste et dispersées selon
la convenance de chacun. Ici, les cultivateurs sont presque tou-
jours propriétaires et s'établissent sur leur lopin de terre,
quand cela leur est possible, au lieu de se grouper en village,
selon la pratique ordinaire en Portugal. Il faut dire que la mon-
tagne est si abrupte, que les emplacements propres aux agglo-
mérations ne sont pas nombreux. Il serait donc nécessaire, si
on habitait un village, de faire de longues et pénibles courses
pour aller cultiver les champs et en rapporter les produits. On
1. Ces terrains sablonneux demandent une fumure abondante, qu'on ne peut leur
donner faute de fourrages et de bétail. Pour y suppléer, les paysans vont récolter
dans les bois communaux des bruyères, des brindilles, des feuilles mortes, etc.,
dont ils font un médiocre fumier. Ils en tirent aussi du bois de ciiauffage. L'admi-
nistration forestière voudrait préserver les forêts, ainsi exploitées sans méthodes.
Mais alors la population, privée d'un secours indispensable, préfère abandonner des
terres qui ne peuvent plus la nourrir. 11 y a là une situation très douloureuse, qui
mériterait une élude spéciale.
2. Voir plus loin, dans la monographie du mineur de Braçal, quelques Indications
intéressantes sur la culture dans le district d'Aveiro. à l'ouest de Coimbra.
LA l'ETlTi; CUI.TURi: DA.XS LE NOItI). 117
préfère vivre isolé, mais à portée de son travail. Pour les mêmes
raisons, les communications ne sont pas faciles. Les fermes et les
hameauv sont reliés à la roule par des sentiers escarpés, ro-
cailleux, ravinés, où souvent les transports ne peuvent se faire
qu'à dos d'homme ou d'animal. Le climat général de la région
est relativement froid en hiver; la neige apparaît de temps en
temps et séjourne quelques semaines sur les sommets. Les pluies
sont abondantes en hiver; au printemps, de violents orages
amènent de brusques averses qui forment en quelques minutes
des torrents dévastateurs, surtout depuis là disparition du châ-
taignier. La veille de notre visite, ti'ois moulins établis sur un
ruisseau avaient été emportés par un Ilot de ce genre. La roche,
très poreuse, qui constitue ce massif, absorbe d'ailleurs beau-
coup d'humidité, qu'elle rend en sources innombrables dont
on se dispute les eaux pour l'irrigation.
Les deux ressources principales du pays étaient autrefois la
vigne et le châtaignier. La première fournissait des vins ordi-
naires estimés dans la région; le phylloxéra en commença la
destruction il y a près de cinquante ans. Depuis lors, une partie
a été reconstituée parfois sur des ceps américains; ce fut là une
première épreuve qui atteignit profondément cette population
(le petites gens. Pourtant, elle était à peu près surmontée, quand
survint une calamité plus grande encore. De temps immémo-
rial, la châtaigne a joué dans l'alitneutation de ces montagnards
un rôle prépondérant. Elle était fournie par une véritable foret
qui couvrait tous les versants jusqu'à l'altitude de ïOO à
600 mètres. En moins de quinze ans, une maladie encore mys-
térieuse, mais qu'on croit être d'origine cryptogamique, a dé-
truit tous les châtaigniers en quelques années; on les voyait
d'abord dépérir, puis sécher sur place sans que rien pût réussir
H les sauver. Ce fut un désastre complet, car non seulement
cet arbre nourricier donnait des fruits pour l'alimentation et
pour la vente, mais encore il soutenait et protégeait générale-
ment les vignes, consolidait par ses racines le terrain des pentes
prévenait leur dénudation, retenait les eaux, modérait la force
des torrents, et finalement donnait du bois d'œuvre et de feu.
118 LA VIE RURALE.
Il n'est donc pas surprenant que la situation économique de la
contrée ait été profondément altérée par ce fléau, qui a causé
bien des ruines et bien des misères, sans qu'il ait été possible
jusqu'ici d'en trouver le remède. On prétend même que les
privations infligées à la population de la serra par la disparition
de la châtaigne, ont modifié et diminué ses aptitudes physiques.
Il a fallu remplacer les châtaigneraies par des cultures plus
pénibles, plus exigeantes et moins productives, comme celle du
maïs, qui n'ont pas réussi à combler le déficit, en sorte que beau-
coup d'habitants ont dû quitter ce sol qui ne les faisait plus
vivre.
La famille que nous allons étudier habite un versant très
incliné, presque à égale distance entre le bourg de Louza et le
village de Goes. La maison — une sorte de petit cliâlet bâti sur-
tout en bois — est isolée à 200 mètres de la route ; pour y par-
venir il faut suivre un sentier sinueux de pente assez raide en
partie couvert de bruyère coupée, dont on fera un fumier fort
médiocre. Avec quelques autres maisons éparses dans le voisi-
nage, celle-ci forme un hameau appelé Codeçaes, qui dépend
de la paroisse de Serpius, laquelle est comprise elle-même dans
le concelho de Louza. Codeçaes compte 35 habitants et se trouve
à 150 mètres d'altitude. Le sol est argilo-siliceux, générale-
ment mince sur les pentes, profond et fertile dans les creux, où
l'on trouve de bonnes terres à maïs ; ailleurs il faut beaucoup
de fumier pour obtenir des récoltes passables de seigle, d'orge
ou de pommes de terre. Les arbres fruitiers et les oliviers abon-
dent ; le figuier se mêle à la vigne sur les versants les mieux
exposés. Autrefois, le bois de construction et de chaufTage était
abondant; il est beaucoup plus rare aujourd'hui par suite de la
disparition du châtaignier. La contrée nourrit des bœufs de
travail, et surtout des moutons, des chèvres, de la volaille, le
tout en petite quantité; chaque famille élève un ou deux porcs
et entretient souvent quelques ruches. Comme ressources miné-
rales, on n'a trouvé jusqu'à présent que la pierre à bâtir.
Antonio Barata est un h^mme de cinquante-neuf ans, petit,
alerte, d'un abord ouvert et cordial, traits d'ailleurs répandus
LA l'ETITE C.lLTlltK HA.NS LE NOUD. HO
parmi la classe paysanne portugaise ; sa femme, Aima iMaria, âgée
de ciii([uante-lmit ans, fait, elle aussi, aux visiteurs étrangers un
accueil souriant, plein de bonne gràcedans sasimplicité. Tousdeux
laissent une agréable impression de franchise et d'honnêteté. Nés
dans le pays, ils y ont encore, le mari, une sœur, et la femme,
cinq frères. Ils ont eu six enfants dont cinq encore vivants, trois
garçons : Manuel, vingt-six ans; Antonio, vingt-quatre; Auguste,
vingt-deux, et deux filles : Maria, trente-quatre; Julia, trente-
deux, toutes les deux mariées dans le voisinage. Une troisième
tille est morte à dix ou douze ans, — personne de la famille ne
se souvient de son âge exact, — et ses parents la pleurent en-
core; ce fut, nous assure le père, le seul grand chagrin de sa
vie, et pour nous donner une idée de rintelligence précoce de
la pauvre fillette, il nous disait qu'elle « faisait avec ses mains
tout ce qu'elle voyait avec ses yeux ».
En outre de ses trois fils, le paysan emploie quatre jeunes
domestiques pris dans le pays : deux garçons âgés de quinze et
douze ans, Francisco et José, et deux filles de seize et treize ans,
Maria da Encarnaçao et Maria da Piedade.
Tout ce monde est absorbé par la culture du domaine familial,
sauf la mère et une des servantes, qui s'occupent du ménage.
Ce domaine leur est venu en partie de leurs parents, et ils Font
doublé, ou à peu près, à force de travail et d'économie. Il se
compose, en premier lieu, du vieux chalet qui abrite la famille.
C'est une petite construction très simple à deux étages. Le rez-
de-chaussée est adossé à la pente ; une partie sert d'étable aux
animaux, tandis que l'autre est occupée par une cuisine basse et
enfumée meublée d'un coure et de quelques bancs. Le premier
est clair, gai et tenu avec propreté. Il se trouve d'un côté de
plain-pied avec une étroite terrasse qui sert de cour. On vient
d'y construire une petite maison de pierre, un peu plus confor-
table et spacieuse que l'ancienne, composée d'un rez-de-chaussée
destiné aux animaux et d'un premier étage qui servira de loge-
ment. Barata compte y installer celui de ses fils qui se mariera
le premier, à moins qu'il ne s'y retire lui-même quand l'Age lui
interdira le travail. En second lieu viennent les terres labou-
120 LA VIE RURALE.
rables; selon l'usage général dans le nord du Portugal, Barata
n'en connaît pas l'étendue précise ; c'est par leur valeur en ar-
gent seulement qu'il en apprécie l'importance; elles sont plan-
tées d'oliviers, et autour de la maison croissent de nombreux
arbres fruitiers et d'autres qui servent de support à la vigne.
Enfin, notre paysan possède des terrains boisés, taillis ou buis-
sons, et d'anciennes châtaigneraies aujourd'hui dévastées, où
il a été impossible de faire croître déjeunes arbres, caria mala-
die les fait périr rapidement, ce qui semble prouver que «a
cause subsiste dans le terrain. L'ensemble de la propriété repré-
sente une valeur d'environ 16.000 milreis, soit en chiffre rond
85 à 90.000 francs. En superficie, ce domaine doit dépasser
100 hectares, aussi le propriétaire ne peut tout exploiter et en
loue une partie à de petits cultivateurs voisins qui lui donnent en
guise de fermage 14 hectolitres de mais valant iO milreis
(222 francs).
En cas de décès, le partage des biens s'opère communément
par portions égales, selon les prescriptions du code civil.
Ainsi, les enfants de Barata, s'ils survivent tous, retomberont dans
la catégorie des petits propriétaires possédant juste assez de
terre pour faire vivre pauvrement une famille.
Comme tous les paysans portugais, celui-ci n'entretient qu'un
bétail peu nombreux, étant donne l'étendue de sa propriété. Il
a : une paire de bœufs de travail; un âne qui fait à dos les
menus transports; dix-huit brebis et soixante chèvres; ces der-
nières, qui conviennent très bien aux pâturages escarpés de la
contrée, fournissent du lait avec lequel on fait un fromage es-
timé; en outre, il élève quatre porcspourla consommation de la
famille, et quelques poules et des abeilles. Le matériel d'exploi-
tation est réduit à sa plus simple expression, et composé d'ins-
truments dont la forme et la valeur technique n'ont guère
changé depuis des siècles. Le mobilier qui garnit le chalet se
limite à queh{ues armoires, collres, tables et bancs de bois de
châtaignier ou de sapin, quelques chaises, et des lits composés
d'une plate-forme en bois portant une paillasse ou un matelas
rempli avec des étoupes de lin. Chaque membre de la famille
LA l'ETITK CUr/n KK I>A.\S LE NOItl». 121
est pourvu d'uu vètoment de gros drap pour le dimanche, et
d'habits de travail en cotonnade, ainsi que du linge indispen-
sable. La mère nous montre, non sans fierté, ses bijoux d'or :
une paire de grandes boucles d'oreilles qui, dit-elle, a coûté, il
y a déjà bien des années, quatre livres sterling (100 fr.), une
chaîne de cou et quelques bagues. Elle en avait d'autres encore,
mais elle les a distribués à ses filles lors de leur mariage. Avoir
beaucoup de bijoux, c'est d'abord un signe d'aisance dont on tire
vanité ; en outre, c'est souvent un procédé d'épargne, considéré
à la fois comme plus agréable et plus sûr que tous les autres.
La valeur totale des animaux, du matériel, des vêtements, etc.,
ne dépasse certainement pas 2.500 francs.
Essayons maintenant de déterminer les recettes et les dépenses
de cette famille qui, tout en possédant une réelle aisance, vit
dans les conditions ordinaires du petit paysan. D'abord, la ferme
fournit presque tous les éléments de l'alimentation : maïs et
seigle, pommes de terre et légumes, fromage, viande et graisse
de porc, huile, fruits et vin, ainsi que le bois de chauffage. En
outre, Barata vend sur les marchés voisins : 350 mesures [en-
viron 50 hectol.) de maïs', valant 150 milreis (832 fr. 50);
50 d'huile (5 hectol.) pour 100 milreis (555 francs); 20 de miel
(2 hectol.) pour 50 milreis (310 fr. 80). Il faut ajouter à cela une
petite quantité de pommes de terre, quelques charretées de bois
d'œuvre ou de feu, un peu de fromage, <]uelques chèvres ou
brebis, en tout pour une valeur de 130 milreis (021 fr. 50 .
Gela fait une recette totale d'à peu près 350 milreis ou environ
1.950 francs. Autrefois, lorsqu'à ces denrées s'ajoutaient les
châtaignes et le vin, le rendement en argent était sensiblement
supérieur. Il est assez difficile d'estimer, même approximative-
ment, la valeur des produits consommés par la famille ; en te-
nant compte de toutes choses, cette valeur doit être voisine de
1.500 francs, chiffre qui, ajouté au précédent, forme un total de
3.500 francs à peu près. Cette somme représente d'abord la ré-
munération d'un capital de 90,000 francs au moins, et en outre
1. Ici la mesure vaut 14 litres pour les solides et 10 litres pour les liquides.
122 LA VIE RURALE.
le salaire ou le bénéfice de neuf personnes. C'est dire à quel
taux modique la rente de la terre est descendue dans cette région.
Et si telle est la situation d'un paysan aisé, on s'imagine facile-
ment ce que peut être celle des Ir^s petits propriétaires : de la
médiocrité ils sont tombés dans la misère.
Le mode d'existence de la famille étant très simple, ses dé-
penses sont peu considérables. Pour la nourriture on n'achète
que du poisson salé, sardines et morue, et un peu d'épicerie.
Le repas du matin se compose d'une soupe, de poisson salé et
de pain de maïs; au diner, on sert avec la soupe un plat de
morue ou de porc, des légumes, du miel ou des fruits, un peu
de vin ; le soir, on se contente d'une soupe et de quelques restes.
La dépense annuelle en argent ne dépasse probablement pas
250 francs. L'entretien des parents et des trois fils ne coûte pas
plus de 200 francs. Barata dépense en outre en salaires, répara-
tions, achats d'hiver à peu près 400 francs ; il paie 14-0 francs
d'impôts. Cela fait un total de dépenses de 1.000 francs à peu
près, qui laisse un excédent de recettes presque égal. C'est là
déjà une épargne importante et bien rare parmi les gens de la
campagne. Grâce au bien qu'il a reçu en héritage, à ses habi-
tudes de travail et d'économie, ce brave homme a pu doubler sa
petite fortune et maintenir son aisance en dépit des circonstances
défavorables.
Pour compléter le tableau du mode d'existence de ces bonnes
gens, disons que leur distraction principale, en dehors des fêtes
de famille, est la danse organisée chaque dimanche dans un
cabaret, où les vieux vont aussi pour causer en buvant un verre
de vin. Bien que l'hygiène soit très négligée, les maladies sont
rares dans ce climat très sain. Selon l'usage répandu chez les
ruraux, Barata avait contracté un abonnement annuel chez un
médecin de la commune, dont les services sont d'ailleurs bien
peu demandés. On trouve à Louza un hôpital et une de ces con-
fréries de charité si connues en Portugal sous le nom de Misé-
ricordes.
Sur les neuf personnes qui composent la maisonnée, les trois
fils seuls savent un peu lire et écrire ; les autres sont totalement
LA l'KTlTK C.UI.TUIŒ UANS LK NORD. 12:5
illettrées. Il existe bien une école de garçons et une de filles, que
les enfants doivent Icgaleuient fréquenter de six à douze ans ;
mais cette obligation cesse pour ceux dont le domicile est dis-
tant de plus de 5 kilomètres. Or, la famille Barata se trouve
dans cette situation. D'ailleurs, si tous les enfants de la pa-
roisse fréquentaient les écoles, il est Ijicn probable qu'elles de-
viendraient insuffisantes, comme cela est le cas dans un grand
nombre de localités en Portugal. Ainsi, au cbef-lieu du concelho,
Louza, petite ville de 5 à 6.000 âmes, assez prospère, il n'y a
qu'une école de garçons pour 476 enfants ayant l'âge scolaire;
132 seulement sont inscrits à l'école et encore celle-ci n'est fré-
«[iientée régulièrement que par 104 d'entre eux, lesquels n'ont
pu trouver place dans l'unique salle de 72 mètres carrés, qui leur
est destinée ; il a fallu en mettre un certain nombre dans une
petite pièce servant de bibliothèque. Pour les filles il n'existe
également qu'une école pour 500 enfants, dont 66 sont inscrites
et 58 assidues. En outre, une quarantaine fréquentent deux
écoles privées. Cet exemple, qui se répète souvent, explique
l'insuffisance persistante de l'instruction primaire parmi la classe
populaire.
Au point de vue religieux, la famille est catholique et tous ses
membres sont pratiquants. On estime que ces sentiments de
piété exercent une influence heureuse sur leur conduite. Du reste,
la moralité générale est bonne dans la région.
Les charges publiques supportées par la famille sont les sui-
vantes : à la commune, une taxe de 9 milreis (50 francs) ; il n'y
a pas ici de taxe paroissiale, parce que la cure est pour-
vue d'une rente annuelle fournie par une donation; à l'Etat,
17 milreis (94 fr. 30). Le montant des taxes indirectes peut être
estimé à une trentaine de francs, ce qui fait un total de 170 à
180 francs. Barata est électeur municipal et politique à titre
de censitaire .
Cette région montagneuse fournit depuis longtemps une émi-
gration nombreuse, activée encore dans les dernières années
par la destruction des vignobles et des châtaigneraies. Les émi-
grants se portent en grande majorité vers le Brésil et prin-
124 LA VIE RURALE.
cipalement vers Santos. Presque toujours ils partent sans res-
sources, s'engagent là-bas comme ouvriers ruraux ou comme
gens de métiers, ou encore comme petits commerçants; ils appor-
tent une assez grande aptitude au travail, beaucoup de persévé-
rance, une vive àpreté au gain, une extrême sobriété unie àl'esprit
d'économie. Dans ces conditions, ils réussissent pour la plupart,
envoient de Farg-ent au pays et réalisent des fortunes quelquefois
considérables; on cite un émigré, parti pauvre, dont le revenu
actuel est évalué à plus de 1.600.000 francs. Quelle tentation
pour ces pauvres gens! L'émigration leur apparaît comme une
véritable loterie dont chacun espère bien gagner le gros lot.
On compte à Louza un bon nombre de ces « brésiliens » revenus
avec des fortunes variant de 10.000 à 200.000 francs et davan-
tage. Presque tous achètent de la terre, ce qui en fait hausser
le prix d'une manière exagérée; les uns cultivent eux-mêmes,
les autres prennent des fermiers, souvent ils prêtent de l'argent
sur billets à 5 ou 6 p. 100 l'an, sinon plus. Leur retour a
donné à la petite ville un certain élan de prospérité; elle s'est
agrandie d'un tiers et embellie. Mais il n'en est pas moins certain
que, dans les campagnes environnantes, les familles un peu
aisées, dans le genre de celle que nous venons de décrire,
sont fort rares ; la masse de la population rurale est composée
de petits fermiers, de bordiers et de journaliers généralement
pauvres, sinon tout à fait misérables, auxquels la hausse du prix
des terres et les fléaux dont nous avons indiqué les effets, rendent
toute élévation bien difficile, sinon impossible. Le succès de
la famille Barata est une exception due à des circonstances par-
ticulièrement favorables, spécialement à l'avantage de posséder
dès le début un domaine assez important pour en tirer des bé-
néfices et réaliser une épargne.
En terminant cette esquisse de la région du nord, nous sommes
amené à formuler quatre constatations qui rassortent nettement
de l'examen des faits :
l" Les conditions naturelles du sol et du climat, (|ui rendent
la culture assez facile, ont amené la population à se concentrer
l.A PKTITl-: ClLTURi: DANS LE NORD. 125
ilaiis les provinces septentrionales, où la densitr est grande en
dépit du caractère accidenté de ces belles contrées;
•1" L'accumulation des familles paysannes dans un espace
relativement restreint a conduit les propriétaires du sol à le
morceler en très petites exploitations parce que la location
de ces petites fermes est très facile. La culture reste ainsi sous
la direction de la classe ouvrière, à peu près exclusivement.
3" La production agricole est essentiellement vivrière et des-
tinée avant tout à alimenter le cultivateur; par exception, le
Nord fournit au commerce d'exportation une assez forte quantité
de vin. Cela tient d'abord aux aptitudes spéciales de la vallée
du Douro, et ensuite à l'intervention d'entrepreneurs étrangers,
qui ont pris eu main la préparation et le commerce des vins
tins. L'buile est aussi un produit surabondant et exportable,
mais comme il est resté aux mains du paysan, il ne répond
ni par sa quantité, ni par sa qualité, aux aptitudes propres du
pays. En d'autres termes, la population n'est pas organisée
pour produire en vue du commerce, et surtout du commerce
d'exportation, en sorte que la région reste pauvre malgré ses
avantages naturels ;
4° La densité de la population dans un milieu pauvre produi
la misère et pousse à l'émigration.
Nous nous bornons ici à formuler ces observations générales.
Bientôt on verra ressortir toutes les répercussions sociales et éco-
nomiques qui en découlent. Pour le moment, il faut continuer
notre revue des populations agricoles, et nous allons quitter
les riantes campagnes du nord pour nous transporter d'un trait
dans l'extrême sud.
III
LA PETITE CULTURE DANS LE MIDI
L'Algarve. ses caractères particuliers. — Un morceau d'Afrique rattaché à l'Eu-
rope. — Jardins et vergers de la zone maritime. — La montagne. — Coloni-
sation des hautes vallées de l'est. — Fermiers et journaliers des basses terres.
— Le métayage à la mode berlx'-ro. — Paj-sans montagnards de Monchique.
— Le retard agricole en Algarve. ses causes et ses effets. — Ce que jiourrait
être le Midi portugais.
I. L ALGARVK.
L'Algarve est une étroite lîande de terre qui forme lextré-
trémité méridionale du Portugal ; elle est nettement séparée du
reste du pays par un bourrelet montagneux. Celui-ci est cons-
titué : par la Serra de Caldeirao. dont l altitude n'atteint pas
600 mètres, et dont les dernières ramifications dominent la
vallée de Guadiana, puis par la Serra de Monchique qui dé-
passe un peu 900 mètres. D'un côté, c'est l'Alemtejo avec ses
grands plateaux presque uniformes, déserts et arides; de
l'autre, c'est un fouillis de vallons ombragés, d'un aspect à
la fois pittoresque et gracieux, qui descendent par gradins
successifs vers un rivage d'un caractère méditerranéen. Tout
entière orientée vers le sud, la province dAlgarve se distingue
nettement de sa voisine. Par sa physionomie, son climat, sa
végétation, elle donne l'impression dune terre extra-euro-
péenne, d'un morceau d'Afrique rattaché par hasard à notrr
continent.
LA PiniTK CULTURE DANS LE MIDI. 127
Le sol môme de cette piovince diffère profondément par sa
constitution géologique de celui des autres parties du pays. Il
est formé par des roches jurassiques, dont la décomposition
a donné des argiles calcaires d'une bonne fertilité moyenne.
Le climat est extrêmement doux; le thermomètre descend rare-
ment au-dessous de 5 degrés, et ne monte guère au delà de 34;
il va sans dire que, dans les parties les plus élevées, les hi-
vers sont un peu plus froids. Malheureusement, les pluies ne
sont pas aussi abondantes qu'on pourrait le désirer. La Serra
(le iMonchique. qui sincurve à l'ouest, arrête les nuages de
l'Atlantique et rarétie considérablement les précipitations dans
l'intérieur de la province. Pendant l'hiver, l'arrosage est suffi-
sant, mais il diminue vite au printemps, si bien que la plupart
des rivières de l'Algarve mériteraient le nom du petit fleuve
qui enveloppe Faro de ses multiples embouchures : le Rio
Secco '. En revanche, le massif de Monchique, gigantesque
condenseur de vapeurs, est pour ainsi dire saturé d'humidité:
de toutes parts les sources et les ruisseaux sourdent et babil-
lent au milieu d'une splendide verdure, pour aller bientôt se
perdre dans la mer. On pourrait constituer là des réservoirs
qui permettraient de doubler la production sur des milliers
d'hectares. En attendant, les eaux des pentes sont captées en
partie au moyen de procédés les plus élémentaires, et dans les
bas fonds on creuse de larges puits, munis de norias action-
nées par des manèges, où des bœufs de petite race tournent
patiemment, les yeux bandés.
Malgré sa sécheresse relative, l'Algarve est une magnifique
contrée, oui prospèrent les arbres fruitiers les plus divers,
depuis le châtaignier jusqu'au palmier-dattier; les orangers,
les amandiers, les figuiers, les oliviers, les caroubiers, unis aux
cerisiers, aux pêchers, à la vigne, etc., y forment de délicieux
vergers. Quand le sol est soigneusement travaillé, suffisamment
arrosé et fumé, il produit toute l'année sans interruption les
céréales, le maïs, le millet, les légumes, la pomme de terre, la
1. La précipUalion moyenne, (lui est de li;> inilliinèlres en janvier à Faro, devienl
nulle en juillet et août, l'our toute Tannée elle ne dépasse guère 40 centiinèlres.
128 LA VIE RURALE.
patate douce. Bien aménagée, cette contrée deviendrait un
vaste jardin, produisant une grande quantité de primeurs,
qui trouveraient facilement de bons débouchés dans les villes
populeuses du nord, surtout avec des transports organisés dans
ce but. Les cultivateurs de TAIgarve ont été entraînés dans
ce sens depuis une trentaine d'années par les besoins crois-
sants des grands centres industriels de l'étranger. Ils pour-
raient faire bien davantage et porter leur province à un degré
de prospérité comparable à celui de quelques régions privi-
légiées de la France, de la Hollande et du Danemark. Mais,
dans cette partie du pays comme dans toutes les autres, le
ressort social manque trop souvent de force et d'élasticité. Nous
retrouvons ici, en etfet, un régime de la propriété et du tra-
vail très analogue à ce que nous avons observé dans le nord.
En Algarve, la grande propriété n'existe jîoint, et la grande
exploitation pas davantage. Ce sont la moyenne propriété et le
petit fermage qui prédominent. Le plus souvent, le propriétaire
est absent, et sa quinta est subdivisée en une foule de parcelles
d'une valeur locative de 15 à 20 milreis (80 à 110 francs),
remises à de petits paysans. Ceux-ci sont eux-mêmes fréquem-
ment propriétaires d'un petit bien, insuffisant pour les faire
vivre, et qu'ils complètent de cette façon. Dans quelques cas,
la quinta est louée en bloc à un fermier principal qui sous-
loue des parcelles à ses risques et périls; plus généralement,
le propriétaire est représenté par un simple agent chargé de
recevoir les fermages; ceux-ci, parfois, sont perçus en nature.
Dans la zone basse et fertile qui s'étend entre le petit port de
Tavira et le Guadiana, on observe une sorte de métayage : le
paysan laboure, sème et récolte sur une parcelle, dont le pro-
priétaire lui abandonne un cinquième de la récolte, système
que l'on retrouve tel quel en Algérie et au Maroc. Plus au
nord, dans les vallons qui séparent les hauteurs boisées, le
sol a été défriché et acquis par des ouvriers ruraux, qui vont
en^jande travailler dans l'Alemtejo ou en Espagne; ils se pri-
vent de tout pour économiser et devenir propriétaires. Ces gens
travaillent à la houe leur morceau de terre, n'ayant pour tout
LA l'Eirn: culture dans le midi. 129
bétail qu'un l)Ourriquet, quelques chèvres, un porc, parfois
une vaclie, et arrivent après trente ans d'un dur labeur à cons-
tituer un petit domaine, quand une calamité ne vient pas les
chasser vers le Brésil ou l'Afrique.
Ces très petits cultivateurs s'attachent avant tout à produire
les denrées communes nécessaires pour assurer leur subsistance,
et faciles à vendre sur place pour se procurer l'argent comp-
tant destiné au paiement du loyer et de quelques autres dé-
penses indispensables. Ne connaissant rien des besoins du
dehors, des débouchés qu'on y trouve, des moyens d'y placer
leurs produits, ils restent à la merci de quelques commis-
sionnaires qui font les prix à leur guise. Cela explique la rou-
tine de la culture et la médiocrité relative de la production
dans une région si favorable. Aujourd'hui encore, malgré de
réels progrès, on se contente en Algarve de vivoter comme
on le ferait dans un pays quelconque, au lieu de profiter des
qualités exceptionnelles de la province pour en tirer de plus
grands bénéfices. Un exemple entre cent fera bien saisir notre
pensée : l'Algarve pourrait donner à profusion les fleurs les
plus belles et les plus rares, mais on n'en cultive pas, et quand
les familles opulentes de Lisbonne et de Porto en demandent
pour orner leurs salons ou leurs tables, elles les font venir de
Nice.
En dehors de Tagriculture il n'y a guère en Algarve que deux
industries un peu importantes : celle des conserves de poisson et
celle du liège. La première est naturellement concentrée sur la
côte, principalement à Lagos, à Portimao et à Olhao, où se trou-
vent notamment les magnifiques usines Fiai ho pour la prépara-
tion des sardines et du thon à l'huile. Toute cette côte est d'ail-
leurs extrêmement poissonneuse et fournit à la population un
aliment à bon marché. Quant à l'industrie du liège, elle est con-
centrée surtout à Faro et à Silves; mais on trouve de petits
ateliers dans beaucoup de villages. Ces groupes ouvriers, ainsi
que ceux de l'Alemtejo méridional, offrent aux produits de l'Al-
garve un débouché appréciable.
L'insuffisance des moyens de transport est certainement l'une
9
130 lA VIE RURALE.
des causes principales de la stagnation de l'Algarve. Cette pro-
vince est reliée au reste du pays par une seule ligne ferrée à voie
simple qui joint Lisbonne à Faro, avec un embranchement vers
Portimao à l'ouest et un autre vers remboiichure du Guadiana à
l'est. Dans tout le reste de la province, on ne trouve que quel-
ques routes très médiocres, des chemins sans entretien, ou de
simples pistes. Aussi les transports se font la plupart du temps
à dos d'àne ou de mule, ou sur de lourdes charrettes à bœufs.
La petite ville de Monchique, située dans la montagne du même
nom, n'est séparée du chemin de fer que par une distance de
10 à 12 kilomètres en ligne droite. Cependant il n'existe aucune
route digne de ce nom pour la relier à la station la plus pro-
chaine. Pour gagner cette localité autrement qu'à pied, il faut
se rendre par chemin de fer à Silves ou à Portimao et de là par
voiture jusqu'à destination, ce qui représente un détour de près
de 100 kilomètres. Ceci donne une idée assez précise de l'isole-
ment dans lequel se trouvent la plupart des localités de la pro-
vince. Du reste, les villes y sont rares ; le chef-lieu, Faro, n'a que
1*2.000 âmes, et c'est le centre le plus important de toute la
province, qui reste une région essentiellement rurale.
En résumé, l'Algarve est un pays de i^etites gens, de mo-
destes paysans livrés à eux-mêmes. Les riches y sont rares,
mais la misère y est à peu près inconnue. Chacun vit le plus
possible sur son fonds avec une grande simplicité, en fournis-
sant un travail d'une activité moyenne, et en profitant aussi de
la douceur du climat et de l'abondance des produits quasi spon-
tanés du sol et des eaux, comme les fruits et les coquillages.
Les moyens sont très limités, aussi ne fait-on presque rien en
grand et avec perfection. L'association rendrait dans cette pro-
vince les plus signalés services, si elle était organisée et conduite
par des hommes d'initiative et de savoir. Elle pourrait dévelop-
per chez les paysans : l'instruction technique par la ferme-école
et par les champs de démonstration ; la production par la coo-
pération en vue de l'irrigation, des achats et des ventes; la
sécurité et le crédit par les caisses mutuelles d'assurances et de
prêts, etc. Voilà une belle tâche offerte au bon vouloir des
i.A l'i/rni: ci i.ri re hans le midi. 131
hommes instruits <[ui, en Algarve comme ailleurs, perdent
actuellement leur temps dans les luttes stériles de la politique.
Les deux études qui suivent vont faire ressortir ces constata-
tions par des exemples précis. La première décrit une famille de
la région maritime, et la seconde un paysan propriétaire de la
montagne.
II. MARAICHER DE FARO.
La première famille est celle d'un maraicher-journalier des
environs de Faro^ agréable petite ville bâtie à l'issue d'une
vallée où se réunissent plusieurs rivières. Quand on sort de la
ville, le terrain ne tarde pas à se vallonner en tous sens et à
s'élever en pente douce vers les montagnes du nord. Les coteaux
et les fonds sont couverts de champs de céréales, de vignobles
ou de vergers; les sommets des collines lavés par les pluies,
sont envahis par des buissons que les paysans brûlent de temps
en temps pour prendre une récolte de seigle. Cette région pro-
duit une quantité considérable de fruits : oranges, amandes,
figues, raisins, etc., ainsi que des caroubes, sorte de gousse à
pulpe très sucrée dont on tirait autrefois de l'alcool, et qui sert
aujourd'hui surtout à l'alimentation du bétail-; tout cela est
exporté principalement par mer, en môme temps que les con-
serves de poisson et le liège. Comme la demande va croissant,
Faro tend à se développer, bien que sa situation maritime soit
des plus médiocres. Le port, dépourvu de quais et de bassins,
n'admet que des bateaux calant au plus 2 mètres; les autres
doivent rester en pleine mer, et communiquer avec la ville
par des allèges. Il faudrait d'ailleurs de grands travaux pour
créer là un port de commerce, car la position est peu favorable.
1. Monographie faite avec le concours de M. l'ingénieur Mello de Mattos.
2. Le caroubier est un arbre à grande production, donnant souvent plus de 200
kilos de fruits par pied. Ce sont les exigences fiscales qui ont fait abandonner la
distillation de la caroube. On aurait pu alors utiliser ce fruit sur place pour l'éle-
vage du bétail, mais on préfère le vendre pour lexportation en Angleterre au prix
de 8 à 10 francs les 100 kilos.
132 LA VIE RURALE.
Faro n'en est pas moins à la fois le chef-lieu et le marché prin-
cipal de toute l'Algarve. Si les moyens de communication étaient
meilleurs, l'affluence des produits et le trafic maritime pren-
draient certainement encore un développement sensible.
Le territoire environnant se partage entre la moyenne et la pe-
tite propriété, mais la première occupe une bien plus grande
superficie que la seconde. Nous avons visité une quinta située à
courte distance de la ville, et qui représente assez bien le type
de ce qu'on appelle la grande propriété dans cette région. Sa
valeur est estimée à environ un million de francs; le propriétaire
qui, par exception, réside sur son domaine, en exploite une
partie par des plantations d'arbres fruitiers, entre lesquels on
cultive des céréales. Il se plaint des maladies variées qui at-
teignent les arbres. L'oranger est attaqué par la racine, dépérit
et meurt; l'olive est percée par un ver, ce qui diminue sa valeur;
la vigne a grandement souffert du phylloxéra. Ces fléaux ont
causé et causent encore des pertes sérieuses. Il ne semble pas du
reste qu'on se préocccupe beaucoup de les combattre. Le reste
de la propriété, situé en terrain plat, est loué par parcelles de
quelques ares à des paysans du voisinage, qui cultivent la pomme
de terre, les légumes et lorge. On pourrait y faire aussi avec plein
succès les plantes et fleurs d'ornement, médicinales ou pour la
fabrication des parfums. De grands puits ont été creusés pour
atteindre à 10 ou 12 mètres de profondeur une couche aquifère très
abondante; chaque puits est muni d'une noria qui élève leau et
la déverse dans un bassin, d'où elle s'écoule par des canaux en
béton pour aller irriguer toutes les parties basses de la quinta.
Cet arrosage est indispensable dans une contrée qui ne reçoit
guère plus de 40 centimètres d'eau par an. On nous assure que
cette propriété, surveillée par le maître, donne un excellent
revenu, et que les paysans, de leur côté, tirent de cette terre
arrosée au moins trois récoltes par an.
L'ouvrier que nous allons étudier, habite un peuplus loin dans
un village appelé Conceiçao, bâti au pied même des collines qui
entourent Faro, à 24 mètres d'altitude. On y compte 1.150 habi-
tants, presque tous cultivateurs. Le sol argilo-calcaire est d'une
LA l'KTITE CLX.TUHE DANS LE MIDI. 133
bonne fertilité, et les puits fournissent beaucoup d'eau. Une route
relie le village au chef-lieu. Le chef de famille est âgé de 4-8 ans
et sa femme de 'i-Sans. Ils ont trois enfants : Manoel, 23 ans, Ger-
trude, 21, Joao, 15. Le père de l'ouvrier, veuf et âgé de 69 ans,
habite avec la famille.
Notre homme exerce la profession de jardinier-maraîcher;
il cultive avec l'aide de sa femme et de son plus jeune fils un
jardin de 16 12 ares, loué dans une quinta et irrigué avec de
l'eau de puits, où il récolte des légumes portés au marché de la
ville, ainsi que les fruits d'un verger qui lui appartient. En outre,
il fait au dehors un certain nombre de journées comme ouvrier
rural ; son père, son fils aîné et sa fille travaillent également aux
champs.
Cette famille possède : 1° la maison qu'elle habite; elle est
bâtie partie en pierres maçonnées avec de l'argile, partie en
bois; derrière se trouve une cour, avec une étable, un cellier,
un four et un toit à porcs. L'habitation, divisée en trois chambres,
est proprement blanchie à la chaux en dedans et en dehors; 2°
un verger en terrain sec, c'est-à-dire privé de puits, d'une super-
ficie de 2 hectares environ et planté d'arbres fruitiers : orangers,
amandiers, caroubiers, oliviers, etc. ; entre les arbres, on sème
de l'orge et du blé. La valeur totale de la maison et du terrain
est estimée à 350 milreis(un peu plus de 1.900 fr.); le produit
annuel moyen est de 22 milreis il20fr. à peu près). Ajoutons
que le code civil est appliqué en Algarve sans aucune réserve, ce
qui entraînerait le partage en cas de décès du père. Les animaux
entretenus sont : une vache en toute propriété valant 67.500 reis
(370 fr.) ; une autre vache avec son veau, valant 72 milreis (un
peu plus de 400 fr.) ; celle-ci est élevée de compte à demi avec
un propriétaire voisin, qui a fourni l'animal moyennant partage
des produits; deux porcelets élevés dans les mêmes conditions,
c'est-à-dire avec partage du produit par moitié, estimés 9.600 reis
(environ 52 fr.); une ânesse, 18 milreis (100 fr.); huit poules,
2.i00 reis (13 fr. 30). Le matériel se limite à une charrue, avec
quelques outils à main, le tout valant 't. 800 reis (27 fr.). Le mobi-
lier, très simple, comprend : 2 lits de fer, 2 grabats en planches,
134 LA VIE RURALE.
1 buffet, une commode, 1 table, 6 chaises, 1 petit coffre, 1 machine
à coudre à main, le tout pour une valeur de 40 milreis (220 fr.),
y compris un peu de linge et quelques ustensiles de cuisine.
L'actif total s'élève à 2,850 francs à peu près. Essayons main-
tenant de déterminer les recettes annuelles.
Elles proviennent d'abord des produits vendus, savoir: aman-
des, 3.600 reis (20 fr.); millet, 2.800 reis (15 fr. 50); haricots,
1.400 reis (7 fr. 75); patates, 6 milreis (33 fr. 30); légumes,
6 milreis (33 fr. 30); volailles et œufs, 5.200 reis (28 fr. 60);
produits des animaux, 18 milreis (100 fr.) ; au total : 238 francs à
peu près. Il faut ajouter le salaire des journées faites au dehors;
les hommes sont payés 280 reis ( 1 fr. 55) , ce qui pour un ensemble
de 600 journées environ représente un total de 930 francs : la
fille reçoit 120 reis (0 fr. 66), soit pour 250 à 260 journées à peu
près 170 francs. Nous arrivons ainsi à un total général qui doit
approcher de 1.350 francs, année normale.
L'évaluation des dépenses peut s'établir ainsi. Le loyer du jar-
din est de 10 milreis (55 fr. 50). Les dépenses d'entretien sont
d'environ 200 francs. Les achats d'hiver nécessités par l'exploi-
tation ne dépassent guère 50 francs. L'alimentation, fournie en
partie par le jardin et le verger, est comme toujours très frugale :
le pain bis, le poisson très abondant et bon marché, le millet, les
légumes, en sont, avec un peu de vin, les éléments ordinaires;
ces gens ne mangent de la viande que très rarement ; les achats
se limitent donc à l'épicerie, au poisson, au vin, et de temps en
temps à un morceau de viande de porc ou de mouton, soit une
dépense journalière d'environ 2 francs, ce qui représente pour
l'année entière une somme de 730 à 750 francs. L'impôt direct
prend 16 fr. 75, et il faut compter pour l'imprévu 50 francs en
chiffre rond. Le total peut varier entre 1 .125 et 1 .200 francs, selon
les circonstances. On voit que l'écart entre la dépense et la recette
est faible et ne permet pas une épargne importante. Du reste, il
n'y a pas encore longtemps que les enfants sont en âge de gagner
une journée d'ouvrier. Les rentrées étaient donc sensiblement
moins fortes il y a quelques années, et la famille a passé alors
plus d'un moment difficile.
LA l'ETlTH ClLTllîE It.VNS; l.E MIIH. llJo
Le mode d'existence de ces petits paysans est assurément
fort étroit, mais leur naturel ouvert et gai, le peu de compli-
cation de leurs besoins, la douceur du climat, leur permettent
de supporter facilement leur pauvreté. La maison est tenue
avec une grande propreté, mais les soins du corps sont très
négligés. Pour ce qui concerne la santé, on se préoccupe peu
dos petites indispositions, et dans les cas plus graves, on fait
appel, non pas au médecin, dont on se mélie et qui coûte trop
cher, mais à un guérisseur empirique, généralement le barbier
du village, qui traite ses clients par la saignée et par l'emploi
des simples. La famille lui paie un abonnement en nature, fixé
à 20 litres de millet par an. On rencontre aussi quelques spé-
cialistes du sortilège et de la divination. Parmi cette catégorie
d'ouvriers, on est friand de distractions ; chaque dimanche, on
se rend l'après-dinée au cabaret, les jeunes gens pour danser,
les autres pour jouer aux cartes ou au palet. D'ailleurs, on se
borne généralement à boire quelques verres de vin; l'ivro-
gnerie et le désordre sont rares.
Cette famille, comme ses voisines, ne peut guère compter
que sur elle-même, car les appuis extérieurs font défaut d'une
façon à peu près complète. Les gens aisés sont très clairsemés,
et la paroisse n'a point d'institutions charitables ; l'hôpital le
plus proche est à Faro, et on n'y va qu'à la dernière extrémité.
On se donne un coup de main à l'occasion entre voisins, no-
tamment pour l'égrenage du millet, mais chacun est trop
besogneux pour pouvoir s'occuper beaucoup des autres. Il faut
donc s'arranger pour se tirer d'affaire de son mieux avec les
petits moyens dont on dispose.
L'instruction est très faible dans ce petit groupe. L'aîné des
fils sait un peu lire et écrire: le plus jeune apprend actuel-
lement, mais sans beaucoup de succès ; tous les autres sont
illettrés. La paroisse est pourvue d'une école mixte tenue par
une institutrice ; les enfants devraient la fréquenter de six à
douze ans, mais elle est très insuffisante. Au point de vue reli-
gieux, ces gens se bornent à assister à la messe du dimanche
et à observer la communion pascale.
136 LA VIE RURALE.
D'ailleurs, l'esprit religieux est faible dans toute l'Algarve.
Les charges publiques supportées par le ménage sont :
l'impôt foncier, montant à 2.820 reis (15 fr. 60) partagés entre
la commune et l'État; la taxe paroissiale, 200 reis (1 fr. 10).
Les taxes indirectes doivent s'élever à une quarantaine de
francs. Le père a fait trois ans de service militaire; le fds aine,
ayant tiré au sort un numéro élevé, a été versé directement
dans la réserve. Le chef de famille est électeur municipal et
politique à titre de contribuable.
L'Algarve ne reçoit presque aucune immigration, la main-
d'œuvre étant suffisante pour les besoins. En revanche, elle en-
voie au dehors, surtout au Brésil et en Argentine, un bon
nombre d'émigrants. Quelques-uns reviennent, mais contraire-
ment à l'usage répandu dans les autres provinces, beaucoup se
fixent dans leur nouvelle patrie. Cela vient probablement de
ce fait que beaucoup de gens au Nord partent après le mariage,
en laissant une famille au pays. En Algarve, ce cas est plus
rare; les émigrants s'en vont libres, ce qui leur permet de se
marier au dehors et d'y rester.
Cette catégorie d'ouvriers ne manque ni d'iutelligence, ni
d'ardeur au travail, ni même souvent d'esprit d'économie. Mais
elle est maintenue dans sa position médiocre par le taux très
minime des salaires, qui résulte lui-même de la faible activité
du commerce des denrées agricoles. Faute de débouchés suffi-
sants, les prix restent bas, les bénéfices sont restreints, la
culture demeure routinière, peu variée, relativement peu pro-
ductive. Elle ne peut employer qu'une main-d'œuvre très bon
marché. Celle-ci supporte donc en dernière analyse le poids
d'une situation qu'elle ne peut modifier par son seul effort. La
classe des petits propriétaires et des fermiers n'est d'ailleurs
pas plus favorisée, car pour les mêmes raisons, elle ne tire de
son travail qu'un maigre revenu, alors qu'avec une meilleure
organisation de la culture et du commerce, une véritable ai-
sance pourrait transformer la situation économique de cette
contrée.
La famille que nous venons de décrire représente un type
LA l'ETITE CULTURE DANS LE MIDI. 1 '{7
très fréquent dans toute la province, mais surtout dans la zone
maritime.
II. — PAYSAN DK MONCIIIQUE.
La seconde observation porte sur un paysan-propriétaire des
environs de Monchique'. La Serra de Monchique forme dans
l'ang-le sud-ouest du Portugal un massif très pittoresque. Ses
contreforts s'étendent à une assez grande distance, tombant
d'un côté en pente assez douce jusque dans l'océan et formant
de l'autre une presqu'île allongée que terminent deux promon-
toires célèbres : le cap St-Vincent et la pointe de Sagres. C'est
sur cette dernière que la tradition place l'observatoire de Henri
le Navigateur, ce prince qui fut, dit-on, le grand promoteur
des entreprises maritimes des Portugais. Nous savons 'qu'en
réalité, ce mouvement fut déterminé par des causes complexes,
et non par l'initiative d'un seul homme.
Ces montagnes, dont le principal sommet atteint 905 mètres,
sont assez élevées pour arrêter et condenser les vapeurs venues
de la mer ; mais elles n'ont pas cependant une altitude suffi-
sante pour constituer une zone froide. Aussi, grâce à leur sol
fertile et aux pluies relativement abondantes qu'elles reçoivent,
elles restent couvertes toute l'année, de la base au sommet,
d'une magnifique végétation. Les pentes sont plantées de châ-
taigniers et de chênes-lièges, sapins, etc., et les vallons sont
tapissés de jardins, de vergers, de champs de maïs ou de céréa-
les ; le chêne-liège occupe les parties les plus sèches. La cul-
ture est conduite par des moyens très primitifs. L'irrigation est
relativement perfectionnée ; les eaux sont dirigées et distribuées
au moyen de canaux souterrains. Comme le paysan se montre
laborieux, le résultat est assez satisfaisant. Le climat est tem-
péré, un peu humide en hiver, surtout dans les parties les plus
élevées, mais cependant très sain; on envoie dans la montagne
1, Précis fait avec le concours de M. le D' Bénies Castel-Brarico.
138 LA VIE RIRALE.
de nombreux malades des régions voisines, soit pour yjrespirer
un air plus tonique et plus frais, soit pour prendre les eaux
thermales qui en sortent. Le centre principal de la région est
la petite ville de Monchique qui, malgré ses 5.000 habitants et
son éclairage à l'acétylène, a toutes les allures d'un gros bourg,
avec ses rues tortueuses et accidentées et ses petites maisons
basses. Ce n'est d'ailleurs en elfet qu'un marché rural sans in-
dustrie, très isolé; nous avons déjà dit que cette ville n'est pas
reliée au chemin de fer, qui traverse la serra à quelques kilomè-
tres à l'est. La seule bonne route est celle qui descend d'un côté
vers Portimâo, situé à i2V kilomètres, et de Fautrevers Sahaia à
27 kilomètres. Les autres chemins sont presque tous sansjentre-
tien et à peu près impraticables en hiver. Dans ces conditions,
le transport des denrées devient très onéreux, ce qui paralyse
leur exportation. Avec de bons moyens de communication, cette
contrée pourrait fournir au commerce peut-être dix fois plus
de produits qu'elle ne lui en donne actuellement.
La grande propriété est très rare dans la montagne. On y
trouve quelques domaines dont la valeur peut atteindre de 200
à 400 contos de reis (1 à 2 millions de francs). Mais ce sont la
moyenne et la petite propriété qui occupent la plus grande
superficie. La très petite propriété est fréquente. D'ailleurs, la
petite exploitation est la règle, et elle se fait soit par le proprié-
taire, soit par des fermiers qui, le plus souvent, acquittent leur
redevance en nature. Bien des propriétaires de la serra appli-
quent aussi ce système de métayage élémentaire que nous avons
déjà signalé, par lequel l'ouvrier se charge de cultiver une
parcelle moyennant l'abandon d'une partie de la récolte, qui
varie du cinquième à la moitié. Les gens de cette région sont,
en général, âpres au gain et très économes; leur ambition est
d'acquérir un lopin de terre, ou de l'arrondir quand ils ont pu
s'en rendre maîtres. Beaucoup de paysans, afin de compléter
leurs ressources, se livrent à certaines fabrications domestiques;
les uns font de la chaussure pour les fabricants des grandes
villes, et notamment de Lisbonne; d'autres travaillent le sparte
ou le liège;. leurs salaires sont minimes : 2Y0 reis (1 fr. 32) par
LA PHTiTr, crLTrr.i: dans le midi. I.'W
jour. Il existe aussi quelques petits centres où Tindustrie des
])OUchons se maintient avec des ouvriers spécialistes, qui sont
les plus démoralisés de toute la province'.
En résumé, cette magnifique région pourrait devenir un centre
très fructueux d'élevage, — actuellement la viande est très rare.
à l'exception du porc et du mouton. La production des primeurs
et des fruits serait aisée à développer, ayant ses débouchés dans
les grandes villes du nord. Pour le moment, et probablement
pour longtemps encore, c'est un pays de petites gens,: vivant
repliés sur eux-mêmes, dans une condition qui s'élève assez
rarement au-dessus de la pauvreté, et dans beaucoup de cas
confine à l'indigence.
La famille Palmeira habite un village de 150 habitants,
appelé Caldas de Monchique et situé dans une étroite vallée, à
l'altitude de 250 mètres, c'est-à-dire à près de 200 mètres au-
dessous du chef-lieu. Des sources chaudes s'échappent ici de la
montagne. Une station thermale, installée dans cet endroit, y
attire chaque année un millier de baigneurs, venant presque
tous de l'Algarve. La vallée est dominée par des pentes si abrup-
tes, que la culture ne peut s'y installer; elles sont en partie
couvertes de châtaigniers ou de pins; sur les sommets on ne
trouve plus que des buissons de cistes épineux. Deux ruisseaux
se réunissent à Caldas pour former une petite rivière; leurs rives
étroites sont couvertes de cultures — millet, pommes de terre,
légumes et vergers — qui s'élèvent jusqu'à une certaine hauteur
au moyen de terrasses dont la construction exige beaucoup de
temps et de travail. Les futaies de châtaigniers donnent du bois
de charpente, des châtaignes et un peu d'herbe. Les malades
qui fréquentent les thermes laissent dans le pays quelque
argent, ce dont on se ressent dans tout le voisinage et aussi
à Monchique.
Manuel da Palmeira est âgé de trente ans, et sa femme .Iulia
da Gloria en a vingt-sept; ils ont une fillette de deux ans. Le
mari est propriétaire-cultivateur ; il se fait aider de temps en
1. I^'iiidustrie du liège Inivorse acluelleinent une crise péniblt'. V. sur ce point la
monographie du bouchonnier de Harreiro, dans notre ([uatrièine partie.
140 LA VIE RURALE.
temps par des journaliers; mais le plus souvent il reçoit de ses
voisins une aide qu'il leur rend à l'occasion. La femme tient son
ménage, travaille un peu aux champs et fait des journées comme
lavandière. En outre, Palmeira prépare des viandes fumées et
du charbon de bois pour les vendre à Portimao et à Monchique.
Le ménage possède par héritage : 1° une très petite et pauvre
maison comprenant une cuisine, une chambre et un fournil;
2 un domaine d'une étendue de 30 hectares environ, dont la
plus grande partie n'est pas cultivable à raison de la déclivité
excessive. Le tout ensemble vaut à peu près 600 milreis
(3.300 fr.). Ici, les successions sont régies exclusivement par le
code civil; on nous dit à ce propos qu'il n'est pas habituel dans
la contrée de prendre des dispositions testamentaires ; aussi
arrive-t-il assez fréquemment que des familles sont ruinées par
les liquidations judiciaires, dont les frais sont excessifs.
La maison est garnie d'un mobilier rustique en bois de châ-
taignier. Le lit est un simple matelas posé sur les coffres où on
serre la récolte de grains. Les meubles et les ustensiles se rédui-
sent du reste au strict nécessaire. Le linge est fabriqué à la main
avec le lin filé par la femme en hiver. Lorsque ces gens ont
besoin de vêtements ou de souliers, ils font venir en journée le
tailleur ou le cordonnier, ce qui permet de payer au moins par-
tiellement en nature le salaire de l'ouvrier.
Le ménage vit principalement des produits du domaine et,
en outre, il vend en petite quantité des haricots secs, des pommes
de terre, des oranges, de l'huile, des œufs et quelques poules .
l^e total des ventes ne dépasse pas, année moyenne, GOO milreis
(330 fr. )'. En outre, ces paysans trouvent des ressources acces-
soires notables, d'abord dans leur petit commerce de viande
fumée, et surtout dans l'affluence des baigneurs, qui, pendant
l'été, consomment des denrées locales, et emploient les villa-
geois, ainsi que leurs ânes, comme guides ou comme montures
pour des courses dans la montagne. Il va sans dire que ce
travail est rémunéré dans des conditions très variables, selon la
1. Nos calculs sont approximatifs, car ces gens n'écrivent rien.
LA i'Ktui: ciltihe dans i,k midi. lil
g-énérosité des clients. Le salaire habituel des journaliers ne
dépasse pas 2iO reis (1 fr. 32) pour les hommes, et la moitié de
cette somme pour les femmes.
Les dépenses principales du ménage ont pour but la nourri-
ture et l'entretien. L'alimentation est frugale; elle se compose
principalement de pain, de légumes, de millet, de châtaignes,
de fruits, de poisson salé et d'un peu de viande de porc. On boit
du vin, et aussi une quantité plus ou moins forte d'eau-de-vie
fabriquée avec le fruit de l'arbousier. L'entretien est peu coû-
teux, car les vêtements de travail sont sommaires, et ceux du
dimanche durent des années. Grâce à cette série de circonstan-
ces favorables, les familles de ce type peuvent réaliser dés éco-
nomies qu'elles emploient, bien entendu, à agrandir leur do-
maine. Nous avons constaté déjà maintes fois l'amour des
paysans portugais pour la terre. Ici, ils se disputent si àprement
les meilleures parcelles, que leur prix a augmenté bien au delà
des limites raisonnables, tandis que le revenu tombait à peu de
chose.
Le mode d'existence des paysans de Caldas, de Monchique et
des environs, présente certains traits plus accentués que ceux
déjà observés. L'aisance relative des petits propriétaires, nom-
breux dans la contrée, a développé le crédit dans une certaine
mesure ; ailleurs, on paie presque toujours comptant; ici les com-
merçants attendent volontiers que leurs clients aient réalisé de
l'argent; du reste, les mauvais payeurs sont rares. Si la vie de
ménage reste extrêmement simple, on dépense plus facilement
au dehors, surtout au cabaret, oîi on passe une bonne partie
du dimanche à jouer aux quilles ou aux cartes en buvant de
l'eau-de-vie. L'ivrognerie est assez fréquente, et il semble
qu'elle amène des cas de dégénérescence regrettables. En dehors
de l'aide mutuelle que se prêtent à l'occasion les paysans, ils
ne trouvent aucun appui extérieur. Du reste, les miséreux sont
rares. Au besoin, on en soigne quelques-uns à l'établissement
thermal, et il existe à Monchique un hôpital; la charité privée fait
le reste.
Les époux Palmeira ne savent ni lire ni écrire, comme la plu-
142 LA VIE RURALE.
part de leurs voisins, parmi lesquels on compte 80 % d'illettrés.
Il existe à Monchique des écoles gratuites, mais elles sont insuf-
fisantes et peu fréquentées. L'esprit religieux est généralement
faible parmi cette population.
Les impôts directs payés par la famille sont : l'impôt foncier -
versé à l'État et montant à la somme de 10 milreis (55 fr. 50);
la taxe communale, qui atteint ici le maximum légal, monte
pour notre paysan à G milreis (33 fr. 30) ; enfin 500 reis
(2 fr. 75) pour le service du district ou département. Quant à
l'impôt indirect, il doit être calculé à raison de 6 à 7 p. 100
des dépenses d'entretien et de nourriture.
Cette courte notice, qui nous montre un type répandu dans
les montagnes de Monchique, révèle une situation assez sensi-
blement difïérente de ce que nous avons observé précédem-
ment'. Les petits propriétaires de cette contrée, avantagés par
l'abondance de la production fruitière, spécialement de la châ-
taigne, ont une existence plus assurée, plus facile, que celle des
gens de la même catégorie dans les autres parties du pays. Aussi
cette région est une de celles qui fournissent la moindre émi-
gration. Mais l'étroitesse du milieu où les hauteurs abruptes
repoussent souvent toute autre culture que celle du châtaignier,
rend extrêmement difficile l'élévation du type, qui reste confiné
dans une paisible médiocrité. Pour amener dans la serra une
aisance plus large et des moyens de succès plus efficaces, il fau-
drait ouvrir des voies de communication faciles, et créer des
industries locales utilisant la force hydraulique et les matières
premières dont le pays est bien pourvu. On en tirerait des
avantages plus étendus que ceux dont Caldas est redevable aux
baigneurs qui fréquentent ses thei'mcs, car l'influence de cette
foule oisive est plutôt nuisible au point de vue moral. Cela ne
veutpasdire, du reste, que l'industrie des étrangers est ici négli-
geable. Cette région si pittoresque et si salubre serait très pro-
pice à l'établissement de sanatoria destinés aux malades atteints
d'atrections chroniques, et aussi de stations de villégiature.
1. V. cependant plus haut la monograplile du paysan-propriétaire de Louza.
LA riniTi: ciiltcrf, dans lk midi. 143
Tout cela fournirait aux deiu'ées de la région un débouché local
appréciable.
La vie publi([iie n'oflVe ici ([u'un très médiocre intérêt. Les
affaires communales sont conduites par des hommes peu ins-
truits qui sont menés dictatorialement par l'administrateur du
concelho, délégué du gouvernement. Quant aux choses de l'É-
tat, elles demeurent incomprises, et les élections sont faites sous
la direction des chefs de parti, qui se disputent l'influence par
des promesses et des faveurs. Ce n'est là qu'une agitation
superficielle, qui a pourtant l'inconvénient de diviser la po-
pulation en clans rivaux, entre lesquels les compétitions et les
intrigues font souvent naître des inimitiés et des rancunes
regrettables.
Ces rapides observations suffisent pour montrer que la con-
dition actuelle de la petite culture est sensiblement la même
dans l'Algarve et dans les provinces du nord. Partout elle man-
que de direction, de connaissances techniques, d'outillages et
de capitaux. Elle emploie traditionnellement des méthodes de
culture qui n'ont guère varié depuis de longs siècles. L'irrigation,
élément si nécessaire de l'exploitation agricole dans un tel pays,
est pratiquée par des moyens si élémentaires, qu'elle utilise
presque exclusivement les eaux qui se présentent d'elles-mêmes
à sa portée. Les travaux d'art indispensables pour employer
toutes les ressources en eau disponibles dans le pays manquent
à peu près totalement. Le bétail est réduit au minimum, faute
de moyens d'alimentation. La pénurie du cheptel amène celle
des fumures et celle-ci fait la pauvreté des rendements. Aussi,
d'une manière générale, la petite culture ne réussit qu'à nourrir
médiocrement le cultivateur; celui-ci ne dispose pour le com-
merce que dune faible quantité de produits, le plus souvent
d'espèce commune et de qualité très ordinaire, qu'il vend à
bas prix dans son voisinage. Il est vrai que les fermages étant très
souvent réglés en nature, une partie notable de la production
est envoyée sur le marché par les propriétaires. Mais, d'une
part, cela ne change rien à la nature et à la qualité des den-
rées, et, de l'autre, cela montre à quel point le paysan manque
144 LA VIE RURALE.
d'argent. Ce dénuement en fait un bien mauvais client pour
l'industrie, et nous aurons à relever plus tard les conséquences
graves de cet état de choses.
Dans le centre du pays, la situation se présente sous un aspect
différent, car la grande culture y joue un rôle capital. Cepen-
dant, les petites exploitations s'y rencontrent aussi, et donnent
des résultats dont la comparaison ne sera pas inutile.
IV
LA GRANDE CULTURE DANS LE CENTRE
L'Estrcmadiire et rAlenitejo. — La grande propriété, le grand ferniage et la
grande culture. — Le ble et la viande. — Le régime de l'intervention légis-
lative et SCS effets. — La spéculation en agriculture. — Les cultures arbores-
centes : le gland, le liège et l'olive. — Le défrichement. — La petite culture,
ses caractères particuliers dans la région. — Conclusions.
Au cours des chapitres précédents, nous avons passé du nord
au midi, en laissant de côté la rés ion centrale où tout est diffé-
rent du reste du pays, aussi bien dans la structure géographique
et géologique du sol que dans l'organisation du travail agricole.
Il en résulte naturellement des conséquences particulières aux
deux provinces qui forment cette région. 11 était donc nécessaire
de les étudier à part, en commençant par l'Estremadure. Le ré-
gime de cette dernière présente un aspect intermédiaire entre
la condition des contrées du nord ou du midi, et celle du pays
dVjutre-Tage. La petite exploitation n'y joue pas le rôle exclusif
que nous avons constaté ailleurs, mais la grande ferme n'est
pas non plus nettement prépondérante. Dans l'Alemtejo, au
contraire, la situation est bien tranchée. Nous y allons trouver
superposés tous les types de propriétés, depuis les latifundia
immenses, jusqu'aux plus humbles domaines paysans, et aussi
toutes les variétés d'exploitation : faire-valoir direct par le grand
propriétaire, fermes colossales, humbles métairies. Mais ici, la
très grande propriété et la très grande exploitation occupent
la terre dans une mesure très étendue. C'est donc là un état de
lu
146 I.A VIE RURALE.
choses diamétralement opposé à celui que nous connaissons
déjà. Rien n'est plus intéressant que la comparaison entre deux
situations si dijfférentes, qui font naître des problèmes non
moins divers.
1. LA GRANDE CULTURE DANS L KSTREMADURE.
L'ancienne province d'Estremadure s'étend sur les deux rives
du Tage, formant approximativement un vaste triangle, dont la
pointe tournée vers le sud se trouve à l'embouchure du Sado,
tandis que sa i^ase est limitrophe de la Beïra au nord. C'est un
plateau incliné de l'est à l'ouest, d'une élévation médiocre, dont
la composition géolog'ique est assez compliquée; il est formé
surtout de sables miocènes reposant sur des roches anciennes.
Comme les précipitations pluviales sont facilement absorbées
par le sol sablonneux, les rivières sont rares et faibles, exception
faite pour le grand fleuve qui porte à l'océan les eaux des hautes
terres de l'intérieur.
Le climat de la région est plutôt doux ; le thermomètre s'abaisse
rarement au-dessous de zéro. En revanche, il monte parfois en
été jusqu'à 40". La chaleur dessèche alors tout ce qui n'est pas
suffisamment irrigué, et la province ressemblerait à un désert
aride sans la verdure des vignes et des arbres fruitiers. La riante
et verte vallée du Tage forme au milieu de ce paysage assez
morne une longue oasis d'une admirable fertilité. En hiver, au
contraire, les pluies font naître partout une végétation luxu-
riante et fraîche, qui donne à la contrée un aspect gracieux et
agréable.
Dans ces vastes plaines, plus on moins ondulées, déjà
presque montagneuses dans la partie est, la culture n'a pas
encore occupé tout le sol disponible. Des landes, des broussailles
et des bois de pins couvrent les parties les plus élevées et les
plus arides. Les vallées creusées par les rivières, au contraire,
sont parfois marécageuses au point que l'on a créé des rizières,
d'ailleurs fort mal aménagées, ce qui contribue encore à rendre
I.\ (IIÎAMtK ClLTl lii: DANS Ll) CK.NTKi:. 117
le coui'S des eaux plus incertain. Enfin, dans la vallée inférieure
du Tage, on trouve de grands terrains incultes, couverts d'une
herbe médiocre, bien que le sol soit formé d'une alluvion riche
et profonde. C'est que, fréquemment, le fleuve gonflé par les
pluies d'hiver et parla marée, qui remonte jusqu'à plus de 30 ki-
lomètres en amont, s'étend sur ces prairies et les pénètre de sel.
Au lieu de défendre ces bonnes terres contre l'eau salée pour en
faire des champs fertiles ou de magnifiques herbages, les pro-
priétaires les laissent à l'état de pâtures, où ils élèvent des
taureaux sauvages destinés aux arènes ^ Une société portugaise
sest constituée pour mettre en valeur ces espaces presque aban-
donnés ; 60.000 hectares ont été acquis, et au moyen d'un puissant
matériel, on défonce ces terres, on les draine, on laisse les pluies
les dessaler, puis on y fait du maïs, des céréales et des prairies,
ou bien on les revend avec profit. Cette initiative est d'autant
plus intéressante qu'elle est extrêmement rare.
Jusqu'à une époque récente, la g-rande propriété noble, ecclé-
siastique ou communale a occupé en Estremadure une place à
peu près exclusive. Elle était divisée presque toujours en très
petites exploitations, louées tantôt en fermage temporaire, ordi-
nairement payé en produits, et tantôt concédées à des colons
sous la forme de foros ou amphytéoses perpétuelles. Nous savons
déjà comment les majorats et le droit d'aînesse ont été supprimés
au cours du dernier siècle pour faire place au partage égal,
comment aussi les foros ont perdu de leur valeur, parce que
l'État s'est emparé du droit de mutation après décès, ne laissant
au propriétaire qu'une taxe de transfert en cas de cession de
l'amphytéose, chose assez rare '. Il en est résulté déjà un mou-
vement considérable dans l'état de la propriété ; bien que le code
1. Les courses de taureaux sont appréciées en Portugal, mais elles n'y prennent
pas le caractère de boucheries sanglantes des courses espagnoles. C'est plutôt un
exercice sportif quelque peu dangereux, legs de l'esprit militaire et aventureux
d autrefois.
'1. Les communes propriétaires de landes consentent toujours à constituer des
foros, pour en favoriser le défrichement. Le colon se bâtit alors une maison sur sa
petite ferme et devient un bordier qui complète ses ressources au moyen des salaires
gagnés sur les propriétés voisines.
148 LA VIE RURALE.
civil eût prévu une période de transition, le partage égal fut
appliqué immédiatement et presque sans exception; beaucoup
de domaines ont été morcelés et vendus; quantité de foros ont
été transformés par rachat en pleines propriétés; les biens reli-
gieux ont été dépecés et aliénés. Il résulte aujourd'hui de tout
cela que, en Estrcmadure, on voit juxtaposés tous les types de
domaines : grands*, moyens, petits et minuscules. Le morcelle-
ment va grand train et menace de pulvériser la propriété, car
elle ne se reconstitue que difficilement quand elle a passé dans
la main du paysan.
Il est résulté de ces circonstances une évolution sociale d'un
grand intérêt qui a été favorisée d'ailleurs par différentes causes
secondaires. La terre étant mobilisée et divisée, il lui fallait des
acquéreurs. Il en est venu du dehors qui ont acheté les plus gros
lots ; c'étaient des urbains enrichis par lindustrie, le commerce
ou en l'émigration. On en a aussi trouvé sur place, voici comment.
Aunmomentdonné, on s'aperçut que la vigne réussissait assez bien
dans les terrains sablonneux, et comme le vin était demandé,
on planta beaucoup. Il fallut pour cela de la main-d'œuvre, les
paysans reçurent de l'argent sous forme de salaires, réalisèrent
de petites économies, et profitèrent des événements indiqués plus
haut, pour acquérir des parcelles et devenir propriétaires. Cet
exemple fut suivi par des petits commerçants et des artisans, si
bien que, dans l'espace d'une cinquantaine d'années, un mouve-
ment ascensionnel remarquable s'est produit parmi la population
ouvrière de cette province. Use continue actuellement, bien que
les circonstances soient moins favorables à cause de la crise sur-
venue dans le commerce des vins.
Parmi les grands propriétaires de la région, quelques-uns
résident sur leurs terres ou à proximité, et s'en occupent avec
activité et intelligence. Mais la plupart sont absentéistes et igno-
rants des choses de la terre. Cependant beaucoup d'entre eux,
poussés par l'appât du gain, ont créé de grands vignobles, et les
1. Un propriétaire des environs de Santarem, après avoir vendu une partie de ses
terres, a laissé encore un domaine de 4.000 hectares qui fut partagé entre ses quatre
enfants.
LA GRANDE CILTURK DANS LE CENTRE. 1 ii)
ont replantés avec des ceps américains, après l'invasion du
phylloxéra. Les petites gens en ont profité, comme nous le disions
tout à l'heure, plus encore peut-être que leurs patrons. En efl'et,
ceux-ci, après avoir planté les sables qui donnent un vin alcoo-
lique, mais en quantité modérée, ont étendu les vignobles jusque
dans les alluvions, ({ui fournissent un produit abondant, mais
faible. L'avilissement des prix, résultat de la surproduction, a
fait échouer cette spéculation, amenant les propriétaires à revenir
au petit fermage, lès acculant parfois à la liquidation forcée. Le
prix des terres, qui avait atteint dans certains cas jusqu'à
5.000 francs l'hectare ', est en conséquence revenu à un taux
beaucoup pUis bas. Ces essais de grande culture ont cependant
apporté dans le pays quelques lumières, et un certain progrès de
loutillaiie; mais tout cela était trop improvisé pour donner des
résultats coordonnés et complets. Néanmoins, cet exemple par-
tiel et imparfait suffit pour indiquer ce que pourrait être la
province', si elle était menée par une élite suffisante de grands
propriétaires exploitants, expérimentés et instruits. Mais ils ne
sont que quelques-uns.
Si le vin est une des productions principales de l'Estrema-
dure, il en est d'autres encore. L'olivier prospère dans presque
toute la province, et constitue une ressource précieuse. Malheu-
reusement, on retrouve ici les mêmes difficultés et les mêmes
préjugés que dans le nord'. Aussi, la qualité moyenne de
l'huile est-elle médiocre, faute de pouvoir travailler les fruits
avec la promptitude et les précautions nécessaires. Un proprié-
taire d'Almeirim, M. le comte Sobral, a amélioré la production
de presque tout son voisinage, en montant un lagar (pressoir)
bien outillé. Le paysan qui apporte sa récolte pour la faire
travailler, paie soit en argent, soit en huile ; le tourteau est
souvent partagé et sert à la nourriture du bétail.
Après la vigne et l'olivier viennent le maïs, les céréales : blé,
orge et seigle, les pommes de terre, les légumes et les fruits.
On sème le maïs dans les terres profondes et fraîches, le froment
1. Dans les terrains d'alluvion.
2. Voir plus haut la monographie du paysan-propriétaire de Mirandella.
150 r.A VIE RURALE.
dans les sols moyens, le seigle dans les landes, que l'on défriclie
de temps en temps, après plusieurs années de repos. Bien que
ces terrains sablonneux soient bien souvent médiocres, on pour-
rait certainement les améliorer au moyen d'amendements,
d'engrais et d'irrigations. On trouverait Teau nécessaire dans
les montagnes qui bordent la région, où il serait aisé d'établir
des réservoirs artificiels. On y a pensé, et déjà un canal d'en-
viron 60 kilomètres de longueur a été creusé ; mais l'entreprise
ayant été suspendue, le canal n'est pas alimenté et ne sert à
rien. On pourrait aussi, probablement, utiliser les crues pério-
diques du Tage, qui s'élèvent à un niveau très élevé pour rete-
nir une partie des eaux et les employer ensuite en aval. Mais
pour faire tout cela, et aussi pour améliorer les vallées maré-
cageuses, il faudrait que la province fût babitce par un bon
nombre de grands propriétaires expérimentés, munis de capi-
taux et sachant s'associer au besoin pour entreprendre des œu-
vres d'utilité commune. Il serait nécessaire aussi que les agri-
culteurs fussent libres d'organiser et de conduire leurs cultures,
sans se heurter à chaque instant à des obstacles administratifs
fiscaux ou politiques'.
On élève dans l'Estremadure une assez grande quantité
d'animaux de ferme. Dans les prairies basses, sont nourris des
chevaux destinés à la selle et au trait léger, des taureaux de
course et des bœufs de labour ; ces animaux sont envoyés dans les
pâturages dès que l'herbe commence à pousser, c'est-à-dire en
novembre, et ils y restent jusqu'en juillet; ils passent l'été sous
des hangars où on les nourrit avec de la paille, de l'orge et du
maïs. Le mouton occupe les landes et les friches. Beaucoup de
porcelets sont expédiés en Alemtejo, où ils s'engraissent dans
les forets de chênes. Une culture plus rationnelle sur des terres
améliorées, permettrait un élevage beaucoup plus étendu en
vue de l'exportation de la viande et des produits du lait, soit
vers Lisbonne, soit même vers l'étranger.
1. Voir plus haut, p. 79 et 146. l'exposé de la législation sur la culture de la vigne.
Sur celle des céréales, et sur le commerce de la viande on trouvera des détails ci-
après.
LA GllANDE CULTURE DANS LE CENT15E. 151
La population rurale do la province est assez clairsemée^;
cependant, malij;ré le voisinage de la capitale, la main-d'œuvre
ne t'ait pas défaut, parce ([ue l'industrie n'est pas encore assez
développée pour enlever les bras à la culture. Les paysans sont
sobres, doux et suffisamment laborieux. Il ne leur manque
guère que d'être bien encadrés et bien conduits pour produire
beaucoup. Il faudrait aussi développer les voies de communi-
cation, car, bien que la province soit traversée par plusieurs
voies ferrées, quelques bonnes routes et un beau fleuve, elle
manque de chemins secondaires, surtout dans sa partie orien-
tale.
II. — BORDIKR l> ALMEIRIM.
Pour préciser les données qui précèdent, nous décrirons briè-
vement un paysan bordier des environs de Santarem '', dont la
physionomie est très caractéristique.
Almeirim est un gros bourg de 0.000 âmes, situé dans une
vaste plaine, qui s'étend sur la rive gauche du Tage. Il est relié
à Santarem, chef-lieu du district, par une jolie route plantée
d'arbres, laquelle traverse le fleuve et sa vallée sur un pont de
plus d'un kilomètre de longueur. Ce pont a été construit par
une société, qui perçoit un droit de péage. La majeure partie
de la population agricole de la contrée est groupée dans ce
bourg aux rues irrégulières, mais propres, bordées de maisons
basses, étroitement serrées les unes contre les autres et soigneu-
sement blanchies à la chaux. Les terres environnantes sont
légères et pauvres, sauf dans la vallée fluviale. Les pluies ne
dépassent guère la hauteur totale de 60 centimètres, dont 6 ou 7
1. Le district de Lisbonne ne compte que 89 habitants par kilomètre carré pour
7.9U ivilomètres carrés, et celui de Santarem 43 habitants par kilomètre carré pour
11.680 kilomètres carrés. Le district de Porto a 2G0 habitants par kilomètre carré;
son étendue n'est, il est vrai que le tiers de celle du district de Lisl)onne, mais la
ville est aussi plus petite.
2. Observations recueillies avec le concours de M. le comte Sobral, propriétaire-
agriculteur à Almeirim.
152 LA VIE RUKALE.
pour l'été tout entier, qui est par conséquent très aride.
Manuel Vinagre, âgé de 42 ans, est issu d'une famille pay-
sanne de la localité; il a deux frères et trois sœurs qui vivent
également de la terre. Sa femme, Maria Pistola, âgée de 40 ans,
est aussi du pays; ses frères et sœurs, au nombre de quatre,
sont cultivateurs dans le voisinage. Ils ont deux enfants : José,
7 ans, Élisa, 4. Cette famille possède sa maison, composée de
quatre pièces avec les dépendances nécessaires : étable et
cellier; d'un côté, le logis ouvre sur la rue, de l'autre sur un
enclos, à la fois potager et verger. En outre, elle est proprié-
taire d'un petit bordage d'une étendue de 3 hectares envi-
ron, en partie planté en vigne, et pour le surplus emblavé en
céréales, pommes de terre, etc. Ce modeste domaine ne suf-
firait pas pour faire vivre le ménage, aussi Vinagre est-il
obligé de chercher du travail au dehors. Il est employé régu-
lièrement chez un grand propriétaire à titre de capataz, c'est-
à-dire chef d'équipe, ce qui lui vaut un salaire quotidien de
400 reis (2 fr. 20). La mère s'occupe de son ménage et aide à
la culture du bordage, ainsi que d'une pièce de terre de
3 hectares à peu près, tenue en location. Ce champ est sablon-
neux, maigre et sec: il est planté en vigne, pommes de terre et
seigle, mais le rendement en est fort médiocre, faute d'engrais
suffisant. Cette petite exploitation fournit à la famille la majeure
partie de sa subsistance, et en outre lui permet de vendre quel-
ques minimes quantités de vin, de blé, de pommes de terre,
etc. Pour cultiver leurs terres, les Vinagre ne disposent que
d'un âne et de quelques outils élémentaires. Ils font la plus
grande partie du travail à la main, et pour le surplus recou-
rent à la complaisance du patron ou de quelque voisin mieux
pourvu. Us élèvent en outre un porc pour leur consommation,
et quelques poules. L'ameublement de la maison est réduit à
l'indispensable : des lits faits de quelques planches sur les-
quelles on pose un matelas, des coffres à linge, des tables, des
bancs et des chaises rustiques, quelques ustensiles. Animaux,
mobiHer, matériel ne valent pas plus de 100 milreis (555 fr.).
Comme la maison et le bordage sont estimés ensemble 000 mil-
LA CHANDE Cl LTURi: DANS l.K C.KNTHE. 153
reis (un pcni plus de .'Î.300 fr.), Tactif total de la famille peut
être évalué à près de V.OOO fraucs.
En combinant ces divers éléments, nous voyons que, eu
outre des produits qu'il consomme, le ménage reçoit en argent :
le salaire du mari, soit en moyenne pour 250 journées à 2 fr. 20
une somme de 550 francs ; le produit des ventes de denrées,
en tout, bon an mal an, à peu près 100 francs. Le total serait
■ donc compris entre 000 et 700 francs.
Examinons maintenant les dépenses. L'entretien du linge et
des vêtements, qui sont dune grande simplicité, exige à peu
près 120 francs par an. L'alimentation, qui comprend trois
repas, a pour base le pain de maïs et la pomme de terre ; on y
ajoute des légumes, un peu de poisson salé (sardines, morue),
de temps en temps de la viande de porc, et du vin en petite
quantité. Les frais nécessités par cet ordinaire ne dépassent
pas 110 à 120 francs consacrés aux achats d'épicerie, de
savon, de poisson salé, etc. En ajoutant à cela 30 francs pour
les menues dépenses et imprévu, 28 fr. 80 payés pour la loca-
• tion des terres, et 33 francs d'impôt direct, nous arrivons au
cliitTre total de 340 francs environ, ce qui laisse une petite
marge pour l'épargne. C'est ainsi que, grâce à son salaire de
contremaître et à une stricte économie, Vinagre a pu constituer
son petit bien, réserve qui garantirait au besoin sa famille de
la noire misère.
On voit que le mode d'existence de ces paysans est réduit
pour ainsi dire à la plus simple expression. Leur vie est extrême-
ment laborieuse; ils ne connaissent presque aucune distraction,
hormis quelques rares réunions de famille, la fête patronale
du bourg et quelques causeries entre voisins, l'après-dmée
du dimanche. Les deux époux sont complètement illettrés ;
mais ils ont le désir de faire instruire leurs enfants, dont l'ainé
va déjà à l'école gratuite. Celle-ci est, disons-le en passant,
insuffisante pour recevoir tous les enfants eu âge scolaire. Les
époux Vinagre sont catholiques d'origine, mais n'observent
aucune pratique religieuse.
Les charges publiques qui pèsent sur ce petit paysan s'élè-
154 LA VIE RURALE.
vent à 6 milreis ;ï peu près (33 fr. 30 , tant pour la commune
que pour l'État. Les taxes indirectes peuvent être évaluées à une
dizaine de francs. Vinag"re n'a pas fait de service militaire,
ayant été libéré par le sort. Il est électeur à titre de censi-
taire.
La région reçoit une certaine immigration temporaire d'ou-
vriers ruraux, venant de la haute Beïra pour les grands travaux
de saison. L'émigration est peu active, parce que la popula-
tion, étant d'une densité restreinte, peut trouver emploi et ga-
gner sa vie dans le pays, bien pauvrement, il est vrai.
En résumé, on trouve dans la province un bon nombre de bor-
diers et d'ouvriers ruraux qui se rapprochent de ce type, tout en
restant plus ou moins au-dessous. Beaucoup de petits fermiers
sont aussi dans une situation analogue, rarement supérieure.
Quant au type que nous venons d'esquisser, il est fortement
appuyé sur une grande exploitation qui lui fournit un salaire
indispensable. Sans elle, sa situation serait beaucoup plus pré-
caire, le travail étant plus irrégulier et moins bien payé.
En ce qui touche les grands propriétaires exploitants, nous
avons dit un mot déjà de ceux qui, faisant valoir indirectement,
se sont bornés à spéculer sur la vigne. Leur entreprise a médio-
crement réussi, parce qu'en se portant aveuglément et tous à la
fois vers une culture trop spécialisée, ils ont amené la surpro-
duction, l'encombrement du marché et l'avilissement des prix.
Ils se sont alors tournés vers le gouvernement, qui ne pouvait
leur fournir que des appuis artificiels et arbitraires. C'est ainsi
qu'il a essayé d'enrayer la surproduction en interdisant les nou-
velles plantations. Cette mesure a pu gôner des propriétaires de
terrains propres surtout à la culture de la vigne, et cela pour per-
mettre de maintenir celle-ci sur des sols qui conviendraient beau-
coup mieux pour d'autres cultures. Elle n'a pas suffi pour relever
les cours, cela est établi par certains chiffres que nous avons don-
nés précédemment '. Quant aux propriétaires qui s'appliquent
à exploiter leurs domaines d'une façon rationnelle et complète,
1. v. plus haut la monographie du vigneron du Douro.
LA r.HANItE <U I.TUHE DANS LE i;ENTIU:. Ioo
ils obtiennent d'assez bons résultats. Mais, tous ceux quo nous
avons rencontrés se plaignaient avec amertume. de trois obs-
tacles qui les gênent continuellement dans leurs opérations :
la mobilité de la législation, qui fait et défait les systèmes
économiques et les règlements administratifs; l'agitation po-
litique, si contraire à la bonne marche des affaires; la fiscalité
excessive qui pèse sur toutes les transactions. Malgré cela, de
sérieux essais sont tentés pour perfectionner les méthodes et
Toutillage, améliorer le bétail, augmenter les rendements,
élever la qualité des denrées. Toutefois, les efforts sont encore
trop dispersés, trop insuffisants, dans un pays où il reste tant
k faire.
Dans l'Alemtejo, la grande culture est beaucoup plus déve-
loppée. Voyons donc quelle est sa situation, et quels sont les
résultats qu'elle obtient.
III. LA GRANDE CULTURE DANS L ALKMTEJO.
Au point de vue social comme au point de vue agricole,
l'Alemtejo est certainement l'une des contrées les plus curieuses
et les moins bien connues de l'Europe'. Au sud du fossé pro-
fond creusé par le Tage s'étend un vaste plateau, continuation
de celui de l'Estremadure; il s'abaisse par étages de l'est à
l'ouest, formant d'immenses plaines ondulées. Leur horizon est
borné vers l'orient par des chaînes de montagnes de hauteur
médiocre, dont les sommets dénudés se découpent sur le ciel
en arêtes vives. Au midi, des collines élevées ferment l'horizon,
et séparent la province de celle de l'Algarve, si profondément
différente. Des cours d'eau nombreux sillonnent la région,
mais si leurs eaux sont assez abondantes en hiver, l'été ne leur
laisse parfois plus une seule g'outte de liquide, sauf en cas de
violent orage. Les vallées n'ont souvent, dans leur partie infé-
rieure, qu'une pente médiocre, si bien que le moindre obs-
1 . CeUe étude nous a été grandement facilitée par le concours très empressé de MM. F.,
propriétaire-agriculteur à Evora. et J. de Mattos Hraamcamp, ingénieur.
156 LA VIE RURALE.
tacle retient des eaux stagnantes et malsaines, formant des ma-
récages temporaires, où l'on a établi quelques rizières.
Le sol de cette région est constitué principalement par des
sables étalés en couches épaisses, qui font place dans la partie
montag-neuse aux schistes et au porphyre. Même parmi ces
derniers, on voit reparaître le sable, notamment dans les hautes
vallées du Sado et du Guadiana. La valeur de ces terrains est
très inégale. Généralement perméables et maigres, lorsque le
sable prédomine, ils sont assez bons, et parfois même excellents,
lorsque la couche arable est mélangée d'éléments argileux ou
formée d "ail avions. Mais les bons terrains sont plutôt l'excep-
tion, tandis que Ion voit des contrées entières presque dépour-
vues de végétation, tant le sol est pauvre en éléments nutritifs,
et aussi en humidité. C'est qu'en effet le climat de cette pro-
vince est d'une sécheresse excessive. En hiver, les pluies sont
suffisantes pour faire naitre une belle verdure partout où le sol
le permets Mais pendant la saison d'été, les précipitations de-
viennent très rares, la température est souvent torride, le
thermomètre montant parfois jusqu'à 50 degrés. Aussi, toute
végétation disparaît, sauf celle des arbres. Le pays prend
bientôt un aspect désolé, et on est obligé de nourrir les ani-
maux avec des substances sèches : paille et grains.
On conçoit que, dans un milieu aussi spécial, la propriété et la
culture ne pouvaient manquer de prendre une physionomie très
particulière. La faible fertilité du sol et l'aridité du climat ren-
daient à peu près impossible la colonisation spontanée du pays ;
aussi est-il resté longtemps presque désert. Aujourd'hui encore,
en dépit de circonstances favorables, la population de l'Alem-
tejo ne dépasse pas IG à 17 habitants par kilomètre carré, alors
que dans le nord elle atteint ou dépasse 100 habitants, et 43 à
51 dans les provinces voisines d'Estremadure et d'Algarve. Dès
lors, la très grande propriété devait rester maîtresse de cette
région peu hospitalière, et on y trouve en effet bien des do-
maines qui comptent des milliers d'hectares. Autrefois, ces lati-
1. Souvent les pluies sont torrentielles au point de ruisseler à la surface en entraî-
nant les parties les plus légères du sol et surtout l'hanius.
LA (GRANDE Cl LTl RK DANS U-. CENTRlil. 157
fundia ciaient mainteûiies par la transmission intégrale à titi'c
de majorais. Depuis la promulgation du code civil et la
suppression du droit d'ainesse, la situatio» tend à se modilier
par le démembrement des grands domaines. Maisce mouvement,
si prononcé ailleurs, est contrarié et ralenti ici par la nature
du lieu. Pour que la petite et môme la moyenne propriété puis-
sent se former, il faut que leur exploitation permette à une fa-
mille de vivre, ou bien que celle-ci trouve des ressources dans le
voisinag-e par le travail salarié. Or, en Alemtejo, les terrains
susceptibles de constituer sans préparation préalable la petite
propriété normale sont assez rares; dans la plupart des cas, il
faudrait d'abord procéder à de grands travaux d'amendement,
d'irrigation et de voirie, avant d'offrir au petit paysan le lopin
de terre qu'il puisse cultiver à lui seul. En général, à défaut de
cette préparation coûteuse, on ne peut tirer parti du pays que
par une culture extensive, à petits rendements, mais à grande
surface. Aussi arrive-t-il que la grande propriété elle-même —
et encore moins la moyenne — ne suffît pas pour constituer
une exploitation avantageuse ; on voit dans cette province des
fermiers qui groupent et font valoir à la fois plusieurs domaines
comptant chacun des centaines et même des milliers d'hectares,
exactement comme d'autres prennent ailleurs en location des
champs appartenant à divers propriétaires et mesurant quel-
ques ares.
Depuis une vingtaine d'années, on voit pourtant la petite pro-
priété naître et progresser dans quelques parties de l'Alemtejo.
Cela tient à ce que le régime delà culture a subi depuis un demi-
siècle environ de profondes modifications. Cette évolution est
intéressante à étudier.
Primitivement, toute la région était très vraisemblablement
revêtue d'une forêt presque continue composée surtout de deux
essences qui croissent admirablement dans ces terrains légers et
secs : le chêne-vert ou yeuse [quercus ilex) et le chêne-liège
[quercus suber) '. Après la reconquête, pour faire place aux mou-
1. Le i>in a été introduit aussi dans la province et s'est répandu principalement sur
le lilloral; l'eucalyptus croit également très bien presque partout. Notons encore
158 LA VIE RURALE.
tons, 011 pratiqua par le feu de larges trouées dans ces forêts.
Mais la demande du liège et l'élévag'e du porc ont fait replanter.
Ces deux variétés de chênes couvrent actuellement en Alemtejo
plus de 450.000 hectares, formant un immense massif forestier,
({ui occupe la moitié orientale de la province et tend à s'élargir
d'année en année. Ces forêts fournissent une quantité considé-
rable de glands, estimée à 150 ou 160 millions de kilos par an.
Nous avons déjà dit que les terres découvertes se gazonnent
on hiver sous l'action des pluies. Des ressources spontanées s'of-
fraient donc aux propriétaires : Fherbe pour l'élevage du mouton,
le gland pour celui du porc. C'est ainsi que l'Alemtejo resta
pendant des siècles le royaume des bergers et des porchers, qui
vivaient dans les landes et les bois, avec quelques charbonniers,
dans un état de véritable barbarie. Quand arrivaient les ar-
deurs de l'été, les moutons s'en allaient par troupeaux immenses
chercher des pâturages jusque sur les hauts plateaux des serras
de la Beïra Alta, d'où ils redescendaient en autonme. Quant aux
porcs, on les conduisait dans les bois dès la première chute des
glands, qui se produit au début de l'automne et se renouvelle
plusieurs fois jusqu'en janvier. Ces animaux s'engraissaient ra-
pidement et on les envoyait sur les marchés avant le printemps.
Ainsi, FAlemtejo était une région presque exclusivement pasto-
rale et déserte, hormis dans le voisinage de ses rares et antiques
cités : Evora, Beja, et de quelques villages très dispersés.
C'est encore ainsi que l'on représente les choses dans les re-
cueils de géographie, et cependant elles ont bien changé. Le
nombre des moutons a augmenté de beaucoup, quoique la trans-
humance ne soit plus qu'un souvenir. De l'ancien code établi
par les propriétaires pour faciliter le passage et la nourriture
de leurs troupeaux sur des dizaines de lieues de territoire, il ne
subsiste qu'un petit nombre de règles applicables quand les ani-
maux passent d'un domaine à un autre, ou sont dirigés vers les
foires, en traversant les propriétés d'autrui. On ne permet plus
aux bergers de mettre le feu aux landes, en été, pour les rajeunir
que le poirier sauvage croît naturellement en abondance, ce qui semble indiquer que
la région est favorable aux arbres fruitiers.
LA (IRAiNDIO ClLTllU'. DANS LK CEiNTHE. 159
et Faciliter la croissance de l'herbe à l'automne, au risque d'in-
cendier les bois. Maintenant les troupeaux sont retenus sur les
terres cultivées pour les engraisser de leur fumier. Le nombre des
bêtes à cornes a au contraire diminué, parce que toutes les bonnes
terres étant consacrées à la culture des céréales, on manque de
fourrage.
Mais ce qui a surtout progressé, ce sont les emblavures. Plu-
sieurs causes ont agi pour amener ce résultat. D'abord, bien
que le Portugal ne se soit pas développé autant qu'il aurait pu
le faire, il a pourtant réalisé une avance indéniable qui a g-rossi
les villes, augmenté la consommation, accru les capitaux, activé
le travail. L'Alemtejo a profité de ce mouvement certainement
plus que les autres provinces, et cela pour plusieurs raisons
D'abord, il était plus neuf, moins divisé, moins exploité, et of-
frait davantage à entreprendre. Mais surtout, il a bénéficié de
mesures artificielles qu'il est nécessaire d'analyser ici.
A une certaine époque, le Portugal a été exportateur de blé.
Mais ce fait tenait à des circonstances très spéciales qui ont dis-
paru. Actuellement, on peut dire que la culture du blé sur une
g-rande échelle est une de celles qui répondent le moins à la
situation du pays. En effet, pour que la production du froment
soit avantageuse, il faut réunir trois conditions nécessaires
1" le sol et le climat doivent être propices ; en Portugal, les ter-
rains et les climats favorables au blé sont rares ; les rendements
restent faibles, d'autant plus que les engrais manquent, et, en
outre, la plante ne tarde pas à dégénérer, ce qui exige une sé-
lection attentive des semences; 2" les exploitations ont besoin
d'être assez étendues, sinon, comme le blé est une denrée de
valeur relativement faible et de consommation courante , le
cultivateur en garde la plus grande partie et ne met sur le mar-
ché que des quantités insignifiantes. Tel est le cas précisément
pour les provinces du nord et du midi, où la terre est pulvérisée
en exploitations infîmes ; dans l'Alemtejo, au contraire, on dis-
pose de grandes surfaces, mais elles sont ingrates pour le blé,
faute de chaux et d'humus; 3° la culture du froment, si elle
devientunpeu intensive, exige beaucoup de travail et d'engrais.
160 LA A'IE RURALE.
ainsi que des attelages vigoureux et un bon matériel, c'est-à-dire
des capitaux importants; or, tout cela manquait à la fois, si
bien que Ton s'en tenait pour les emblavures à une culture ex-
tensive donnant de faibles rendements. On s'explique donc
pourquoi le Portugal est devenu depuis longtemps importateur
de blé, surtout en vue de Talimentation des villes, car les cam-
pagnes se nourrissent de pain de maïs et de seig-le, céréales
qui conviennent mieux au pays, ainsi qu'aux ressources et aux
moyens du cultivateur. En 1888, un avocat de Lisbonne s'avisa
tout à coup que le Portugal devrait produire lui-même le blé
qu'il consomme. Il déclara qu'il fallait éveiller « le lion des
campagnes » et le faire rugir, afin d'obliger les pouvoirs publics
à protéger ses intérêts. Ces phrases sonores obtinrent un grand
succès, et une vive campagne engagée dans ce sens fut soutenue
par les propriétaires fonciers, qui voyaient là une bonne occa-
sion d'augmenter le revenu de leurs domaines. De leur côté, les
politiciens s'empressèrent, comme toujours, d'exploiter ce mou-
vement, et c'est ainsi que le gouvernement fut entraîné dans
une aventure dont les circonstances et les effets se résument de
la manière suivante.
Il s'agissait en premier lieu d'arrêter l'importation du froment;
en second lieu de prévenir la cherté excessive du pain; en troi-
sième lieu de pousser l'ag riculture à produire du froment en lui
assurant des prix rémunérateurs. Après quelques tâtonnements,
on réussit en 1889 à édifier tout un système que certaines per-
sonnes, en Portugal, considèrent tout simplement comme un
chef-d'œuvre législatif. Nous verrons tout à l'heure si cette ad-
miration est justifiée. Étudions d'abord les bases et les princi-
paux détails de la combinaison.
Un « marché central des produits agricoles » a été créé à
Lisbonne pour la régularisation du commerce des céréales. Ce
marché n'est pas autre chose, en réalité, qu'une administration
interposée entre le producteur, qui doit vendre à prix fixe, et le
consommateur, qui n'est pas libre d'acheter où il lui plait, car
l'importation des blés est interdite en principe. De juillet à
octobre, les agriculteurs nationaux sont invités à déclarer leurs
LA (;ha.m)K cn.iriiE i>a>s le ckntki;. IGl
disponibilités, et la minolerie est tenue de s'approvisionne!-
exclusivement chez eux on paN ant les céréales d'après un tarif
double qui applique au blé dur d'une part, au blé tendre de
l'autre, une échelle de prix i^raduée d'après le poids par hecto-
litre. En novembre, le commerce est admis à son tour à décla-
rer ses stocks ; l'administration vérilic les déclarations par la
visite des magasins, et établit la statistique du stock général en
blé du pays. Le chiffre trouvé est divisé en huit parties égales,
que la minoterie doit absorber mois par mois jusqu'en juillet
de l'année suivante. Si la récolte n'est pas suffisante pour cou-
vrir les besoins, — ce qui est toujours le cas, — on autorise
l'importation des blés étrangers jusqu'à due concurrence,
moyennant un droit de douane proportionnel.
Pour éviter autant que possible les fraudes et les inégalités,
les minoteries sont soumises à un contrôle rigoureux. Chaque
année elles sont recensées, on calcule leur capacité de fabrica-
cation, et on détermine la quantité de blé indigène que chacune
doit acheter. Avant de pouvoir se procurerdublé d'importation,
le minotier est tenu d'établir qu'il a reçu et transformé la part
qui lui était attribuée dans le stock national. En outre, la fabri-
cation des farines est réglementée. Des types ont été établis ad-
ministrativement et le minotier doit tirer du blé qu'il travaille
une quantité déterminée de chaque type. Cette industrie est donc
exposée à de continuelles tracasseries.
Ce n'est pas tout. Afm de faciliter le contrôle administratif, et de
restreindre les chances de fraude, on a limité le nombre des bou-
langeries dans les deux grandes villes du royaume, Lisbonne et
Porto. Du reste, toute commune qui le demande peut obtenir
l'application de cette mesure, avec la taxe officielle du pain.
Tel est l'ensemble de mesures artificielles et arbitraires aux-
quelles on a dû successivement recourir dans le but de réaliser
une tarification uniforme des céréales, et d'exclure la concur-
rence étrangère. La question est maintenant de savoir à quel
résultat on est parvenu par l'application de ce système compli-
qué, si éloigné de la nature des choses et du jeu spontané des
forces sociales et économi(iues.
Il
162 LA vu: rurale.
Il est hors de cloute que la hausse artificielle du prix du blé
en a développé la culture dans une notable mesure, et ce sont
principalement les provinces du centre, avec leurs grandes
exploitations, qui ont bénéficié de raugmentation. Des terres
incultes ont été défrichées et chargées d'engrais chimiques par
(les fermiers très entreprenants, (jui de plus ont importé un
matériel de culture considérable. Des efforts remarquables et
des capitaux importants ont été dépensés. Des ouvriers ru-
raux, recrutés dans le nord, sont accourus à l'appel des exploi-
tants. Malgré cette curieuse fièvre d'entreprise, soutenue par
une protection rigoureuse, on n'a cependant pas réussi à étendre
les emblavures au point de fournir à la consommation tout ce
dont elle avait besoin. En réalité, l'importation s'est maintenue
aux environs de 10 millions de quintaux et cela pour deux rai-
sons. D'abord, l'inaptitude de la région, jointe aux conditions
générales de l'agriculture portugaise, ne permet pas d'élever
les rendements de façon à produire assez de blé pour suffire aux
besoins d'une population bien plus nombreuse qu'autrefois.
Ensuite, le développement des villes a fait croître la consomma-
tion plus vite que la production. F^e Portugal continue donc à
importer de fortes quantités de g-rains, seulement, il le paie très
cher. On estime en effet à 80 ^é en moyenne la hausse artilîcielle
du prix du pain sur le marché lusitanien, ce qui représente une
belle somme, puisque l'augmentation porte sur tout le blé ré-
colté ou introduit dans le pays. Qui donc paie cette énorme
prime? Tous ceux qui doivent acheter leur pain, et spécialement
les ouvriers de l'industrie. Et qui en profite? C'est ce que nous
devons examiner avec soin.
Lorsque fut établi le système que nous venons de résumer, il
excita chez les agriculteurs du centre une assez vive émulation.
Ils s'empressèrent de louer des terres pour les ensemencer en
blé, et les propriétaires en profitèrent naturellement pour
hausser leurs prix. On nous a assuré que les fermages mon-
tèrent en peu d'années de 200 à 300 p. 100. C'est dire que les
propriétaires fonciers ont largement prolité du régime de 1889.
Aussi le trouvent-ils excellent, et cela ne saurait surprendre
LA (iHAMiK Cl LTlKi: HANS I.K CKNTRK. IGIÎ
personne. Les fei'niiers ont moins à s'en louer. Les terres étant
peu ricties en cliaux et en azote, il faudrait les fumer abondam-
ment, mais comme le fumier manque, on y supplée par des en-
grais chimiques, princi^^alement des superphosphates. Ce pro-
cédé présente de graves inconvénients. Il épuise vite un sol peu
fertile ; il coûte assez cher : il ne donne que des rendements
faibles. En conséquence, le résultat n'est pas tel qu'on l'avait
escompté, et le plus clair du prix de faveur dû à la protection
se partage entre : le propriétaire, généralement absentéiste, qui
garde la part du lion ; le marchand d'engrais ou de matériel,
qui est étranger; l'ouvrier rural, nécessaire pour préparer le
sol et pour récolter K Le fermier, principal moteur de l'entre-
prise, est celui qui gagne le moins. Chose plus grave encore, sa
situation reste à la fois précaire et périlleuse. Elle est précaire,
parce que la récolte est toujours menacée en un tel climat; elle
est périlleuse, parce que le sort du cultivateur est à la merci
d'un revirement politique. La suppression du système serait la
ruine brusque du fermier, qui laisserait au propriétaire une
terre appauvrie et désormais sans preneur. Un système artificiel
pousse naturellement et toujours à la spéculation. Celle-ci s'est
produite en effet, et elle a causé une activité fiévreuse, exagérée,
désordonnée. On a vu certains propriétaires, des fermiers, par-
fois de simples paysans , louer à tout prix des milliers d'hec-
tares pour exploiter au plus vite la situation exceptionnelle
créée par la loi. Un cultivateur de la région d'Evora a réuni
ainsi dans sa main 32 domaines différents, mesurant ensemble
des milliers d'hectares. Il est évidemment impossible de con-
duire d'une fa(;on normale et régulière une telle exploitation;
c'est un coup hardiment tenté pour tirer profit d'une chance
passagère, rien de plus. Ainsi, il ne faut pas s'arrêter aux appa-
rences. Elles cachent une situation mal équilibrée, assise sur un
privilège instable, non pas sur le jeu naturel des forces produc-
tives et des besoins de la consommation. On peu dire que, dans
ces conditions, le travail agricole est fondé, en Alemtejo, sur une
1. San^ parler du l)anr[uicr qui ne t'ait des avances qu'à gros intérêt.
1G4 LA VIE RURALE.
taxe injustifiée, abusive, et non pas sur une rémunération na-
turelle, volontaire. Que l'abus disparaisse, et, encore une fois,
tout s'écroule.
Mais, dira-t-on, pourquoi renoncer au système, puisqu'il a
réussi à développer la culture dans le centre? Il suffit de le
maintenir pour conserver la position acquise et éviter le dé-
sastre. La solution du problème est donc simple. Non, elle n'est
pas si simple que cela, voici pourquoi.
Nous venons de dire que toute la situation repose sur un pri-
vilège abusif. Jamais un privilège n'a pu durer indéfiniment.
Tous ceux qui en souffrent s'appliquent naturellement à le
miner peu à peu et à le détruire. Ici, le privilège est d'autant
plus lourd, qu'il pèse sur la classe la moins aisée, dont le pain
est un aliment principal. Aussi la taxation du blé est-elle un
argument terrible pour les partis avancés, qui, non sans raison,
reprochent à la classe des capitalistes fonciers de s'enrichir aux
dépens du pauvre. Les propriétaires sont par là exposés à payer
bien cher un jour leurs profits actuels. Ensuite, l'application
du système donne lieu aux fraudes les plus criantes. Il est im-
possible en efl'et d'appliquer un régime aussi compliqué sans
ouvrir la porte à mille abus. Ainsi, un homme habile et sans
scrupules réussit presque toujours à tromper la surveillance
des agents du fisc et à dépasser les limites qui lui sont indi-
quées par la loi. L'un déclare plus de blé qu'il n'en a, et profite
de l'ignorance ou des besoins d'argent de ses voisins pour aug-
menter son stock. Un autre fabrique des farines au delà de la
part qui lui est attribuée. Un troisième, averti par une indis-
crétion des besoins reconnus par l'administration, s'empresse
de faire des achats au dehors et s'arrange pour profiter large-
ment des permissions d'importer. Des associations se constituent
pour exploiter le monopole des boulangeries et réaliser de
l)eaux bénéfices sur le pain, malgré la taxe. Dans tous les cas, la
fraude retombe soit sur le fermier, qui vend mal en dépit du
système, soit sur le consommateur, qui fait tous les frais de la
spéculation. Et de jour en jour le mécontentement grandit,
rendant la situation de plus en plus incertaine.
l.A GRANDE CILTIJRK DANS l.i: CENTRE. 165
Ce serait d'ailleurs une eneur grave de croire que les pro-
priétaii'es, qui paraissent, aujourd'hui si favorisés, tireront de
tout cela un grand profit définitif. Il y a tout lieu de croire que
les fermiers, peu à peu découragés par le résultat de plus en
plus maigre et aléatoire de leurs ellorts, seront amenés à aban-
J)onner la j^artie; ils laisseront derrière eux des terres épuisées,
difficiles à utiliser et surtout à louer. En outre, de terribles
rancunes s'amassent, et trouveront l'occasion de se satisfaire.
Dans tous les cas, le propriétaire absentéiste et sans prévoyance
sera finalement la dupe de sa propre erreur, peut-être même la
victime expiatoire des intrigues politiques et des haines popu-
laires. Seuls, les fraudeurs assez habiles pour échapper à la
surveillance fiscale se tireront de l'aventure avec profit. Ou
conviendra que ce résultat n'est pas fait pour donner au sys-
tème une consécration flatteuse. D'ailleurs en étudiant le fond
des choses, son échec apparaît en pleine lumière. L'importa-
tion du blé persiste, ainsi que l'agio sur l'or; la culture des
céréales reste imparfaite et onéreuse. Les consommateurs sont
mis en coupe réglée sans utilité réelle pour le pays. Mieux vau-
drait assurément revenir par degrés, prudemment, à une situa-
tion naturelle, normale, laissant au marché des céréales la li-
berté dont il a besoin pour fonctionner au profit commun du
producteur et du consommateur. La combinaison du marché
central est peut-être ingénieuse, mais elle est absolument op-
posée aux conditions du lieu, aux intérêts de la classe la plus
pauvre, à l'organisation régulière du travail. Cette combinaison
étrange est grosse d'un désastre qui atteindra le Portugal à la
fois dans sa situation financière et dans son organisation poli-
tique. Cela nous paraît ressortir avec évidence des faits actuels.
L'abandon du système n'aurait-il pas pour effet de précipiter
la crise? Voilà une question que tout homme d'État se posera
avec angoisse avant de se décider à toucher à la loi céréale. Une
brusque réaction ne manquerait pas en effet de déterminer un
désastre. C'est pourquoi nous avons observé déjà qu'un régime
transitoire s'impose. Ce régime amènerait tout d'abord une dé-
tente dans le taux des fermages, qui, revenant ànin niveau rai-
166 I.A VIE RURALE.
sonnable, permettraient aux fermiers de se retourner. Les pro-
vinces du centre pourraient être cultivées autrement que par
Femblavure. Le blé qui pousse mal et dont le prix est d'ailleurs
assez minime, devrait être remplacé avantageusement par des
cultures à la fois mieux adaptées au climat, et plus profitables.
La production des racines et des fourrages artificiels permettrait
d'élever plus de bétail, de fabriquer du beurre et de la viande.
L'élevage de la volaille, la production fruitière i, celle des lé-
gumes secs, d'autres encore sans doute, permettraient de con-
tinuer l'œuvre de développement agricole du centre. Mais pour
cela, il faudrait tracer des chemins, améliorer les terres, cons-
truire des bâtiments de ferme, amener et distribuer l'eau, peut-
être en creusant des puits artésiens, en un mot coloniser les deux
provinces. Est-ce là un rêve de théoricien? Nullement, puisque
certains propriétaires ont réussi déjà à établir chez eux de
grandes fermes en plein rapport et en outre des familles pay-
sannes, avec l'aide desquels ils ont défriché des terrains incultes,
constituant ainsi des groupes de petites exploitations. La com-
binaison de la grande et de la petite exploitation par l'initia-
tive éclairée des propriétaires, voilà la formule de l'avenir, la
vraie condition du progrès fondamental, définitif^. Les fermes
géantes d'aujourd'hui ne sont que des accidents, fruit de cir-
constances transitoires ou artificielles. Elles ne répondent ni à
l'étendue du pays, ni à sa population. Elles sont anormales ici
autant qu'elles sont justifiées en Argentine ou dans le centre
des États-Unis. Tant qu'elle subsistera, la situation actuelle de-
meurera fausse et dangereuse. Ainsi, ce sont les propriétaires
1. Le climat du centre serait très favorable à la préparation des fruits secs : abri-
cots, pommes, raisins, ([ui sont d'une vente facile dans les pays du nord.
2. On a vu ce mouvement de transformation s'opérer d'une manière intéressante,
notamment dans le nord de l'AlemtejOjOÙ de grandes étendues de terrain étaient res-
tées en fricbe. Ces terres foriïiaient depuis des siècles des pâtures spontanées, sur
des sables maigres. Défrichées et phosphatées, on en tira quelques récoltes de blé.
puis on les remit en pâtures plantées d'oliviers, ou bien on y sema des chênes-
lièges ou des chênes verts qui y croissent vigoureusement. Des vignobles ont aussi été
créés, notamment celui de M. dos Santos, près de Vendas Novas, qui mesure plus de
10.000 hectares; pour le cultiver, le propriétaire a établi là environ mille familles,
formant un remarquable groupe de colonisation, (et exemple devrait être étudié en
dél'iil. afin de vulgariser les procédés employés et de préciser les résultats obtenus.
LA GlIANDE' CLLTLUE DANS l-K CEMRi:. 1()7
qui ont dans la main la clé de la situation, et rien n'est plus
logique ni plus légitime. S'ils persistent à négliger leurs attri-
butions et leurs devoirs de capitalistes fonciers, le sol leur échap-
pera, cela est fatal. C'est à eux qu'il appartient de s'éclairer, de
bien comprendre le sens réel des choses, de pourvoir à l'exploi-
tation normale du sol avec intelligence et prévoyance. Sinon,
leur expropriation est certaine. Elle peut avoir lieu soit progres-
sivement par le jeu naturel des forces sociales, qui tendent in-
cessamment à éliminer les éléments retardataires ou parasites :
soit brusquement, par une mesure révolutionnaire. Le procédé
seul reste incertain. Quant au résultat final, on doit le considérer
comme d'autant plus fatal, que déjà l'évolution est en marche.
Dans le centre comme ailleurs, le morcellement est commencé,
et il avancera d'un pas d'autant plus rapide, que la propriété
sera plus abandonnée aux hasards de la spéculation, ou à une
utilisation superficielle.
Le système privilégié établi pour les céréales n'est pas l'unique
manifestation de l'esprit de monopole en Portugal. Sans parler
des avantages assurés par la loi aux sucres coloniaux, il est une
autre combinaison que nous voulons décrire brièvement K II s'a-
git du régime établi pour soutenir les prix de la viande de
bœuf en faveur de l'élevage national. Nous savons pourquoi cet
élevage reste peu développé. Dans le nord et dans le midi, l'é-
troitesse des exploitations et la rareté des herbages s'opposent
d'une manière absolue à l'augmentation du gros bétail. Les
paysans et fermiers de ces régions, surtout du nord, sont même
obligés bien souvent de vendre leurs animaux de travail au dé-
but de l'été, faute de fourrage. Cette particularité fournit du
reste à la boucherie un peu de bonne viande; sans la nécessité
qui la pousse à vendre des bœufs encore jeunes, le paysan ne les
conduirait généralement au marché que vieillis et usés. Dans
le centre, c'est précisément ce dernier cas qui se produit. Les
ag-riculteurs ne se défont de leurs bœufs qu'après en avoir tiré
1. V. plus liaiil. |). T'J, ce qui concerne la réj^lementalion vinicole. Le labac est
aussi mono|)olis(; et à peu prés exclu de ragricuiture portugaise qui pourrait le pro-
duire en abondance et de bonne qualité.
168 LA VIE RURALE.
tout le travail possible. Mais alors la viande en est médiocre.
C'est contre les conditions naturelles de cette situation agri-
cole que l'on a voulu réagir par des moyens arbitraires. Les
communes ont la faculté de contrôler le débit des viandes, et au
besoin d'en fixer le prix par un tarif officiel. C'est en se basant
sur cette faculté que Ton a prétendu faire du marché de Lisbonne,
le plus grand du royaume, le régulateur du prix de la viande
(le bœuf. Dans ce but, les mesures suivantes ont été prises.
Tout d'abord, le nombre des boucheries a été limité, chaque
étal devenant ainsi une sorte d'office privilégié. On risquait alors
de voir les bouchers élever les prix d'une façon abusive; pour
prévenir ce fait, la viande de bœuf fut taxée à un prix assez élevé
pour que la boucherie pût payer largement les animaux aux
éleveurs. Mais alors, un autre risque apparaissait : celui de voir
les bouchers payer mal les cultivateurs et profiter seuls de la
cherté officielle. Pour écarter ce danger, on imagina de confier
l'approvisionnement de Lisbonne à un unique intermédiaire,
chargé d'acheter les animaux sur pied, de les faire abattre et
de revendre la viande en gros aux boucheries. Entre temps, des
étaux municipaux avaient été créés, sous le prétexte de prévenir
toute coalition entre bouchers par le moyen d'une concurrence
désintéressée. Enfin, des droits d'octroi très élevés ont été établis
sur les viandes abattues afin de les exclure du marché de la ca-
pitale.
On voit jusqu'à quel point il a fallu compliquer cet autre sys-
tème pour lui donner un fonctionnement régulier et efficace, au
moins en apparence. Voici ce qu'il a donné en réalité. L'acheteur
unique chargé d'alimenter l'abattoir de Lisbonne n'a aucun inté-
rêt à choisir les animaux, aussi achète-t-il tout ce qui se pré-
sente. L'éleveur, de son côté, n'est pas encouragé à amener des
bœufs jeunes et gras, puisque tout est payé au même prix. C'est
dire que les viandes de bœuf débitées à Lisbonne sont en
général médiocres. Aussi, le public en consomme relativement
peu et préfère s'en tenir aux viandes de veau, de mouton et de
porc, qui ne sont pas taxées. Autrefois, les provinces du nord,
qui produisent les meilleurs bœufs, envoyaient à Lisbonne sept à
LA C.RANDK CULTURE DANS LE CENTRE. 109
huitmille de ces animaux par an. Aujourd'hui, il n'en vient plus.
Ainsi le prix de la viande a été haussé artificiellement, et en
même temps l'élovaee a été découragé. Ce double résultat est la
condamuatioii formelle du système, puisque celui-ci impose au
public consommateur des sacrifices et des privations, tout en
restreignant à la fois les débouchés et la qualité du bétail destiné
à la boucherie. Ajoutons que les étaux municipaux ont fait per-
dre à la ville de Lisbonne beaucoup d'argent, et que ce système,
tout comme l'autre, a suscité une quantité d'abus, de fraudes, de
spéculations, qui finalement nuisent d'une façon générale au
public en entravant le commerce libre, en abaissant la qualité
du produit, en troublant la consommation. Ces combinaisons
imaginées par des fonctionnaires trop zélés et guidés par un es-
prit purement théorique, ont été en honneur autrefois dans d'au-
tres pays. Partout on en a reconnu l'impuissance tracassière et les
fâcheux effets. Il faut savoir à quel point le Portugal est dominé
par la bureaucratie et les influences politiques, pour comprendre
la persistance dans ce pays d'idées et de procédés si profondé-
ment contraires à l'expérience acquise en matière économique, et
aussi aux besoins de la société moderne.
Malgré tout, l'Âlemtejo donne actuellement le spectacle d'une
activité intéressante, en dépit de ses bases fragiles et de l'incer-
titude de son avenir. On voit se développer dans cette province
une classe d'entrepreneurs agricoles dont l'intelligence, l'initia-
tive et la hardiesse sont indéniables. Ils font des efforts remarqua-
bles pour s'instruire et suivre le progrès technique d'aussi près
que possible. Nous avons rencontré un jeune propriétaire des
environs de Beja qui venait de parcourir l'Europe et l'Algérie
pour étudier les meilleurs procédés de culture du blé^ Dans les
grandes fermes de la région, on trouve un cheptel et un outillage
qui, très souvent, sont remarquables. On peut vraiment dire que
cette province, comme sa voisine du nord, est une pépinière
d'hommes d'action. Il est souverainement regrettable qu'ils
soient entraînés par un régime artificiel dans les remous dange-
1. Les terrains des environs de Reja sont parmi ceux qui conviennent le inieuv
pour celte culture.
170 LA VIE RURALE.
reux d'une spéculation qui rend toutes choses incertaines, et
favorisent l'audace ou l'adresse plus encore que le travail.
IV. GRAND FERMIER DES ENVIRONS D EVORA
Pour bien préciser les idées au sujet de la situation présente
de l'agriculture enAlemtejo, nous résumons les renseignements
que nous avons pu recueillir en visitant une grande ferme des
environs d'Evora.
Cette curieuse petite ville est bâtie dans la partie orientale de
l'Alemlejo sur un plateau où les schistes et le granit se juxtapo-
sent en taches irrégulières. Le terrain est ondulé et ne tarde pas
à former vers l'est des collines dont l'altitude s'accentue rapide-
ment. Le sol est généralement mince et peu fertile. Le pays n'est
traversé que par de faibles rivières, affluents du Sado et du Gua-
diana. Les moyens de communication sont très insuffisants, la ré-
gion n'étant traversée que par des voies ferrées peu développées,
quelques routes assez médiocres et des chemins à peine prati-
cables pour un chariot à bœufs. Dans bien des cas, on ne peut
circuler qu'achevai. Aussi les habitants sont-ils concentrés. On ne
trouve dans la campagne, en dehors des rares villages, que quel-
ques grandes fermes très dispersées et des bâtiments d'abri
construits pour desservir des exploitations éloignées de la rési-
dence du fermier.
M. D. possède dans cette région, dont il est originaire, envi-
ron 3.000 hectares de terres qui lui ont été transmises par son
père. Celui-ci, d'origine modeste, mais homme d'affaires habile,
a su profiter de la grande liquidation foncière du siècle dernier
pour acquérir cette vaste propriété. M. D., qui est lui-même fort
intelligent et très actif, s'est consacré à la mise en valeur de son
héritage, auquel il a joint environ 2.000 hectares de terres
louées à des propriétaires voisins. Il fait donc valoir près de
5.000 hectares répartis entre les céréales, les pâturages naturels
et les bois de chênes-lièges ou de chênes verts. Nous voilà bien
loin des fermes minuscules du nord.
LA CHANDI': CILTL'UH DANS LE CK.NTIŒ. -171
Pour organiser l'exploitation de cette vaste étendue, divisée en
sept groupes disséminés dans un rayon de plus de 25 kilomètres,
M. D, a constitué (juatre centres munis des bAtimeuts, du per-
sonnel, des animaux et du matériel nécessaires. Celui qu'il habite
forme un iirand enclos contenant la maison du maître, les lo-
gements des ouvriers, des étables et des hangars immenses sou-
tenus par des arcades en briques d'une surprenante légèreté, un
atelier, une porcherie. En outre, dans chacun des autres grou-
pes, des abris ont été construits pour le matériel et les récoltes,
ainsi que pour une famille chargée de l'entretien et de la sur-
veillance. Un moulin à huile et des machines agricoles perfec-
tionnées, un moteur à vapeur et une automobile font de cette ex-
ploitation une véritable usine mécanique. Le personnel comprend
trois éléments : 1" des ouvriers très spécialisés : laboureurs,
bouviers, bergers, porchers, forgerons, etc., occupés à l'année au
nombre d'une centaine; 2" des spécialistes pour certains travaux
temporaires, comme les liégeurs; ces deux premières catégories
sont généralement recrutées dans le pays; 3° des ouvriers de
saison (environ 200), venus surtout des montagnes de la Beira;
ils sont réunis par des chefs imanageiros), qui les amènent par
équipes de huit personnes, hommes et femmes; ils gardent la
direction et la surveillance du travail moyennant un salaire un
peu plus élevé '. Ces gens font les gros travaux d'été, puis re-
tournent chez eux pour l'hiver; ils sont logés et souvent nourris,
leur salaire étant alors de 2.100 reis (11 fr. 65) par semaine, et de
3.400 reis (18 fr. 85) sans nourriture; ceuxquifontle service des
batteuses reçoivent 300 reis (i fr. 65 ) par jour et la nourriture. Le
dimanche et les jours fériés sont observés, et on accorde en outre
un jour pour la confession, car ces gens sont généralement très
religieux. D'autres travailleurs viennent de l'Estremadure et du
bas Douro pour les fauchaisons. Parfois on cherche à retenir ces
ouvriers en leur concédant de petites exploitations en fermage
temporaire ou perpétuel {foros), ou encore en métayage; ce
dernier système a surtout pour but le défrichement des terres
1. Chaque ouvrier garde sa pleine liberté. Il n y a donc là rien de commun avec
Vartc.l russe et autres institutions comnuinaulaires analogues.
172 LA VIE RURALE.
vierg-es. Le métayer enlève les broussailles, défonce le sol, y
prend quelques récoltes de céréales, puis rend la terre au pro-
priétaire qui ordinairement la boise en chênes. On a amélioré
par ce procédé beaucoup de terres au sud de la province. Quand
le terrain est déjà boisé, le colon enlève les buissons, laboure et
sème sous les arbres très espacés, fait deux ou trois récoltes,
puis va recommencer ailleurs ; le gland appartient au proprié-
taire, qui élève des porcs. Parfois aussi le métayer reste sur le
fonds, reçoit de son propriétaire des prêts en animaux et en se-
mences, et partage la récolte dans une proportion variable. Tout
bon ouvrier rural a Tambition de devenir ainsi exploitant et
même petit propriétaire, car on remarque une tendance qui
porte les grands propriétaires à vendre les métairies dont ils
trouvent généralement un bon prix. Mais ces paysans retombent
facilement, à la moindre crise, faute d'argent. M. D. a trois mé-
tayers qui occupent des parcelles écartées.
Le bétail entretenu sur cette ferme comprend d'abord 50 à
60 bœufs de labour et 70 à 80 vaches pour la production; ces
animaux appartiennent à une race vigoureuse et rustique, mais
osseuse et assez peu précoce ; chaque année on renouvelle par
quart. Viennent ensuite : 1.300 brebis, dont 200 appartiennent
aux quatre bergers, 500 agneaux d'un an, 150 béliers; chaque
année on vend 000 à 700 mâles de 5 mois, 24.000 fromages et
2.000 kilos de laine. Le troupeau comprend en outre 250 chèvres
qui produisent des chevreaux et du fromage. La porcherie ren-
ferme 50 à 55 truies appartenant à une race du pays, mais sélec-
tionnée ; ce sont des animaux noirs, de forte taille, pouvant attein-
dre à 2 ans le poids de 150 à 200 kilos; d'octobre à janvier on les
envoie à la glandée et en 4 mois ils augmentent normalement de
100 kilos; les mères donnent 12 gorets par an, ce qui représente
un élevage régulier de 1.200 à 1.500 animaux. Citons enfin
quelques chevaux et sept paires de mules, que l'on emploie
pour les transports; autrefois, chaque forme possédait un assez
grand nombre de ces animaux, et on les utilisait pour le dépi-
quage des grains; la machine abattre a fait baisser considéra-
blement l'élevage.
LA, CRANnE CMLTUHE ItANS I.K CENTRE. 1/ .>
On emploie pour les eml)lavures environ 500 hectolitres de se-
mences, dont ()0 "/, en blé, le reste en seigle, orge et avoine. Les
prairies naturelles fournissent une coupe de foin et sont ensuite
pâturées. On fait en somme peu de fourrages, et cela explique le
nombre assez restreint des bêtes à cornes. On pourrait développer
la production en viande, si les prairies artiiieielles étaient plus
usitées; mais, pour cela, il faudrait de Teau, et l'irrigation
n'existe pas, bien que l'expérience ait démontré la possibilité
d'établir des réservoirs en montagne et d'y accumuler les eaux '.
Plusieurs agriculteurs d'Evora ont essayé avec succès le procédé
de l'ensilage des fourrages verts, précieuse ressource dans une
contrée où l'été réduit les pâturages à l'état de friches poussié-
reuses pendant près de six mois.
Une autre production importante de cette ferme est l'huile
d'olive. M. D. a planté ces pâturages en oliviers, qui ont parfai-
tement réussi ~. L'arbre donne une récolte dès l'âge de six ans,
et peut produire ensuite pendant 30 à 40 ans. M. D. vend an-
nuellement 3.000 décalitres d'huile et une partie des tourteaux,
le reste étant donné aux porcs. Le pressoir est muni de presses
hydrauliques très puissantes.
Nous arrivons enfin à la culture la plus caractéristique de
l'Alemtejo, celle du chêne, qui est traité ici avec le même soin
qu'un arbre fruitier. M. D. exploite des milliers d'hectares de
bois, où les arbres sont plantés en futaie très claire ; le sol est
soigneusement nettoyé et labouré ; les arbres sont taillés de façon
à s'étendre en largeur et à favoriser la fructification; ils pro-
duisent une quantité variable de glands que les porcs viennent
consommer, du bois d'œuvre et de charbon, et surtout du
liège 3. Le chêne-liège réclame des soins assez minutieux pour
1. On a construit quelques barrages, en vue de colmater et de fertiliser certains
terrains en amont, pour y faire des plantes sarclées.
2. On a beaucoup pratiqué ces plantations depuis une quarantaine d'années. On
établit pour les protéger un enclos en pierre sèche oii on n'admet les moutons que pen-
dant l'époque de l'herbe, car alors ils ne touchent pas les jeunes arbres. On protège
souvent des milliers de ceux-ci, contre la dent des banifs et des chèvres, au moyen des
branches épineuses du poirier sauvage.
3. On cultive à peu près de la même façon le chêne vert et le chéne-liège. pour
c'n obtenir plus de glands, mais cela nuit au liige, qui croît alors trop vite et de-
174 LA VIE RURALE.
favoriser le développement de l'écorce de manière à obtenir une
bonne épaisseur. Elle est enlevée périodiquement, après un
repos de huit à douze ans, selon les terrains, par des ouvriers
spéciaux ; ils doivent travailler avec beaucoup de soin et d'a-
dresse pour ne pas endommager le liber ou seconde écorce, sans
laquelle le liège ne se forme pas. Au moyen d'une hache très
tranchante, ils pratiquent deux incisions circulaires, l'une en
bas, l'autre en haut du tronc, réunies par une entaille perpen-
diculaire; puis, tantôt avec le fer, tantôt avec le bout du manche
taillé en biseau, ils soulèvent et détachent graduellement l'é-
corce. Ces hommes font aussi la taille et l'élag-age des arbres;
ils sont fort exig-eants, difficiles à conduire, et il leur est aisé
d'infliger au propriétaire des pertes assez sensibles en endom-
mageant le liège par des coups de hache qui lui enlèvent beau-
coup de sa valeur. L'écorce est ensuite rentrée, grattée, nettoyée
et triée, découpée en longs morceaux ou planches, que l'on
soumet à l'action de l'eau chaude ou de la vapeur pour rendre
la matière élastique. Le liège est ensuite mis en ballots et ex-
pédié chez le bouchonnier ou le négociant. M. D. produit ainsi
chaque année entre 60.000 et 75.000 kilos de liège, ce qui re-
présente une somme de travail considérable.
On voit qu'il s'agit là d'une véritable usine agricole produi-
sant par grandes quantités un certain nombre de denrées ou
de matières premières. Il faut pour la conduire d'autant plus
de capacité que son fonctionnement est gêné par trois grands
obstacles : le manque d'eau pour les irrigations, qui permet-
traient les cultures sarclées et fourragères ; la rareté des capi-
taux, dont le loyer atteint et dépasse parfois 8 ^ ' ; le défaut de
bons moyens de communication qui rend les transports longs et
onéreux. Cela entraîne deux conséquences capitales : d'abord
vient poreux. Le cliéne vert perd tous ses fruits chaque année; le chêne-liège laisse
parfois tomber trois récoltes en deux ans. La production est assez irrégulière, et di-
verses maladies viennent parfois la comprorneltre.
1. Il existe à Evora deux banques locales, fondées par de nombreux agriculteurs des
environs, et elles ont rendu des services. Mais c'est ])eu de chose pour une région de
grande culture à marche industrielle. La banque nationale (Banco de Portugal) a
aussi une succursale à Evora. Mais elle se borne à faire l'escompte à trois mois, k & %.,
et ne s'occupe pas d'organiser sur des bases fécondes le crédit agricole.
LA liKANDE (ULTI Hi; llA^S LK CKNTHK. 17o
la grande culture ne peut devenir intensive, parce que les frais
sont trop élevés pour des terres d'ailleurs assez maigres. VAle
s'en tient donc aux méthodes extensives, qui exigent moins
d'argent et de travail, mais ne donnent que de faibles rende-
ments; c'est pour ce motif que les agriculteurs tendent à cons-
tituer des fermes immenses, sur lesquelles ils se tirent d'affaire
grâce au bon marché de la main-d'œuvre, aux productions ar-
l)orescentes, comme l'olive, le gland et le liège, enfin à la pro-
tection légale. Ensuite, la colonisation du pays par la petite
culture est considérablement entravée, parce que le pay-
san, quand il n'est pas soutenu, réussit difficilement sur ce sol
assez âpre, et répugne à vivre dans un isolement complet dans
ces campagnes désertes, coupées de vastes 7nontados (forêts de
chênes) et presque sans routes.
Nous allons maintenant étudier trois types de paysans éta-
blis dans une région voisine, celle des terrains myocènes de la
vallée moyenne du Guadiana, près de la petite ville de Serpa.
V. — JOURNALIER DE l'IAS.
La région du moyen Guadiana présente un aspect assez parti-
culier. Le plateau sablonneux qui la forme est accidenté, creusé
de vallées assez profondes, mais non pas montagneux. Aussi la
culture a-t-elle pu s'étendre plus facilement que dans la partie
centrale de l'Alemtejo, en suivant les nombreux cours d'eau qui
apportent au fleuve principale l'humidité condensée par les
chaînes du nord et par celles du sud, entre lesquelles la contrée
s'enfonce comme un coin. Quelques gros bourgs se sont agglo-
mérés çà et là, à proximité des terrains les plus fertiles. L'un
d'eux, placé à peu près au centre de la région, va nous fournir
quelques types intéressants, qui forment un curieux contraste
avec celui des grands fermiers des environs d'Evora. Le premier
est un simple journalier, vivant exclusivement de son salaire.
Étudions d'abord en détail le lieu où vit la famille i.
1. Les monographies qui suivent ont été faites avec la collaboration de M. le
D' Rogado, à Pias.
176 LA VIE RURALE.
Aldeia de Pias est un bourg" de 3.600 âmes, bâti dans une
vallée au sol argilo-calcairc, enfermant un étroit ilôt granitique,
dont la roche dure apparaît çà et là. La population s'est con-
centrée sur cet îlot, sans doute parce que le sol était là peu fa-
vorable à la culture, et riche au contraire en matériaux de cons-
truction. Les rues sont assez larges, propres et bordées de
petites maisons presque uniformes, pressées les unes contre les
autres, parfois élevées d'un étage au-dessus du rez-de-chaus-
sée, et toutes blanchies à la chaux. La plupart ont des fenêtres
sans vitres, cas très fréquent dans le midi du Portugal ; au
besoin, on ferme le volet de bois. Derrière l'habitation se trouve
un petit potager. Le commerce est représenté par quelques
magasins de détail, où se débitent les denrées et articles cou-
rants; ces petits marchands font bien leurs affaires et placent
volontiers leurs économies en achats de terres. Eu outre, des
marchands ambulants fréquentent le marché du dimanche. Le
climat est doux, très sain, avec des pluies irrégulières de no-
vembre à février; elles deviennent rares en mars et avril,
presque nulles le reste de l'année ; les mois de juillet et d'août
sont très chauds et très secs. Le sol est d'une fertilité moyenne,
avec une bande d'alluvion assez riche ; les cultures couvrent la
vallée, et les pentes sont garnies de chènes-lièges et d'yeuses,
parfois de bruyères, quand le terrain est par trop mince. La
contrée produit principalement des céréales : blé, orge et avoine ;
des légumes : pois et fèves; des fruits : olives, raisins, figues, etc.,
et aussi des glands, du liège et du bois. Les animaux de ferme
nourris dans la région sont : le bœuf de labour, le mouton et
la chèvre, le porc, la poule et le dindon. On extrait de quelques
carrières du granit et du sable pour la bâtisse^ et il existe dans
les environs des fabriques de briques et de tuiles. 11 n'y a pas
d'autres industries, sauf les petits ateliers d'artisans que l'on
trouve partout.
La grande propriété domine ici comme dans tout FAlemtejo,
et les possesseurs de grands domaines sont presque tous absen-
tcistes au point que, très généralement, on ne les connaît même
pas dans le pays. Il existe pourtant beaucoup de propriétés
LA r.UANDli Cl'LÏUHi: DANS LA (^i:ntre. 177
paysannes, très petites poiir la plupart et iasuffisantes pour
assurer la subsistance d'une famille. Çà et là on observe quelques
paysans propriétaires arrivés à la véritable aisance et même
quelques lamilles qui, tout en conservant le mode d'existence
le plus modeste, ont réussi à développer leur bien jusqu'au
niveau de la moyenne propriété. Les monographies qui suivent
tracent d'une manière saisissante la physionomie de ces types
sociaux.
Les gens de cette contrée sont honnêtes, laborieux et paisi-
bles, quoique d'un caractère peut-être un peu irascible. Le
dimanche, les hommes fréquentent volontiers le cabaret, où ils
boivent surtout du vin, mais l'ivrognerie est un fait très rare;
beaucoup de familles possèdent hors du bourg un jardin ou un
verger et vont y passer les moments de repos. La moralité gé-
nérale est bonne et le sentiment religieux s'est bien conservé.
Pias est une station du chemin de fer d'intérêt local qui relie
le bourg de Moura à Beja, chef-lieu du district et station de la
grande ligne du sud. Les routes sont presque toutes mauvaises;
on en construit actuellement une pour relier Pias à Serpa, chef-
lieu du concelho.
Voici d'abord une famille de simples ouvriers ruraux vivant
exclusivement du travail salarié. José Borralho est âgé de 35 ans,
et sa femme, Anna Maria, en a 32. Ils ont 3 enfants: Antonio,
6 ans; Brazia, 4; José, 2. Le mari est journalier agricole; la
femme s'occupe du ménage, et en outre travaille au dehors à
l'occasion des sarclages, de la moisson et de la cueillette des
olives. Ces gens habitent une petite maison louée pour une
somme annuelle de 7 milreis (38 fr. 85). Elle est garnie delà
façon la plus sommaire avec des meubles grossiers et quelques
ustensiles indispensables, en bois ou en argile. Quant au linge
et aux vêtements, on ne trouve ici que le strict nécessaire, si
bien que l'actif total du ménage ne dépasse certainement pas
200 francs. Le salaire des ouvriers agricoles est ordinairement
de 2V0 reis (1 fr. 32) par jour, mais il s'élève jusqu'à 500 reis
(2 fr. 75) à l'époque des moissons. Le salaire des femmes équi-
vaut généralement à la moitié de celui des hommes. Le
12
d78 LA VIE RURALE.
gain total annuel de l'ouvrier peut être estimé en moyenne
à 470 fr. environ pour à peu près 250 jours payés au taux le
plus bas et environ 50 journées de travail pénible. Quant à sa
femme, elle reçoit pour ses journées un salaire approximatif de
180 fr. Cela fait en tout une recette de 650 à 700 frnacs, qui doit
suffire à lalimentation et à l'entretien du ménage. Il en est
ainsi du moins quand le travail est régulier. Malheureusement,
au cours des dernières années, les saisons ont été souvent défa-
vorables, amenant à la fois le chômage, la rareté et la cherté
des denrées. Ajoutons que les familles indigentes trouvent dans
les productions spontanées quelques ressources accessoires. L'as-
perge sauvage et quelques autres plantes comestibles, les fruits
donnés par des voisins plus aisés, le glanage sur les champs
moissonnés, la pêche en rivière, fournissent un utile supplément
de nourriture.
L'alimentation se compose essentiellement de pain de fro-
ment; de légumes : choux, fèves, pois, pommes de terre, salade;
parfois de viande de porc, et par exception de viande de mouton.
Le ménage doit acheter tout cela, en payant comptant, ainsi que
l'épicerie, et l'huile employée pour la cuisine. Ces dépenses, avec
l'entretien et le loyer, absorbent complètement le gain des deux
époux, qui vivent strictement au jour le jour, plus ou moins
bien — ou plus ou moins mal, comme on voudra — selon qu'il
se trouve ou non de l'argent à la maison. C'est dire qu'ils ne font
aucune économie et demeurent livrés à tous les hasards. Sans
doute, les voisins sont bienveillants; les quelques familles aisées
établies dans le bourg sont charitables, mais comme personne
n'est vraiment riche, les indigents ne peuvent guère compter sur
autrui. Il n'existe d'ailleurs dans la paroisse ni institution, ni
association de secours; toutefois, en cas de maladie, les médecins
les visitent moyennant une faible rétribution payée par la com-
mune.
Le mode d'existence des familles de cette catégorie est donc
d'une étroitesse extrême. Elles sont presque continuellement ta-
lonnées par une misère moins noire sans doute que celle des
grandes villes, mais pourtant assez dure en certains moments.
LA CIIAXDE Cl LTIHE DANS LE CENTRE. ITÎ)
Elles no connaissent guère d'autres distractions que les fêtes re-
ligieuses et les ([uolques heures de flânerie du dimanche. Il va
sans dire que les règles de l'hygiène leur sont totalement in-
connues, et pourtant la maladie les atteint rarement, grâce au
climat et à leur sobriété. Borralho et sa femme sont complète-
ment illettrés; cela ne provient pas seulement de l'indifférence
des parents à Fégard de l'instruction, mais aussi du régime sco-
laire de la paroisse. En effet, il y a bien dans le bourg deux
écoles gratuites, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles;
mais elles sont très insuffisantes pour recevoir tous les enfants de
6 à 13 ans. L'unique classe des garçons est une petite salle ou^
vrant directement sur la rue par des baies sans vitres. L'institu-
teur, homme intelligent et zélé, y entasse 88 garçons sur les
trois cents qui sont en âge scolaire. Au moment de notre visite,
ce fonctionnaire n'avait rien reçu depuis deux ans à titre d'indem-
nité de loyer et de frais d'entretien pour l'école, cas fréquent,
paraît-il. Il avait dû organiser une tombola, dont le produit,
quelques centaines de francs, lui permit d'agrandir un peu sa
classe et de se procurer des cartes et autres accessoires ^ La
situation était exactement la même pour l'école des fdles. Si les
locaux étaient suffisants, beaucoup d'enfants y seraient envoyés,
qui restent actuellement sans instruction, malgré les prescrip-
tions de la loi sur l'obligation scolaire. Trop souvent, le légis-
lateur s'abandonne à la vaine gloriole de faire des décrets
retentissants, quitte à se désintéresser de leur application.
Au point de vue religieux, cette famille est catholique et pra-
tiquante, comme la très grande majorité de ses voisines.
L'ouvrier n'acquitte aucun impôt direct. iMais. étant obligé d'a-
cheter presque tout ce qu'il consomme, il paie les impôts indi-
rects pour une somme de 25 à 30 francs au moins. Il a fait deux
ans de service militaire. N'étant ni censitaire ni instruit, la loi
le prive entièrement du droit de vote.
Comme cette région compte un assez grand nombre de tra-
vailleurs agricoles analogues à celui dont nous nous occupons,
1. L'ne réclamation présentée au ministère depuis lors a valu au brave mailrc
(l'école le paiement de son arriéré.
180 LA VIE RURALE.
la main-d'œuvre manque rarement; au besoin, on fait appel,
non pas aux immigrants du nord, qui sont rares dans la con-
trée, mais plutôt à ceux de l'Algarve. L'émigration, au contraire,
est assez active. Quand ces pauvres gens trouvent une occasion
de passer au Brésil, ou en Afrique, spécialement dans la pro-
vince de Mozambique, ils la saisissent volontiers. iMais la province
est loin de fournir à l'émigration un contingent comparable à
ceux qui sortent des districts du nord, où la population est beau-
coup plus dense.
Cette rapide esquisse nous montre combien il est difficile à
une famille d'ouvriers ruraux de s'élever au-dessus de sa condi-
tion, aussi longtemps du moins que les enfants, ne gagnant rien,
constituent une charge sans compensation. Il faut rencontrer,
pour sortir de la misère, un concours de chances inespérées, des
gains imprévus, qui permettent de faire quelques épargnes,
consacrées à l'achat d'une maisonnette, d'un bout de champ ou
d'un verger. Ce premier point d'appui forme d'abord une sorte
d'assurance contre le chômage, car il occupe les journées per-
dues et produit un utile supplément d'alimentation. Puis, quand
les enfants commencent à gagner leur vie, les facilités augmen-
tent et souvent on réussit à constituer un petit bien, qui classe
l'ouvrier dans la catégorie des bordiers. Tel est le but, mais il
n'est pas atteint, tant s'en faut, par tous les ouvriers, et plus
d'un tinit sa vie comme il l'a commencée : dans une morne indi-
gence.
VI. — BORDIER 1)E PIAS.
Le second type appartient à la catégorie des bordiers, c'est-à-
dire des petits propriétaires dont le bien est insuffisant pour
nourrir une famille, et qui sont obligés de recourir au salaire
pour compléter leurs moyens d'existence. Ce type, sans être placé
bien haut, se trouve donc élevé d'un degré au-dessus du pré-
cédent.
Lorsque le paysan peut, dès le début, s'appuyer sur un do-
LA l'ITIIK Cl LTl ni: MANS LH CENTRE. ISI
maine, môme très restreint, qui lui a été transmis par sa famille,
sa tache en est grandement facilitée. Avec les produits de son
bien il nourrit sa l'aïuille, au moins en partie, et il peut de bonne
heure économiser sur ses salaires pour acheter à l'occasion de
nouvelles parcelles de terre. Tel fut précisément le cas du brave
homme dont nous allons parler.
José Antonio Imaginario est âgé de 46 ans; sa femme, Ursula
da Cruz Madeira, en a 41. Tous deu.v sortent de familles fixées
dans ce lieu depuis longtemps. Ils ont six enfants : José, 17 ans;
Francisca, 15;Manoel, 14; Ursula, 10; Maria, 8; Antonio, 4.
Cette famille possède un petit domaine, qui lui vient en partie
d'héritage, comprenant : 1° une maison d'habitation sise dans le
bourg; elle est bâtie à la mode du pays, avec des fondations en
pierre et mortier d'argile, émergeant de 50 centimètres au-dessus
du sol, et supportant des murs en torchis; la toiture est en roseaux
recouverts de tuiles, sans autre plafond; elle est subdivisée en six
chambres, et suivie d'une étable et d'un petit jardin; 2" un
verger planté de 200 oliviers, entre lesquels on fait des céréales
ou des légumes ; 3° 6 hectares de terres labourables et 6 hec-
tares de bruyères dont on tire un peu de litière. Le tout est
estimé 915 milreis, environ 5.000 francs. Les époux, aidés par
leurs enfants, cultivent ce petit bien, et, en outre, le père fait au
dehors, avec ses mules, un certain nombre de journées, pour
les labours, la moisson ou les transports. Il gagne de ce chef un
salaire de 1.200 reis (6 fr. 60) par jour pour lui et pour le service
de son attelage. Son fils aine reçoit comme ouvrier charron
400 reis (2 fr. 20) par jour.
Le bétail et le matériel de ferme comprennent : 1 paire de
mules, valant 135 milreis ^750 fr.) ; quelques poules ; 1 charrette,
2 charrues et 2 araires, 1 herse, quelques outils à main, le tout
estimé 50 milreis (275 fr.). Un mobilier sommaire garnit la mai-
son; il se compose principalement de 3 lits en fer, 2 coffres à
linge, 3 tables, une douzaine de chaises, quelques ustensiles ;
ajoutons le linge indispensable, en toile de coton, et les vête-
ments de rechange en drap mélangé du pays ; l'estimation est de
60 milreis (330 fr.). L'actif total de la famille s'élèverait donc à
J82 LA VIE RURALE.
7.000 fr. ou environ. Quant à son budget annuel, on peut le
calculer ainsi : d'abord, le domaine fournit la plus grande par-
tie de l'alimentation de la famille, sauf l'épicerie, le poisson sec
ou frais, — ce dernier vient de l'Algarve, et un peu de viande
de porc ou de mouton. On ne mange jamais de bœuf, et il
n'existe même pas de boucherie dans le bourg ; quand un paysan
tue un porc ou un mouton il en débite une partie dans le voisi-
nage. La ménagère dépense chez l'épicier à peu près 21 milreis
(116 fr.) par an, et en autres denrées alimentaires une somme
sensiblement égale, soit en tout 220 à 230 francs. Pour l'entre-
tien du linge et des vêtements, il faut compter 180 francs. Les
achats d'outils et autres frais de culture ne dépassent guère en
moyenne 120 francs. L'impôt direct absorbe près de 1.0 francs;
il faut ajouter 60 francs pour menues dépenses et imprévu. Le
total ressort à 600 francs, chiffre rond.
Quant aux recettes, elles sont fournies d'abord par la vente
des produits du domaine, savoir : 24 hectolitres de froment et
10 de seigle, en tout 134 milreis (745 fr.); quand la récolte
d'huile est bonne, on en vend quelque peu. En second lieu
viennent les salaires; le père fait environ 30 journées à 6 fr. 60,
soit un peu plus de 200 francs; son fils aine gagne pour
300 jours 660 francs. C'est donc une somme de près de
1 .600 fr. qui, actuellement, doit rentrer, toutes choses restant
normales. Mais il ne faut pas publier que le jeune José ne
reçoit que depuis peu de temps un salaire d'ouvrier; dans
les années précédentes, sa paie était beaucoup plus faible, et le
total des recettes s'en ressentait. Néanmoins, depuis un certain
temps déjà, ces paysans laborieux et sobres ont pu réaliser
peu à peu de petites économies, qui leur ont permis d'ar-
rondir leur domaine. Aujourd'hui, les enfants commençant à
gagner, la situation ira en s'améliorant encore, si aucune
calamité grave ne vient la troubler.
Cette famille montre un esprit de travail et de conduite
remarquablement développé. Catholique et très pratiquante,
elle observe autant que possible le repos prescrit par la doc-
trine religieuse, mais elle s'abstient de fréquenter les fêtes
i.A i'i;titi; cultiihe i»ans le centre. 18.'{
patronales et autres réjouissances qui entraînent nécessaire-
ment à la dépense. Jusqu'à présent, elle n'a pas connu d'autres
causes de trouble que les mauvaises récoltes amenées de temps
(>n temps par un excès de sécheresse ou quelque orage malen-
contreux. Tous jouissent d'une santé bonne et régulière, en
dépit du mépris complet qu'on témoigne ici pour l'hygiène;
la durée moyenne de la vie est du reste très longue dans
cette région, bien que la mortalité des nouveau-nés soit
excessive. Les relations de voisinage sont simples et cordiales,
aussi bien entre cultivateurs de même rang qu'avec les rares
familles aisées qui habitent le bourg; il ne s'agit pas, bien
entendu, des grands propriétaires, que l'on ne voit jamais et que
Ton ne connaît pas. On se rend entre voisins de petits services,
mais une famille comme celle-ci ne peut conq^ter sur aucun
appui efficace, sauf en cas d'accident très sérieux. Il n'e.xiste
dans ce bourg, nous le savons, ni hôpital, ni institutions de
charité, ni associations; pour trouver tout cela, il faut aller au
chef-lieu du concelho, à Serpa, localité distante d'une quinzaine
de kilomètres.
Imaginario et sa femme sont t<jut à fait illettrés ; ils le
regrettent et ont soin d'envoyer leurs enfants à l'école, en sorte
que les quatre premiers savent lire et écrire.
Notre paysan paie les taxes directes suivantes : impôt foncier,
974 reis (environ 5 fr.); impôt communal, 730 reis (3 fr. 95);
congrua paroissiale 90 reis (0 fr. 50) et 6 lit. 8 de froment. Il a
été dispensé du service militaire pour cause d'incapacité phy-
sique. 11 est électeur parce qu'il paie un impôt foncier supé-
rieur à 200 reis (2 fr. 75). Mais il n'est pas éligible aux charges
communales, parce qu'il est illettré. D'ailleurs, il faut dire que
la vie municipale ne présente dans cette localité ni activité,
ni intérêt. La commune est très vaste, toutes les affaires se
traitent à Serpa qui en est le chef-lieu, et personne à Pias, ou
presque, ne s'en préoccupe. Ce bourg, de plus de 3.000 âmes,
n'est même pas représenté dans le conseil communal, dont
tous les sièges ont été accaparés par le clan prédominant. Du
reste, on parle rarement politique et on ne lit guère les jour-
184 LA VIE RURALE.
naux. Cette population vit très paisiblement sous l'œil paternel
de son regedor, fonctionnaire nommé par l'État, sorte de
maître Jacques administratif, à la fois maire, juge de paix et
commissaire de police, secondé par quelques gardes champê-
tres et préposés du fisc. C'est véritablement le triomphe de la
centralisation et du despotisme bureaucratique.
La famille que nous venons de décrire constitue un type en
voie d'évolution. Elle appartient encore par certains traits à
la catégorie du bordier ou petit propriétaire qui doit recourir
au salaire. Mais elle tend à s'élever au-dessus de cette con-
dition, pour passer dans celle du paysan-propriétaire, qui vit
complètement de son domaine. Toutefois, malgré ses efforts,
il est clair qu'elle ne pourra guère aller bien loin dans cette
voie progressive, faute de capacité et aussi de moyens d'ac-
tion et de débouchés. D'ailleurs, dès la mort du père, le partage
égal rejettera tous ses enfants dans le type inférieur, celui du
propriétaire indigent, qui est obligé de vivre principalement
du travail salarié. Us devront donc reprendre la rude ascen-
sion vers l'aisance. A moins que, découragés, ils ne quittent
la culture pour é migrer vers la ville ou vers l'étranger.
vu. PAYSAN UE PIAS.
Nous arrivons maintenant au troisième des types étudiés
dans cette région. Il atteint, au point de vue de l'aisance, un
niveau bien supérieur à celui des précédents, formant ainsi
un échelon intermédiaire entre les familles qui appartiennent
manifestement à la classe ouvrière, et celle qui constitue la
bourgeoisie rurale. Les gens de cette catégorie sont trop peu
nombreux en Portugal, et cela est grandement regrettable,
car ces paysans aisés seraient en état, en s'instruisant, de donner
;ï la culture un élan et une puissance productive, que les
petits cultivateurs ne pourront jamais réaliser.
Nous avons dit précédemment que, dans la vallée du Gua-
diana, la moyenne propriété était assez fréquente. Elle est
LA PF.TITK CILTURK DANS LE CENTRK. 18.J
généralement entre les mains de simples paysans enrichis,
soit par des héritages, soit par un accroissement successif du
domaine, au moyen d'économies qui augmentent naturelle-
ment avec l'étendue de la propriété. Nous donnons ici la phy-
sionomie d'une famille de ce type, qui vit avec la simplicité
la plus rustique au sein d'une véritable abondance.
Rafaël Rodrigues .Janeiro, âgé de 60 ans, et sa femme,
Maria José Moita, 58 ans, sont tous deux nés à Pias, mais la
famille du mari était d'origine espagnole. Ils ont quatre en-
fants qui vivent avec eux : José, 32 ans, Antonio, 30, Brazia,
28, Thereza. 18. L'exploitation occupe en outre douze personnes :
une servante, âgée de 60 ans; trois muletiers, le père et ses
deux fils, 50 ans, 2i, et 22; trois bouviers de 70, 36 et 44 ans;
trois bergers de 25, 48 et 35 ans: un pâtre, âgé de 44 ans, un
porcher, 29 ans.
Le père dirige les travaux de culture avec l'aide de ses fils;
la mère, secondée par ses filles et par la servante, s'occupe du
ménage et des travaux intérieurs. Tout ce monde vit sur un
pied de quasi-égalité avec des formes toutes patriarcales, cha-
cun témoignant au chef de famille un grand respect et obéis-
sant à ses ordres avec soumission. Toutefois, il ne faudrait pas
s'y tromper, il s'agit ici de bonnes gens qui ont conservé des
mœurs religieuses et familiales anciennes, mais non pas d'une
famille pratiquant les traditions rigoureuses de la communauté.
Ces traditions sont éteintes depuis longtemps dans le pays; le
code civil a été accepté presque partout sans résistance et sans
transition, si bien que la formation sociale communautaire et
vraiment patriarcale n'existe plus en dehors de la zone res-
treinte que nous avons signalée dans le nord du pays, et où son
influence est d'ailleurs considérablement atténuée '.
Les biens fonciers possédés par cette famille sont subdivisés en
plusieurs domaines. Le premier, appelé Penecao, mesure 220 hec-
tares en bois de chênes verts et pâtures; sa valeur est estimée
à 10.000 milreis (55.000 fr.). En second lieu, vient un groupe de
1. V. plus haut, page 38, ce que nous disions au sujet ilu harroso.
180 LA VIE RURALE.
12 pièces de terre {courellas), mesurant chacune 200 brasses sur
10, également boisées ou en pâtures, et valant 0.000 milreis
(33.000 fr.). Ensuite vient un domaine de 600 hectares, encore en
majeure partie inculte et couvert de bruyères ; il est situé dans la
la zone des schistes, qui donnent un terrain argileux peu fertile
et dur à travailler ; on enadéjàdéfriclié 50 hectares. Il est estimé
6.000 milreis (33.000 fr.). Une pièce de terre à blé mesurant
6 hectares, d'une valeur de 1.000 milreis (5.550 fr.). Enfin une
plantation de 4.000 oliviers estimés 8.000 milreis (44.000 fr.).
Ces diverses propriétés sont loin d'être réunies; si quelques-unes
sont situées à proximité du bourg-, certaines en sont fort éloi-
gnées. Le plus grand domaine se trouve à 25 kilomètres de Pias,
ce qui n'est guère favorable à son défrichement. Quand on doit y
travailler, la famille s'y transporte et campe dans les bâtiments
sommaires édifiés pour les besoins de l'exploitation.
Aux terres il faut ajouter : 1" une maison d'habitation, avec
ses dépendances, bâtie dans le bourg à la mode de la contrée,
c'est-à-dire avec des murs de torchis élevés sur fondations en
pierre et blanchis à la chaux ; il n'y a qu'un rez-de-chaussée avec
un toit de roseaux couvert de tuiles ; elle comporte 9 pièces
et une cuisine. Derrière se trouvent les écuries et étables, une
grange, un cellier et une cave pour l'huile, le tout valant 2.000
milreis (11.000 fr.); 2° un lagar ou moulin à huile, composé
d'une paire de meules verticales tournant dans une auge en
pierre pour écraser les olives, et d'une presse en bois de cons-
truction très primitive ; sa valeur est de 2.400 milreis (environ
14.000 fr.). La valeur totale des propriétés ressort ainsi à près de
200.000 francs.
Le ménage a hérité d'une portion des biens; mais, au cours
d'une longue et laborieuse carrière, Janeiro a réussi à en étendre
sensiblement les limites. Toutefois, il n'est pas plein proprié-
taire de toutes les terres dont il dispose. Une partie est louée à bail
perpétuel {foro)^ moyennant une redevance annuelle de près de
700 francs.
Le bétail est représenté par 6 mules pour 400 milreis (2.220fr.),
2 juments, 90 milreis (495 fr.); 12 bœufs, 450 milreis (2.500 fr.);
LA. l'KIITi: (ULTUUi; DANS LE CENTIU:. I«/
(iOO brebis, 1.250 milreis (près de 7.000 fr.); 100 porcs, 1.200 mil-
reis (G.GOO fr. , sans compter quelques chèvres, la volaille et
un certain nombre de ruches. La valeur totale des animaux ap-
proche du chiflTre de 20.000 francs. Le matériel est assez pri-
mitif: 12 charrues ordinaires, 12 araires ou charrues sans roues,
deux herses, un rouleau à dépiquer les céréales, trois charrettes,
un réservoir en tôle pour l'huile, des outils à main, des harnais
communs, quelques ustensiles en bois ou en fer; tout cela vaut
au plus 500 milreis (2.775 fr.).
Le mobiher de Thabitation est composé de meubles fort sim-
ples : 6 lits valant tout compris V8 milreis 200 fr. ; 2 garde-robes
contenant des vêtements, le tout pour 120 milreis ((iGO fr.) ;
G coffres garnis de linge de maison en lin et coton, 200 milreis
(1.100 fr.) ; 3 commodes contenant du linge de corps, 120 mil-
reis (660 fr.) ; mi meuble composé d'un canapé, 2 petites tables
et 10 chaises, 30 milreis (166 fr. i, 36 chaises ordinaires, grandes
et petites, 12 milreis (66 fr.), 4 grandes tables à 32 milreis (178 fr.j.
L'actif total de la famille s'élève donc à 225.000 francs environ.
L'exploitation fournit d'abord les éléments principaux de l'ali-
mentation delà famille et de son personnel, et en outre une assez
grande quantité de produits qui sont vendus. Janeiro met ainsi
sur le marché, dans les années normales, d'après son estimation
approximative, car il ne tient aucune comptabilité : 50 hecto-
litres de froment, 250 milreis (1.380fr.); 1.000 décalitres d'huile,
2.000 milreis (11. 100fr.);150porcs gras, 3. 000 milreis(1 6. 650fr.);
'lOO agneaux, 520 milreis (2.400 fr.); 1.200 kilos de laine,
280 milreis (1.600 fr.); G. 000 fromages de brebis, 180 milreis
(1.000 fr.); boisa brûler, 100 milreis 550 fr.). Cela représente
une recette totale de près de 35.000 francs, dontles chiffres prin-
cipaux proviennent de la vente de l'huile et de celle des porcs,
productions les plus importantes de toute la contrée. Nous ne
parlons que pour mémoire de certaines recettes en nature, pro-
venant de la location du moulin à huile.
Quant aux dépenses, il est également difficile de les calculer
avec exactitude, faute d'écritures. Leur alimentation ne leur
coûte pas très cher, puisque le domaine y pourvoit dans une
188 LA VIE RURALE.
grande mesure. On fait ordinairement trois repas : le matin, du
café ou de la soupe; à midi, du pain de froment, mie soupe aux
légumes, des pommes de terre, des choux ou des fèves, du poisson
salé, ou de la viande de porc, parfois du mouton ; le repas du
soir est analogue au diner. Les achats en poisson, épicerie, etc.,
peuvent être évalués à 30 francs par semaine, ou environ
1.600 francs par an. L'entretien des membres de la famille ne
dépasse pas 300 francs. Celui du matériel coûte à peu près
autant. Les gages du personnel représentent en bloc à peu près
2.500 francs, ce à quoi il faut ajouter, pour les autres frais de
culture et l'imprévu, à peu près 1.000 francs. Pour ses achats
Janeiro emprunte quelquefois l'intermédiaired'un syndicat agri-
cole crééàSerpaenl903. Les impôts directs s'élèvent à 330 francs.
En outre, Janeiro paie à titre de foros, ou loyer emphytéotique,
une somme annuelle de 120 milreis (765 fr.). Le total des dé-
penses arriverait donc approximativement à une somme variant
entre 6.000 à 7.000 francs. Dans ces conditions, l'écart entre les
recettes et les dépenses serait important, et laisserait un beau
bénéfice, si ce résultat n'était troublé fréquemment par de mau-
vaises récoltes et surtout par l'excessive mortalité du bétail. Ces
paysans, qui vivent eux-mêmes sans aucun égard pour les règles
de l'hygiène, ne les connaissent pas davantage en ce qui concerne
les animaux. Aussi, les maladies épidémiques, comme le rouget
et lapneumo-entéritepourles porcs, la variole pour les moutons,
déciment de temps en temps le troupeau, sans que personne songe
à prendre les mesures les plus élémentaires pour circonscrire ou
atténuer le mal. En pareil cas, le revenu du domaine baisse natu-
rellement en proportion du déficit de la production. Néanmoins,
cette famille réalise chaque année des économies plus ou moins
importantes, selon les circonstances, et tend ainsi à constituer
une véritable fortune. A la mort des parents cette fortune sera
partagée, à moins que les enfants ne restent associés, chose
d'ailleurs exceptionnelle. Le partage les fera descendre à une
condition un peu inférieure, celle du paysan simplement aisé,
différence qu'ils ne sentiront guère, étant donnée la médiocrité
de leur mode d'existence actuel.
LA l'KTITF. CULTURE DANS Li: CENTRE. 189
Nous avons déjà mentionné l'ignorance profonde de ces
braves gens en matière d'Iiygiène. Il semble qu'ils en ont souf-
fert en dépit des qualités du climat, car plusieurs d'entre eux
ont subi des graves maladies acquises par contagion. Ils vivent
d'ailleurs avec une extrême sobriété, travaillant beaucoup et
ne connaissant guère la distraction, en dehors de quelques
rares fêtes de famille. Tous, sauf la mère, savent lire et écrire.
Ils pratiquent le catholicisme avec ferveur.
Les charges publiques supportées par la famille sont les sui-
vantes : l'impôt foncier, 3-2.070 reis (178 fr.); taxe municipale,
24.056 reis (133 fr. 50): taxe paroissiale [congnia], 3.848 reis
(21 fr. 25), plus 20 litres de blé et 20 litres d'orge. Les im-
pôts indirects doivent atteindre au minimum une centaine
de francs.
Janeiro et ses fils sont électeurs; le père est éligible aux
charges municipales, et a exercé autrefois les fonctions de
vereador, c'est-à-dire échevin.
La famille que nous venons de décrire constitue un type
assez fréquent dans cette région de l'xVlemtejo. Mais elle repré-
sente une variété qui se distingue par des mœurs d'une sim-
plicité bien rare aujourd'hui. Lorsque les familles paysannes
arrivent à ce degré d'aisance, les enfants ne restent pas tous,
comme ici, attachés à la vie agricole. Certains parmi eux se
portent vers les carrières urbaines, surtout vers les professions
libérales. D'autres, tout en restant cultivateurs, se laissent en-
traîner par l'esprit d'entreprise et entrent dans cette classe de
grands fermiers spéculateurs dont nous avons esquissé plus
haut la physionomie originale. L'Alemtejo nous apparaît ainsi
comme une pépinière d'hommes formés par un travail rude
et une exploitation déjà assez compliquée, et préparés par
conséquent à une initiative plus hardie, à une conception plus
large, que les paysans du nord, qui réussissent souvent aussi,
mais principalement dans les petits métiers et dans le petit
commerce, ainsi que nous le vérifierons par la suite. Il est as-
surément curieux de voir cette province réputée comme un
pays de grande propriété plus ou moins abandonnée à elle-
190 LA VIE RURALE.
même, comme une sorte de désert peuplé surtout de moutons
et de porcs, devenir en réalité un centre fécond de recrute-
ment pour la classe moyenne, et un véritable foyer de pro-
grès agricole. On peut dire que ce mouvement s'opère aux
dépens de la classe riche, qui peu à peu est expropriée de ses
latifundia, partagées en vertu du code civil ou dépecées par
fragments sous la pression des besoins d'argent. Malheureu-
sement la situation générale da pays et les combinaisons artiti-
cielles qui en résultent, donnent à ce mouvement social si in^
téressant un caractère aléatoire, agité, irrégulier, qui ne lui
permet pas de se développer d'une manière normale, ni de
donner tous les bons résultats qu'on pourrait en attendre.
VIII. — COXCLUSIONS.
Après l'exposé assez minutieux qui précède, il nous semble
bien que nous sommes fondé à formuler im certain nombre
de conclusions qui s'imposent avec force. Nous les résumerons
ainsi :
Dans la grande majorité des cas, le propriétaire foncier est
un urbain qui se désintéresse de la culture et considère ses
terres comme un capital quelconque, administré par les pro-
cédés les plus élémentaires. La culture est en principe l'exploi-
tation du sol par la collaboration du travail et du capital ; ici
nous ne rencontrons guère, en allant au fond des choses, qu'une
exploitation de l'homme par le petit fermage, sans interven-
tion technique du propriétaire.
Le propriétaire ne trouvant comme fermiers, en règle géné-
rale, que de petites gens sans instruction et sans moyens d'ac-
tion, divise ses terres en très petites tenures, dont il tire un
revenu sans rien rendre à la terre, ou à peu près.
Le fermier indigent cultive par les moyens les plus primitifs,
ne tire du sol qu'un médiocre parti, n'obtient que des produits
peu variés et peu abondants. Il nourrit sa famille, paie son
CONCMSIONS. 191
fermage, le plus souvent en nature, et ne livre que peu de
chose au commerce.
Dès lors, la culture demeure à peu près stagnante, le pays
est loin de produire tout ce qu'il pourrait donner. La rente de
la lerre est médiocre. Le revenu du paysan reste infime et lui
permet rarement de s'élever. La pauvreté le pousse à émigrer ;
quand il s'y décide, il part dans de médiocres conditions, ce
qui amène un grand nombre d'échecs.
Lue certaine parlie du pays est mise en valeur par la
grande exploitation, mais par l'efTet de moyens artificiels, on a
poussé la culture de cette région vers la spéculation aléatoire.
Les progrès réalisés et la situation même des entrepreneurs
agricoles sont ainsi constamment à la merci d'une crise. Celle-ci
serait d'autant plus profonde que les capitaux sont relativement-
rares et le crédit cher.
Par l'efTet de C9S difFérentes causes, l'agriculture portugaise
ne réussit même pas à alimenter complètement le marché na-
tional, et son exportation reste relativement faible, parce qu'elle
ne varie pas suffisamment ses produits. Comme elle est encore
l'industrie principale du Portugal, il en résulte que ce pays,
vendant peu au dehors, se trouve en déficit vis-à-vis de l'étran-
ger. De là provient la persistance d'un agio ou change défavo-
rable. Tant que l'agriculture restera dans ce régime de pauvreté
et d'infériorité, sans que l'industrie réussisse à compenser l'in-
suffisance de l'exportation, la condition économique générale
du pays demeurera forcément médiocre.
Les systèmes de protection artificielle en usage dans ce pays,
contribuent à accentuer et à prolonger cet état de choses, en
paralysant le jeu naturel des forces économiques et en rempla-
çant les initiatives particulières par des mécanismes bureau-
cratiques sans activité et sans souplesse.
Nous avons indic[ué, chemin faisant, les principaux remèdes
propres à améliorer la situation agricole, ou plutôt cette indi-
cation est sortie naturellement de la leçon des faits. Voici les
192 LA VIE RURALE.
points essentiels qui devraient attirer avant tout l'attention des
hommes soucieux de lavenir du pays.
L'impuissance de la petite culture étant démontrée, il y aurait
avantage à créer, partout où le milieu le permet, de grandes
exploitations dirigées par des entrepreneurs instruits, munis
de capitaux, sachant profiter des aptitudes naturelles du pays
pour développer et perfectionner les cultures exportatrices ^
Il faudrait répandre l'instruction technique parmi les paysans,
au moyen de fermes-écoles régionales montées d'une façon très
pratique, avec un programme simple et un enseignement de
courte durée.
On devrait vulgariser partout les associations agricoles d'as-
surances, d'achat, de crédit, de fabrication (beurre, fromage,
huile, etc.), de vente et d'exportation.
Enfin, il serait nécessaire de former des syndicats de proprié-
taires et d'agriculteurs qui, d'accord avec les pouvoirs publics,
travailleraient à améliorer graduellement le régime des eaux
et l'irrigation, les routes et chemins ruraux, les moyens de
transport en général.
Tout ce qui précède peut, du reste , se condenser en une seule
formule : Tant que la culture restera abandonnée presque com-
plètement aux petites gens, on ne pourra compter sur un avenir
meilleur. Pour obtenir des résultats nouveaux, une organisation
nouvelle est nécessaire. Et cette organisation ne peut venir que
d'en haut, c'est-à-dire des propriétaires, agissant dans leur
propre intérêt autant que pour le bien général de la nation,
1. Il ne s'agit pa?, bien entendu, d'exclure la petite exploitation, mais plutôt de
l'encadrer et de la diriger.
— •0^>^>^0(—
TROISIÈME PARTIE
LES INDUSTRIES EXTRACTIVES
(PÊCHE, SALINES, MINES)
LA PECHE, L'INDUSTRIE DES CONSERVES
ET LES SALINES
Le poisson dans les mers lusitaniennes. — La pêche autrefois et aujourd'liui.
— La pèche côtière dans le nord. — La morue. — La sardine et le thon dans
le sud. — L'industrie des conserves de poissons; son développement et sa
situation actuelle. — Pêcheurs, ouvriers et employés des fabriques de conser-
ves. — Les salines et les sauniers.
I. — LA PÊCHE CÔTIÈRE.
Les eaux marines qui entourent le Portugal sont extrêmement
riches en vie animale. Certaines espèces de poissons et de crus-
tacés sont abondantes toute l'année et sur l'étendue entière des
côtes. Les migrateurs, spécialement la sardine et le thon, y
viennent par bancs plus ou moins considérables; la sardine
se pêche même en toute saison sur les rivages de l'Algarve.
Cela explique pourquoi le poisson frais ou salé a été de temps
immémorial et reste encore un des éléments principaux de
l'alimentation en Portugal. Cette richesse naturelle a formé de
194 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
bonne heure dans le royaume une population maritime à la
fois habile et hardie, car elle devait affronter sur ses barques
une mer difficile et dangereuse. Autrefois, les matelots portu-
gais allaient poursuivre la baleine ou pêcher la morue jusque
dans les mers du nord, à une époque où ils n'y rencontraient
que bien peu de concurrents. A cette époque, c'est-à-dire au
xiv" siècle, ils allaient vendre leur poisson salé dans les ports
anglais, ainsi que dans ceux du continent et jusqu'au fond de
la Baltique. Aujourd'hui, bien que la situation soit retournée,
car le Portugal achète au dehors une grande quantité de poisson
salé et même du poisson frais apporté par des bateaux anglais,
on estime encore à 45,000 environ le nombre des marins occu-
pés à la pêche, et à plus de 10.000 celui des embarcations
employées par eux. Cette industrie compte donc toujours parmi
les principales du pays, et mérite une attention particulière.
En effet, non seulement elle nourrit une population considé-
rable, mais encore elle soutient ou a fait naître d'autres indus-
tries qui ne sont pas négligeables, comme les transports mari-
times, la fabrication des conserves, l'extraction du sel marin.
La population maritime du Portugal forme des groupes qui
se distinguent non seulement par la région qu'ils habitent,
mais encore par certains détails intéressants de leur organisation
sociale. Les gens du nord, qui ont pour ports d'attache Povoa
de Varzim, Leixoes et quelques autres, combinent très souvent
la culture avec la pêche. Locataires ou même propriétaires
d'une petite exploitation que leurs femmes font valoir, les mate-
lots exercent leur métier non seulement sur la côte voisine,
mais encore dans les ports du midi. Ils pratiquent en effet
l'émigration temporaire pendant l'hiver, qui est dur et peu
productif dans le nord, et durant lequel ils vont pêcher pour
les patrons et les usines des ports du sud. Ainsi appuyés sur la
culture, leur existence présente plus de sécurité tout en restant
extrêmement serrée. En effet, si la culture leur fournit les élé-
ments essentiels de leur alimentation, elle ne leur donne que
peu ou point d'argent. Quant à la pêche, elle rétribue fort
mal le pêcheur. Cela tient à l'organisation défectueuse des
LA l'l-:Clli: ET LKS SALINES. 193
entreprises. Au nord du Tage, la pêche est pratiquée presque
exclusivement au moyen de très petites barques. Le tonnage
total de 10,000 bateaux employés ne dépasse guère 35.000 ton-
nes. Il en résulte que le travail est assez peu fructueux et fré-
quemment interrompu par le mauvais temps. Gomme les
marins sont soldés à la part, celle-ci ne représente finalement
qu'un salaire très minime. La population maritime reste donc
fort pauvre, en dépit des ressources abondantes que la nature
met à sa portée.
La cause principale de cette situation réside dans la faiblesse
des moyens d'action employés pour la pêche. Sur cette mer dif-
ficile, il faudrait se servir d'embarcations d'un tonnag-e beau-
coup plus élevé, naviguant de préférence à la vapeur. Le travail
serait beaucoup plus suivi, moins dangereux et plus efficace. En
outre, on devrait disposer de moyens de transport convenables
pour diriger le poisson frais vers les villes de l'intérieur et
jusqu'en Espagne. Mais pour réaliser de telles entreprises, il
faudrait une grande initiative , appuyée sur des connaissances
étendues et des capitaux importants. Or, les patrons-pécheurs
du nord, sont tous de petites gens, sortis des rangs des matelots
et réduits à leurs seules forces. Aussi leur production est-elle
fort inférieure à ce qu'elle pourrait devenir. Pourtant elle suffit
pour encombrer les marchés les plus accessibles, où les prix sont
très bas, tandis que, dans la plus grande partie du pays, on ne
peut guère consommer que du poisson salé.
Le défaut de l'organisation actuelle ressort assez clairement
de ce qui se passe pour la pêche de la morue. Les armements
portugais pour Terre-Neuve ont été très florissants à une cer-
taine époque, mais ils ont diminué peu à peu avec l'ensemble
de l'activité nationale. Après avoir repris quelque importance au
cours du siècle dernier, les tracasseries fiscales les avaient de
nouveau réduits à presque rien, lorsque l'association formée
sous le nom de Liga Naval Portiigueza intervint pour obtenir
un régime plus libérale Elle a réussi dans ses efforts et aussitôt
1. Cf. d'Oliveira Leone, Inqueriioà Pesco do hacaUi au, Lisbonne, 1903, 1 broch.
196 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
les armements se sont multipliés. En 1902, les bateaux portugais
envoyés à Terre-Neuve n'étaient pas plus d'une quinzaine, ap-
partenant presque tous à une seule société par actions. Au-
jourd'hui, on en compte une trentaine, dont la capacité varie
entre 200 et 350 tonnes. Comme la consommation de la morue
est considérable en Portugal, où elle entre pour une forte pro-
portion dans l'alimentation populaire, cette activité de la pêche
n'a rien de surprenant. Elle est même susceptible de nouveaux
progrès, car l'importation du poisson étranger, préparé surtout
en Norvège, est encore très forte : environ 200.000 quintaux par
an. Ainsi cette pêche pratiquée avec des moyens suffisants, —
qui du reste pourraient être sensiblement perfectionnés, — se
maintient en face d'une puissante concurrence. Nous verrons
tout à l'heure qu'il en est de même dans le midi pour la pêche
de la sardine et du thon, et cela pour des raisons analogues.
Donc, si l'on désire développer la prospérité des populations
maritimes du nord, il faudra s'efforcer de constituer des entre-
prises plus importantes, avec des bateaux plus grands, des en-
gins plus perfectionnés et des débouchés plus larges. Le salaire
des matelots et par conséquent le bien-être des familles en
seraient sensiblement améliorés. Nous n'avons pu, malheureuse-
ment nous procurer les monographies nécessaires pour établir
ce point de la façon la plus précise. Mais il nous parait ressortir
suffisamment des indications fragmentaires que nous avons
réunies. Dans le sud, nous allons trouver une situation à la fois
plus favorable à certains égards, mais aussi plus complexe,
parce qu'ici interviennent des industries complémentaires qui
ont leurs avantages et leurs inconvénients propres.
11. LA SARDINE ET LE THON.
L'organisation de la pêche sur les côtes sud, surtout à partir
dès ports qui avoisinent Lisbonne, est sensiblement différente
de celle du nord, et ses effets sur la population maritime ne
sont pas non plus les mêmes. D'abord l'approvisionnement du
LA l'KCllK Eï LES SALINES. 197
grand marché constitué par la capitale, nécessite un régime
plus fortement centralisé et outillé que dans la région précé-
dente. Ainsi, le port de Lisbonne enregistre environ 170 barques
dépêche pour un tonnage de i.VOO tonnes, soit une moyenne
de plus de 8 tonnes par bateau, très supérieure à la moyenne
générale du pays^ Gela ne veut pas dire que les pécheurs de
ce grand port sont équipés de la manière la plus efficace. Les
embarcations à vapeur n'y sont pas encore employées, non
plus que les engins perfectionnés. Aussi a-t-on vu des chalutiers
anglais venir apporter leur poisson jusque dans les halles de
Lisbonne, ir y a cinq cents ans, la situation était tout à fait
contraire; les pêcheurs portugais exploitaient la mer britanni-
que et portaient leur pêche à Londres. Les deux nations ont
fait du chemin chacune de son côté, mais en sens inverse. Aussi,
la condition du pécheur de Lisbonne et des environs reste fort
médiocre, bien qu'elle soit un peu supérieure à celle du pê-
cheur du nord.
A quelques kilomètres au sud de Lisbonne, à Sétubal, nous
trouvons déjà l'un des centres les plus actifs de la pêche et de
l'industrie de la sardine. C'est là que nous les étudierons briè-
vement et dans leurs traits essentiels.
La pêche de la sardine et la fabrication des conserves ont
pris à Sétubal une grande extension depuis une vingtaine
d'années. Nous résumons ici les renseignements qui nous ont
été donnés sur cette industrie par diverses personnes compé-
tentes, et notamment par M. .1. Le Gosloec, directeur d'usine.
La sardine est abondante sur tout le littoral du Portugal,
et plus particulièrement sur les côtes méridionales, où l'on pèche
en outre le thon. Les engins employés pour prendre la sardine
sont : le circido et Varmaçdo. Le premier est une seine immense,
longue de quelques centaines de mètres, manœuvrée par plu-
sieurs bateaux, de façon à envelopper les bancs de poisson et à
les capturer en masse. L'armaçâo est un filet solide, garni de
plombs à la base et de lièges à la tête, afin qu'il se tienne verti-
1. Sétubal, au sud de Lisbonne, 097 bateaux, 2.720 tonnes ; Aveiro, dans le nord,
892 bateaux, 1.116 tonnes.
198 LES INDUSTRIES EXTRACÏlVES.
calement dans l'eau où on le dispose en forme d'enceinte cir
culaire; les sardines y pénètrent et, ne sachant pas retrouver
l'issue, s'y entassent jusqu'au moment où l'on juge à propos de
relever l'engin. Les filets de ce genre coûtent fort cher : de
40.000 à 50.000 francs; ils appartiennent aux principales fabri-
ques de conserves, qui ont aussi des bateaux et des marins
pour les manœuvrer et les entretenir. Les autres usines sont
alimentées par des pêcheurs travaillant pour leur propre compte
avec des filets ordinaires. Les marins occupés à cette pêche
sont au nombre d'environ deux mille. Ils alimentent une qua-
rantaine d'usines rangées sur le rivage du fleuve Sado, ce qui
permet aux barques de leur apporter directement le poisson.
Elles occupent pour la préparation, l'emboîtage, la cuisson,
l'emballage et l'expédition du poisson à peu près cinq mille
ouvriers dont mille soudeurs. Ces établissements sont généra-
lement installés d'une façon fort sommaire, dans des construc-
tions légères, où le matériel est disposé un peu au hasard, dans
des conditions médiocres au double point de vue de la bonne
marche du travail et de l'hygiène des ouvriers. On aperçoit
immédiatement que cette industrie s'est développée rapidement
ici, en improvisant ses installations. Et, en effet, un certain
nombre de maisons françaises, voyant que la sardine menaçait
de déserter les côtes bretonne et vendéenne, sont venues ici
s'établir en toute hâte pour continuer leur fabrication.
Le personnel ouvrier des usines se subdivise en plusieurs
catégories bien distinctes, qui se caractérisent par les traits
suivants.
Voici d'abord le marin-pêcheur attaché au service d'une
fabrique. Pendant les périodes de pêche, il reçoit un salaire
fixe d'environ 1 fr. 50 par jour, et, en outre, une part propor-
tionnelle dans le produit de la pêche; c'est une sorte de com-
binaison du salaire à la journée et du salaire à la tâche ou à
prime. Quand le poisson ne donne pas, ces marins sont em-
ployés à la réparation et au goudronnage des filets. Ils gagnent
alors de 2 fr. à 2 fr. 50 par jour.
Les autres pêcheurs sont engagés par un patron de barque,
LA l'KCllE ET LES SALINES. 199
qui leur donne une petite paie mensuelle et une part dans le
produit de la poche.
En second lieu viennent lesouvriers et ouvrières employés à la
manutention et à la préparation du poisson. Les hommes gagnent
en moyenne 2 fr. 50 à -2 fr. 75 pour une journée de dix heures;
les femmes reçoivent de 1 fr. 90 à 2 fr. 20 ; on emploie aussi des
enfants, payés de 40 à 100 reis lO fr. 22 à 0 fr. 60) par jour;
quelques-uns obtiennent davantage.
Malheureusement, le travail n'est pas régulier ; tantôt c'est le
poisson qui manque et tantôt les affaires qui se ralentissent, en
sorte que le chômage sévit souvent.
La troisième catégorie est formée par les soudeurs de boites ;
ces ouvriers reçoivent les récipients en fer-blanc découpés et
estampés par une machine, et ils en assemblent les pièces au
moyen d'un fer à souder chauffé au gaz. Des enfants nettoient
alors les boîtes, des femmes y placent les poissons, achèvent le
remplissage avec de l'huile et posent le couvercle. La boîte
revient au soudeur qui la ferme, après quoi elle est stérilisée
dans un autoclave chauile à 105 degrés, puis elle va au maga-
sin pour l'expédition. Le travail du soudeur est assez pénible,
et demande de l'adresse et du soin, car le moindre défaut dans
la fermeture entraîne la perte de la boite, le poisson ne tardant
pas à se corrompre. Et cejDcndant il faut aller vite, car le travail
est payé aux pièces. Ces ouvriers peuvent gagner de 6 à
10 francs par jour, mais pour eux aussi le régime du travail est
irrégulier, si bien que leur gain annuel ne dépasse guère
2.000 francs, chiffre moyen. Us disposent de loisirs assez fré-
quents que la plupart d'entre eux emploient à faire de longues
parties de cartes au cabaret. Quelques-uns cependant montrent
plus de prévoyance et réalisent des économies. Plusieurs ont
monté de petites fabriques en s'associant. Mais la réussite est
difficile, parce que ces gens n'ont pas assez de capitaux pour
constituer un bon outillage, fabriquer avec soin en choisissant
le poisson, enfin pour attendre le meilleur moment pour la
vente ; ils sont exploités par les commerçants qui leur vendent
le fer-l)lanc et l'étain à crédit et achètent leur fabrication à vil
200 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
prix. Ainsi, l'élévation de ces ouvriers qui devrait leur être ren-
due relativement facile par le taux exceptionnel de leur salaire,
est contrariée soit par leur défaut d'éducation familiale, soit
par les difficultés d'établissement dans une industrie qui se
prête mal au régime du petit atelier. Cette difficulté va d'ail-
leurs en croissant, par l'effet du développement du machinisme.
Comme tous les ouvriers qui jouissent du privilège d'un haut
salaire, et qui constituent plus ou moins une élite, les soudeurs
sont très exigeants et se mettent facilement en grève. A Sétubal,
ils sont fortement syndiqués, mais leur conception du rôle du
syndicat ne va guère au delà de la lutte pour l'augmentation du
salaire. En quelques années ils ont organisé dans ce but trois
grèves, dont une a duré cinq mois, produisant parmi ce groupe
de familles peu prévoyantes une profonde misère. Cette situa-
tion ne pouvait manquer de provoquer l'extension de la machine,
qui se vulgarise en effet sous une triple forme : la machine à
emboutir qui supprime la première soudure, en faisant le corps
de la boîte d'un seul morceau ; la machine à souder dirigée
par un simple manœuvre qui rend le soudeur inutile; la ma-
chine à sertir, qui ferme la boîte en repliant les bords du cou-
vercle sur ceux du corps, avec interposition d'un fil de caout-
chouc qui rend la fermeture hermétique. Ceci, combiné avec
l'emboutissage, supprime toute soudure. A Sétubal, ces auto-
mates sont encore rares, mais leur triomphe est certain pour
un avenir probablement peu éloigné. On les voit déjà fonction-
ner en bon nombre dans les belles usines Fialho à Portimao. Le
métier d'ouvrier soudeur paraît donc destiné àdisparaitre, ou à
peu près.
Il est évident que la condition de la plupart des ouvriers de
l'industrie de la sardine est fort misérable. Sauf pour les sou-
deurs, les salaires sont très réduits, les chômages fréquents et,
bien que le prix de la vie soit relativement modéré, en dépit de
l'exagération des taxes indirectes, un grand nombre de familles
vivent de privations dans des logements malpropres et insalu-
bres. Aussi sont-elles souvent la proie de la tuberculose et
autres maladies graves. Les soudeurs se nourrissent mieux,
LA PÈCHE ET LES SALIXES. 201
mais leur gaspillage imprévoyant les empêche g-éiiéralement
d'épargner, et le désordre de leur existence les conduit trop
souvent au même résultat que leurs camarades moins bien
payés, c'est-à-dire à la dégradation morale et physique'. Ceci
montre une fois de plus que les hauts salaires ne sont pas la
condition unique de la prospérité, du progrès, ni même du bien-
être de la classe ouvrière, surtout quand ils sont irréguliers,
car alors ils poussent à l'imprévoyance et à la dissipation. Ainsi,
pour prendre un exemple, on voit fréquemment les soudeurs
envoyer leurs enfants à la fabrique aussitôt qu'ils sont en état
de nettoyer une boîte, c'est-à-dire dès neuf ou dix ans, afin de
tirer quelques sous de leur travail, et cela sans aucun souci de
leur instruction et de leur avenir.
Il ne nous a pas été possible de nous procurer des mono-
graphies détaillées portant sur des familles attachées à cette in-
dustrie. Voici cependant quelques indications propres à préciser
ce que nous avons dit plus haut.
Manoel Antonio Gomes est un marin-pêcheur employé dans
l'une des usines de Sétubal. Son salaire est de 280 reis (1 fr. 54)
par jour seulement, mais il reçoit des primes proportionnelles
à l'importance de la pèche, qui porte sa paie à 2 fr. 25 environ,
chiffre moyen. Sa femme. Maria Gandida, reçoit 40 reis (0 fr. 22)
par heure, quand elle est employée. Ils ont quatre enfants :
Virginia, 20 ans, et Manuela, 16, qui prennent soin du ménage;
Raymundo, 11 ans, employé au bureau de la fabrique, où il
gagne 200 reis (1 fr. 10) par jour; José, 10 ans. Les ressources
de cette famille peuvent être évaluées à environ 1.200 francs par
an, en comptant largement. Son loyer lui coûte 143 francs, sa
nourriture 800 francs à peu près, le surplus est absorbé par
l'entretien et les menues dépe nses.
Antonio Pescania, âgé de 41 ans, ouvrier soudeur de boites,
touche par mois environ 36 milreis (198 francs), c'est-à-dire
près de 2.400 francs par an. Sa femme, âgée de 36 ans, est
1. Cf. ce que nous dirons 'plus loin des ouvriers bouclionniers de la région de
Lisbonne; l'observation s'applique aussi aux ouvriers du môme métier de l'Ai
garve.
±02 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
couturière et se fait en moyenne 12 milreis (66 francs) par mois.
Ils ont six enfants : Augusta, 1 2 ans ; Maria, 9 ; Elvira, 6 ; Alvaro , 5 ;
Raul, i; Laura, 2, et un bébé d'un an. L'aînée est déjà employée
à l'usine, où elle reçoit '200 reis (1 fr. 10) par jour. Le total des
recettes de cette famille atteint environ 3.400 francs par an. Elle
occupe un logement d'une médiocre salubrité qui lui coûte
48 milreis (264 francs) par an. L'alimentation se compose prin-
cipalement de viande, de poisson et de légumes. L'ouvrier con-
somme en quantité notable du vin et de l'eau-de-vie. Il fait
partie d'une association qui, en cas de maladie, lui allouerait
500 reis (2 fr. 75) par jour, et en outre les médicaments. Il
sait lire et écrire^ ayant fréquenté dans son enfance une école
gratuite tenue par les Pères jésuites. 11 a abandonné toute pra-
tique religieuse. Pescaria s'arrange de façon à éviter l'impôt
direct sur le loyer, et pour cela il se garde de réclamer son ins-
cription sur les listes électorales. Il a fait son service militaire.
Avec un peu d'économie, cette famille pourrait être très pros-
père.
Nous devons, d'autre part, à M. de Oliveira Leone, de Lisbonne^
quelques notes sur un autre ouvrier soudeur. José Antonio
d'Azevedo, âgé de 42 ans, est originaire de Lagos, petit port de.
l'Algarve, où son père, capitaine au long cours, habite encore,
et où sa mère exploite une petite ferme. Il a épousé la fille d'un
paysan de Villa d'O Bispo, village situé à l'ouest de la serra de
Monchique ; elle est âgée aujourd'hui de 40 ans. Le ménage est
sans enfants. On remarque à ce propos qu'en majorité les sou-
deurs sont originaires du midi et restent souvent célibataires.
Les d'Azevedo habitent le vieux quartier, dont nous connaissons
l'insalubrité. L'ouvrier gagne à l'usine un salaire calculé à la
tâche, qui atteint souvent 200 francs par mois, mais tombe parfois
à 50, selon que le travail presse, ou non. Le salaire annuel
moyen peut être estimé à 1 .800 francs environ. Le logement oc-
cupé par ce ménage coûte 36 milreis (près de 200 francs) par
an; il est situé au premier étage, et comporte trois petites
pièces et une cuisine, le tout fort modestement meublé; le linge
et les vêtements sont également d'une très grande simplicité.
LA PÈCUE ET LES SALINES. ^20li
Logement et bardes sont tenus avec propreté. L'alimentation
comprend principalement du pain de froment, des légumes, du
poisson, de temps en temps de la viande, du vin; on paie au
mois les achats chez l'épicier. L'ouvrier fait partie de la société
de secours mutuels et du syndicat des soudeurs. Il a reçu une
bonne instruction primaire, sa femme sait lire et écrire. La loi
fiscale lui impose une taxe locative de 10 ^ du loyer, à laquelle
il faut ajouter au moins 80 francs de taxes de consommation.
D'Azevedo a tiré au sort un numéro élevé qui lui a évité le ser-
vice militaire ; il est électeur municipal et politique. Ce ménage,
qui n'a point de charges, [pourrait actuellement mettre un peu
d'argent de côté. Mais il ne s'en soucie guère et se borne à vivre
au jour le jour, ce qui le maintient indéfiniment dans la même
position précaire.
Urbano Darcimento, 27 ans, est employé de bureau dans une
fabrique de conserves, au traitement de 25 milreis (138 fr. 50)
par mois. Sa femme, Carmen Borges, 21 ans, se consacre aux
soins du ménage. Ils ont une fillette, Carmen, âgée de six mois.
La famille occupe un petit logement qui coûte kO milreis
(220 francs). Ces jeunes gens vivent avec beaucoup de sobriété. Le
père, ancien élève de l'école normale d'instituteurs, a des goûts in-
tellectuels ; la lecture et les promenades en famille sont ses seules
distractions. Au point de vue religieux, leur pratique est nulle :
Darcimento ne paie pas l'impôt direct, mais nous savons déjà
que les taxes indirectes sont considérables. Il s'est libéré du
service militaire moyennant un versement de 150 milreis
(825 francs). Il est électeur politique et municipal. Une famille
de ce type ne s'élève point, par ses ressources, au-dessus
de la condition ouvrière moyenne. Cependant, elle est tenue
à un certain décorum qui souvent lui rend la vie assez diffi-
cile.
On voit par ces observations rapides que l'industrie des con-
serves, en fournissant à la pêche côtière un débouché extérieur
important, lui a donné une activité remarquable. Elle a apporté
à la population des occupations un peu plus lucratives et un
travail plus abondant. Aussi, Sétubal est une des villes portu-
204 le;s industries extractives/
gaises qui ont grandi le plus rapidement ^ Malheureusement, la
population était mal préparée à cette prospérité relative, dont
elle ne tire qu'un assez médiocre parti. Elle se montre à la fois
exig-eante et faiblement prévoyante, dépensière et peu soucieuse
du confort et de l'hygiène, facilement accessible aux tentations et
aux excitations. Aussi est-elle décimée par les maladies qui ac-
compagnent toujours la misère et l'alcoolisme, pendant que la
démoralisation et l'esprit de révolte font dans ses rangs des
progrès sensibles.
La situation est un peu meilleure dans les petits ports de
l'Algarve, où les circonstances sont du reste plus favorables en-
core. La sardine, qui fait souvent défaut même à Sétubal, reste
toute l'année dans les eaux méridionales, en sorte que le travail,
sans être absolument constant, affecte une régularité plus
grande. Au printemps, le thon arrive par bancs considérables
et on le prend en grande quantité. La plus forte partie de la
pèche est transformée en conserves à l'huile et le reste est salé.
Les usines sont nombreuses à Portimao, Lagos, Olhao. Quel-
ques-unes, notamment celles de la maison Fialho, sont très vastes,
bien organisées, parfaitement outillées pour la fabrication
comme pour la pêche. La situation du personnel marin et ouvrier
est analogue à celle des gens de Sétubal, mais plutôt meilleure.
Cela tient non seulement à la plus grande régularité du travail,
mais aussi à la moindre cherté de la vie. Mais, ici plus encore
qu'à Sétubal, le machinisme se développe avec rapidité dans les
fabriques de conserves, diminuant d'année en année le nombre
des ouvriers habiles et nivelant les salaires. Néanmoins, la pros-
périté de cette industrie apporte parmi la population maritime
un élément de profit qui lui permet une existence plus aisée.
Aussi a-t-elle augmenté en nombre.
La petite pèche occupe aussi en Algarve un bon nombre de
marins. Leur poisson trouve un débouché jusqu'en Alemtejo
où il est porté soit par le chemin de fer, soit par la voie du
fleuve Guadiana. Ces moyens de transport sont d'ailleurs bien
1. V. plus loin dans le chapitre consacré aux transports la monographie du ma-
rin-caboteur de Sétubal.
LA PÈCHE ET LES SALINES. 205
insuffisants. S'ils étaient complétés, les pécheurs trouveraient
dans l'aiTière-pays des débouchés qui, actuellement, ne sont
ouverts qu'au poisson salé.
En résumé, la pêche cotière comporte deux catégories bien
distinctes. La première a pour but d'approvisionner le marché
intérieur de poisson frais ou salé. C'est une industrie exercée
par de petites gens, disposant de minces capitaux, d'un faible
matériel et de débouchés insuffisants. Elle donne aux marins
qui la pratique de maigres profits ou des salaires très médio-
cres, réduits encore par de nombreux chômages. La seconde est
patronnée par les fabricants de conserves, c'est-à-dire par des
entrepreneurs qui généralement travaillent en grand, avec un
puissant outillage, de forts capitaux, et pour le marché inter-
national. Ici, le travail est sensiblement plus régulier, plus abon-
dant et mieux rétribué. Grâce aux circonstances favorables du
milieu, et aussi à la crise très grave qui a sévi en France, cette
industrie a remarquablement prospéré en Portugal. Au point
de vue purement économique, c'est un véritable succès, dû en
grande partie, il faut le dire, à l'immigration de maisons étran-
gères. Toutefois, cette situation n'est pas entièrement satisfai-
sante. D'abord, les fabricants vont chercher en Italie les huiles
d'olive dont ils ont besoin, alors que le Portugal est un grand
producteur de cette denrée. Nous avons exposé déjà les motifs
de cette anomalie ^ qui devrait se modifier en faveur de l'agri-
culture nationale, car celle-ci paraît avoir été sacrifiée à une
combinaison à la fois fiscale et protectionniste. En effet, l'im-
portation des huiles procure à la douane un notable revenu,
qu'elle restitue en partie aux fabricants par le régime du draw-
back , dont résulte indirectement une prime de sortie au profit
de l'exportation des conserves. On ne peut nier l'importance de
ce commerce, mais il est tout de même singulier et illogique
que la culture, principale industrie du pays, se trouve sacrifiée
dans cette combinaison.
Ensuite, quand on examine la question au point de vue so-
1. V. plus haut la monographie du paysan de Mirandella.
206 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
cial, on s'aperçoit que l'industrie des conserves est en pleine
évolution. Par le développement du machinisme, elle tend à
supprimer presque complètement l'ouvrier spécialiste, pour ne
plus guère employer que des manœuvres. On verra donc dis-
paraître une catégorie d'ouvriers qui, malgré leurs défauts,
constituaient une élite susceptible de se développer, de s'élever.
Du reste, la concentration croissante de la fabrication qui fait
naître la très grande usine, contribue aussi à rendre l'élévation
de l'ouvrier plus difficile. Ajoutons encore que, pour le mo-
ment, la fabrique attire beaucoup d'enfants trop jeunes, qu'elle
enlève prématurément à l'école, et dont elle fait le plus sou-
vent, non seulement de simples manœuvres, mais encore des
gens privés de toute formation intellectuelle ^.
Les mers lusitaniennes ne donnent pas seulement du poisson.
Elles fournissent aussi un sel de qualité supérieure, extrait dans
un grand nombre de marais salants. C'est là encore une véri-
table industrie nationale dont nous parlerons brièvement.
TU. — LES SALINES. SAUNIER DE FARO.
Le sel portugais est réputé pour sa blancheur et sa qualité.
Depuis des siècles déjà il est recherché pour la conservation du
poisson et s'exporte au loin. Le climat sec de l'été est d'ailleurs
très favorable à cette industrie qui s'exerce sur presque tout le
pourtour des côtes, et en outre sur le cours inférieur du Tage.
Les marais salants sont installés de façons différentes selon le
lieu. Dans les lagunes d'Aveiro, on a aménagé des plages basses,
où l'eau est retenue par de petites digues. Ailleurs on a creusé
à quelque distance du rivage des bassins profonds reliés à la
mer par un canal muni d'une écluse. Le fond du bassin est divisé
en cases par de petits talus en argile ; on fait entrer l'eau salée
de façon à former une couche d'un mètre d'épaisseur environ,
1. V. dans les monographies qui servent de base à ce travail, les indications rela-
tives à la scolarité et à l'instriution primaire, ainsi que le chapitre qui sera consacré
plus loin à la vie intellectuelle.
LA l'ÉCllK ET LKS SAUNES. 207
qui s'évapore peu à peu. (Juaud les talus apparaissent au-dessus
de la surface, le sel comineuce à se déposer au fond des com-
partiments, d'où il est retiré, puis séché à l'air et mis en sacs. On
évacue ensuite les eaux-mer, le bassin est nettoyé, réparé et une
nouvelle opération commence.
Nous avons déjà parlé de Faro, chef-lieu de l'Algarve. Sept
grandes salines sont établies dans les environs. L'une d'elles se
trouve à un quart d'heure de marche au delà des dernières mai-
sons, dans la direction de l'est, au milieu d'un grand enclos
placé à 300 mètres à peu près de la mer et à quelques mètres
au-dessus du niveau de celle-ci. Plusieurs bassins profonds
de 5 à 6 mètres y sont creusés; au fond, on aperçoit, à travers
l'eau dormante, les talus aplatis qui forment les compartiments
et servent de chemins pour aller retirer le sel après l'évapora-
tion. Un peu en arrière, on a élevé une maison d'habitation et
un magasin. Cette installation est placée sous la garde d'un
ouvrier saunier, auquel le patron, qui habite lui-même en ville,
a donné un logement dans la maison. Cet homme, décédé
quelques semaines après la visite de notre collaborateur, a été
remplacé par son gendre, qui se trouve sensiblement dans la
même position. Il se nommait Antonio Bacalhau, était âgé
de 50 ans et veuf. Il a laissé trois enfants : Antonio, 30 ans;
Maria, 25, Gertrude, 20; Maria est mariée au jeune ouvrier qui
surveille maintenant la saline. Le saunier organise et dirige
tout le travail de préparation et d'extraction du sel, sous le co n-
trôle du patron ; c'est donc une sorte de contremaître ; pour
l'aider, Bacalhau employait principalement les membres de sa
famille, et comme ce travail ne suffisait pas pour les occuper
toute l'année, ils cherchaient en outre au dehors du travail
comme journaliers. Les salaires payés dans ces divers cas sont
peu élevés^. Le père gagnait par jour 320 reis (1 fr. 77) ; le fils ,
quand il travaille à la saline, est payé 260 reis (1 fr. 44), et seu-
lement 240 reis (1 fr. 32) pour les autres journées; les femmes
reçoivent 140 reis (0 fr. 78). Lorsqu'ils vivaient ensemble, logés
1. V. la monographie du maraîcher-journalier de» environs de Faro.
208 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
par le patron, ces gens pouvaient réunir un total de salaires va-
riant entre 1.200 et 1.400 francs, selon les années. En outre, ils
louaient dans le voisinage un petit terrain où ils cultivaient des
légumes, et quand le travail manquait, les femmes allaient ra-
masser sur la plage des coquillages comestibles. Dans ces con-
ditions, et en temps normal, on pouvait joindre les deux bouts
sans trop de privations. Mais, pour un jeune ménage avec plu-
sieurs petits enfants, la situation est beaucoup plus dure, car il
faut faire vivre toute la nichée avec un salaire annuel qui se main-
tient plutôt au-dessous qu'au-dessus de 700 francs.
Le mobilier laissé par l'ouvrier se compose de quelques
meubles et ustensiles grossiers, auxquels il faut ajouter un peu
de linge de coton, le tout presque sans valeur. Le logement
maintenant occupé par le jeune ménage se compose de trois
pièces assez confortables, concédées gratuitement par le patron.
Ces gens se nourrissent essentiellement de pain, de légumes, de
poisson et de coquillages; ils ne mangent presque jamais de
viande, mais boivent un peu de vin. Ils doivent acheter la plus
grande partie de ce qu'ils consomment, et presque toujours
payer comptant.
Cette existence très étroite se poursuit avec une assez grande
régularité. Les chômages sont rares et aussi les maladies
exigeant la visite du médecin, qui demande 500 reis (2 fr. 75)
pour venir de la ville. Les distractions sont réduites au minimum
dans ce lieu un peu écarté, et d'ailleurs on n'a pas beaucoup d'ar-
gent à perdre. Bacalhau savait un peu lire, et son fils n'est pas
plus habile; quant aux filles, elles sont complètement illettrées.
Pour aller à l'école, il faut se rendre à Faro, c'est une course
d'un peu plus d'un kilomètre. Ces gens sont catholiques, mais
peu zélés, comme du reste la moyenne de la population dans
toute l'Algarve.
Bacalhau ne payait aucun impôt direct, et n'avait fait aucun
service militaire, pour ce motif qu'il ne fut jamais convoqué;
son fils a été dispensé pour insuffisance physique. Le père était
électeur municipal et politique, grâce au modeste savoir qui
lui permettait de déchiffrer un journal.
LA l'KClll': KT LES SALl.NKS. 209
Nous avons constaté déjà, précédemment que rimmigration
ouvrière est insignifiante dans celte province, tandis que l'énii-
gration est assez active. Un frère de Bacalhau, ouvrier tailleur
de pierres et propriétaire d'un petit bordage, travaille actuel-
lement en Afrique; il a laissé sa femme au pays pour faire valoir
les terres, et il espère rentrer dans quelques années muni d'un
pécule qui lui permettra d'arrondir son bien et de vivre en
paysan aisé.
La famille que nous venons de décrire sommairement repré-
sente bien la moyenne des ménages de journaliers qui habi-
tent les faubourgs de Faro et les environs. Les ouvriers de mé-
tier sont un peu mieux payés, sans que leurs salaires arrivent
à dépasser un niveau fort modeste. Dans chaque saline on trouve
ainsi un ou plusieurs ouvriers expérimentés, faisant office de
contremaîtres, et dirigeant le travail des journaliers engagés
pour la récolte du sel ou la mise en état des salines. Pour établir
celles-ci, un capital assez important est nécessaire. En effet, il
faut acquérir un terrain, creuser et préparer les bassins, cons-
truire un magasin. En outre, un aléa assez sensible résulte des
irrégularités des saisons. Un été humide donne une mauvaise
récolte. Ces obstacles font qu'un simple ouvrier peut difficile-
ment arriver à monter et à exploiter une saline pour son propre
compte. Ce sont, en général, des commerçants qui entrepren-
nent les exploitations de ce genre, dont ils vendent les pro-
duits à des négociants en gros, lesquels en exportent une forte
partie jusque dans le nord de l'Europe.
14
II
LES MINES ET LES MINEURS
Los d('>p(jts métallifères clans la péninsulo. — Le charbon en Portugal. — L'ex-
traction des métaux dans l'antiquité. — La métallurgie à l'époque actuelle. —
L'exportation des minerais. — La population minière dans le sud. — Les mé-
taux rares dans la région du nord. — Les mines de plomb et les mineurs dans
le bassin du Vouea.
Parmi les arts techniques, celui des mines est un des plus
difficiles à développer et à appliquer, à cause de la complexité
(les méthodes, des procédés et des intérêts mis en cause. Aussi,
ce sont seulement les peuples les plus fortement organisés et
les plus actifs, ({ui savent donner aux industries minières l'ex-
tension et la perfection qu'elles comportent. Parmi les nations
dont le régime social est dominé par la coutume et l'esprit de
routine, et chez celles oîi Ja désorganisation de la famille a
affaibli ou déréglé les ressorts de la vie sociale, on se Ijorne
à effleurer, pour ainsi dire, les gîtes minéraux les plus accessibles
et les plus communs. Bien souvent même on néglige tout à fait
ces éléments de travail et de richesse. Lorsque les entreprises
minières sont établies sur une grande échelle et conduites avec
succès, elles amènent des résultats considérables en même
temps au point de vue économique et au point de vue social.
Les industries qu'elles font naître appellent parfois des popu-
lations entières qui élargissent les centres anciens ou créent de
nouvelles cités. Les campagnes, qui doivent nourrir ces foules,
sont occupées et défrichées, ou soumises à une culture plus
LKS AllNKS ET LES Ml\i:il«>. 211
intense. La population mélangée qui résulte de ce mouvement
prend une physionomie sociale plus ou moins tranchée, selon
le caractère de l'élément qui prédomine. Tantôt cet élément
est fourni par une colonisation assez homogène, qui, de proche
en proche, occupe fortement le pays. Ce fut le cas pour la
Californie. Ailleurs, la mine attire des sociétés d'actionnaires,
qui se préoccupent uniquement de leur industrie et de ses
besoins spéciaux. Un exemple précis de cette situation nous
est fourni par l'Afrique du Sud. Enfin, la mine peut être un ac-
cessoire dépendant d'un grand domaine foncier, dont le pro-
priétaire combiné la culture et l'industrie afin de mieux faire
valoir ses propriétés. Ce fait s'est produit fréquemment en
Europe dans des pays constitués de façons très différentes. Il
donne toujours des résultats conformes aux tendances de l'or-
ganisation sociale ambiante. Ainsi, les entreprises minières de
ce type créées en Suède, ont amené des conséquences bien dif-
férentes de celles qui se sont produites sur les grands domai-
nes de la Russie orientale. Cela revient à dire qu'il convient
de bien réfléchir lorsque la question se présente à l'attention des
hommes publics, car des mesures mal combinées prises soit en
faveur de l'industrie minière, soit contre elle, peuvent entraîner
des conséquences lointaines d'une exceptionnelle gravité. Ni
les premiers chercheurs d'or du Far West, ni les gouvernants
boers qui ont concédé les premières mines du Rand ne pouvaient
se douter des suites que leurs actes devaient entraîner.
LES DEPOTS iMETALLIFERHS.
Le Portugal est l'im des pays du monde les plus riches en
gîtes métallifères. Les magnifiques dépôts disséminés dans les
sierras espagnoles se continuent sur le territoire portugais,
qu'ils traversent souvent de part en part. Reaucoup d'entre eux
sont exploitables à ciel ouvert, c'est-à-dire dans des conditions
très favorables. II y a d'ailleurs bien des siècles que les rainerais
212 LES INDUSTRIES EXïRACTIVES.
lusitaniens sont connus ou utilisés. On trouve fréquemment des
traces d'exploitations anciennes, qui ont duré de longues années,
laissant sur place de véritables collines de déblais et de rebuts.
Les métaux principalement exploités par les anciens étaient le
cuivre, l'étain, le plomb argentifère. For associé parfois à Fan-
timoine. Les ingénieurs modernes ont ajouté à cette liste le
charbon, le fer, le manganèse, le wolfram, Furanium et
même le radium. C'est par centaines que l'on compte les dép(Ms
découverts et reconnus dans toute l'étendue du pays, au nord
comme au sud, en plaine comme dans la montagne. Beaucoup
d'ailleurs restent inutilisés faute d'argent, car les capitaux por-
tugais se montrent plus timides encore, si la chose est possible, à
l'égard de cette industrie que vis-à-vis des autres. Il faut dire
que des spéculations hasardeuses, lancées par des aflairistes
dénués de scrupules, ont beaucoup contribué à éloigner le
public des entreprises de ce genre. Mais ce motif ne suffit pas
pour expliquer une abstention aussi accentuée. Elle tient à des
motifs d'ordre général, et avant tout à la désorganisation sociale
ancienne et profonde que nous avons signalée au début de ce
travail. Elle rend les Portugais peu aptes à organiser, à con-
duire en bon ordre, et à maintenir des entreprises aussi étendues
et aussi compliquées.
C'est dans la région méridionale que se trouvent les bancs
métallifères les plus puissants, principalement ceux de pyrites
de fer et de cuivre, tandis que les autres métaux se ren-
contrent surtout dans les provinces septentrionales. La pro-
duction du sud est plus abondante, mais celle du nord est
plus variée et fournit des produits plus précieux. Voici du
reste un inventaire rapide des ressources métalliques du Por-
tugal.
Jusqu'à présent, on n'a découvert que des terrains carboni-
fères de faible étendue, localisée dans la région du nord sur les
deux rives du 3Iondégo inférieur. Le gisement le plus important
est celui de Bussaco, qui fournit une houille d'assez bonne qua-
lité. Au cap Mondégo, on Irouve de l'anthracite, et plus au sud
des lignites sans grande valeur industrielle. On a signalé la pré-
LES Ml.NKS HT LES MLNElliS. 213
sence du charbon près de Porto et aussi dans les environs de
Lisbonne; mais on ne possède encore à ce sujet que des indi-
cations douteuses. Somme toute, il paraît probable que le Por-
tugal est pauvre en combustibles minéraux. La chose est sans
doute regrettable, mais il ne faut pas en exagérer l'importance
comme on le fait trop souvent pour expliquer l'infériorité indus-
trielle du pays. Grâce à sa position maritime, le Portugal peut
recevoir les charbons étrangers à des prix très modérés, infé-
rieurs à ceux que Ton paie dans beaucoup de districts manu-
facturiers (le l'Europe centrale. En outre, ce pays dispose de
forces hydrauliques importantes, qu'on aurait pu aménager,
en utilisant même les eaux mortes pour l'irrigation des régions
basses ^
Les minerais de fer se rencontrent en couches puissantes sur
différents points du territoire, notamment dans l'Alemtcjo occi-
dental, et dans les provinces du nord. Des minerais magnétiques
de très bonne qualité, contenant jusqu'à 70 % de métal, ont
été découverts sur plusieurs points, mais la plupart restent inex-
ploités, faute de moyens de transport. On extrait pour l'ex-
portation une certaine quantité de ces minerais, notam-
ment dans l'Alemtejo, ainsi qu'à Bussaco et à Moncorvo.
Comme la Suède a virtuellement prohibé la sortie des minerais
de fer, on a demandé au Portugal de combler le déficit qui
en est résulté dans l'app^'ovisionuement des fonderies anglaises,
belges, françaises et allemandes. On en expédie même jus-
qu'aux États-Unis. Certains dépôts ferrugineux se trouvent à
proximité des mines de charbon. Mais cela n'a pas suffi pour
faire naître l'industrie métallurgique.
Le cuivre est extrêmement abondant dans presque toutes les
parties du royaume. Dans le sud, c'est par centaines de kilomè-
tres carrés que l'on mesure les terrains contenant des pyrites
cuprifères, où le métal rouge est associé tantôt à la chaux, tantôt
1. Un intéressant projet, dû à l'initiative de M. l'ingénieur Pinto junior, àCoimbra,
est actuellement à l'étude pour l'utilisation des eaux de la Serra de Estrella. Mais,
comme il arrive toujours dans un pays oii sévit la malaria pollti(|ue, ce projet ren-
contre des obstacles administratifs qui réussiront probablement ;\ le faire écbouer.
21 i LES INDUSTRIES EXÏRACTIVES.
au fer ou à l'arsenic. D'importantes exploitations sont en pleine
prospérité sur divers points, notamment à Sao Domingos, lieu
situé à 18 kilomètres du fleuve Guadiana. Cette mine, exploitée
par une compagnie anglaise, est reliée par un chemin de fer
à la rivière, sur laquelle on a construit un petit port où des va-
peurs revenant de la Méditerranée chargent le minerai comme
fret de retour, à des prix très bas; 300.000 tonnes partent ainsi
chaque année de Sao Domingos à destination des pays du nord.
A Aljustrel, en plein Alemtejo, une compagnie belge extrait
également des pyrites pour les exporter. Une société anglaise
exploite une autre mine dans la vallée du Douro, etc. On ne
traite sur place que les minerais les plus pauvres, et géné-
ralement pour les concentrer. On fabrique aussi un peu d'ar-
senic et d'acide sulfurique. En fait, la plus grande partie
du cuivre enlevé au sol portugais est fondu et travaillé à
l'étranger.
Dans les schistes métamorphiques et les granits des provinces
du nord, on rencontre des filons de minerais d'étain, dont les
affleurements sont exploités de temps immémorial par de sim-
ples paysans, au moyen de fours primitifs au charbon de bois.
Les dépôts les plus connus sont situés dans l'extrême nord,
dans la Beira Alta, au Tras os Montes et à Vianna de Castello
(Minho). Ces minerais sont extraits par diverses sociétés étran-
gères.
Le plomb est aussi très commun dans le nord, surtout aux
environs de Porto, de Villa Real et de Terramonte, où existent
d'importantes exploitations, dont les produits sont exportés
tels quels et fondus au dehors. Il est généralement associé à
l'argent.
On a découvert dans ces dernières années dans presque toute
la région du nord des gisements de wolfram, dont le minerai
compte parmi les plus riches et les plus purs actuellement con-
nus. Certains échantillons contiennent jusqu'à 70 % d'acide
tungstique. On l'emploie pour la fabrication des aciers durs
et lourds dont on fait des obus. Il sert également dans
la confection des lampes électriques à incandescence. Ce
LES MINKS 1;T LES .MI.NF.l lîS. i21'»
minerai est extrait par des sociétés anglaises, beiges et fran-
(,' aises.
On a trouvé de l'antimoine dans toutes les parties du Por-
tugal, depuis Faro, dans l'extrême sud. jusqu'à Braganca, dans
rextrème nord. Il se présente tantôt seul, et tantôt associé à
l'or. Dans la seule vallée du Doiiro, on trouve une bande de
terrain de iO kilomètres de longueur sur 10 kilomètres de lar-
geur, où le minerai d'antimoine abonde. L'exploitation avait
déjà pris un assez grand développement, lorsque la concurrence
de plusieurs autres pays fit brusquement tomber les prix à un
niveau très bas, si bien que diverses concessions ont été aban-
données.
La situation est exactement la même pour le manganèse. Les
célèbres dépôts espagnols de Huelva se prolongent à travers
l'Alemtejo jusqu'à Alcacer, sur une longueur de plus de 130 ki-
lomètres. Cinquante-quatre concessions ont été accordées pour
l'extraction du minerai, entre Mertola et Aljustrel. Mais la baisse
des prix a réduit l'extraction à peu de chose. Pour soutenir la
concurrence, il eut été nécessaire de travailler le minerai sur
place à très bon marché. Mais, pour cela, tout manquait : le
charbon, les capitaux, mais surtout les moyens de transport
et l'initiative.
Entin, d'importants filons de quartz aurifères ont été recon-
nus dès l'antiquité dans les masses de schiste dont sont formés
en partie les plateaux du nord. On a retrouvé en eflet les ves-
tiges de travaux considérables exécutés à 1 "époque romaine pour
l'exploitation de ces filons. Un ingénieur de Porto, M. Moraes
de Carvalho, qui s'est occupé très activement de cette ques-
tion, a extrait dans la vallée du Douro des quartz qui conte-
naient par tonne jusqu'à 170 grammes d'or généralement associé
au sulfure de fer et à l'antimoine.
Il n'est pas inutile d'ajouter à cette liste déjà longue les
nombreuses sources minérales et thermales, salées, alcalines,
ferrugineuses, sulfureuses, etc., qui jaillissent dans presque
toutes les provinces, depuis Moucliique jusqu'à Sào Pedro do
Sul, et au delà, sans parler de plusieurs dépôts de sel gemme.
216 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
Le Portugal possède donc tous les éléments d'une industrie
métallurgique très importante qui, avec les fabrications an-
nexes, aurait pu faire de ce pays un des centres les plus
actifs du monde. Les Portugais n'ont pas su tirer parti de ces
richesses; leurs minerais n'ont guère été pour eux que des amas
de pierres sans valeur jusqu'au jour où les étrangers sont venus
les extraire et les emporter pour l'alimentation de leurs usines.
Les monographies qui suivent vont nous donner une idée des
conditions dans lesquelles se fait l'extraction, et de la situation
des ouvriers qui y sont employés.
II. — CHEF-MINELR D ALJUSTREL.
La première famille observée est celle d'un chef-mineur
d'Aljustrel, employé dans les mines de cuivre et de manga-
nèse exploitées par la société belge dont nous avons déjà parlé,
et dont le siège social est à Anvers'.
Aljustrel est une petite ville de 8.000 âmes, bâtie en plein
Alemtejo, dans une région accidentée qui forme la ligne de
partage des eaux entre le Rio Sado et un affluent du Guadiana.
Elle est située sur une colline, à une altitude de 180 mètres,
dans un pays dépourvu d'eau, où les étés sont extrêmement
secs et chauds. Aussi, la culture se localise dans les bas-fonds,
qui sont fertiles, et où l'on récolte des céréales, des légumes :
pois, fèves, choux, etc.; sur les pentes, on trouve la vigne,
des pâtis plantés d'oliviers, et enfin des bois de chênes verts,
soigneusement entretenus, dont les glands nourrissent des
troupeaux de porcs. On élève en outre des chèvres et des mou-
tons. Le gros bétail est rare, faute de fourrages. Ainsi, bien
que les terrains très secs et incultes soient assez étendus, la
région est suffisamment productive pour approvisionner la
1. Monographie laite avec le concours de M. Finiels, ingénieur aux mines d'Al-
justrel.
I.ES Ml.NES ET LES MI.NEIRS. ^17
petite ville, qui en outre re(;oit du poisson de l'Algarve par
les chemins de fer.
Le sol de cette région renferme d'importants dépôts de py-
rites de fer, contenant un assez forte proportion de cuivre. On y
trouve également de riches minerais de manganèse. Le centre
de l'exploitation est à Sào .loao do Deserto, sur une colline ro-
cheuse voisine d'Aljustrel. Au début, les affleurements étaient
exploités en carrière. Mais il a fallu suivre les filons en pro-
fondeur au moyen de puits et de galeries, percés dans les
schistes bleus. Ces travaux difficiles ont exigé des capitaux
considérables et une direction technique très éclairée, éléments
qui manquaient totalement autrefois dans le pays; cela ex-
plique la nécessité de l'intervention étrangère. Ces liions ont
une longueur d'un kilomètre environ, dans la direction sud-
nord, avec une légère déviation de 18° vers l'ouest, et un pen-
dage de 68° à Test. L'abatage du minerai se fait par étages
de 20 mètres de hauteur, divisés en tranches de 2 mètres, en
prenant les coupes du mur au toit et en soutenant au moyen
d'un boisage serré. Ces minerais ont été exploités dès une
haute antiquité. Très souvent, on rencontre des travaux anciens
que l'on suppose romains, et qui ont été remblayés avec des
minerais considérés alors comme trop pauvres, mais que l'on
utilise aujourd'hui. La majeure partie des produits de cette
mine est traitée sur place, au moins partiellement, pour ob-
tenir une matière plus riche, ou même du cuivre métallique ;
le reste est exporté à l'état brut en Belgique, en Allemagne, etc.
La mine d'Aljustrel se trouve placée à quelques kilomètres
seulement de la grande voie ferrée qui relie l'extrême sud du
pays à Barreiro, sur l'estuaire du Tage. Une ligne de service
de 20 kilomètres transporte les produits à la station de Figuie-
rinha, où les wagons chargés passent directement sur les rails
de l'État; le transport entre Figuierinlia et Barreiro coûte
l.OVOreis (5 fr. 77) par tonne. Le fret maritime est très bas,
car les navires chargeurs arrivent sur lest en voyage de
retour, et trouvent tout profit à cette opération.
La société anonyme qui exploite les pyrites d'Aljustrel, occupe
218 LES INDUSTRIES EXÏRACTIVES.
un nombreux personnel, parmi lequel on rencontre beaucoup
(le nationalités. Les agents supérieurs sont principalement
belges, français ou portugais. Les ouvriers sont portugais ou
espagnols. L'ouvrier étudié, Manuel Salvador, est originaire du
coitcelho de Mertola. Son père est décédé, mais sa mère, âgée
de 65 ans, vit encore au village natal. Il a3 frères et 3 sœurs.
Salvador est âgé de 41 ans, et sa femme, Barbara Taden, de
36 ans. Us ont huit enfants : Francisco, 17 ans. Maria, li,
Manuel, 11, Perpétua 7, Jacintho, 6, Joaquim, i, iMaria, 3,
Henriqueta, 2. Le père est capalaz., c'est-à-dire contremaître,
ou chef d'équipe aux mines. La mère [est absorbée par les
soins domestiques. Le fils aîné est employé dans une maison
de commerce, et. parmi les autres enfants, quatre vont à
l'école.
Le régime du travail à la mine est basé sur le salaire à la
journée pour les ouvriers, mais les capataz sont payés au mois,
avec une sorte de participation ou prime calculée d'après Je
chifïre de l'extraction. Salvador reçoit 33 milreis (180fr.) par
mois, plus la prime qui varie de 5 à 10 milreis (27 fr. 75 à
55 fr. 50). La mine chôme les dimanches et jours fériés. Le fils
aîné gagne h milreis (22 fr. 20) par mois ; il est donc considéré
comme un apprenti. La famille trouve en outre une ressource
appréciable dans la culture d'un champ d'un hectare et demi
environ, estimé 300 milreis (1.665 fr.) et acheté moyennant une
rente viagère de 9 milreis (50 fr.) par an. Cette pièce de terre,
plantée d'oliviers, et ensemencée en céréales, pois chiches et
autres légumes, fournit à la famille une partie de son alimen-
tation ; le surplus est vendu. Le travail de préparation et de
récolte est fait principalement par des ouvriers à la journée. On
estime le rendement brut de ce champ à la somme considérable
de 150 milreis i775fr.); bien que la production en huile soit
avantageuse, nous avons peine à croire que cette évaluation ne
soit pas exagérée.
Salvador habite en ville, dans le quartier d'Algares, où la so-
ciété des mines a bâti des maisons pour ses ouvriers, un rez-de-
chaussée composé de trois chambres, dune salle àmanger et dune
Li:s MINES i;t les minf.urs. '2V.)
cuisine. Le loyer demandé par la société est ordinairement de
1 milreis (5 fr. 55) par mois pour deux pièces. Le capataz aurait
donc à payer pour quatre pièces et une cuisine au moins
2 milreis (11 fr. lOj par mois, soit \M francs par an; mais la
société le loge gratuitement, ce qui constitue une subvention
appréciable. Le mobilier qui garnit le logement est très modeste :
des lits de fer, des armoires, des tables et des bancs en bois com-
mun, le linge et la vaisselle indispensables, le tout estimé environ
550 francs, voilà tout l'inventaire. Ajoutons que maison et mobi-
lier sont tenus avec propreté.
L'alimentation est également très simple, mais suffisante. Cette
famille \dt principalement de soupe, de pain, de poisson salé, de
viande de porc, de légumes, de pommes de terre et de riz; elle
consomme du vin en petite quantité. Les dépenses de nourriture
sont évaluées en moyenne à 25 milreis (139 fr. par mois, c'est-
à-dire environ 1.700 francs par an. L entretien et les autres menus
frais s'élèvent à 10 ou 11 milreis (55 ou GO fr. par mois, ou à
peu près 700 francs par an. Gomme les ressources de la famille
représentent un chiffre approximatif de 3.000 à 3.500 francs, elle
dispose d'un boni de quelques centaines de francs, dont la plus
grande partie est employée à payer la prime d'une assurance
contractée sur la vie de l'ouvrier pour un capital d'un conto de reis
i5.550 fr. ; cette prime monte à 77 milreis (i27 fr. 35) par an.
Cela représente l'épargne du ménage. Remarquons à ce propos
que la pratique des assurances sur la vie, peu répandue en Por-
tugal, est très exceptionnelle chez les ouvriers. Ce fait s'explique
aisément par le taux élevé de la prime dont nous venons de
parler.
Les denrées et articles de consommation sont achetés aucomj)-
tant, soit chez les conmiercants de la ville, soit dans les magasins
de la coopérative minière. Cette dernière, fondée il y a deux ans
par les employés et ouvriers de la mine, compte actuellement
300 membres. Elle est dirigée par un comité élu, composé de
sept personnes, lequel se réunit deux fois par mois pour vérifier
les opérations, autoriser les achats et admettre les nouveaux
membres. Un gérant et doux employés sont chargés de la vente.
220 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
Le bureau de la société exerce un contrôle général sur les opé-
rations. Pour devenir membre, il faut acquérir au moins une
action, dont le prix est de 5 milreis(27 fr. 75). Cette somme peut
être payée par acompte. Nul n'est admis à posséder plus de
10 actions. Les ventes sont faites au comptant, et en fin d'exer-
cice les bénéfices sont répartis au prorata des achats faits par
chaque membre. Quoique de date récente, cette coopérative a
donné déjà d'excellents résultats; elle ne fournit que de bons
articles, au meilleur prix possible, et, en outre, elle habitue
ses membres à la prévoyance. Enfin, cette concurrence a fait
baisser les prix d'une manière générale dans les boutiques de la
ville.
Salvador, qui ne fréquente guère le cabaret, a pour princi-
cipale récréation la chasse. Celle-ci, ouverte huit mois sur douze,
est réglementée par une législation peu sévère, qui ne prévient
guère le braconnage. La chasse est d'ailleurs assez pénible en
été, et le gibier, en petite quantité, n'apporte qu'un faible ap-
point à Talimentation de la famille. Le permis de port d'armes,
qui donne en même temps le droit de chasse, coûte 3 milreis
(16 fr. 65) par an.
Bien que cette famille observe les soins élémentaires de la
propreté, on peut dire qu'elle ne prend pas grand souci des
règles de l'hygiène. Cependant, la santé générale est bonne.
En cas de besoin, l'ouvrier pourrait recourir à l'assistance du
Monte Pio. ou société de secours mutuels de la mine, organisée
et administrée par les ouvriers. Elle compte 500 membres; le
droit d'entrée est de 1 milreis (5 fr. 55), et la cotisation men-
suelle 400 reis (2 fr. 20]. La société assure à ses membres les
soins médicaux et médicaments pour toute la famille, et un se-
cours de 300 reis (1 fr. 65j par jour. Cette association est très
prospère.
Le père et les cinq enfants les plus âgés savent lire et écrire;
la mère est illettrée. Il y a à Âljustrel plusieurs écoles, les unes
publiques et gratuites, les autres privées et payantes. C'est à
l'une de ces dernières que Salvador envoie ses enfants. Il est
d'usage que les élèves se procurent à leurs frais les fournitures
i.i:s MINES i:t les minelrs. 2i2l
scolaires; la durée quotidienne des classes est eu général de
quatre heures. La famille est catholique d'origine, mais elle ne
pratique pas; les offices ne réunissent ordinairement qu'un très
petit nombre de fidèles. Ajoutons que, parmi cette popula-
tion, l'éducation des enfants est g-éiiéralement faible; ils sont
laissés beaucoup à eux-mêmes, vivent dans la rue et s'élèvent
au hasard. Il en est d'ailleurs ainsi à peu près partout en Por-
tug-al.
En ce qui concerne les charges publiques, Salvador acquitte
deux taxes directes : la première, dite industrielle, monte à
2.500 reis (13 fr. 85); les simples ouvriers paient 600 reis
(3 fr. 30) ; la seconde est l'impôt foncier sur le champ possédé
par la famille, son chiffre est de 1.200 reis (G fr. 65), soit environ
12 p. 100 de la rente foncière. Il faut ajouter à cela les impôts
indirects, qui, pour cette famille, doivent former un total
compris entre 80 et 100 francs. L'ouvrier a été dispensé du
service militaire. Il est électeur municipal et politique et
s'intéresse assez directement aux affaires publicjues. Toute-
fois, il ne s'est enrôlé dans aucune association politique, fait
assez rare parmi les gens qui se préoccupent des affaires pu-
bliques.
La population ouvrière d'Aljustrel se compose de deux élé-
ments à peu près égaux en nombre : les Portugais, et les immi-
grants étrangers, presque tous Galiciens espagnols. Ces derniers,
issus de familles agricoles communautaires, conservent des re-
lations étroites avec leur village natal. Souvent, ils travaillent
à la mine depuis longtemps, mais chaque année ils rentrent
chez eux pour prendre part aux grands travaux qui exigent
beaucoup de bras. A la fin de mai, ils partent ainsi pour un
mois, puis encore en automne pour un second mois. Leur am-
bition suprême est de réaliser des économies suffisantes pour
pouvoir retourner définitivement chez eux, afin de reprendre le
métier de paysan'. Ces gens sont de bons ouvriers, un peu
1. V. dans les Ouvriers européens, de Le Play, la monographie du paysan gali-
cien.
222 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
frustes, un peu lourds, mais tranquilles et laborieux; les Por-
tugais raillent volontiers leur naïveté, leur avarice et leur mé-
pris de la propreté, mais, somme toute, ils vivent avec eux en
bonne intelligence. La région ne fournit aucune émigration,
parce que, grâce à lamine, un travail suffisamment abondant
et assez bien payé est assuré d'une façon régulière à la popula-
tion.
On trouve aux mines d'Aljustrel un certain nombre de fa-
milles ouvrières dont la condition se rapproche de celle du mé-
nage que nous venons de décrire. Néanmoins, il est bien évident
que c'est là un type exceptionnel. Les familles des simples
ouvriers sont loin de disposer des ressources équivalentes au
traitement mensuel du contremaître. Leur budget représente
tout au plus la moitié de celui de Salvador; cette indication
suffît pour montrer combien leur mode d'existence est plus
étroit. Cependant, grâce à la régularité du travail fourni par la
société minière et au patronage qu'elle exerce dans une certaine
mesure, la situation de la population ouvrière dans cette loca-
lité est plutôt supérieure à la moyenne générale du pays.
III. — MINEUR DE BRA«;AL.
Voici maintenant un second type, celui du mineur des mines
de plomb de Braçal u\veiro)i. Tout en confirmant les obser-
vations relatives au précédent, il en dilfère toutefois par des
traits importants.
La mine de plomb de Braçal se trouve dans le district d'A-
veiro, l'un do ceux que l'on a découpés dans l'ancienne pro-
vince de la basse Beira. La région est parcourue par un fleuve
assez important : le Vouga. Montueuse dans sa plus grande partie,
elle s'abaisse vers l'ouest pour former une côte basse, coupée
de lagunes et de marécages. Elle est sillonnée en tous sens par
1. Monographie faite avec le concours de M. Gregorio Rola, ingénieur des mines.
LHS MINES KT LES MIXEIRS. Û'I'.i
de petites rivières, aftluents du Vouga, dont rembonclmrc in-
décise forme en partie les lagunes d Aveiro, la Venise lusita-
nienne.
La famille dont nous allons nous occuper habite dans le
concelho de Saver de Vouga, paroisse de Silva Ecura, un
hameau nommé Bouças, placé à l'altitude de 300 mètres, avec
(>0 habitants seulement. Le pays est hérisse de collines escar-
pées, qui vont eu s'élevant de plus en plus vers l'est. Les vallées,
étroites et profondes, sont garnies d'alluvions fertiles, arrachées
aux flancs des coteaux, maintenant en partie dénudés et sté-
riles. Les bas-fonds, au contraire, sont propres à toutes les cul-
tures : maïs, céréales, légumes, prairies. Sur les pentes, là où
la culture est possible, on trouve des vignes, puis des châtai-
gniers, enfin des bois de pins. Le climat, assez humide en
hiver, est chaud et sec en été. Les paysans élèvent un peu de
bétail, notamment des vaches laitières; ce district est un de
ceux où l'on fabrique du beurre, ils sont très rares en Portugal.
La contrée nourrit aussi des moutons, des chèvres et des porcs.
En somme, la région, sans être pauvre au point de vue agri-
cole, aurait de la peine à nourrir une population dense si des
dépôts métallifères ne se rencontraient dans ses collines. Les plus
importants sont formés de minerais de plomb, qui se présentent
surtout sous la forme d'une galène argentifère^ contenant une
teneur assez élevée de ce dernier métal. Le travail fourni aux
populations par les mines est un précieux appoint qui com-
plète heureusement leurs ressources. D'un autre côté, le voi-
sinage de la cote et des ports de pêche permet d'obtenir à
bas prix un bon aliment : le poisson. Dans ces conditions, il
était facile d'agglomérer une population ouvrière suffisante
pour assurer l'exploitation des mines. Cependant, l;i chose n'a
pas été facile, parce que les paysans du nord, très attachés
à la culture, ne se portent pas volontiers vers le métier de
mineur. Nous allons voir qu'ils ont souvent tourné la diffi-
culté en pratiquant à la fois la culture et l'extraction du
minerai.
José Martins Paes est âgé de 50 ans et sa femme Camilla Uosa
224 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
en a 55. Us ont six enfants : José, 25 ans, marié et établi à
Silva Escura; Manoel, 23 ans, déjà veuf, ouvrier dans une fabri-
que à Valle Maior; Adelino, 22 ans; Gustodio, 20 ans; Maria,
IG ans; Serafini, 14 ans.
Le père est mineur aux mines de Braçal, où il reçoit 350 reis
(1 fr. 92) par jour. La mère est absorbée par les soins du mé-
nage. Gustodio gagne, comme routeur à la mine, 240 reis
(1 fr. 32). Adelino fabrique des sabots et gagne aussi un fort
maigre salaire. Marie aide sa mère. Serafim fait fonction de
pâtre, car tous contribuent à la culture des terres quand ils
n'ont pas d'autre occupation lucrative.
Gette famille possède un petit domaine composé en premier
lieu d'un certain nombre de bâtiments, d'ailleurs fort modestes.
Ge sont : deux maisons d'habitation formées d'un rez-de-chaus-
sée et d'un étage, un bâtiment servant de cellier et de magasin,
une grange.
Dans l'une des maisons habitent les parents, qui occupent le
premier étage. Le logement se compose d'une chambre pour
les parents, d'une autre plus petite où couche la jeune fille, et
d'une cuisine. Le rez-de-chaussée est employé comme étable
pour le bétail. Quant aux autres membres de la famille, ils sont
logés dans l'autre maison qui est analogue.
En second lieu, viennent les terres labourables, une vigne et
une sapinière. Les constructions valent environ 300 milreis,
soit à peu près 1.665 francs. Les terres sont estimées environ
1.100 milreis, c'est-à-dire 6.100 francs à peu près. Elles pro-
duisent surtout du maïs, 12 à 15 hectolitres, et 5 à 6 hectolitres
de vin, plus les légumes et le bois de chauffage.
En outre, Paes tient en location deux petites pièces de terre,
qu'il ensemence en maïs, et pour lesquelles il paie un loyer
annuel de 2.500 reis (13 fr. 85). La pratique des redevances en
nature est assez rare dans cette région, les fermages sont géné-
ralement stipulés en argent.
Le cheptel de cette petite exploitation se compose de deux
vaches, valant ensemble 80 milreis (4iO fr.), 30 chèvres,
24 milreis (133 fr. 50), 11 moutons, 12 milreis (66 fr. 50),
LES MINES ET LES MINEURS. 22o
10 poules, t milreis (22 fr.). L'attirail de ferme comprend : uii,>
charrette à hœufs, 13.500 reis (7'^ fr. 85), une araire ou petite
charrue, 1.500 reis (8 fr. 30), et divers outils, 800 reis (4 fr. 40^
3 pipes pour le vin, 20 milreis (IIJ fr.). Le mobilier qui
garmt les habitations est des plus modestes; composé de
quelques lits en fei-, de coflres, tables et bancs de sapin, il
ne vaut pas plus de 150 fi-ancs. Les vêtements et le linge
pour toute hi famille sont estimés 100 milreis à peu près
(555 fr.).
L'extrême simplicité de routillage ag-ncole indique assez
1 état de la culture dans cette région, où tous les pavsans sont
munis à peu près de même. La famille n'en tire pas "moins de
son mince domain." une grande partie de sa subsistance, et en
outre elle vend : du beurre pour 24 milreis (133 fr. 20);
2 veaux, 12 milreis (50 fr. 60); 2 chevreaux, 800 reis
(4 fr. 40; ; 3 chèvres. 3 milreis (16 fr. 65); 2 moutons, :{ milreis
(16 fr. 65).
La commune possède de maigres pàtis et des landes; la
tamiile a le droit d'envoyer ses animaux sur les uns, et de cou-
per sur les autres de la bruyère qui sert de litière et fait du
fumier, d'ailleurs fort médiocre. La ressource est appréciable,
car elle permet pendant l'hiver de nourrir gratuitement le
bétail, au moins en partie.
L'aHmentation comprend trois repas. Le matin, on mange
du pain de maïs avec du lait, ou encore avec un peu de poisson
salé, quelquefois de la soupe aux légumes et à l'huile. A midi,
l'ordinaire comprend une soupe, du pain avec des sardines, ou
de la morue, ou de la viande de porc, et des pommes de terre.
Le repas du soir se compose de pain, de sardines et de légumes.
On ne boit du vin que le dimanche et à l'occasion des grands
travaux agricoles, de la moisson notamment. La dépense en
argent est minime, les terres produisant la majeure partie des
aliments consommés par la famille. De même, les dépenses
d'entretien sont relativement faibles, car le linge et les vête-
ments sont en petite quantité et très modestes, comme l'indi-
que leur valeur.
«226 LES INDUSTRIES EXTRACTTVES.
Si maintenant nous cherchons à établir le bilan des ressources
et des dépenses, nous arrivons au résultat suivant, approximatif
bien entendu, car il s'agit de gens qui ne tiennent aucun
compte, ot vivent an jour le jour, en grande partie de leurs
|)ropres produits.
Du côté des recettes nous trouvons : d'abord le salaire du
père, qui s'élève en moyenne à 550 francs par an; vient ensuite
le salaire de Custodio, à peu près 350 francs; en troisième lieu
vient le gain d'Adelino, le sabotier, que l'on évaluée 150 francs.
L'ensemble des salaires ressort ainsi à 1.050 francs.
Quant au produit des ventes, il se chiffre à 227 fr. 50, total
des sommes que nous avons indiquées tout à l'heure.
En additionnant ces deux chiffres, nous constatons que, indé-
pendamment de ses ressources en nature, cette famille réalise
en argent près de 1.300 francs.
Nous avons maintenant à mettre en regard les dépenses
qu'elle doit faire à raison de son mode d'existence. En premier
lieu viennent les frais de nourriture, qui se réduisent à une
somme annuelle de 2W francs environ pour achats de poisson,
d'épicerie et autres menues dépenses du même ordre. L'entre-
tien coûte annuellement 280 à 300 francs. L'impôt direct pré-
lève, de son côté, 10 francs. L'exploitation du domaine impose
quelques achats et réparations montant bon an mal an à
60 francs. Il faut compter encore pour les petites dépenses per-
sonnelles et imprévues à peu près 100 francs. Le total approxi-
matif des sorties est donc compris entre 700 et 750 francs, ce
qui laisse une marge notable pour l'épargne. Celle-ci a été
employée jusqu'ici en achats de parcelles de terre qui ont cons-
titué peu à peu le petit domaine de cette famille laborieuse et
économe. Cette situation favorable est due non seulement aux
qualités personnelles de l'ouvrier et des siens, mais encore à
ce fait capital que la mine leur fournit un supplément de tra-
vail et de gain. Les salaires sont bas, à la vérité, cependant ils
suffisent pour constituer un élément de prospérité très impor-
tant et très précieux. De son côté, la société minière trouve là,
arâce à la combinaison de la culture et du travail industriel,
LES MINES ET LES MINEUHS. 227
un personnel très stable, peu exigeant, ce qui permet une
exploitation économique.
Il n'est pas inutile de connaître les autres traits principaux
du mode d'existence de ces bonnes gens. Les récréations
consistent principalement en des réunions de famille assez fré-
quentes, qui ont lieu surtout lors des fêtes religieuses, de la
fête patronale de la paroisse, ou encore quand on tue le porc,
ce qui est Foccasion d'un festin dont les abats de l'animal font
tous les frais; on invite alors aussi des voisins. Le 15 août,
a lieu un grand pèlerinage pour la fête de la Vierge [Senhora
cla Saude). Le dimanche, les hommes vont parfois au cabaret
faire la partie de boules en buvant du vin, avec modération
d'ailleurs; en outre, on se réunit volontiers l'après-midi du
dimanche en quelque lieu ombragé, où les jeunes gens exécu-
tent les danses du pays, lentes et graves, ou chantent des fados,
romances populaires à l'accent presque toujours mélancolique
et tendre.
Appuyée à la fois sur la culture et sur l'exploitation minière,
cette famille poursuit sa simple et paisible existence sans grandes
causes de difficultés ou de trouble, à part les inévitables inci-
dents d'une vie ouvrière en partie double : les mauvaises récol-
tes et les chômages. Entre voisins, la seule cause de mésintelli-
gence est le partage des eaux d'irrigation, indispensables pour
les cultures, et qui ne sont pas abondantes, faute d'un aména-
gement régulier. Aussi chacun cherche-t-il à en prendre le plus
qu'il peut.
Les ouvriers et paysans de ces campagnes n'ont guère souci
de l'hygiène, et leur propreté n'est pas raffinée. Néanmoins,
grâce à la salubrité du climat, la santé est généralement bonne.
Les épidémies sont extrêmement rares. Les petites affections
et les accidents minimes sont soignés par des moyens empi-
riques, et on ne fait appel au médecin que dans les cas
graves. Il donne ses soins moyennant un abonnement annuel
de 1.200 reis (6 t'r. 05).
L'ouvrier trouve auprès de son patron, — la société minière,'
— un appui notable en cas d'accident ou de maladie ; il reçoit
228 LES INDUSTRIES EXTRACTIVES.
alors gratuitement les soins médicaux, les médicaments, et en
outre la moitié du salaire normal. D'autre part, on s'entr'aide
entre voisins pour préparer le maïs, battre le blé, faire les
labours, etc. Les relations entre ces braves gens, demi-ou-
vriers, demi-paysans, sont d'ailleurs empreintes d'une simple et
franche cordialité.
Pour ce qui touche l'instruction, tous savent lire et écrire. La
paroisse a une école publique, entretenue par l'État, et gra-
tuite. Tous aussi pratiquent régulièrement la religion catho-
lique.
L'impôt direct est payé à la commune [concelho) et à la
paroisse sous la forme dune prestation de trois journées de tra-
vail pour la première, de six pour la seconde. En outre, l'ou-
vrier acquitte l'impôt foncier à raison de 1.800 reis (9 fr. 95)
par an. Il faut tenir compte en plus des impôts indirects qui
frappent les articles de consommation, Paes n'a pas fait de ser-
vice militaire, car il a tiré au sort un bon numéro.
Le personnel ouvrier de Braçal a subi des fluctuations assez
curieuses. Actuellement, toute la main-d'œuvre est indigène.
Mais à deux reprises, vers 1875 et vers 1896, on a fait venir
des ouvriers italiens. La première fois, ces ouvriers ont tra-
vaillé à la mine durant plusieurs années, mais lors du second
essai, les immigrants ne tardèrent pas à repartir après avoir
travaillé quelques semaines seulement.
L'exploitation est restée assez longtemps sous la direction
d'un personnel technique de nationalité allemande. Mais la
mine étant passée en 1899 sous une direction française, le
corps des ingénieurs et employés s'est également modifié.
La région fournit une émigration assez active, causée par
l'irrégularité du travail et la pauvreté de la plupart des ou-
vriers. La famille Paes est, en effet, l'une des plus prospères,
parce qu'elle est actuellement composée exclusivement de gens
en état de travailler, et aussi parce que son petit bien foncier
lui facilite grandement l'existence. Beaucoup d'autres familles
sont bien moins aisées, et plus dun ouvrier rural est obligé soit
d'aller chercher de l'ouvrage dans les mines du pays, soit de
LES MINES ET LES MINEURS- 229
passer à l'étranger, de préférence au Brésil, suivant la tendance
la plus habituelle des gens du nord.
On pourrait multiplier les observations analogues à celles qui
précèdent, mais sans trouver d'autres faits très importants à
signaler. Nous apercevons maintenant d'une façon claire et
précise deux conclusions d'une portée capitale. D'abord, les
richesses minières du Portugal, à la fois si variées et si considé-
rables, ne sont pas exploitées dans la mesure où elles pourraient
l'être. x\vec la main-d'o'uvre à bon marché et les forces hydrau-
liques dont elle dispose, l'industrie minière devrait être très
active dans ce pays, si les initiatives, les intelligences et les
capitaux se portaient dans cette direction. Mais les Portugais
sont si peu tentés par ce genre d'entreprises que la plupart des
mines en activité sont exploitées par des syndicats et des ingé-
nieurs étrangers. Cette seconde conclusion nous amène à nous
demander ce qu'il faut penser d'une telle situation qui met aux
mains des gens du dehors toute une branche d'industrie. Elle a
sans doute ses avantages. Sans le concours étranger, les mine-
rais lusitaniens resteraient enfouis dans le sol, au moins pour
la plus grande partie, et l'argent que leur exportation procure
irait en d'autres pays. Il vaut mieux en tout état de cause con-
céder des mines aux étrangers que les laisser inactives. Toute-
fois, deux conséquences regrettables sortent de là. En premier
lieu, les bénéfices fournis directement par l'industrie minière
sont en majeure partie perdus pour les Portugais. En second
lieu, comme les compagnies exploitantes sont généralement
formées et contrôlées par des fonderies, celles-ci préfèrent
recevoir du minerai pour alimenter leurs fours, plutôt que de
le travailler sur place, il s'ensuit que les industries annexes de
celle des mines n'apparaissent; pas, ou presque pas, en Portu-
gal. Cela contribue à maintenir ce pays dans un état d'infério-
rité flagrante au point de vue industriel. En effet, si aucun
pays ne peut songer à l'heure actuelle à réunir dans les limites
de son territoire tous les genres de fabrications, il n'en est pas
moins certain que l'on ne doit négliger aucun des éléments de
production offerts par un pays à ses habitants, afin de le main-
230 LES IiNDUSTRIES EXTRACTIVES.
tenir dans une situation d'équilibre économique. En dehors de
cet équilibre, il faut subir tous les inconvénients et toutes les
pertes résultant de l'existence et des variations de l'agio, ainsi
que des spéculations auxquelles il donne naissance. Les Por-
tugais ont donc grand tort de se désintéresser ainsi des ri-
chesses minérales que leur sol renferme.
L'Administrateur-Gérant : Léon Gangloff.
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C"^. — P.iRIS
MAI 1910
69^ LIVRAISON.
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
!i01llI/%lRE! : Nouveaux membres. — La ivunion annuelle. — Les réunions mensuelles
— Leçons de philosophie sociale. — Bibliographie. — Nouveaux livres.
NOUVEAUX MEMBRES
MM.
Ex™» Snr. D'' W'eiss d'Oliveira, 70, rua
Augusta, à Lisbonne (Portugal), présenté
par M. Paul de Rousiers.
J. DE Charentenav, lieutenant de l'état-
major du l*^"" corps d'armée, à Lille (Nord),
présenté par le même.
Léon Picard, Souverain-Wandre, Liège
(Belgique), présenté par le même.
LA REUNION ANNUELLE
La réunion annuelle des membres de
la Société internationale de Science sociale
aura lieu du lundi 30 mai au jeudi
2 juin, dans Y Hôtel de la Société de Géo-
f/raphie, boulevard Saint-Germain, 184.
En voici le programme définitif :
I.
Lundi 30 mai.
Séance d'ouverture à 8 h. 3 4 du soir.
— Pourquoi nous faisons de la Science
sociale (le rôle et les limites de la Science
sociale), par M. Paul de Rousiers.
II.
Mardi 31 mai.
I. Réuninii (le travail à 9 heures du
matin. — L'( orientation parliciilarislc de
la vie, par M. Gabriel Meliii.
II. Séance de l'après-midi à 3 heures.
— 1" Les deux groupements rationnels de
ri7idiistrie : la fabrication sur commande
et la fabrication en stock, par M. J. Du-
rieu.
2° Les cultivateurs de la Flandre fran-
çaise, par M. Paul Descamps.
III. — Mercredi 1 "■ juin.
I. Réunion de travail à 9 heures du
matin. — La libre concurrence et le con-
trat de travail, par M. Paul Bureau.
H. Séance de l'après-midi, à 3 heures.
— 1" Les types familiaux et la natalité,
par M. Philippe Champault.
2" L'expansion de la race portugaise,
par M. Léon Poinsard.
IV
Jeudi 2 juin.
1. Réunion de travail à 9 heures du ma-
tin. — La montagne, lieu d'origine du
particularisme et du quasi-particularisme ,
par M. Philippe Champault.
IL Séance de l'aprés-midi, à 3 heures.
— Contribution à l'élude du type du mon-
tagnard : Une famille de la vallée d'Aspe
{f*yrénées), par M. J. Durieu.
III. Dîner de clôture à 7 heures du soir,
aux salons du restaurant des Sociétés
savantes, 8, rue Danton.
Voyages à demi-tarif. — Les compa-
gnies de chemins de fer ont bien voulu
accorder le voyage à demi-tarif aux mem-
bres de la Société qui viendront à la réu-
nion annuelle.
Les membres (jui ont Fintenlion do
42
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
profiter de cet avantage sont priés de le
faire savoir à M. Gangloff, administrateur-
gérant de la Science sociale, 56, rue Jacob,
avant le 15 mai.
LES RÉUNIONS MENSUELLES
La prochaine réunion mensuelle aura
lieu Je vendrediTl avrils à 8 h. 3/4 du soir,
à l'Hôtel des Sociétés savantes, rue Ser-
pente, 28.
La communication sera faite par M. L.
Poinsard sur le sujet suivant : L'éducation
de la jeune fille moderne.
LEÇONS DE PHILOSOPHIE SOCIALE
par le R. P. Schvval.m.
La librairie Blond vient de mettre en vente
le premier volume des Leçons de Philoso-
phie sociale i que professa avec tant de suc-
cès notre i-egretté collaborateur, le K. P.
Schwalm et dont la publication était si impa-
liomment attendue. Notre ami, M. Gabriel
Melin, chargé de cours de science sociale à
l'Université de Nancy, a placé en tête de ce
volume une préface que nous sommes heu-
reux de reproduire ici :
Le livre qui se présente au public sous
ce titre modeste de Leçons de Philosophie
sociale, œuvre posthume du R. P. Schwalm,
mérite d'attirer l'attention par des qualités
très particulières de méthode, de pensée
et de composition.
Certes, ce n'est pas la première fois
qu'un tel sujet est abordé et traité, mais
nous pouvons bien affirmer que jamais
il ne l'a été de cette façon ni par ce pro-
cédé. Jusqu'àprésent, laphilosophie sociale
était surtout considérée comme une œuvre
de spéculation pure : sur chacun des pro-
blèmes qu'elle soulève c'était la raison qu'on
interrogeait pour lui demander la solution
des questions ; sans doute les faits n'étaient
pas négligés, mais on les « sollicitait dou-
cement » plutôt qu'on ne les constatait
scientifiquement; on les utilisait plus pour
i. Un voL in-12, 3 fr. 50 (t. I. Introduction. —
La Famille ouvrière^.
illustrer une thèse affirmée dès l'abord
que pour en dégager, par un travail lent
et patient, des principes généraux et des
lois. Comment s'étonner si, dans ces con
ditions, l'accord devenait difficile et les
divergences nombreuses? Chacun ayant
son point de vue et son point de départ
personnels, les conclusions ne pouvaient
être que différentes et parfois opposées.
Aussi, à côté de la philosophie sociale,
mais beaucoup plus tard, s'était consti-
tuée la science sociale qui avait pour objet
bien déterminé l'étude objective des so-
ciétés humaines ou, plus exactement, des
groupements que forment entre eux les
hommes vivant en société. Là, plus de di-
vergences possibles : il sagissait purement
et simplement d'observer des faits, de les
comparer, de les classer, d'en rechercher
les causes, d'en préciser les effets, et, de
ces relations de cause à effet, de dégager,
si possible, des lois. C'était une science
véritable, et, comme telle, s'imposant à
tous les esprits sérieux et de bonne foi.
Personne n'ignore que cette science,
fondée par Frédéric Le Play et Henri de
Tourville, a donné déjà de magnifiques
résultats '.
Cependant, comme toute science vraie,
la science sociale n'entraînait pas avec
elle de conclusions pratiques. Elle ne
jugeait pas les institutions; elle ne se
permettait pas de les déclarer bonnes ou
mauvaises. Elle les constatait, montrait
comment elles avaient pris naissance,
comment elles s'étaient développées et
transformées suivant les temps ou les
lieux, quelles influences elles avaient
exercées sur telle ou telle société; mais
elle s'en tenait là.
11 est vrai qu'elle observait des types
plus ou moins prospères, et que la pros-
périté, c'est-à-dire la santé (bien-être et
harmonie), étant universellement consi-
dérée comme désirable, on pouvait alors
soutenir que sa conclusion pratique étak
l'orientation vers la prospérité et la réali-
sation même de cette prospérité dont elle
1. Il suffit, pour s'en rendre compte, de parcuu-
lir les cinquante volumes qui composent, jusqu'à
ce jour, la collection de la revue qui a pour titre
la Science sociale (Paris, Firmin-Didot).
DE SCIENCE SOCIALE.
43
analysait les éléments. Mais on pouvait
encore la chicaner sur ce mot de pros-
pèrilé et. comme cette idée ne peut se pré-
ciser qu'en faisant intervenir des notions
de fonction et de finalité ', c'est-à-dire
des notions philosophiques, on pouvait
hii opposer qu'elle ne suffisait pas, par
elle-même, à donner une règle complète
de la vie sociale.
Il fallait, semble-t-il, pour que cette règle
pût être solidement établie, une alliance
féconde de la philosophie et de la science
sociale. C'est précisément ce qu'on trouve
ici et ce qui fait l'originalité de ce livre.
La science sociale dont les résultats
dûment acquis ont été utilisés, est celle-là
même dont nous parlions tout à l'heure,
celle qu'ont fondée les F. Le Play et les
H. de Tourville.
Quant à la philosophie qui domine cette
science, qui la vivifie, qui lui donne toute
sa signification, toute sa portée morale,
toute sa valeur de direction pratique, elle
n'est autre que la noble et haute philo-
sophie chrétienne dont saint Thomas
d'Aquin a donné, dans la Somme, la syn-
thèse la plus complète et la plus parfaite.
Sans doute saint Thomas n'a pu tout dire
ni tout prévoir; il est remarquable cepen-
dant qu'il ait dit Lessentiel en toutes
choses, et c'est assurément un des traits
les plus piquants du présent ouvrage que
l'habileté avec laquelle l'auteur a su dé-
couvrir, dans l'œuvre immense 'de saint
Thomas, le texte fondamental, topique,
s'appliquant exactement à la question
étudiée.
Ainsi, dans cette œuvre (et c'est, je le
répète, le caractère propre de son origi-
nalité) la philosophie thomiste, déjà si
positive dans sa méthode et son fonde-
ment, se trouve en quelque sorte rajeunie
par toutes les observations de la science
la plus neuve, vêlera novis augere : et la
science sociale à son tour apparaît vivifiée,
animée pour la pratique et l'action, par
les principes indispensables d'une philo-
sophie très solide et très sûre.
Comment a pu se faire, dans une même
1. V. sur ce point notre broclnire : La notion
de proxp<'rit<- cl de supih-iorité sociales (Paris, Ber-
ser-I.iîvrauU .
intelligence, cette alliance si utile de la
philosophie et de la science? C'est ce que
va nous faire comprendre une courte bio-
graphie de l'auteur '.
Né à Nancy, le 15 octobre 1860, Salvador
Schwalm, après de brillantes études à la
Malgrange et à Saint-Sigisbert de Nancy,
entrait en 1878 au noviciat des Domini-
cains d'Amiens. En 1884, il était reçu
lecteur en théologie et, la même année,
au mois d'octobre, institué lecteur de phi-
losophie au couvent de Corbara, en Corse,
où lesEtiules venaient d'être transportées.
Depuis le collège, les études de philcsophie
le passionnaient-. Quand il eut abordé
l'étude de saint Thomas, il trouva dans la
doctrine thomiste une si parfaite confor-
mité avec les aspirations les plus profondes
de sa nature vers le vrai que sa voie lui
apparut toute tracée : pénétrer, appro-
fondir, faire connaître saint Thomas et, à
la lumière de cette philosophie, examiner
les doctrines modernes, les interpréter,
les compléter, les élargir, les critiquer.
De fait, son cours eut le succès le plus
enviable : « Il marqua, dès la première
année, comme l'œuvre d'un esprit ferme
et d'une pensée personnelle. Pendant
nombre d'années, ce cours demeura dans
le collège comme une anivre typique, à
laquelle jeunes maîtres et frères étudiants
aimaient à recourir. Il donnait sa leçon
en latin devant ses quinze élèves avec la
même vie et la même conviction que s'il
eût eu devant lui un grand auditoire 3. »
Cependant, depuis plusieurs années, il
s'intéressait aux questions sociales. Un de
ses aînés au noviciat lui avait parlé de Le
Play et de H. de Tourville et ces indica-
tions n'avaient pas été perdues pour lui,
car son espi-it, entraîné par la générosité
de son cœur, avait toujours été comme
obsédé par la préoccupation du bien à
faire aux autres; comme l'a dit très juste- .
ment son biographe, son caractère avait
1. Dont les éU'menls seront empruntés à l'excel-
lente notice sur Le Pinc Sch'valm, publiée par le
H P. r.ardeil (Paris. Letliielleux).
"2. Au baccalauréat de ptiilosopliie, il avait ob-
tenu (le M. !•:. lioutroux la note 1res bien et. l'année
précédente, la même note de E. C.ebliart, après une
ihlerroijation très reniarquée sur le plan des l'en-
xccs de Pascal. — I'. (;ardeil. op. rit., p. s 9.
;<. P. Cardeil, op. cit.. p. i.'i-iii.
44
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
naturellement ime orientation sociale.
Aussi lorsque, en 188G, commença île pa-
raître la revue la Science sociale, en fut- il
un des plus assidus lecteurs. Un esprit tel
que le sien ne pouvait s'en tenir à ce con-
tact de surface ; il entrait bientôt en rela-
tions directes avec H. de Tourville, l'ins-
pirateur, et E. Demolins, le directeur de
la revue nouvelle et, dès 1890, leur four-
nissait une collaboration des plus suivies
et des plus appréciées '. A propos de sa
première publication sur saint Boniface,
H . de Tourville lui écrivait : « Vos notes
sont un modèle de méthode. C'est la
grande affaire en science sociale comme
en toute science. Par là vous atteignez,
au delà même du sujet, un grand fait :
la notion exacte de l'histoire de l'Église » ;
et un peu plus loin : « A'otre étude est
parfaite en tout point » .
C'est en 1893 que le P. Schwalm semble
avoir aperçu, avec une netteté décisive,
tout le parti que la philosophie thomiste
pouvait tirer de l'étude de la science so-
ciale. Il publie alors ces deux remarqua-
bles articles qui mériteraient bien d'être
réimprimés : Saint Thomas d'Aquin et les
récents progrès de la science sociale, oii il
développe largement sa pensée, montrant
qu'il n'y a aucune opposition entre saint
Thomas et Le Play, que, si les points de
vue sont différents, l'un faisant de la mo-
rale et l'autre de la science, il existe entre
eux une étroite parenté intellectuelle, les
procédés d'investigation étant les mêmes
chez l'un et l'autre, le second complétant
admirablement le premier en fournissant
des analyses poussées et des classifica-
tions minutieuses là où le philosophe n'a
donné que des principes très généraux et
des lignes directrices très larges.
Mais ces articles ne contenaient qu'une
esquisse et une sorte de programme. Il
tardait au P. Schwalm de montrer, par le
menu, la fécondité de ces vues. En 1894, il
était chargé d'un cours de philosophie so-
ciale. Il se mettait aussitôt à l'œuvre et
préparait avec ardeur ces leçons si fortes
et si neuves qui sont publiées aujourd'hui.
1. Nous donnons en Appendice la lisle complète
des travaux sociaux, philosopliiques et théologi-
i|ues du 1'. Schwalm.
Elles furent données de 1894 à 1899 à Cor-
bara d"abord, puis à Flavigny. Avec le
soin consciencieux qu'il apportait à tout
travail, le Père les avait complètement ré-
digées, ne voulant rien abandonner, en de
si graves matières, au hasard de l'impro-
visation : c"est ce qui a permis de les pu-
blier sans y presque rien changer ni
ajouter'. Sans doute si l'auteur les avait
revues, il les aurait complétées, précisées
sur certains points ; mais quand sa santé
l'obligea à quitter définitivement l'ensei-
gnement, il se livra à d'autres travaux,
crut de son devoir de revenir à la théolo-
gie proprement dite et les laissa dans son
tiroir, se bornant à les en sortir de temps
en temps pour en faire profiter quelque
élève ou quelque ami.
Telles que nous les possédons, ces le-
çons ont une valeur considérable : « Elles
forment, a dit le P. Gardeil, xm Cours que
l'on peut dire complet de Philosophie so-
ciale, où s'entre-croisent sans cesse les
données exactes de la science sociale dont
il possédait désormais les méthodes à fond
et les principes et solutions de la philo-
sophie de saint Thomas, empruntés à leurs
sources mêmes : Commentaires sur les
Ethiques et les Politiques, De Hegimine
principum et opuscules divers de morale
sociale, les deux Sommes, les Questioîis
disputées, etc. C'est une œuvre originale
et solide où la science sociale apparaît
complètement transformée et rajeunie ^ ».
Une œuvre de ce genre ne peut guère
s'analyser. Il suffit de la parcourir pour
en apercevoir et constater immédiatement
la variété et l'intérêt; toutes les questions
qui préoccupent aujourd'hui l'opinion pu-
blique y sont abordées : la famille, l'édu-
cation, le travail, la propriété, le salaire,
les associations, les syndicats, l'Etat, le .so-
cialisme, etc. Toutes sont étudiées avec
1. Ce n'était, malsré tout, que des notes de cours.
Les i)lirases claient quelquefois inaclievées, il a
fallu les terminer; les divisions iiisuflisamment
accusées, il a lallu les marquer d'un trait plus nel.
D'autre part, les citations de saint Thomas étaient
faites en latin, on a du les traduire, tout en con-
servant au bas des i)a8es ces textes précieux d'un
contour si ferme et d'une précision toute lai)idairo.
Tout le mérite de ce minutieux travail de revi-
sion revient au U. P. Gardeil qui y a apporté le
soin d'un savant et le dévouement d'un ami.
2. R. P. Gardeil, op. cit.. p. 22.
DE SCIENCE SOCIALE.
45
une richesse d'information, une sûreté de
méthode, un talent d'exposition, une ai-
sance de style qui les rendent accessibles
aux esprits les moins préparés. Ce qui sé-
duit surtout, c'est, avec la fermeté des
principes, la largeur des vues que l'auteur
devait particulièrement à la connaissance
exacte des faits sociaux.
Il était persuadé, lui aussi, que toute vé-
rité est orthodoxe, et, quand il avait dis-
tingué qu'une solution pratique lui était
imposée par les données bien établies de
la science, il n'hésitait pas à l'adopter et
à la formuler, au risque de heurter, au
besoin, quelque préjugé vénérable. C'est
ainsi que très simplement, mais très éner-
giquement, il s'était déclaré partisan de
cette formation particulan'ste ou, si l'on
préfère, de cette éducation anglo-saxonne
qui lui apparaissait comme une nécessité
inéluctable des temps présents '. Il avait,
à ce sujet, publié un article très ferme et
très mesuré en même temps : Les Fran-
çais d'hier et ceux de demain, à propos du-
quel M. de Tourville écrivait à une de ses
correspondantes : « Sous ce titre... le
P. Schwalm a donné dans notre Revue
des explications que vous avez pu voir et
qui, venant d'un religieux, vous montre-
ront que la vie religieuse n'est pas pour
démentir la nécessité de se former sur le
type anglo-saxon. Par surcroît d'autorité,
le P. Schwalm vient d'être appelé cette
année à professer notre science sociale
aux novices de la maison mère - ».
On voit par là tout le profit que peut
donner la lecture et l'étude d'une telle
oeuvre. A notre époque tout le monde, et
avec raison, veut s'initier à la connais-
sance des questions sociales : les bonnes
volontés ne manquent pas, mais, il faut
bien le dire, elles n'ont pas eu jusqu'ici de
(juoi se satisfaire : le livre clair, simple,
bien informé, où une doctrine sûre s'alliât
à une information large et bien docu-
mentée, manquait absolument. Ce livre, le
voici. 11 rendra de grands services aux
1. Vers la nirme t-poijuc, M»' d'IIulsl se rangeait
:i la iiiéiiie manière de voir dans une nute iini)or-
taille de ses Con/rrences de iV.-/>. sur la Morale de
la l'ami lie noie 18, p. 4-28 et s.).
2. Lettre du -20 février I89."i, rcprod. dans Piété
'•"ii/!anle, p. 13;i.
jeunes prêtres désireux de s'éclairer avant
d'aborder les œuvres d'apostolat aux-
quelles ils brûlent de consacrer leur zèle;
il en rendra aux innombrables laïques
soucieux de bien remplir leur devoir so-
cial, mais justement préoccupés d'éviter
les faux pas et les démarches vaines;
à tous il donnera les lumières nécessai-
res pour se diriger sûrement dans les
voies nouvelles où le mouvement moderne
nous entraîne aujourd'hui de force ou de
gre.
Gabriel Melix.
BIBLIOGRAPHIE GENERALE DES TRAVAUX
DU P. SCHWALM
Revue Thomiste.
Saint Thomas d'Aquin et les récents progrès
de la Science sociale îaiiin'cs is'.iS. p. csii;
lsi)4. ]i. Kiii).
L'évolution politique et sociale de l'Eglise,
<ra|ir.'s .M. Si'Li.i.LR , iNiii. j). iG-2i.
Les aspects nouveaux de la foi dans les en-
cycliques de Léon XIII (IN'.M, p. -i'A'J).
Serons-nous socialistes? (ISMô, p. 1 ot 23o).
La propriété d après la philosophie de saint
Thomas (IS'.G, p. -JNl et f.bM).
Les sociologues évolutionnistes en France :
DURKIIEIM. I.KI;nN. ■j'utliK. IznlI.E T ( 1895, p. 765).
Lacté de foi est-il raisonnable? (1896, v. 36).
Les illusions de lidéalisme et leurs dangers
pour la foi ( 1n9 i, p. llo).
L apologétique contemporaine doit-elle adop-
ter une méthode nouvelle? (In'.i?, p. c»-,.').
La crise de l'apologétique (IS'.i?, ]>. Joèet 338).
La croyance naturelle et la science (1897,
p. 627), insi'ré dans le Compte rendu du
IV" Congrès scientifique international des
rulholi(/ues (1897), sect. III, Sciences philos.
Fribour^- (Suisse), 1898, p. 574.
Individualisme et solidarité ( 1898, p. 65).
L'inspiration intérieure et le gouvernement
des âmes dans l'Eglise catholique (189S.
p. 315).
Le dogmatisme du cœur et celui de l'esprit
189S. ]i. 57.S).
Le thomisme et le mouvement actuel des
études théologiques 1N'.)S. ji. 335).
Le respect de lEglise pour l'action intime
de Dieu dans les âmes (IS'.K), ]). '^>1>.
L action intellectuelle d'un maître d'après
saint Thomas ^l'.iDii, p. -.'51).
Les controverses des Pères grecs sur la
science du Christ lîinl. doux ai'ticies).
46
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Hi'vue des sciences ecclrsiasliqiics.
L'adaptation des Pères de l'Eglise à la cul-
ture antique (novomljre V.Kil).
Bévue des sciences philosophiques
cl IhcoloQiques.
Les deux théologies : la scolastique et la po-
sitive (octobre r.>08).
Diclionnaire de théologie caUioliqiie
(Paris, Letouzey)
Mots : Communisme (t. III, col. 574-596): —
Corporations (t. III, col. 186M879J; — Dé-
mocratie (t. IV, col. ^Tl-oil).
Curresponda/il.
Le Communisme évangélique (10 mai lliOi)).
Année dominicaine.
Le cinquantenaire du couvent de Nancy
(iS'.tl, p. 312).
La sincérité (di-cenibre l'.ioô, mars et avril
l'.inci.
Vérités qu'il faut taire : nos qualités et nos
mérites cioùt l'.'Oiii.
Les formules de l'humilité (février 1007).
Le péché de surmenage (septembre l'.i07).
Sobriété et verbiage dans la prière vocale
(noveiiibri' r.lii7).
La prière publique (mars 1908).
Science sociale.
Saint Boniface et les missionnaires de la
Germanie au 'Vlir siècle (t. IX à XIII, an-
^'■(■s 1 Si 10- 18'. •■2).
L'Éducation dans un village lorrain de vi-
gnerons et d'ouvriers de forges t. XIII.
janvier 1892).
L'état social et la crise religieuse à propos
d'un village lorrain (t. XIII, juin 1892:.
L'isolement du clergé en France (t. XIV. dé-
cembre lN'.t2j.
Les tendances actuelles du clergé français à
sortir de l'isolement (t. XV, février 1893).
La formation de l'initiative personnelle dans
les séminaires français (t. XV, avril 189:î).
Les français d'hier et ceux de demain ^t. X TI I,
juin 1894).
Saint Thomas d'Aquin et l'École de la science
sociale (t. XVIII. seiit,embre 1894).
La Lorraine et les Lorrains (t. XXI, 18'.»0). —
I. L'unité du paj's et de la race (janvier).
— II. Le montagnard des Vosges (février).
— III. Los origines du paysan (juin).
Le type social du paysan juif à l'époque de
Jésus-Christ (2" série, 44" fascicule, février
1908;.
L'industrie et les artisans juifs à l'époque de
Jésus-Christ (2" série, 50" fascicule, février
1909).
Mouvement suclal.
Géographie et science sociale [Le ])latoau lor-
rain] (t. II, .septembre 1893);
Bulletin de la Science sociale.
A propos d'une grève (t. 1", 27Mivraison, 190i;).
Œuvres oratoires.
Saint Dominique, homme de prière (Bureaux
de V Année dominicaine, brochure. 1897).
Le bienheureux Innocent 'V, panégvrique.
76 /d., 1899).
La jeunesse de l'âme dans un homme d'ac-
tion. Le bienheureux Innocent V Paris,
Jounlan, 18! i9).
L'inspiration du sens chrétien dans la théo-
logie de saint Thomas (dans VUnivcrsilé ca-
tholique, Lyon. 1899: tirage à part, Lyon.
Vitte et Perussel).
Ouvrages posthumes.
La vie privée du peuple juif à l'époque de Jé-
sus-Christ (Paris, Gabalda, 1910, 1 vol. in-
12 de xx-.'!)83 pages).
Le Christ d'après saint Thomas d'Aquin, com-
mentaire des vingt-trois premières questions
(le la IIP Pars de la Somme théologique.
Paris, Lethielleux, 1910, i vol. in-12 de
500 pages.
BIBLIOGRAPHIE
La répartition des fortunes en
France, par M. J. SÉAiLLE.s. — Paris,
.\lcan, 1910.
Le problènae est abordé par une mé-
thode purement statistique : l'auteur a mis
à profit les statistiques successorales pu-
bliées en France, depuis 1903, par le mi-
nistère des finances, qui classent les
successions déclarées en catégories basées
sur leur importance. Les chiffres des six
exercices connus ont été fondus dans des
moyennes par catégorie. On obtient ainsi
quelques points de la courbe qui doit re-
présenter la répartition entre les succes-
sions individuelles du montant total de
l'annuité successorale. M. Séailles a eu
l'heureuse idée de chercher un mode de
représentation indépendant du nombre
absolu des successions, ainsi que de la
valeur absolue de leur montant total, ce
qui rend comparables les courbes rela-
tives aux diverses époques et aux divers
pays.
DE SCIENCE SOCIALE.
47
L'auteur, faisant la critique de ses do-
cuinonts, établit dans quelle mesure la
répartition des successions dans un exer-
cice j)eut être considérée comme repré-
sentative de la répartition des fortunes
dans la nation.
Il essaie enfin de rapprocher ses résul-
tats de ceux que M. Vilfredo Pareto a tirés
de l'étude statistique de la répartition des
revenus. — Mais ici M. Séailles s'engage
dans une analyse mathématique manifes-
tement dénuée de rigueur : il nous per-
mettra de ne point l'y suivre.
P. Vanuxem.
De Tordre social. — Lélectcrat. —
Les fonctions. — Les classes, par
M. Léon Girard. J. Lebègue et C'«,
Paris-Bruxelles. I vol., 3 fr. 50, de
333 pages.
Cet ouvrage est inspiré à son auteur
par ce qu'il appelle « l'universelle falsifi-
cation du suffrage universel. Il constate
que la formule : « un homme, un vote »,
aboutit à des résultats si fâcheux que la
plupart des constitutions basées sur la
souveraineté populaire l'appliquent in-
complètement ou la faussent sciemment.
Et il se demande s'il n'est pas possible de
trouver une expression plus exacte, plus
sincère et plus complète du suffrage uni-
versel. 11 propose un système curieux dé-
nommé par lui « suffrage classifique » et
répondant aux différentes fonctions so-
ciales. Cela l'amène à une détermination
de ces fonctions et des classes qui y cor-
respondent. Nous aurions sur ce point des
réserves importantes à présenter. C'est
surtout par le travail que se classent les
sociétés et le travail se trouve, par suite,
à la base des fonctions sociales. 11 semble
que les catégories établies par M. Girard
ne tiennent pas de ce fait un compte suf-
fisant. Mais il reste que son idée de donner
une représentation à la fonction sociale
correspond à des nécessités qui commen-
cent à se faire jour. La représentation
professionnelle, beaucoup plus intéres-
sante que la représentation proportion-
nelle, est une formule issue d'une préoc-
cupation toute proche. Elle a, en outre,
l'avantage d'une réalisation pratique moins
difficile. On ne s'entendra pas aisément
sur l'établissement d'une liste des fonc-
tions sociales, encore moins sur un clas-
sement de ces fonctions par ordre d'im-
portance. On pourrait arriver à s'entendre
sur une liste des professions et sur l'im-
portance, tout au moins numérique, de
chacune d'elles. Ce serait peut-être lé
commencement d'une réforme électorale.
P. R.
L^organisation internationale, par E.
DuPLEssix. 1 vol. in-8", 3 fr. Librairie
Larose et Tenin, 1909.
Dans un trop court, mais intéressant
résumé, qui constitue la première partie,
l'auteur étudie les diverses manifestations
du besoin d'organisation entre les peuples
qui se produisent aujourd'hui dans toutes
les branches de l'activité humaine. Pour
répondre à ce besoin, l'auteur a imaginé
un plan complet de gouvernement inter-
national, dont il expose les lignes géné-
rales dans la seconde partie et dont le
règlement codifié est publié en annexes.
On ne peut que regretter qu'une intention
aussi louable ne corresponde pas à une
évolution suffisante de la société interna-
tionale. L'examen des tendances vers
cette organisation qui s'y manifestent, et
que M. Duplessix relève très justement
dans sa conclusion, démontre que tous les
progrès sont accomplis dans cette voie
dès que les circonstances les rendent pos-
sibles; si l'on a pas encore fait plus, c'est
que l'évolution sociale ne suit pas un plan
logique enfanté par le cerveau humain,
mais bien les conditions pratiques de la
vie. Ce n'est pas une institution qui nous
manque, c'est la possibilité et la volonté de
la pratiquer.
G. OLiniE-GALLlARD.
Vers la paix, par Alberto Torrès. 1 vol.
in-S", Rio-de-Janeiro, Imprensa nacio-
nal, 1909.
C'est le développement économi(]ue des
nations modernes qui crée chez elles un
besoin de ])lus en ])lus intense de la paix
48
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ IKTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
et qui les détourne du militarisme. La
réforme morale elle-même, indispensable
à l'établissement de la paix, tend à s"opérer
dans la conscience des peuples. C'est en se
basant sur le sens de cette évolution que
l'auteur, sans attacher à une création ar-
tificielle une portée qu'elle ne saurait
avoir, étudie quelle ])ourrait être l'organi-
sation juridique internationale dans cette
situation future.
O.-G.
La dépopulation en France, par Henry
Clément. 1 vol. in-16, 3 fr. 50. Bloud
et C^ édit., 1910.
C'est un sujet bien actuel, et en même
temps bien inquiétant, qui fait l'objet de
ce livre. Les statistiques du recensement,
copieusement citées dès les premières
pages, montrent depuis longtemps que
notre pays s'achemine vers une diminu-
tion de sa population. Quel est le danger
(|ui en résulte pour notre patrie, et qui
doit nous faire envisager avec crainte
cette constatation? C'est ce que l'auteur
examine ensuite un peu superficiellement,
car les arguments militaires et démogra-
phiques, sur lesquels il insiste le plus, sont
loin d'être les meilleurs. Les causes de
ce phénomène social sont complexes, et
font l'objet d'une étude consciencieuse et
complète : il y aurait ici encore des réser-
ves à formuler relativement à certaines
d'entre elles, comme l'évolution indus-
trielle, l'exode rural, le régime de l'impôt,
la législation des partages, dont on peut
contester la responsabilité à l'égard de la
dépopulation. La Science sociale a depuis
longtemps fait justice notamment du re-
proche adressé sur ce point à nos lois
successorales, ainsi que de la vertu que
l'auteur attribue encore à la famille-sou-
che, sur l'autorité de Le Play. Mais ce
sont plutôt là des chicanes de détail, qui
ne sauraient diminuer le mérite de l'œu-
vre, à laquelle l'Académie des Sciences
morales a décerné une flatteuse récom-
pense. Sur un sujet qui sert trop souvent
de thème à des déclamations ou à des
• conclusions à priori, M. Clément a su
grouper un ensemble solide de faits et de
documents, constituant un tableau de la
réalité objective et dégageant des conclu-
sions vraies. Il suffit, pour s'en rendre
compte, d'indiquer que ces dernières,
tout en reconnaissant une portée secon-
daire aux remèdes d'ordre législatif, met-
tent en relief le caractère essentiellement
moral et familial du problème et, par suite,
de la solution à y apporter.
O.-G.
LIVRES REÇUS
L'assistance par le travail, par Edouard
Cormouls-Houlès, avec une préface de
Léon Bourgeois. 1 fort vol. 15 francs
(Arthur Rousseau, édit. Parce).
La Confédération générale du Travail'
par Auguste Pawlowski. 1 vol. in-i8,
2 fr.50(F. Alcan, Paris).
Solution de la question juive, par
l'abbé Charles. 1 vol. 3 fr. 50 (La Renais-
sance française, 52. passage des Panora-
mas, Paris).
L'Inde et sa condition actuelle, par
Edouard Clavery. 1 vol. in-S", 116 p.. 2 fr. 50
(Berger-Levrault et C'% édit. Paris).
Problème de science criminelle, par
Henri Joly. 1 vol. in-16, 3 fr. 50 (Hachette
et 0% Paris).
La défense sociale et les transformations
sociales du droit pénal, par A.Prins. 1 vol.
(Misch et Thron, édit. Bruxelles).
Le devoir jmlitique des catholiques, par
l'abbé Emmanuel Barbier. 1 vol. 1 franc.
(Jouve et C''', édit. Paris).
L'organisation syndicale des chefs d'in-
dustrie, par G. de Leener (Étude sur les
syndicats industriels en Belgique). 2 vol.
(Misch et Thron. édit. Bruxelles).
Ce qui est vivant et ce qui est mort de la
philosophie de Hegel, par Benedetto Croce,
trad. de l'italien, par Henri Buriot, 1 vol.
in-8°, 5 francs (V. Giard et Brière, édit.
Paris).
Où l'on nous mène, par Raoul Singlin,
1 brochure, 0 fr. 50 (La Renaissance fran-
çaise, 52. passage des Panoramas, Paris).
BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
FONDATEUR
EDMOND DEMOLINS
QUESTIONS DU JOUR
L'EDUCATION AVANT LE COLLEGE
PAR
M. F. -G. HONORE
LA FOIRE DE LEIPZIG
DANS LES TEMPS PASSÉS
PAR
L. ARQUE
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 56
Mai 1910
SOMMAIRE
A. — L'ÉDUCATION AVANT LE COLLÈGE, par M. II.-J. Cakson (tra-
duction de 31. F.-C. Honoré et préface de M. Paul de Rolsiers).
B. — LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES, par U. L.
Arqué.
I. — Les foires d'autrefois et leur rôle. P. 17.
1" Ce qu'étaient les foires.
i" Les foires à privilèges.
3° Les caravanes marchandes.
4° Aspect des foires.
[1. — Caractère révolutionnaire de la fonction des anciennes foii^es; leurs
répercussions sociales. P. 26.
1" Les stades de la vie économique. — L'économie fermée. — L'économie
urbaine.
2" Le grand commerce et la Foire de Leipzig. — Le commerce des produits
rares. — Influence de la situation géographique de Leipzig. — Les grands
négociants. — Le patronage des Électeurs de Saxe. — Iniluence des guer-
res. — Les douanes. — La monnaie. — Les hôtels. — La réclame. — Le
journalisme. — Intluence des foires sur les cultures intellectuelles,
ni. — Le déclin des anciennes foires dans l'Europe centrale et occidentale
et la prolongation exceptionnelle de la Foire de Leipzig. P. 51.
1° Causes de la survie de la Foire de Leipzig.
2" La Foire de Leipzig au XVII l" siècle.
\\ . — La Foire de Leipzig et les cultures intellectuelles. P. (l.ô.
1"^ La librairie; l'Université; la philosophie et la littérature.
2° Les beaux-arts. — L'architecture. -^ La musique.
QUESTIONS DU JOUR
L'ÉDUCATION AVANT LE COLLÈGE
['u de nos adhérents, M. F.-C. Honoré a bien voulu nous adres-
ser la traduction d'une communication faite à Brigliton devant
la section locale de la « Parent's National Educational Union »
par M. H.-.l. Carson, M. A. directeur d'une école anglaise, et
nous sommes très heureux de la faire connaître à nos lec-
teurs.
La question traitée par M. Carson intéresse, en effet, d une
façon toute particulière les amis de la science sociale.
U y a quelques mois, un homme spécialement préoccupé,
par le fait même de sa profession, des problèmes que soulève
l'éducation des enfants, m'adressait une critique au sujet de l;i
classification des faits sociaux d'Henri de Tourville. Il s'étonnait
que cette classification ne contînt pas un' article spécial sur
« l'Éducation à l'école ». Je lui répondis que l'éducation couvre
une période beaucoup plus longue que celle que les enfants
passent à l'école et que, même à l'école, l'éducation se fait par
une série d'éléments dont un grand nombre sont extérieurs à
l'école. En réalité, l'éducation commence à la naissance et finit
à la mort de chacun de nous. Ceux auxquels la vie n'apprend
plus rien, ceux dont elle ne peut plus modifier les idées et les
manières de voir ont, il est vrai, terminé leur éducation, mais
on pourrait dire avec autant de vérité qu'ils ont terminé leur
vie. Ce phénomène se produit, d'ailleurs, à des Ages très dift'é-
rents, ainsi que chacun peut l'observer. U est des personnes qui
4 QUESTIONS DU JOUR.
se retirent de la vie à la fin d'une carrière bien remplie, d'autres
en pleine force, quelques-unes plus tôt encore. Il en est enfin
auxquelles peut s'appliquer justement la terrible sentence
d'Alfred de Musset sur une morte : « Elle est morte et n'a point
vécu ».
Mais ceux qui vivent continuent leur éducation. Ils s'instrui-
sent journellement de la leçon des faits auxquels ils participent.
Malheureusement, la belle ardeur de la jeunesse s'éteint et la
vigueur de l'àg-e mûr va s'afiaiblissant à mesure que le nombre
des années augmente, de telle sorte que l'expérience acquise
devient moins féconde à mesure qu'elle est plus complète. « Les
conseils des vieillards sont comme le soleil d'hiver; ils éclairent
sans réchaufier ))^ disait Vauvenargues. Voilà pourquoi, instincti-
vement, on néglige souvent de persuader un homme avancé en
âge, de le convertir à des idées nouvelles. A quoi bon? se
dit-on.
Au contraire, les jeunes enfants qui ont devant eux toute une
existence avec les ressources d'énergie et d'activité qu'un déve-
loppement normal leur apportera, font merveilleusement fruc-
tifier les germes qu'ils reçoivent. Aussi importe-t-il non seule-
ment de choisir la semence que l'on déposera en eux, mais de
semer cette semence avant que d'autres n'aient déjà envahi le
terrain. Ce sont les parents, les mères surtout, qui ont mission
d'accomplir cette œuvre délicate et capitale tout à la fois. A
coup sur, ils sont loin parfois d'en soupçonner l'importance,
M. Garson met précisément cette importance en relief et soutient
que certaines notions ne sont jamais solidement installées dans
la tête et dans le cœur d'un homme quand elles n'y ont pas pris
place dès le plus jeune âge. Il prend comme exemples celles de
l'obéissance et du respect. D'après lui, un enfant qui n'a pas
appris à obéir avant l'âge de trois ans n'est plus à môme de
faire cet utile apprentissage. Je ne voudrais pas accepter d'une
façon absolue une pareille affirmation ; mais il est certain que
l'enfant arrivé à trois ans sans savoir qu'il doit s'imposer des
contraintes, et sans comprendre pourquoi il doit s'en imposer, a
de grandes chances de devenir un anarchiste. Je n'entends pas
L EnUCATION AVANT LE COLLEC.E. ;)
dire qu'il tiendra des propos incendiaires contre l'ordre établi,
ni qu'il jettin'a des bombes sur le passage des souverains, .le
prétends seulement qu'il sera impropre à l'action concertée qui
suppose forcément une discipline. En ce sens il méritera vrai-
ment l'épithète d'anarcbistc, ce qui ne l'empêchera pas, peut-
être, d'être abomin;d)lement conservateur.
C'est une des opinions les plus IVicheusement répandues que
notre régime social moderne ne comportant plus de hiérarchies
héréditaires, la discipline n'y a plus son rôle. Au contraire^ la
discipline y devient plus nécessaire à mesure que les rapports
sociaux se multiplient et se compliquent davantage. De plus,
elle a besoin d'être comprise et aimée bien plus qu'autrefois,
parce que, n'étant plus imposée sans discussion, elle ne peut
être pratiquée que si elle est acceptée et reconnue efficace par
ceux qui doivent s'y plier. Cet esprit de discipline est tout
autre, par conséquent, que l'esprit de docihté. Il ne peut résul-
ter que d'une longue éducation alors que la docilité peut résul-
ter d'une simple contrainte extérieure.
M. Carson cite aussi le respect parmi les notions que l'enfant
doit puiser dans sa toute première éducation. Une expérience
récente me faisait toucher du doigt l'extrême difficulté d'expli-
quer cette notion à un homme intelligent n'ayant pas ren-
contré dans les milieux où il a vécu des exemples de respect.
Et je comprenais mieux que jamais le sens profond des termes
qui ligurent dans notre' classification des faits sociaux, au cha-
pitre de la famille : " l'Autorité au Foyer » ; « la Loi de
Dieu ». Le Play a commenté à maintes reprises, et d'une façon
lumineuse, ces expressions d'apparence un peu sybilline, juste-
ment conservées par Henri de Toiirville. L'observateur doit
toujours se préoccuper de savoir par quel ressort joue l'autorité
au foyer, parce que cette autorité est la première qui se révèle
à l'enfant, qu'elle demeurera toujours à ses yeux comme le pro-
totype de toutes les autres. C'est à cette autorité qu'incombe la
première formation de l'esprit de discipline chez l'enfant; c'est
jusqu'à elle que remonte, par suite, la responsabilité de la
valeur civique et sociale de l'homme, de son aptitude à jouer
(3 QUESTIONS DU JOUR.
un rôle utile dans les divers groupements privés ou publics
dont il fera partie.
Pour bien apprécier la fonction de cette autorité, il faut
savoir aussi à quoi elle se rattache, quel principe elle invoque
en sa faveur. Est-ce la simple utilité? l'avantage de la société
prise dans son ensemble? le besoin d'un ordre matériel non
trou])lé? Ces raisons peuvent satisfaire des esprits peu exi-
geants et suffire à des tempéraments tranquilles; elles ne con-
vaincront pas ceux qui vont au fond des choses; elles ne calme-
ront pas ceux que leur nature excitable et indépendante rend
plus impatients du joug. L'autorité est mieux assise lorsqu'elle
puise sa raison d'être dans l'accomplissement d'une mission
supérieure, d'un devoir, lorsqu'elle se rattache à la Loi de Dieu.
Elle est aussi plus tempérée; elle n'a pas l'allure césarienne
du sic volo, sic jubeo; elle reconnaît qu'elle a des bornes par
là même qu'elle résulte d'une délégation, d'un mandat. Et,
par suite, elle est plus efficace. Tel est, tout au moins, le résultat
des observations poursuivies jusqu'ici, et nous les acceptons
provisoirement comme vraies tant que des observations abou-
tissant à des résultats contraires ne les auront pas démenties.
Celles que M. Carson a pu faire comme directeur de collège
et sans les préoccupations d'ordre scientiQque qu'y apportaient
Le Play et Henri de Tourville sont, en tous cas, concordantes.
Il constate que l'éducation antérieure à l'école produit des fruits
médiocres ou nuls quand les parents ordonnent ou défendent
certains actes à leurs enfants sans que ceux-ci puissent voir
dans ces ordres ou dans ces défenses autre chose que la fantai-
sie ou l'arbitraire. Et il déclare, d'autre part, que l'école est
incapable de suppléer à ces défaillances de la famille. Cette
affirmation du rôle des parents dans la formation de l'enfant
et la préparation du citoyen est d'autant plus intéressante
qu'elle émane d'un homme d'expérience ayant la pratique des
enfants et ayant éprouvé lui-même les fâcheux effets des la-
canes qu'il signale dans l'éducation familiale.
Paul DE ROUSIKRS.
COMMENT PUEPAREK NOS PETITS GARÇONS A LEUR ENTRÉE
AU COLLÈGE
Lorsque j'acceptai de faire cette conférence, j'avais compris
qu'elle aurait pour titre : Ce que l'école doit trouver chez un
petit garçon qu'on lui amène, et de cela je me sentais assez
qualifié pour parler. Je suis en effet maître de pension et je sais
fort bien ce que je compte trouver, ou plutôt ce que j'espère
trouver, car mon attente est souvent déçue, chez un petit gar-
çon que l'on m'amène. Mais le Comité a préféré transformer le
titre de cette conférence en celui-ci : Comment préparer nos
petits garçons à leur entrée en pension, ce qui, vous le voyez
de suite, est un autre sujet. Il implique pour moi la tâche de
donner à des personnes, qui pratiquement en ont ]>ien plus
l'expérience que moi, des conseils sur la façon de s'y prendre
avec les tout petits. S'agit-il de garçons de l'âge de ceux des
Preparatory Schools^ certes je puis alors me considérer comme
étant de la partie; mais il s'agit du dressage des nouveau-nés,
là je ne saurais parler qu'en simple amateur. Autre chose est d'in-
diquer les résultats à obtenir, autre chose est de définir la méthode
pour y atteindre. Cependant l'obéissance étant justement l'une
des vertus sur lesquelles je désire le plus insister, force m'est bien
d'en donner moi-même l'exemple en obéissant à notre Comité.
Avant de commencer, je dois aussi vous prier de bien noter
que mes remarques ne s'appliqueront qu'à ce qu'on est con-
venu d'appeler des enfants normaux. Il est bien vrai qu'il n'y a
pas deux enfants identiques, et c'est un fait que tout le monde
est bien forcé de constater, spécialement nous, membres de cette
Union. Il est bien vrai aussi que chaque enfant a son individua-
lité propre et qu'on ne saurait appliquer rigoureusement à tous
une règle uniforme. Mais il est non moins vrai qu'on peut diviser
en gros les enfants en deux catégories : ceux qui sont normaux et
ceux qui, pour une raison quelconque, ne le sont pas. 11 est donc
bien entendu que les remarques qui suivent ne concernent pas
ces derniers; ils sont du domaine des spécialistes, non du mien.
En premier lieu, si vous le voulez bien, nous parlerons de
8 QUESTIONS DU JOUR.
l'obéissance. L'obéissance, j'en suis convaincu, peut être incul-
quée à un âge beaucoup plus tendre qu'on ne le suppose géné-
ralement. Ainsi on demande aux bébés, si je ne m'abuse, de
dormir une grande partie de la journée et ceux-ci manifestent
de la façon la moins équivoque leur répugnance à s'y prêter et
ils continueront d'en faire autant aussi longtemps que la per-
sonne qui en est chargée cédera à leurs importunités. Or, voici
ce que m'aaftirmé une nurse d'un grand hôpital de Londres, qui
peut passer pour s'y connaître en fait de petits bébés. Jamais
elle n'a éprouvé avec eux la moindre difficulté à cet égard,
et voici comment : si l'un d'eux manifeste quelque antipa-
thie à dormir, on commence par l'examiner avec le plus grand
soin une fois ^ pour bien s'assurer qu'il n'a rien; cela fait, on
l'abandonne à lui-même et il a tôt fait d'apprendre ce qu'on lui
demande. De même la plupart d'entre vous n'ont pas oublié sans
doute l'histoire de cette mère, citée dans l'un de ses livres par
miss Mason, qui avait appris l'obéissance à chacun de ses enfants
régulièrement avant qu'il n'eût un an. Laissez-moi aussi vous
rapporter ici la réponse que me fit à ce sujet un célèbre chirurgien
de Londres qui s'occupe spécialement des maladies des petits
enfants. Nous regagnions ensemble la gare en voiture après une
partie de chasse chez un ami commun et la conversation tomba
sur le manque de discipline des enfants d'aujourd'hui. Je re-
marquai que c'était bien souvent à l'école qu'on laissait le soin
de l'inculquer et qu'à mon avis, cela devrait être fait plus tôt.
« Dites bien plus tôt, s'écria mon interlocuteur, car en vérité si
avant l'âge de trois ans un enfant n'a pas appris à obéir, jamais
il ne l'apprendra! » J'affirme à mon tour que l'idée de confier
à l'école le soin d'une pareille tâche est un très mauvais calcul,
surtout pour l'enfant lui-même. Qui de nous cependant n'a pas
entendu répéter à des parents qui se figurent aimer leurs en-
fants et ne sont que déplorablement faibles : « Mon petit Jean
n'est pas très obéissant, mais je ne veux pas attrister ses pre-
mières années par des corrections continuelles. Cela s'arrangera
quand il ira en pension, on aura tôt fait de J'y dresser. » Eh
bien une telle conduite est une faute pour tout le monde. Faute
L KlilCATlON AVANT I.K COLLECl^.
pour l'enfant d'abord : car l'entrée en pension est toujours une
épreuve pour lui et qu'il est cruel sinon criminel de l'aggra-
ver, cette épreuve, en lui refusant ainsi volontairement le moyen
(le commencer sa vie de pensionnaire dans les meilleures con-
ditions possibles. Or s'il ne sait pas déjà ce que c'est qu'obéir,
s'il n'y a pas été exercé par avance, alors combien dur lui pa-
raîtra le dressage qu'il ne manquera pas de subir à cet égard
de la main de ses anciens. Sans compter que l'habitude de
l'obéissance prise seulement à l'école est rarement solide ; c'est
déjà trop tard. Seul ce que nous avons acquis tout petits nous
reste toute la vie, la maîtrise de soi et l'obéissance à l'autorité
en particulier. Faute pour les parents aussi, car un enfant
obéissant en pension, devient souvent tout le contraire, rentré
dans sa famille. Que de fois j'ai eu la surprise d'apprendre ainsi
qu'un élève queje trouvais parfaitement docile, était absolument
ingouvernable chez luil Tant il est vrai que le père, que la
mère, qui du premier coup n'a pas su plierson enfant à lui obéir,
s'est mis personnellement vis-à-vis de lui dans une fausse posi-
tion, et cela pour toujours. Est-ce là remplir son devoir de père?
de mère? Faute pour le maître enfin : car cela rend sa tâche
tellement plus pénible! Mais peut-être n'est-ce pas ici le lieu de
s'étendre sur les moyens que cela le réduit à employer.
Ceci posé, si vraiment nous voulons être obéis, nous ne de-
vons jamais oublier que nous ne sommes pas des autocrates
irresponsables, mais les représentants d'une autorité plus haute
dont nous dépendons nous-mêmes. Il faut que notre enfant sente
cela clairement, qu'il comprenne que les ordres que nous lui
donnons, que les règles que nous lui imposons ne sont pas
l'expression de nos fantaisies personnelles. Et il y a là justement
une différence capitale entre le point de vue actuel et celui de
nos grands-parents. De leur tcmj)S. ou donnait des ordres à l'en-
fant, on lui imposait des tâches très dures dans le seul but de le
plier à l'obéissance, de dompter sa volonté. « Brise la volonté
de ton enfant tout petit, de peur qu'il ne se perde. » disait alors
.lohn Wesley. Aujourd'hui, ce n'est pas à briser la volonté que
nous nous efforçons, mais à Ycduqiicr. Et il y a entre les deux
10 QUESTIONS DU JOUR.
points de vue tout l'écart qui sépare ces deux mots, encore qu'il
faille parfois quelque soin pour le faire bien disting-uer par les
débutants. Mais, dans cette évolution, il ne faut pas s'imaginer
que tout aille sans inconvénient. Ce que l'intimité y gagne entre
parents et enfants, la déférence risque fort de le perdre. L'esprit
d'égalité envahit tout aujourd'hui, jusqu'à l'école, jusqu'à la
nursery. « Tout homme en vaut un autre sinon plus, » proclame
le Républicain irlandais. Et un auteur moderne a pu écrire que
(* la déférence est un art qui se perd ». Vous rappellerai-je, dans
la « Parent's Review » elle-même, l'histoire de cette mère, qui
s'imaginait que c'était la crainte qui empêchait sa fdle de lui
faire ses confidences, et s'attira cette réponse : « Comment pour-
rait-on bien avoir peur d'une chère petite maman gentille
comme vous! » Répartie certes pleine de lendresse, mais tota-
lement dénuée de respect. Eh bien ! je le déclare, il est indispen-
sable que les enfants aient pour leurs parents de la déférence, je
dirai plus une crainte affectueuse. Sinon ils courront le risque,
en grandissant, de souffrir d'un terrible défaut : celui de ne
pouvoir rien admirer au-dessus d'eux-mêmes. Le bouillonne-
ment de la vie moderne semble devoir être fatal à bien des
choses excellentes, mais délicates, sauvons au moins le respect !
(lue tout au moins les enfants apprennent à rendre quelques
petits services à leurs parents, à rester tranquilles quand leur
mère est fatiguée, à faire pour elle de petites courses, et géné-
ralement à montrer quelque considération pour ceux qui sont
plus âgés qu'eux. Qu'en aucun cas on ne leur laisse à penser
qu'ils sont les personnages les plus importants de la maison,
encore bien que, au fond, ils le soient probablement.
Une autre condition à observer, pour que nos paroles ne se
perdent pas dans le vide, c'est de ne donner que très peu d'or-
dres et toujours absolument raisonnes et raisonnables. Une
multiplicité de petites règles est un véritable supplice pour l'es-
prit. Mais, en disant raisonnables, je n'entends pas qu'il faille
toujours exposer à l'enfant la raison de tout ordre qu'on lui
donne. Il la saisira bien de lui-même en général, sinon il doit
avoir acquis assez de confiance dans notre jugement pour obéir
l'éducation avant le r.oLLÈc.n:. 11
sans questionner. C'est bien plutôt lorsque nous avons quelque
chose à lui refuser qu'il peut y avoir avantage à s'expliquer. En
outre, il faut donner ses ordres d'une voix ferme, du ton de
quelqu'un qui est sûr d'être obéi, non qui s'attend à l'inverse, et
en même temps, il faut veiller à ce qu'on le soit. Le plus sage,
du reste, est de « ne jamais poser de règle qu'on ne soit pas en
état de faire absolument respecter >■. Il y a plus : ce n'est pas à
l'obéissance seule qu'il faut viser, mais à l'obéissance joyeuse.
Elle naîtra justement chez l'enfant do l'habitude de ne recevoir
jamais que des ordres raisonnables bien mieux que de la passion
dont il pourrait se prendre pour notre personne. L'influence per-
sonnelle exagérée du maître à tout le moins, peut aisément jouer
à l'élève un fort mauvais tour : si son idole vient à lui manquer,
il restera complètement désemparé. En tous cas, c'est par tous
les moyens possibles qu'il faut décourager la moindre tendance
à grogner. C'est là une habitude des plus perfides, aussi conta-
gieuse au moins que la coqueluche, et qui empoisonne la vie de
celui qui s'y livre autant que celle de son entourage. Peut-être
sont-ce les scientistes chrétiens qui ont dit : « Si tu crois être
heureux, tu l'es » ; n'importe, c'est profondément vrai!
— Passons maintenant à la véracité. Pour ma part, je ne con-
sidère nullement que ce soit là une qualité innée, mais bien
plutôt un goût que l'on prend, comme on prend le goût du tabac
ou du diabolo, quoique parfois plus aisément. Ce que je veux
dire, c'est qu'on ne doit pas s'attendre à ce que l'enfant sache
naturellement qu'il est bien de dire la vérité, mal de dire le
contraire. D'où la nécessité de le lui enseigner de très bonne
heure. Et si l'on vient à découvrir en lui quelque tendance à la
fausseté, la première chose à faire est d'en bien démêler la
cause et de la faire disparaître. Par exemple, si l'enfant est
timide, on se gardera bien de lui faire peur. On pourra aussi
formuler ses questions avec assez de soin pour ne laisser aucune
possibilité au mensonge. On ne devra pas se lasser aussi de bien
montrer chaque fois ([ue le mensonge est pire que la peccadille
qu'il était destiné à masquer, qu'il entraine à d'autres mensonges
enfin qu'il ne sert à rien, et on devra veiller à ce (ju'il en soit
12 QUESTIONS DU JOUR.
bien ainsi. En même temps, témoigner de la confiance à l'enfant.
En dehors de la timidité, les causes les plus fréquentes du men-
songe sont les erreurs de jugement, les écarts d'imagination,
— comme bien d'autres choses, l'imagination étant une bonne
servante mais une mauvaise maîtresse, — enfin la préoccupation
exagérée de faire plaisir, ce qui est le cas en particulier bien
plus souvent qu'on ne soupçonne. J'en rappellerai un exemple
typique : Un Anglais, venu pocher en Irlande, s'informait auprès
du garde-pêche s'il y avait des truites. « Comme dit votre Hon-
neur, lui fut-il répondu, c'est au point qu'elles se bousculent
mutuellement! » Réponse manifestement dictée parle seul désir
de faire plaisir, car si, parla suite, notre pêcheur finit par dé-
couvrir quelques truites, elles étaient loin d'être assez nombreu-
ses certes pour manquer d'espace. Il faut donc s'appliquer avec
soin à corriger les inexactitudes, les exagérations de l'imagina-
tion, à bien faire saisir l'importance de la précision et s'eflbrcer
d'y amener l'enfant en pratique, en lui faisant rendre compte
exactement de ce qu'il vient de voir ou d'entendre. L'exemple
naturellement joue là aussi un grand rôle. Il faut éviter que
l'enfant puisse voir une supercherie réussir, être profitable. En
outre, on peut fort bien développer en lui le culte de la vérité
par des lectures exaltant l'honneur et l'intrépidité. Même l'exem-
ple des garçons de son Age sera très efficace. J'ai vu souvent tel
enfant qui arrivait en pension avec une tendance marquée à la
dissimulation, acquérir graduellement de la droiture en décou-
vrant qu'avec les anciens c'était en fait la seule chose à faire.
Cependant là aussi l'enfant regrettera de n'avoir pas subi ce
dressage plus jeune. Enfin il y a des cas où le mensonge parait
bien constituer une véritable maladie, et alors il sera sage de
prendre l'avis du médecin.
— Parmi les qualités d'importance secondaire quoique non
négligeable pour l'éducation d'un enfant, je signalerai l'esprit
d'ordre et le goût de la tenue. De très bonne heure^ les enfants
peuvent parfaitement apprendre à serrer leurs jouets, leurs
livres, à remettre en ordre ce qu'ils ont dérangé. A l'occasion,
on pourra même les laisser tout mettre sens dessus dessous, à
l'édi'cation avant lk collkgk. 13
condition qu'ils remettent tout en place eux-mêmes après.
En tout cas, ne jamais leur laisser commencer une chose avant
qu'ils n'en aient complètement fini avec la précédente. Confiez-
leur de petites commissions qui demandent un peu de réflexion,
apprenez-leur à penser à leurs propres affaires, à devenir indé-
pendants dans les petites choses; tout cela leur sera d'un grand
secours en entrant en pension. Je peux paraître insister beaucoup
sur ces détails, et pourtant qui ne sait de combien de désagré-
ments le manque d'ordre peut être cause dans la vie : on égare,
on perd ses affaires, on ne peut plus être à l'heure.
Pour passer maintenant aux méthodes d'instruction propre-
ment dite, je dirai d'abord qu'il n'y a rien de plus précieux
que l'habitude de concentrer son esprit. Un petit garçon d'in-
telligence moyenne, capable, ne fût-ce que quelques minutes,
de concentrer son attention sur ce qu'il a devant lui, sera tou-
jours supérieur à font autre, même beaucoup plus intelligent,
mais n'ayant pas cette faculté. Cela peut sendîler banal et
pourtant combien on l'oublie dans la petite salle d'étude fami-
liale I Que d'institutions notamment ont le tort de laisser les
enfants prendre l'habitude de flâner, de rêver, au lieu de
stimuler leur attention, de tenir leur esprit en éveil! Pour
acquérir cette précieuse habitude de concentrer son esprit, je
ne saurais recommander de meilleure méthode que celle indi-
quée par Miss Mason dans son livre sur l'éducation : Lire à
haute voix une histoire à l'enfant, ou la lui faire lire, mais en
tous cas une seule fois, puis lui faire répéter ou écrire de mémoire
ce qu'il en a retenu. Si l'histoire est lue deux fois, il n'y prêtera
simplement aucune attention la première fois : ainsi va l'hu-
maine nature. Outre cet apprentissage de l'attention, il est
excellent d'habituer pratiquement l'enfant à mettre de l'ordre
dans ses idées, à penser avec précision et exactitude. Voilà bien,
sembie-t-il, des mots formidables pour un si petit élève, et pour-
tant, en fait, il prendra intérêt à ces exercices, il les aimera
comme un vrai jeu, à condition que la leçon soit très courte. Il
ne faut pas que les leçons soient trop longues : dix minutes, un
quart d'heure tout au plus. Il faut y changer fré([uemment de
14 QUESTIONS DU JOUR.
sujet et aussi de position. Il est très facile de passer de la lec-
ture aux exercices de mémoire, de là à l'écriture ou au dessin,
de là à la géographie, etc., en coupant par quelques minutes
d'exercices physiques. Pour ce qui est de la géographie, ne pas
oublier qu'il est bien plus utile d'apprendre à lire une carte ou un
plan que de retenir des noms par cœur. Avant tout, fixer clans
l'esprit de l'enfant la signification des termes : cap, cours d'eau,
vallée, versant, frontière, péninsule, etc., en lui mettant entre
les mains des modèles de cartes en relief rudimentaire. Que
l'enfant commence par étudier le lieu même où il vit, puis, de
proche en proche, son pays entier et les autres pays, sans cesser
un instant, ce qui est capital, de bien comprendre et de réaliser
pour son compte la signification de tout ce qu'il apprend ainsi.
En histoire, prendre pour centres les grands hommes aux
diverses époques, ce qui ne manquera pas d'intéresser l'enfant
bien plus sûrement que de lui parler des événements indépen-
damment des hommes dont la vie y est mêlée. Enfin il y a
grand avantage à enseigner l'histoire et la géographie concur-
remment autant que possible. Que les livres employés laissent
quelque chose à faire à fintelligence de l'enfant; il comprend
certainement beaucoup plus qu'on ne l'en croit capable, je l'ai
toujours v^érifié; les mots même difficiles lui disent toujours
quelque chose et il n'aime pas toujours qu'on les lui explique,
son imagination lui fournissant couramment une idée très suf-
fisante de ces mots, encore qu'il ne puisse la définir clairement.
Outre ces quelques notions d'histoire et de géographie, un
petit garçon de neuf ans environ doit pouvoir lire l'anglais
couramment et en comprenant ce qu'il lit; l'habitude prise de
répéter de mémoire ce qu'on vient de lire lui servira beaucoup,
matériellement, à cet égard. Il doit pouvoir aussi écrire, lente-
ment mais lisiblement, le but de l'enseignement de l'écriture
étant d'arriver à ce qu'il soit lu facilement, vérité élémentaire
trop souvent perdue de vue. Enfin il doit pouvoir orthographier
correctement les mots ordinaires et faire sans faute de petits
exercices de calcul élémentaire, ici l'essentiel étant d'obtenir
l'exactitude rigoureuse et l'absolue compréhension de ce qu'il
L EDUCATION AVANT LE COLLEiiK. 15
fait. Quant au latin, on peut fort bien, selon moi, ne le com-
mencer qu'à l'école . Sinon, se contenter d'apprendre quelques
substantifs, adjectifs et verbes de la grammaire latine. En fait
de grammaire anglaise, du reste, l'enfant doit forcément en
savoir assez pour distinguer les diverses parties du discours, en
sorte que, en commençant la grammaire latine, il ne soit pas
dépaysé à cet égard. Pour le français, il est plus difficile d'en
parler, les opportunités de l'apprendre variant tellement d'un
enfanta l'autre. A mon avis, plus jeune l'enfant en apprendra
un peu, mieux cela vaudra. Mais c'est Là beaucoup moins de
grammaire ou d'exercices écrits qu'il s'agit que de bien pro-
noncer, et avec un bon accent, des phrases très simples et de
pouvoir nommer en français les objets les plus usuels. Il semblera
peut-être prématuré de parler ici de lectures personnelles et
pourtant je considère, pour ma part, que l'enfant qui aura acquis
avant son entrée en pension le goût et l'habitude de la lecture,
aura là un gros avantage sur celui qui ne l'aura pas. Et si, long
temps avant de quitter sa Preparatory School (li ans), il
n'a pas pris cette habitude, alors je le plains du fond de mon
cœur. On a dernièrement, dans les journaux, beaucoup et
longuement discuté la question de savoir s'il faut ou non per-
mettre ou encourager la lecture des contes de fées pour les
enfants. Pour, mon compte, je regretterais vivement de voir
proscrire la lecture des contes de Grimm et d'Andersen, ces
vieux amis sur qui nous avons appris à compter '. li y en a bien
d'autres du reste que l'on peut recommander sans la moindre
restriction. Ces contes constituent une nourriture excellente pour
l'imagination, faculté qui, nous l'avons vu, a besoin d'être
refrénée, mais qu'à aucun prix il ne faut étouffer.
Que l'enfant maintenant apporte à la pension quelque goût
bien personnel, en dehors des jeux et du travail réguliers,
goût d'intérieur ou de plein air, ce n'est pas le maitre qui y
1. Ces contes doivenl leur succès auprès des enfanls à ce l'ait qu ils coiresponilcnt
à leur besoin naturel si profond de se raltarlier, par delà le monde sensible qui les
écrase, à des forces supérieures et extérieures capables de communiquer à leur col-
laboration si faible mais libre, une puissance et une grandeur de conséquences dont
leur sens de justice a soif (^N. du T.).
16 QUESTIONS DU JOUR.
trouvera à redire, bien au contraire! La passion de l'histoire
naturelle sous une forme quelconque : jardinage, collection de
fleurs, de feuilles; la passion des locomotives, des automobiles,
des papillons, du dessin, etc., en un mot (eut ce à quoi l'enfant
se sentira attiré spécialement et pour son compte personnel,
tout cela sera excellent pour lui ouvrir les idées et aider sa
personnalité à se dégager K
Avant de terminer, je voudrais dire un mot de la Bible. Non
que j'aie Tintention de parler religion : c'est là un sujet trop
grand, trop sacré, pour être effleuré ainsi à la fin de quelques
simples notes comme celles-ci. Mais, en me bornant à considérer
la Bible au point de vue littéraire, historique, et aussi moral,
je tiens à déplorer ici très sincèrement de voir se perdre l'ha-
bitude de lire la Bible aux enfants, de la leur faire lire. Sans
contredit, notre traduction anglaise de la Bible, toute question
de religion à part, est l'un des grands monuments de notre
langue, peut-être le plus grand. Autrefois les Anglais, plus peut-
être encore les Écossais, étaient renommés pour la connaissance
qu'ils possédaient, dès leur jeune âge, aussi bien de l'Ancien que
du Nouveau Testament. Et quand bien même quelques passages
de la Bible pourraient paraître ne pas convenir aux oreilles
des enfants, est-ce une raison pour priver ceux-ci d'entendre
lire, de lire eux-mêmes, dans la Bible elle-même, les diverses
histoires de l'Ancien Testament et la grande histoire du Nou-
veau, telles que, depuis des siècles, elles sont l'héritage de
quiconque parle anglais, telles qu'elles ont si puissamment con-
tribué, de l'aveu des juges compétents, à former notre carac-
tère national, depuis le temps que la Bible a été librement mise
entre les mains du peuple ~?
Traduit de P anglais par
M. F.-C. Honoré.
1. Comme M. Storez l'indiquait dans le Journal de VLcole dos Itoclies de 190G,
cela revient à partir de ce que l'enfant désire, pour lui donner la meilleure méthode
pour apprendre à connaître et à réaliser (N. du T.).
2. A noter que la plus ancienne Bible anglaise sort des presses fianeaises et dale
d'un temps où les Français liraient couramment la Bible et y apprenaient à vivre et
à mourir supérieurement (N. du T.\
LA FOIRE DE LEIPZIG
DANS LES TEMPS PASSÉS
LES FOIRES DAUTREFOIS ET LEUR ROLE
I. — CE QUETAIENT LES FOIRES.
Les grandes foires d'autrefois ont joué dans le passé éco-
nomique et social des peuples un rôle dont nous avons peine
à nous faire aujourd'hui une juste idée. Eu prenant pour
exemple les Foires de Leipzig-, remontons dans ce passé un
peu mystérieux et essayons de comprendre les phénomènes
révolus K
11 est curieux de voir que, comme l'art théâtral et bien d'au-
tres manifestations de la vie sociale, les foires se montrent, en
beaucoup d'endroits, tout d'abord liées avec certaines solennités
religieuses. Les choses se passent toujours ainsi en Orient d'ail-
leurs, où l'attache entre la religion et les foires ne s'est pas
rompue ; et chacun sait que le pèlerinage de La Mecque, pour ne
citer que celui-là, par exemple, est en même temps un grand ren-
dez-vous commercial. Dans l'Europe du Moyen Age, la connexion
I. Sur l'histoire des Foires de Leipzig, consulter : Ernst liasse, Histoire des
Foires de Leipzig {Geschic/ite der Leipziger Messen), Leipzig, 1885. — Esquisses
lipsietines [Leipziger Skizzen), cahier 1 : La Foire de Leipzig (Die Leipziger
Messe], par un vieux Lipsien, Leipzig, iy07, librairie Teutonia.
2
18 LA FOIHE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS l'ASSÉS.
était étroite. En allemand, les foires s'appellent encore à présent
« Messes » [Messen). La même origine transparait dans le nom
flamand de « Kermesses » [Kirchmessen). A une époque où les
occasions de grands concours de population étaient rares, il est
aisé de concevoir que les marchands aient profité, pour essayer
d'écouler fructueusement leurs articles, de l'agglomération inu-
sitée qui se produisait aux lieux de pèlerinage et aux célébra-
tions de messes d'indulgences. Les vendeurs s'installèrent d'abord
dans les cimetières entourant alors les églises. Puis ils cam-
pèrent sur une place voisine. Plus tard, on mit à leur disposi-
tion des banquettes et des halles couvertes.
Ces rapports entre les fêtes religieuses et les foires sont
intéressants à constater. Mais il n'y a là, en somme, qu'une liai-
son extérieure et occasionnelle. Elle n'éclaircit aucunement la
nature du phénomène des grandes foires. Pour débrouiller la
question, il faut pénétrer plus avant.
Afin de comprendre les grandes foires, définissons-les.
Qu'étaient-elles? C'étaient, à des dates périodiques et en des
lieux déterminés, des réunions de marchands de toutes les
branches et de tous les pays. A des dates périodiques et en
des lieux déterminés! Ces mots en disaient plus long qu'il ne
parait. Aujourd'hui que, grâce aux moyens de communication :
1° rapides, 2" réguliers, 3° publics, dont nous avons la faculté
d'user, nous pouvons nous rendre où il nous plait et quand
nous voulons, l'importance de semblables rendez-vous périodi-
ques risque de nous échapper. Ils présentaient un intérêt puis-
sant et offraient un avantage énorme pour des gens qui, dési-
reux de se rencontrer, étaient séparés à la fois par l'espace et
par des empêchements et impossibilités de toute nature. Ce qui
€st vrai pour les paysans accourant aux petites foires provin-
ciales modernes, l'était, d'une façon générale, pour l'ensemble
des populations du Moyen Age. Nos paysans, voulant vendre et
acheter, vont à la petite foire voisine parce que c'est pour eux,
dispersés et isolés, la seule occasion de se joindre et de trafiquer
ensemble. De même les hommes du 3Ioyen Age, éprouvant le
LES FOIHKS d'aUTHKKOIS ET LEUR HOLE. 11)
besoin d'échanger les produits des différents pays, se rendaient,
à travers d'immenses étendues, aux grandes foires, parce que
cette institution était la seule qui put leur permettre d'entrer
en relations d'aliaires.
II. — LES FOIRES A PRIVILEGES.
L'Institution des Foires était la seule solution qui pût assurer
aux peuples le moyen de se livrer en grand à l'échange des
produits. Mais cette solution n'était pas aussi aisément réali-
sable qu'elle en a l'air sur le papier. Deux grands obstacles se
mettaient à la traverse : la multiplicité des douanes et l'insé-
curité des roules.
La multiplicité des douanes! On sait que, au Moyen Age, les
barrières douanières se dressaient à la limite de tous les pe-
tits États, de tous les territoires de villes. Comment les gens
et les marchandises auraient-ils pu résister à l'accumulation
des droits qui, au cours d'un très long voyage, les eussent
surchargés? Les articles, ainsi grevés, eussent été invendables
à un prix rémunérateur.
Vinsécurifé des routes! Ce n'est pas seulement des voleurs
de bas étage qu'on avait chance de rencontrer sur les grands
chemins. Tout au contraire : les pillards les plus dangereux
étaient gens de qualité. Tandis que le pouvoir central et ce qu'on
pourrait appeler la noblesse régulière et administrative s'é-
taient, après une période de malentendus préalables, accommo-
dés de l'avènement de la bourgeoisie urbaine et commerçante,
dont ils escomptaient la puissance contributive et dont ils se
promettaient avantage pour la richesse générale, ceux qu'on
pourrait nommer les irréguliers de la vieille Féodalité avaient
nettement pris, à l'égard du commerce naissant, une attitude
de brigandage. L'entassement des richesses véhiculées par les
convois marchands exerçait sur les Burgraves de proie une
attraction irrésistible. Ils descendaient de leurs « nids crénelés »
pour assaillir les convoyeurs et vider les fourgons. Quels dan-
20 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
gers n'eussent point guetté à chaque pas les lointains visiteurs
des grandes foires si rien ne les avait protégés contre de sem-
blables agressions?
Ces deux obstacles furent aplanis autant qu'il était possible
par l'intervention du pouvoir central, c'est-à-dire, en Allema-
gne, par celle de l'Empereur. Sans doute il y avait déjà des
ententes entre les villes allemandes en vue de s'accorder les
unes aux autres des facilités d'échange ; et l'on connaît les rites
suivant lesquels ces ententes étaient renouvelées chaque année,
l'envoyé d'une cité venant remettre solennellement aux magis-
trats de la cité alliée des gants, du sel ou quelque autre pré-
sent symbolique. iMais la question de la sécurité des chemins
conduisant aux grandes foires et celle de l'exemption des droits
de douane intéressaient toutes les routes de l'Empire : par con-
séquent, il était nécessaire qu'intervint la plus haute instance.
Chaque foire devint donc une institution d'État et reçut du
Gouvernement impérial sa constitution. C'est ce qu'on nomme
le Privilège de la foire. La sanction du Pape fut également de-
mandée et l'on en ht état jusqu'au temps de la Réformation.
Bien que les Foires de Leipzig existassent sous une forme
imparfaite depuis plusieurs siècles, elles ne prirent une véri-
table ampleur que le jour où l'Empereur Maximilien I" leur
accorda le Privilège. A Worms en li97, puis à Constance en
1507, prit corps la constitution des Foires de Leipzig.
En vertu des dispositions du Privilège et aussi d'arrangements
spéciaux passés entre Leipzig et différents pouvoirs territoriaux,
les visiteurs des foires bénéficièrent àiïmnimités douanières et
virent, au cours de leur long voyage, s'abaisser devant eux un
grand nombre des barrières qui les eussent arrêtés.
Quant à \k sécurité coiAvç les détrousseurs, des paroles, même
impériales, n'eussent i)as suffi à la garantir. Aussi la constitu-
tion des foires instituait-elle le Geleit^ cest-à-dire l'escorte ar-
mée accordée aux convois de marchandises. Elle était fournie
tantôt par les villes, tantôt par les seigneurs vassaux de l'Em-
pereur.
Enfin le Privilège ne se bornait pas à accorder des immu-
LES FOIRES d'autrefois ET LEUR ROl.E. 21
nités et des garanties aux visiteurs des foires. La ville siège de
la foire était elle-même favorisée par rinterdiction faite aux
autres villes situées dans un certain rayon de fonder des foires
rivales. En outre, la ville privilégiée avait le droit d'exiger que
tout convoi marchand traversant le pays dans un certain péri-
mètre vint participer à la foire et y opérer un déballage. Ce
droit s'appelait le StapelrechlK Dételles mesures étaient indis-
pensables pour assurer le développement des foires. En effet,
la densité générale de la population était faible au Moyen Age ;
les ressources étaient médiocres ; la production et la consomma-
tion étaient restreintes. Des foires trop rapprochées les unes des
autres se fussent donc réciproquement annihilées. Il était essen-
tiel de ne pas les multiplier, mais de les limiter à un petit
nombre de foyers très intenses. Aussi les Empereurs conférè-
rent-ils le Privilège seulement à quelques cités. Et, habilement
sollicités d'ailleurs par les riches et astucieuses municipalités
de ces villes, ils les défendirent énergiquement contre les
empiétements répétés de leurs voisines jalouses.
m. LES CARAVANES MARCHANOES.
Les Foires à Privilège constituent la première pièce du méca-
nisme du grand commerce au Moyen Age. La seconde pièce,
ce sont les Caravanes marchandes.
L'Institution des Foires permettait le rapprochement périodi-
que des peuples séparés par l'espace. Les dispositions du Privi-
lège, remédiaient, d'autre part, à la multiplicité des barrières
douanières et à l'insécurité des routes. Mais les commerçants
se trouvaient encore en présence d'autres difficultés. Il n'exis-
tait pas, à cette époque, de moyens de transport publics. L'obli-
gation s'imposait aux particuliers de réaliser eux-mêmes, à tra-
1. Voir : Professeur K. Biedermann, Le Stapelrechl, son Apogée et son Déclin
progressif {Dus Stapclrecht, seine hocliste BUUheund sein allmnhlicher Vcrfall) ,
dans la lieoue Irimestrielle d'Économie politique {Vlerteljahrschrifl fur VoUcs-
wirtsch(ift) du D"^ Eduard Wiss, t. LXXII, 1881, p. 1-21.
22 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
vers les chemins souvent en fort mauvais état, le transport des
produits. Les négociants devaient donc assumer ce soin. Ils
étaient à la fois marchands et caravaniers. Ce phénomène con-
tinue d'être observable dans les pays situés hors d'Europe.
De plus, comme la protection impériale et même les escortes
n'étaient pas toujours suffisantes pour intimider les assaillants,
les négociants s'armaient par surcroît et se tenaient en état
perpétuel de défense. Les caravanes étaient des Caravanes
armées.
Les caravanes faisaient relâche dans les villes-foires. Celles-
ci remplissaient à leur endroit le rôle que jouent les ports à
l'égard des navires.
IV. ASPECT DES FOIRES.
Une foire comme la vieille Foire de Leipzig était un intéressant
microcosme social, où s'offraient à l'observation toutes les classes.
On y pouvait contempler parfois la cour de Saxe, venue pour
acquérir des objets précieux. On y voyait la noblesse de Thu-
ringe, souvent celles de Pologne et de Hongrie paradant avec
des suites brillantes et nombreuses. Les fonctionnaires munici-
paux ou royaux faisaient leur office, percevant certains droits,
procédant à des contrôles et à des pesées. Les marchands d'Al-
lemagne et des autres pays, représentants de la nouvelle classe
bourgeoise, urbaine et commerçante qui montait, occupaient,
malgré tout, le premier plan de la scène, ils étalaient aux
regards émerveillés les marchandises tirées de tous pays. La
monnaie frappée des plus disparates effigies sortait glorieuse-
ment de leurs bourses profondes. Et c'était le premier éclat de
la richesse mobilière, suscitée par la première tentative de grand
négoce ! Les hommes d'armes, éblouis et vaguement excités,
regardaient d'un œil quelque peu oblique, et avaient peine à
inhiber en eux la force active de sourdes pensées de violence et
de butin. Les aubergistes et les logeurs, suppléant la brutalité
par la cautèle, s'évertuaient faute de mieux à prélever sur les
Li:s i-oiiŒs I» Al Ti!i:i"(tis i:t lklk rôle. 23
négociants unediine raisonnable. Les paysans du voisinage con-
sidéraient avec effarement Textraordinaire tumulte. Et, plus
bas encore, toute une population interlope, avide de profits
clandestins, s'agitait. C'étaient les mendiants et les infirmes,
vrais ou faux, accourus en clopinant de tous les points de l'ho-
rizon ; étalant leurs plaies au soleil, ils appelaient sur eux
l'obole des marchands; et elle tombait fréquemment dans leurs
mains tendues, car les gens de foire étaient mis en humeur de
générosité par la conclusion d'une affaire avantageuse ou par la
réussite d'une bonne tromperie. C'étaient les filous, lire-laine,
coupe-jarrets, « dupeurs de paysans ^), pendards et mauvais
garçons, alléchés par la perspective d'explorer des poches bien
garnies, avec la chance supplémentaire des facilités qu'offre la
promiscuité des foules. Et c'étaient les ribaudes de tous pays et
filles folles de leurs corps, empressées elles aussi de prendre
leur part de la fête ; le voyage qu'elles avaient accompli était
du reste rémunérateur, car l'argent gagné engageaitaux joyeuses
prodigalités, et les marchands étaient curieux d'entendre à leur
oreille des paroles de femmes étrangères; l'agglomération pro-
duisait en outre son effet habituel et incitait aux désordres.
Si les anciennes foires groupaient en un puissant raccourci
les représentants des différentes classes sociales, elles avaient
aussi le résultat plus remarquable de rapprocher un instant
les hommes des divers pays. Ce n'était pas un effet négli-
geable. Les modernes moyens de communication n'existant pas
encore, les voyages constituaient au Moyen Age quelque chose
de rare et d'anormal. Les peuples avaient bien peu d'occasions
de se voir et de se connaître. Grâce à la tradition verbale ou
écrite, ils pouvaient savoir qu'à telle ou telle distance vivaient
d'autres hommes semblables à eux-mêmes parles traits généraux
et pourtant différents par certains détails. Mais on se doute du
nombre de légendes et de préjugés de toute espèce qui s'in-
crustaient à cette notion et l'adultéraient ! Aujourd'hui où les
voyages sont fréquents et les livres très répandus, la plus grande
partie des habitants de chaque État continue d'ignorer les autres
24 LA FOIRE DE LEIPZIG BANS LES TEMPS PASSÉS.
nations ou se fait à leur sujet des idées conventionnelles ou
saugrenues. Jugez de rextravagance des fables qui, sur cette
matière, devaient avoir cours au Moyen Age ! En dehors des
rencontres armées de la guerre, il n'y avait, avec les traversées
des navigateurs, que les rencontres pacifiques de la foire pour
permettre aux gens des divers pays d'entrer en contact et de
s'examiner. Aussi se dégage-t-il, de rendez-vous comme celui
de Leipzig, un sentiment de grandeur dramatique. Quel spec-
tacle d'y voir s'affronter les personnages si dissemblables dont
les historiens nous tracent la silhouette : le Nurembergeois ap-
portant sa vaisselle d'étain, le Turc en turban présentant son
miel, et le Russe descendant de son kibitki chargé d'huile de
poisson ! L'on songe à la description pathétique de Flaubert
quand il passe la revue des peuplades composant l'armée des
mercenaires et qu'il montre les expressions de leurs visages au
moment où elles se découvraient réciproquement. Non moins
émus devaient être les visiteurs des foires lorsqu'ils avaient en
quelque sorte la révélation les uns des autres.
Ce n'était pas seulement des marchandises ou des plaisirs qu'on
trouvait aux vieilles foires. Des industriels de génie y vendaient
encore la satisfaction de diverses curiosités ou le bénéfice éven-
tuel du hasard. Certains y exhibaient des phénomènes de force
ou d'adresse : hercules, acrobates, etc. D'autres y faisaient voir
des anomalies de la nature : géants, nains, hommes sauvages,
femmes à barbe, jumeaux aux corps adhérents, poulets à trois
pattes, veaux à cinq pattes ou à deux tôtes. D'autres y présen-
taient l'appât des chances favorables et invitaient aux jeux promet-
teurs de gains instantanés. Il en était qui se flattaient de lever
le voile de l'avenir et qui disaient la bonne aventure.
Sans doute tous ces montreurs et tous ces charlatans appa-
raissent et pullulent au Moyen Age partout où il y a de grandes
agglomérations : aux pèlerinages, aux diètes, aux conciles. Mais
c'est surtout des foires qu'ils font partie intégrante, à telles
enseignes que le nom de « foires » restera indissolublement
attaché à ces exhibitions là où la partie essentielle de la
LES FOIRES d'aLTREFOIS ET LEl H liOLE. lo
foire, la foire commerciale, sera depuis longtemps caduque.
Et ces sollicitations équivoques, c es appels singuliers sont bien
le complément de la foire du Moyen Age. N'est-elle pas un
brusque élargissement d'horizon/ une soudaine extension du
cercle étroit où partout les hommes sont enfermés? Les transac-
tions internationales de la foire leur apportent tout d'un
coup l'aperception d'une humanité bigarrée et d'un univers
immense. Et il semble que les curiosités éveillées ne doivent
plus connaître de frein, qu'elles veuillent s'ouvrir un champ
plus vaste encore par delà les frontières du présent, par delà
même les limites de l'accessible. C'est à ce besoin éperdu que
s'adresse la tourbe des charlatans et des montreurs, proposant
des satisfactions à la foule inquiète et excitée. Venez considé-
rer la diversité et la bizarrerie des produits de la vie et de la
nature ! Voyez ses tâtonnements, ses faux pas, ses erreurs et
ses trouvailles! Venez pencher vos yeux sur les abimes de
l'inexpliqué et de l'étrange !
Et la foule, en effet, se ruait dans les baraques. Elle répon-
dait, toute frémissante, à la voix de ceux qui lui offraient la
chance des mystérieux hasards, le spectacle de l'exceptionnel,
la vision du monstrueux, la révélation du futur !
II
CARACTÈRE RÉVOLUTIONNAIRE DE LA FONCTION DES
ANCIENNES FOIRES. — LEURS RÉPERCUSSIONS SO
CIALES.
I. — LES STADES DE LA VIE ECONOMIQUE.
En fait, les anciennes foires, qui. dans le recul des temps,
prennent aujourd'hui la figure vieillotte d'un phénomène désuet,
furent, à l'époque où elles se constituèrent, quelque chose d'inouï
etdeprofondémentrévolutionnaire, Aupointde vue économique,
elles le furent même d'une façon prodigieuse.
Pour éclairer les idées à ce sujet, il suffira de rappeler très
brièvement une théorie intéressante de Cari Biicher sur les
formes de la vie économique des peuples^. Cari Bûcher reproche
aux spécialistes de n'être jamais parvenus à classer ces formes
de manière vraiment objective et d'avoir toujours projeté sur
le passé la lumière trompeuse de nos concepts contemporains.
C'est ainsi que Ricard o raisonne à propos du chasseur et du pê-
cheur primitifs, comme s'il s'agissait d entrepreneurs capita-
listes.
Suivant CarlBucher,la meilleure classification serait celle qui
prendrait pour base la longueur du circuit parcouru par les
produits entre la production considérée comme point de départ
et la consommation considérée comme point d'arrivée.
1. Cari Biicher, La naissance des économies nationales (Die Entstehung der
Volkswirtschaft).
CARACTÈRE RÉVOLUTIONNAIRE DE LA lONCTION DES ANCIENNES FOIRES. 27
Biicher distingue ainsi trois « économies » différentes : 1" l^ éco-
nomie fermée: 2" l'économie urbaine; 3° l'économie nationale.
Ces trois formes ont existé en proportion variable dans tous les
temps. Mais la première a particulièrement prédominé dans l'An-
tiquité, la deuxième au Moyen Age, la troisième dans les Temps
modernes.
Nous pou vous laisser de côté la troisième forme d» économie »
qui n'intéresse pas directement notre sujet. Disons, au contraire,
quelques mots des deux premières formes, V économie fermée et
l'économie urbaine. Cela va nous servir.
L'ÉCONOMIE FERMÉE. — VécoHomie fermée est le mode prédo-
minant dans l'Antiquité. Dans ce système, le circuit parcouru
'par les produits est réduit au minimun, attendu que le produc-
teur se confond plus ou moins avec le consommateur. Production
et consommation se fondent pour ainsi dire l'une dans l'autre.
Toutes deux se déroulent à l'intérieur du cercle formé par la
famille ou par le clan.
Le groupe des associés peut être d'ampleur variable. Les
nœuds qui les assemblent sont d'espèces diverses. Parfois, les
liens du sang sont la cause principale qui détermine l'union des
membres de laconmiuiiauté. D'autres fois, c'est la vigueur physi-
que, la valeur militaire ou le prestige d'un chef. D'autres fois
encore, c'est la nature du travail, ou l'intérêt momentané des
participants. Nous trouvons des variétés historiques de cette
subordination à un chef de groupe avec l'esclavage, la clientèle,
le servage et le vasselage.
\I économie fermée n'est nullement exclusive de la division
du travail, qui s'introduit au contraire assez vite, en raison de
l'inégalité des forces physiques et des aptitudes, au sein de la
communauté des producteurs.
\! économie fermée n'est pas incompatible non plus avec la
grande spécialisation industrielle. Mais l'on se trouve alors en
présence d'une industrie produisant pour le chef du groupe ou
du clan. Tel était le cas dans les ateliers d'ouvriers servilcs
[artifices) entretenus par les riches Romains.
28 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
L'ÉCONOMIE LRBAixE. — L'économie urbaine est celle qui a fini
par prédominer dans plusieurs pays au Moyen Age. Dans cette
forme, les producteurs cèdent leurs produits à des consomma-
teurs du voisinage immédiat ; la cession est directe et aucun
intermédiaire commercial n'intervient.
Bûcher a très bien montré la genèse de ce système dans l'Al-
lemagne du Moyen Age. « L'origine des villes allemandes, c'est
l'agglomération autour des « Burgs », lieux fortifiés de murs et de
fossés qui, en cas de danger, servaient de protection et de refuge
aux habitants de la campagne environnante. Le principe géné-
rateur de chaque cité est une communauté en vue de la défense;
cette communauté implique pour les participants des devoirs
et des droits. Ils ont le devoir de fournir leur travail et de laisser
réquisitionner leurs attelages pour Fentretien de la « Burg » en
temps de paix et de la défendre les armes à la main en temps de
guerre. Ils ont le droit, en cas de péril, d'y trouver abri pour
eux, leurs familles et leurs biens.
Durant les premiers temps, les gens établis aux alentours im-
médiats de la « Burg » ne se distinguaient pas des paysans par
leurs moyens d'existence; ils étaient, comme ceux-ci, des agri-
culteurs. Toutefois, les nécessités du service de la forteresse ne
tardèrent pas à propager à la ronde l'exercice de certains mé-
tiers : armurerie, charronnage, ferronnerie, art du forgeron.
D'autre part, comme la foule des habitants devenait plus dense
autour de la « Burg », le problème de l'approvisionnement
augmentait de complication. Dès lors, des rudiments de spécia-
lisation se manifestèrent, qui, en développant leurs conséquences,
amenèrent la différenciation de la population en paysans voués
à la cullure de la terre et « bourgeois » ou « Bûrger » adonnés
plus spécialement à la fabrication des objets.
Et un lieu commun déchange, le Marché ou « Markt », se dé-
limita à côté de la « Burg ». De la sorte, la confédération mi-
litaire se doubla d'une confédération économique.
Puis, toute une législation du Marché fut édictée. Les deux
principes fondamentaux en étaient que le produit doit être vendit
par le cultivateur ou l'artisan producteur en personne^ et que
CAHACTÈRE KÉVOLI'TIONNAIHK DE LA EONCTIOiN DES ANCIENNES KOIHES. 29
tout ce qui peut être fabriqué dans la ville doit l'y être en effet.
Bientôt, les règlemenls minutieux des corporations pourvurent
en outre à ce que les articles fussent confectionnes de la manière
qui semblait la meilleure possible, et à ce qu'on ne fabriquât pas
plus d'articles que la consommation locale n'était capable d'en
absorber. Et l'idée maîtresse qui, en somme, inspire toute cette
législation, c'est que la confédération économique dont la ville
est le centre doit suffire à couvrir elle-même ses besoins en
assurant la subsistance et la satisfaction de tout le monde.
Considère-ton sur la carte de l'Allemagne au Moyen Age les
3.000 villes environ qui possédaient un Marché, on les voit, au
sud et à l'ouest, séparées par des distances de quatre à cinq heures
de route, et, au nord et à l'est, par des distances de sept à huit
heures. Presque partout, un examen attentif permet de se ren-
dre compte que les paysans tributaires du Marché pouvaient
l'atteindre durant la journée, y faire leurs aflaires et, le soir,
rentrer chez eux. L'Allemagne était ainsi divisée en une foule de
petites confédérations économiques prétendant chacune se passer
du producteur extérieur à elle.
II. LE GRAND COMMERCE ET LA FOIRE OE LEIPZIG.
Telle était l'idée régulatrice qui s'était dessinée dans l'esprit
des administrateurs. Mais il y avait dans la nature des choses
plusieurs conditions antagonistes qui allaient agir à l'encontre
de cette conception.
Il est des territoires maltraités au point de vue des productions
naturelles ou cultivées du sol. A un moment donné, l'accroisse-
ment de la population y rendrait l'existence impossible. Cette
heure critique sonnerait très tôt dans les pays où l'on ne peut
compter sur l'appoint de lâchasse ni de la pêche. A moins de
vider la place, les habitants de semblables territoires sont con-
traints de fabriquer pour l'exportation et aussi d'écouler au
loin, quand ils ne les mettent pas eux-mêmes en œuvre, les ma-
tières premières fournies par le milieu. Car c'est seulement ainsi
30 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
qu'ils pourront, par voie d'écliang-e, obtenir les vivres que la
terre leur refuse ou leur mesure avec trop de parcimonie. De tels
territoires ne sauraient donc se barricader longtemps; impérieu-
sement, ils sont pressés par l'obligation de trafiquer avec l'ex-
térieur; sous l'action d'une poussée en quelque sorte physique,
de vigoureux courants d'échange y précipitent leurs ondes. Le
Marché n'y demeure pas local; il prend de l'extension ; il s'am-
plifie sans cesse ; il est bientôt en passe de devenir foire.
Un pareil phénomène s'est justement déroulé à Leipzig-
centre d'une région peu fortunée au point de vue des fruits de la
terre et par surcroît privée absolument d'eaux de pêche. La
grande plaine formant la Saxe du Nord, — les rudes massifs
boisés du Vogtland et de l'Erzgebirge constituant la Saxe du
Sud, — enfin la Thuringe escarpée et forestière n'ont pu faire
autrement que de demander des denrées aux producteurs agri-
coles de l'extérieur. Et ils ont dû fabriquer pour payer leurs
vivres avec des produits industriels. Le Marché de Leipzig se dé-
veloppa donc énergiquement : 1° comme centre d'approvisionne-
ment en grains et denrées; T comme organe d'exportation des
articles fabriqués; 3° plus tard, à mesure que la fabrication de-
vint plus intense, comme centre d'approvisionnement en matières
premières pour l'industrie'.
Ainsi le Marché de Leipzig ne s'est pas laissé longtemps em-
prisonner dans les limites assignées aux marchés ordinaires. Il
s'est accru irrésistiblement comme un jeune géant auquel on
1. Parmi les marchandises qui, aux Foires de Leipzig, ont eu le destin le plus
varié, il faut citer la laine.
Elle lut d'abord un article dcxporlution. Dos le Moyen Age, les paysans des par-
ties les plus stériles de la Saxe élevaient des troupeaux da moulons pour vendre la
laine; les moutons trouvent en effet à vivre sur les terrains pauvres (ce que certains
paysans français ont exprimé, comme on sait, d'une façon singulière, en disant que
« le mouton aime la misère y). La laine filée par les paysans saxons était ainsi écoulée
au dehors.
A mesure que la fabrication des tissus se répandit dans le pays, la Saxe se mita
élaborer elle-même sa laine. L'exportation en fut bientôt prohibée ou sévèrement res-
treinte. Puis la production indigène de laine, inême accrue et améliorée en qualité
par les croisements, devint insuffisante. Alors la laine fut, aux Foires de Leipzig, un
grand (irdrle d'importation. (V'oir l'ouvrage de Hokelmann : Das Aufkommen
(1er Grossindustrie itn sfichsischen WoUgewerbe.)
CAHACTKHi; RKVOLCTIONNAIRK DE LA FONCTION DES ANCIENNES EOIRES. M
aurait imposé une armure trop étroite, et qui en disjoindrait et
ferait éclater les pièces.
Lk commerce des produits rares. — D'autres forces étaient
également appelées à faire brèche dans le système des petites
économies urbaines. Il est des produits dont la nature ne permet
l'éclosion qu'en certains pays déterminés. Plusieurs de ces pro-
duits sont très attrayants. Leur rareté en augmente même en-
core l'attrait. Pour rAlleniayne du Moyen Age, ces produits rares
et désirables étaient surtout : 1° les fourrures ; 2" les poissons
salés et séchés; 3° les draps fins ; 4° les vins (qu'on ne fabri-
quait pas dans rAllemagne du Nord); 5° les épices et fruits du
Sud; G" plusieurs métaux utiles ou précieux. Ces articles, ca-
pables de procurer de grandes satisfactions et propres à exciter
vivement le désir, ne devaient pas manquer, dès cjue la possibi-
lité apparaîtrait de se les procurer, de séduire les membres des
petites communautés urbaines. A partir de ce moment est en-
tamé le principe en vertu duquel la petite confédération s'obli-
geait à tirer d'elle-même tout ce c[u'elle consommait. Les cloisons
s'abaissent devant l'enchantement de quelques produits magi-
ques. Ces marchandises exceptionnelles contribuent à donner
naissance au grand commerce . Elles alimentent pour une bonne
part son premier foyer : c'est-à-dire les Foires.
La vieille Foire de Leipzig dut justement une partie de son
extension à ce qu'elle servit d'organe pour l'introduction dun
de ces articles privilégiés : les fourrures. Ce « moyen de défense
de l'organisme » ne se rencontre que dans les régions froides.
Les fourrures venaient alors presque exclusivement des pays
russes. Leipzig, en raison de sa situation géographicjue, devint
le centre d'importation des fourrures de Russie dans l'Europe
centrale et occidentale.
Les autres articles rares étaient aussi traités aux anciennes
Foires de Leipzig. Les caravanes marchandes des Patriciens nu-
rembergeois, qui avaient adopté Leipzig comme une de leurs
stations principales, y apportaient les draps fins des Flandres et
32 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
les « épices » de Venise, dont ils faisaient, comme on sait, un grand
négoce.
Cependant le commerce des fourrures constitue le plus ori-
ginal et le plus caractéristique des anciens trafics d'articles rares
qu'on pratiquait aux Foires lipsiennes. Il marquait leur cachet.
Elles recevaient de lui, comme on dirait aujourd'hui, leur
« signature ».
Le commerce des fourrures s'implanta d'ailleurs solidement à
Leipzig. Il s'y perpétue, perfectionné et amplifié; et, transformé
et devenu stable, il continue de participer par certains côtés à
la nature du commerce de Foire.
Influence de la situation géographique ue Leipzig. — Le
rôle commercial des grandes foires d'autrefois ne lient pas
encore tout entier dans les définitions qui précèdent. Il est
quelques-unes de ces foires qui, favorisées par diverses circons-
tances géographiques et historiques , sont devenues quelque
chose de plus grand et de plus ample. Elles n'ont pas été seu-
lement des centres d'approvisionnement en denrées pour les
pays de sol pauvre, et des organes servant à l'exportation des
articles fabriqués par les habitants. Elles ne se sont pas bornées
non plus à être des places pour le trafic des articles rares,
comme les « épices » ou les fourrures. Ces foires élues ont
poussé plus loin leur essor. Par une extension nouvelle de leur
rayonnement, elles sont devenues à leur époque le truchement
des grands échanges internationaux.
Une telle fonction a été impartie aux vieilles Foires de Leip-
zig.
Il serait possible de relever quatre causes principales, qui
peuvent expliquer en partie cette éminente fortune :
1° Leipzig se trouve située à peu près vers le centre de l'Eu-
rope. Cette position ressort déjà du fait que la ville est placée
au centre de l'Allemagne, qui est elle-même la nation centrale
parmi les pays européens ^ Leipzig marquait autrefois le point
1. Voir Ernst Hasse, La ville de Leipzig et ses environs (Die Stadt Leipzig
und ihre UmgeMing), Leipzig, 1878. — D' Fried. Herm. fleller, Les rôtîtes corn-
CAHACTÉUE HKVOLLTIO.NNAIIIE DK LA rONCTION DES ANCIENNKS EOIliES. 3'A
(rintcrsectioa de deux routes commerciales fameuses : Tuno.
([ui allait du Mcin à l'Oder inférieur, eu reliant les deux grandes
« villes de foires », Francfort-sm'-le-Mein et Leipzig; l'autre,
qui partait de la forteresse du Danube, Regensbourg (là où
commeuce la grande navigation sur le Haut-Danube) , pour
arriver à la forteresse de l'Elbe, Magdebourg (là où commence
la grande navigation sur l'Elbe inférieur). Leipzig est en outre
placée sur la ligne droite qui joint le centre industriel de la
Silésie au centre industriel de la Westpbalie. Leipzig est sur la
ligne qui va de l'emboucbure du Rhin à la ville de Breslau, sur
la ligne qui va de Hambourg à Vienne, sur la ligne qui va de
Dantzig à Strasbourg. Un trait tiré du lac de Constance à l'em-
bouchure de roder rencontre Nuremberg, Leipzig et Berlin. Il
y a la même distance entre Leipzig et Bàle qu'entre Leipzig et
Dantzig (6i milles). Il y a à peu près la même distance entre
Leipzig et Breslau qu'entre Leipzig et Dortmund, et qu'entre
Leipzig et Francfort-sur-le-Mein (de 40 à 50 milles).
On a pu dire avec quelque raison que Leipzig était le centre
de l'extérioi'isation, c'est-à-dire que quiconque partait d'une
patrie européenne pour voyager en Europe devait passer pai
Leipzig.
2" Les conditions orographiques tendaient par surcroit à faire
de Leipzig un lieu de grandes rencontres économiques. « Le
commerce, écrit Cotta, descend, comme un liquide, des hau-
teurs dans les profondeurs; il enveloppe les arêtes proémi-
nentes; il déborde par-dessus les monts; il se jette dans les
dépressions; il afflue torrentiellement dans des lits qu'il se
creuse ou que la nature lui avait préparés; et il se rassemble en
quelque sorte dans les grands bassins des pays. » Leipzig cons-
tituait le fond d'un de ces bassins naturels où le commerce « se
rassemble >). La ville commande le massif montagneux qui
sépare l'Allemagne du Nord de l'Allemagne du Sud. Elle mar-
que ou tant s'en faut le point extrême jusqu'où la grande plaine
mercioles de l'Allemngne intérieure aux XVI", XVIt et XYIII' siècles, et leurs
rapports avec Leipzig {Die Hatulelsweye Innerdeuisclilands im A' 17, A 1 7/ und
XVllIea Jahrliundert und ihrc Bezichuitgen zii Leipzig), Dresde, 188'i.
3
34 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
basse du Nord s'avance vers le Sud. Nous comparions plus haut
les villes de foires à des ports. Appliquée à Leipzig-, cette com-
paraison se justifierait matériellement; car Leipzig est presque
au fond du golfe que baignait une mer préhistorique.
3" Entre les divers pays et nations environnant Leipzig, ré-
gnait tine diversité de 'productions bien faite pour susciter de vifs
courants d'échange. Au couchant comme au levant, au midi
comme au septentrion, des forces de production hétérogènes
travaillaient, qui, d'une façon presque nécessaire, semblaient
devoir déterminer la formation d'un organe central de coordi-
nation et d'équilibre. La Bohême, la Hongrie, la Pologne, la
Silésie, le Brandebourg appelaient, par leur dissimilitude, l'en-
trée en jeu d'un puissant régulateur.
Aussi, quelle éclatante diversité de produits aux Foires de
Leipzig! Quelle riche circulation traversait, en recevant de lui
l'impulsion, ce cœur palpitant du grand commerce ! Nuremberg
déballait à Leipzig ses objets d'étain et de laiton, ses miroirs,
ses poupées, ses couteaux, ses boutons et ses franges. Augs-
bourg, la vieille cité de l'orfèvrerie et des industries de luxe,
était représentée par ses vases ciselés, ses horloges d'art, son
argenterie. Les artisans de la Souabe envoyaient leurs articles
de futaine. L'Italie expédiait ses soieries, qui continuaient
ensuite leur chemin vers la Silésie et la Pologne. De Suisse,
venaient des toiles, dont beaucoup se retrouvaient aussi finale-
ment dans les mains d'acheteurs polonais. La Bohême versait ses
produits agricoles, et acquérait, en échange, des produits indus-
triels et les objets de luxe nécessaires au faste de ses comtes et
de ses seigneurs. L'Autriche apportait le cuir de Hongrie, du
safran, du vin, du maroquin turc; en revanche, elle faisait pro-
vision de lainages, de toiles fines, d'articles fabriqués saxons,
de rnarchandises espagnoles , hollandaises et anglaises. Si la
Silésie exportait une partie de ses toiles par l'Oder, l'Elbe ou la
Sprée, elle en jetait une autre partie aux Foires de Leipzig, car
ces foires lui fournissaient l'occasion de se procurer une foule
d'articles qu'elle-même ne produisait pas ; les marchands silé-
siens amenaient en même temps des produits polonais : cuirs,
CARACTÈRE RÉVOLUTIONNAIHE DE LA FONCTION DES ANCIENNES FOIRES. .35
cire et laine. La Poméranie et la Marche de Brandebourg-
venaient échani;er leurs propres articles contre les taffetas, les
damas et les soieries d'Italie. L'Angleterre et la Flandre trou-
vaient un bon placement pour leurs draps fins. Le Brabant
vendait ses dentelles.
i° D'une façon plus générale, Leipzig, rjrâce à sa position et
aux circonstances ^ se trouva devenir le nœud des relations éco-
nomiques entre, d'une part , l'Europe centrale, septentrionale et
occidentale , et, d'autre part, la Suède, la Russie, la Pologne, la
Bohême et tout le monde slave, et même une partie de l'Orient.
Notamment la fonction de Leipzig comme médiatrice commer-
ciale entre le monde slave et les mondes germain et latin a eu
une portée i?nmense. Le commerce des fourrures de Russie, dont
nous avons déjà fait ressortir la haute importance, avait pré-
paré Leipzig à jouer ce grand rôle.
Ainsi une foule de causes parallèles ou combinées : le déve-
loppement industriel forcé de la Saxe et de la Thuringe, l'im-
portation des fourrures, la position centrale de Leipzig en
Allemagne et en Europe, sa situation médiane entre le monde
occidental et le monde slave, les contrastes économiques des
pays environnants, s'unissaient pour appeler les Foires lip-
siennes à la vie. Ce fut d'abord sans doute comme un insensible
travail d'osmose et d'endosmose , puis plus tard une irrésistible
pénétration. Ce fut d'abord comme un appel d'air, puis un
tourbillon impétueux et rapide. Une fois amorcé, ce tourbillon
des échanges roula avec une vigueur sans cesse accrue, et ses
ondes allèrent toujours s'amplifiant.
Les grands négociants. — Il n'y a qu'une justesse relative à
comparer de tels phénomènes à une endosmose, à un appel
d'air, ou à toute autre rupture d'équilibre dans l'ordre physi-
que ou chimique. Si, dans la nature, la diversité, — qu'elle
réside dans la constitution de deux corps, dans leur tempéra-
ture ou dans leur état électrique, — parait amener mécanique-
ment des compensations, des détentes et des décharges, il faut,
lorsqu'il s'agit de marchandises et d'articles de consommation,
36 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS l'ASSES.
l'intervention d'intermédiaires pensants ponr déterminer les
mouvements et pour les diriger. Oui, pour créer et faire grandir
le trafic des foires, il a fallu l'entrée en ligne de la pensée pré-
voyante et calculatrice, et aussi de l'avidité et de l'ambition des
grands marchands. Au Moyen Age, où, ainsi qu'on l'a vu, il n'y
avait ni transports publics ni sécurité des routes, la passion
non plus que le calcul n'eussent même suffi. L'œuvre requérait
par surcroit une forte volonté et un froid courage pour mener
au but les voitures de marchandises à travers les chemins inter-
minables sur lesquels pouvait apparaître à chaque instant, dé-
valant de quelque « burg » guetteuse, le « chevalier pillard )>.
Ils se manifestent donc à la fois réfléchis, cupides et sans peur
ces grands marchands caravaniers du Moyen Age, de qui les
convois, comme de riches nefs armées, voguaient à travers le
danger vers l'asile des villes-foires. Ils créèrent le grand com-
merce entre lieux de production lointains, puisque sur les mar-
chés ordinaires l'on ne traitait que les produits locaux. Ils créè-
rent le commerce en gros, puisque sur les simples marchés Tonne
vendait guère qu'au détail et pour la consommation immédiate.
Ils créèrent la richesse mobiUère, puisqu'ils furent les premiers
à poursuivre le gain, à l'atteindre et à l'accumuler sur lui
même. Ils se révèlent à nous, dans le recul des temps, comme
des sortes de magiciens puissants et fastueux, habiles à joindre
ce que la nature avait séparé, et chargés de ce que les diffé-
rents climats ont produit d'excellent et de curieux. Parés de
houppelandes de fourrure, imprégnés de l'odeur des « épices »
et des aromates, ils élèvent au-dessus du remous des foires leurs
doigts cerclés de bagues d'or. Et l'élément précieux que les
alchimistes de laboratoire n'avaient pu réduire, ce sont eux, les
alchimistes de la place publique où l'on offre, où l'on con-
voite, où l'on vend et où l'on achète, ce sont eux qui vont le
subjuguer et, par lui, subjuguer le monde.
, Les marchands qui jetèrent les premières assises de la gran-
deur des Foires lipsiennes n'étaient, pour la plupart, point origi-
naires de Leipzig. C'étaient surtout des négociants nurembergeois.
u Nuremberg et Leipzig, dit Kroker, furent depuis la fin du
CAHACTKIU': KKVOUTlONNAIliE DE LA FONCTION DES ANCIENNES FOIRES. 'M
XIV" siècle réunies, durant la vie de plusieurs générations, par
d'innombrables liens ' ; mais Nuremberg était la ville qui donne
et qui domine, Leipzig la ville qui re(;oit et qui sert -. » On sait le
rôle brillant joué par les caravanes marchandes des patriciens de
Nuremberg- '. Ces caravanes, au cours de leurs hardis voyages,
allaient chercher dans les Flandres et en Russie les produits
qui étaient ensuite vendus aux Foires de Leipzig ''. « Nurem-
berg faisait le grand commerce, Leipzig le commerce d'inter-
médiaire \ » Les négociants nurembergeois avaient trouvé
commode et pris l'habitude de faire des déballages aux grands
marchés de l^eipzig. Plus tard, les Lipsiens réussirent à trans-
former le « fait » en « droit » et ils obtinrent, comme on l'a vu,
le Stapelrecht, en vertu duquel/ non seulement ils étaient seuls,
dans un certain rayon, à pouvoir tenir foire, mais encore
étaient fondés à exiger que les caravanes passant à une certaine
distance vinssent à Leipzig mettre en vente leurs marchan-
dises.
Les négociants nurembergeois, qui étaient en même temps
des exploitants de mines et des spéculateurs sur métaux '', pa-
raissent avoir contribué très activement à la mise en valeur des
mines de l'Erzgebirge et du Harz ; elle fut entreprise avec éner-
gie au xv et au xvi'- siècle ''. Depuis quelque temps déjà, il se fai-
sait à Leipzig un grand trafic de l'argent de Freiberg, de l'étain
d'Altenberg, du cuivre de Mansfeld et du plomb de Goslar. Dé-
sormais, négociants et conseillers de ville s'occupèrent directe-
ment de l'exploitation des mines ; les uns travaillèrent seuls,
les autres formèrent des sociétés financières ou en commandi-
tèrent; plusieurs eurent des ateliers d'affinage en Saxe et en
1. D'après la tradition, les Nurembergeois et les Augsbourgeois fondèrent en 1388
leurs premiers dépôts à Leipzig.
'A. Ernst Kroker, Leipzig, Klinkhardt et Biermann éd., à Leipzig, p. 21.
3. Voir notre travail sur la Civillsalionde l'Étaln.
4. Pour le développement du commerce des fourrures russes, il y a lieu de tenir
compte aussi du rôle des Juifs de Russie.
à. Kroker, op. cit., p. 2t.
0. Civilisation de l'Élain, p.li:>.
7. En 1481, Schneeberg reçoit le « droit de ville » ; en 14'JC, est fondée Annaberg ;
en 1520, est fondée Marientbal et aussi Joachimsthal (dans l'Erzgebirgo bohémien).
38 LA. FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
Thuringe. Le commerce de banque en reçut une forte impulsion.
Les Fuffger d'Augsbourg avaient un représentant à Leipzig
avant 1500. Les Welser vinrent ensuite.
Des hommes nés à Nuremberg se fixèrent à Leipzig, qui y
furent de grands civilisateurs. Ils apportèrent à la Ville Foire
leur architecture. Hiéronymus Walter, un Nurembergois, bâtit
en 1523 sur le Marché sa maison, connue sous le nom de Bar-
thels Hof, et la pare de ce bel ^ erker wqui caractérise si bien le
passage du gothique au style renaissance. Hiéronymus Lotter,
un Nurembergeois, conseiller puis bourgmestre de Leipzig, en-
treprend, à partir de 1549, la reconstruction de la forteresse de
Pleissenburg. De 1556 à 1557, il édifie sur les fondations de
l'ancien Rathaus gothique un charmant Rathaus renaissance.
Victime de la disgrâce des Électeurs de Saxe, il meurt, en 1580,
sur sa mine de Geyer, dans l'Erzgebirge.
Pendant la seconde partie du xvi"* siècle et au début du
xvii", l'influence étrangère qui contribue intelligemment à ac-
croître la prospérité de Leipzig est celle des Flamands et des
Hollandais. Fuyant les persécutions du duc d'Albe, plusieurs
Flamands s'établissent dans la Ville-Foire, perfectionnent son
commerce, et apportent à la Saxe de nouvelles industries
précieuses. Le plus remarquable est Heinrich Cramer von
Claussbruch, venu d'Arras en 1556. Lui aussi exploita des mines
et spécula sur les métaux. Ce fut en outre unnégociantde grande
envergure, préoccupé de se débarrasser des intermédiaires inu-
tiles, et habile à nouer des relations lointaines. Il avait des
comptoirs à Cologne et à Anvers. Il étendit ses affaires jusqu'à
Moscou. Il s'appliqua à développer l'échange des productions
de la Russie contre les articles flamands et les travaux d'or et
d'argent. Il fît venir en 1571 des ouvriers d'Arras sur son bien
de Meuselwitz pour fabriquer les velours et les draps fîns. Avec
cet essor vigoureux de Leipzig, actionné en partie par les immi-
grants flamands, se trouvent en connexion le déclin de Nurem-
berg et l'ascension d'Anvers, provoqués par des causes connues ^
1. Aux causes connues du déclin de Nuremberg (amollissement du Patriciat nu-
CAHACTKIŒ ItKVOH TIONNAlRF. 1»K l.A FONCTION DES ANCIKNNKS FOIRES. 39
Le patronage des Électeurs de Saxe. — Les négociants ne
furent pas les seuls ouvriers de la grandeur des Foires lipsien-
nes. Il convient de mettre aussi en plein relief l'activité des
Électeurs de Saxe, de qui la diplomatie et la politique travail-
lèrent à obtenir pour Leipzig- le privilège impérial, à le faire
confirmer par différents empereurs, et à défendre efficacement
la ville-foire contre les incessants empiétements des cités ri-
vales.
Il est d'autant plus utile de faire ressortir en cette affaire le rôle
des électeurs de Saxe que, aujourd'hui, après une succession de
siècles où les causes politiques et diplomatiques furent seules in-
voquées pour expliquer les phénomènes historiques et sociaux,
l'on a une tendance à négliger ces causes et à ne plus attribuer
d'importance qu'aux seuls facteurs économiques. C'est là un nou-
vel exclusivisme, qui produit des images mutilées de la réa-
lité. Si les faits économiques influencent profondément les faits
d'ordre politique ou même engendrent beaucoup d'entre eux,
souvent aussi l'action des hommes d'État, conquérants, gouver-
nants et négociateurs modifie ou détermine les courants écono-
miques.
L'action des politiques, c'est bien entendu, a ordinairement
pour moteurs des intérêts collectifs ou particuliers. Encore reste-
t-il nécessaire de distinguer entre ceux-ci, d'étudier leurs con-
vergences ou leurs conflits. Dans le cas qui nous occupe, les
Électeurs de Saxe, en travaillant au succès des foires de Leipzig,
travaillaient à la fois au profit de leur État et à leur profit per-
sonnel; on leur a même reproché avec raison d'avoir toujours
traité la ville- foire comme une « vache à lait ».
Mais il est des cas où, comme dit le philosophe, agit la seule
'( volonté de puissance », et où cette volonté supérieure se mon-
tre capable de changer l'ordonnance suivant laquelle les faits
matériels tendaient à se ranger. En tout cas, qu'elle soit réduc-
tible à des facteurs économiques ou bien quelle procède
reinbergeois, découverte de la route maritime des ludes, etc.), il faut ajouter les
embarras des banques de Nuremberg et d'Augsbourg à la suite de leurs rapports
avec, les Habsbourg d'Espagne.
40 LA FOTRI': DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
d'inspirations plus hautes ou plus lointaines, l'action politique
et diplomatique constitue une synthèse d'un genre propre.
Quelle part eut l'action des Électeurs de Saxe dans le succès
des Foires lipsiennes, on le mesurera en cousidérant que les
avantages géographiques de la position de Leipzig, beaucoup de
villes voisines, par delà la proche frontière où finissait la Saxe,
y participaient également; que ces villes étaient nombreuses,
car nous sommes dans une région où, de bonne heure, les cités
étroitement se juxtaposèrent; et que quelques-unes de ces ri-
vales de Leipzig, la ville sans fleuve, avaient l'appoint de leur
situation au bord dune voie navigable. C'est grâce à l'appui
politique des Électeurs que Leipzig a pu résister aux furieuses
tentatives de ces voisines jalouses, qui brûlaient d'élever foire
contre foire ^
1. On trouvera dans Hasse l'exposé complet des démêlés de la ville-foire avec
les diverses villes concurrentes en pays allemand, dont l'une, Eger, accusait Leipzig
de vouloir faire « crever » [krepieren) les autres cités. Bornons-nous à rappeler
comme exemple les luttes avec quelques voisines sur la rive gauclie de la Saale * :
Erfurt, Halle et Magdebourg.
Les débats de Leipzig avec la ville Ihuringienne d'Erfurt remontent à la fin du
xv= siècle et se prolongent jusqu'à celle du wii-. Erfurt était favorisée, elle aussi,
par une ;5iluat!on géographique admirable. Là débouchait la route suivie par les
grands marchands de Nuremberg qui venaient de traverser la Thuringe et gagnaient
la région rhénane ou les Flandres. A maintes reprises, le marché d'Erfurt lit effort
pour se promouvoir au rang de foire. L'occupation de Leipzig par Wallenstein pen-
dant la guerre de Trente ans sembla même un instant préparer le succès de ces tenta-
tives. L'entreprise avorta néanmoins. L'Électeur de Mayence, de qui relevait Erfurt,
ne fut pas plus heureux en 1664 lorsqu'il sollicita pour sa protégée le Privilège im-
périal.
Particulièrement violents furent les combats contre les proches voisines situées
au nord-ouest et qui étaient solidement établies sur le cours inférieur de la Saale.
Haale notamment était, aussi bien qu'Erfurt, pourvue d'avantages topographi-
ques propres à en faire une dangereuse concurrente. Non seulement elle dispo-
sait des ressources de la batellerie; mais, de plus, elle était placée au croisement
* La Saale n'était pas seulement frontière politique. Elle marquait la limite des popu-
lations saxonnes à l'ouest.
Certains géographes lont observer que la difl'ércnce de race des populations explique
pourquoi, malgré la similitude des conditions géographiques et économiques en Thu-
ringe et dane la Saxe méridionale, l'unité politique ne s'est pas constituée entre elles.
Celte limitation déflnitive de la Saxe à la rive droile de la Saale a jiermis au pouvoir
politicjue de maintenir son siège à Dresde. Si la Thuringe s'était fondue avec la Saxe,
l'« excentricité de Dresde se serait tellement accentuée qu'une grande ville située vers
le milieu de l'État ainsi formé, probablement Leipzig, aurait jjrobahlement fini par
recevoir les organes directeurs de l'administration.
caractiirk ukvolitk^nnaihk de la iitxctton iiks a.ncifnnics foires, il
Influence i>e l\ Foikk di: Leii'zk; sir kks pays voislxs. —
Des phénomènes sociaux d'une telle importance que les foires
ne pouvaient manquer d'avoir de profondes répercussions sur
les autres phénomènes, ou d'en être eux-mêmes fortement im-
pressionnés.
En ce qui concerne les Foires de Leipzig, l'un des rapports
les plus intéressants à considérer est celui qu'elles soutiennent
avec le développemenl des industries saxonnes et thuringiennes.
L'industrie saxonne a puissanmient favorisé l'essor des Foires
de Leipzig. Si une production industrielle active et diverse ne
s'était pas exercée à proximité, jamais les Foires lipsiennes n'au-
raient pris une extension aussi considérable; leur fortune est
due en partie à ce qu'elles offraient un choix extrêmement va-
rié d'articles fabriqués dans le voisinage et dont le transport
jusqu'au marché n'avait pas coûté cher.
Mais il n'est pas moins vrai de dire que les Foires de Leipzig
ont beaucoup aidé à la croissance de l'industrie saxonne. En
effet, elles ont assuré à la production l'exutoire immédiat d'un
grand marché international. D'autre part, elles ont permis l'ap-
provisionnement régulier en matières premières '. Bien plus, ce
sont elles qui ont suscité à Leipzig et en Saxe plusieurs indus-
tries originales et caractéristiques. Par exemple, le commerce
des fourrures a provoqué l'apparition des ateliers de prépara-
tion, de tannage, de couture et de teinturerie des peaux. Mais
des « routes du sel » (Voir : Kirchhof, Sur la Position île Halle, l'eber die La-
genverhaeltnisse der Stadt Halle). Extrêmement forte et prosjière, s'étant peu à
jieu émancipée de la suzeraineté de l'évéque de Magiiebourg, Halle, vers la (in du
w siècle, faillit presque, à un n)oment, évincer Leipzig. L'empereur Frédéric III,
qui l'avait soutenue, l'abandonna ensuite.
Magdebourg, la cité'dressée au confluent de la Saaie et de l'Elbe, inquiéta de sou
côté gravement Leipzig. Les évoques de Magdebourg tâchèrent plusieurs fois de
transformer leurs marchés en foires. Celte ville n'était pourtant qu'à 12 milles de
Leipzig, et le Privilège concédé à cette dernière interdisait toute concurrence aux
cités éloignées de moins de 15 milles. Les Électeurs de Saxe firent chaque fois éner-
giquement front contre les inanceuvres des évéques. Mais le conflit prit une acuité
nouvelle qunnd Magdebourg passa aux mains de l'Électeur de Brandebourg. Le
« Grand Electeur » Frédéric-Guillaume voulait diriger les négociants sur une
grande route commerciale Berlin-Magdebourg-Nuremberg, et, par là, ruiner Leipzig.
L'alarme fut vive un moment dans la cité lip.'îienne.
i. Par exemple, elles ont servi à ajtprovisionner de lainr les industries textiles.
42 LA FOIHE DE LEIPZIG DAJJS LES TEMPS PASSÉS.
la plus brillante fille des foires est sans doute la librairie lip-
sieniie. Les livres furent d'abord une marchandise que les « li-
braires volants » [fliegende Buchhàndler) apportaient sur la place .
Ces « libraires volants » ont fini en quelque façon par ense-
mencer Leipzig, et l'industrie du livre y a germé, y a jeté des
racines, y a poussé vigoureusement, et s'y est enfin éployée
comme un Arbre de science aux sombres et magnifiques fron-
daisons.
Influence «es guerres. — Vétat de 'paix ou de guerre a eu
de grandes répercussions sur les foires. Celles de Leipzig ont
eu d'autant plus à s'en ressentir qu'elles avaient pour emplace-
ment le centre d'une région qui fut toujours l'un des champs
de bataille de l'Europe, et qui, si elle était favorablement amé-
nagée pour les rencontres économiques, Tétait tout ensemble
pour les heurts guerriers ^ .
Pendant la guerre de Schmalckade, en 1547, Leipzig soutient
un siège. Pour la récompenser de son attitude, l'Électeur Mau-
rice, par le décret de Torgau, signé en 1553, la dispense de
l'obligation d'avoir à loger des troupes. Mais quand le même
Electeur Maurice marcha quelques mois après contre l'Empe-
reur Charles V, Leipzig trembla pour la durée du Privilège im-
périal.
Épargnée pendant la première partie de la guerre de Trente
ans, Leipzig eut ensuite à en souffrir beaucoup. Tilly bombarde
la ville en 1631. En 1632, c'est le tour de Holcke, lieutenant de
Wallenstein ; il exige qu'on lui remette toutes les marchandises
1. Il ne nous est pas possible de passer en revue tous les ordres de faits qui ont
agi par contre-coup sur les foires ou qui ont subi la détermination de celles-ci. Les
épidémies (surtout celles de peste) tiennent une place dans l'histoire des rendez-
vous commerciaux de Leipzig. Ces déplacements insolites de populations contri-
buaient à véhiculer les germes; d'autre part, l'agglomération des visiteurs à la
foire servait la propagation des affection.'; contagieuses. Le péril était d'autant plus
fréquent pour Leii)zig que cette ville mettait en rapports l'Occident avec le commère
oriental.
11 va sans dire que les villes rivales de Leipzig n'avaient garde de manquer d'ex-
ploiter les ravages de la peste dans cette dernière pour tâcher de confisquer les foires
à leur profit.
CARACTKIU: HÉVOLL TIONNAIRE I>E LA FONCTION 1>KS ANCIENNES FOIRES. 13
apportées par les négociants de Nuremberg et d'Augsbourg. En
163:}, le même Ilolcke revient faire pleuvoir ses boulets sur la
cité; cette fois, il renonce à toucher aux biens. Quelque temps
après, les troupes de TÉlecteur réoccupaient la ville. L'on se
représente de quels yeux ces occupants successifs considéraient
les marchandises entassées. Aussi voyons-nous le liath ou Con-
seil de ville adresser à l'Électeur des exhortations véhémentes,
demander la peine de mort pour tout soldat qui attentera à la
propriété, et prier que la menace du châtiment soit publiée au
son du tambour. Dans une nouvelle supplique, le Rath fait
ressortir la gravité particulière des dommages que Leipzig subit :
il montre que la ville ne peut tabler pour vivre « ni sur l'agricul-
ture, ni sur la brasserie , ni sur les manufactures » ; indépendam-
ment des ressources que lui assure l'Université, Leipzigne compte
que sur les bénéfices provenant du logement des gens de foire
et de leurs cargaisons d'articles; quantité d'immeubles n'ont été
bâtis et installés que pour cet emploi. Malheureusement la bonne
volonté derÉlecteurnepouvaitpasbeaucoup.Enl634et 1636, les
convois marchands sont inquiétés sur les routes. En 1637, les Sué-
dois de Baner accablent la Ville Foire sousleurs projectiles. Il est
remarquable que, au milieu de tant de dangers, les marchands
de Nuremberg, de Cologne et de Francfort continuaient à venir
au rendez-vous. En 1642, ïorstenson et Kœnigsmark bombardent
et pillent Leipzig. Torstenson demande 150.000 thalers aux bour-
geois et aux marchands étrangers. Les Nurembergeois durent,
dit-on, payer 8.000 marks et les Hambourgeois 30.000. L'occu-
pation suédoise se prolongea jusqu'en 1650. Torstenson avait
d'ailleurs au bout de quelque temps compris l'importance des
foires, même pour la Suède, et il chercha, souvent en vain, à
assurer la sécurité des négociants. Wrangel fut plus féroce ; il
saisit les biens des marchands d'Augsbourg, et par surcroit il
obligea les dépositaires de marchandises à trahir les déposants.
Il va de soi que les villes rivales mettaient à profit les embar-
ras de Leipzig et qu'elles redoublaient d'efforts en vue de trans-
férer la Foire dans leurs enceintes respectives. Au demeurant,
si la guerre de Trente ans a rudement éprouvé Leipzig et si la ville
44 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
en est sortie très endettée, celle-ci fat moins maltraitée que plu-
sieurs voisines. Eu particulier, elle eut le plaisir de voir sa vieille
ennemie, Magde bourg, complètement mise à sac '.
La guerre de l'Empire et de la France à la lin du xvii' siècle
fut préjudiciable au commerce de Leipzig. Le Gouvernement
impérial avait défendu les transactions avec notre pays. Les ten-
tatives de fraude et les représailles exercées sur les biens donnè-
rent lieu à une série d'incidents (affaire de Worms, incident de
Cronach, etc.). LeijDzig ne se lassait pas de protester auprès de
l'Empire, en faisant valoir que, sise profondément à l'intérieur
du territoire allemand, elle ne pouvait entretenir de rapports
directs avec la France et se trouvait dans l'impossibilité de con-
trôler exactement la provenance des marchandises 2.
Au début du xviii" siècle, les « faiblesses polonaises » d'Au-
guste le Fort, électeur de Saxe et roi de Pologne, devaient avoir
quelques conséquences fâcheuses pour la tranquillité des Foires
de Leipzig. La ville s'en aperçut lorsque éclata la « Guerre du
Nord ». Auguste le Fort avait bien déclaré qu'il entreprenait la
guerre au nom de la seule Pologne et qu'il n'y mêlait en rien sa
qualité d'Electeur de Saxe; et il avait promis toute sécurité aux
marchands suédois qui se rendraient aux foires. iMalgré cela,
l'armée suédoise vint occuper Leipzig. Toutefois Charles XII
comprit l'utilité du grand rendez-vous commercial, ne fût-ce
que pour l'approvisionnement de sa propre armée. Si Leipzig
fut soumise à de lourdes contributions, les foires purent suivre
leur cours, et même, à certains égards, la proximité du camp
d'Altranstad exerça sur leur développement une influence heu-
reuse .
1. Même un simple changement de la date des foires, provoqué par les circons-
tances de guerre ou d'épidémie, avait à ces époques de fâcheuses conséquences :
)' par suite de la dillicullé d'avertir au loin les intéressés; 2" par suite de la pertur-
bation des opérations de change; 3*" par suite de la rupture des « correspondances «
avec les dates des autres foires.
2. A la lin du xvn'= siècle, une foule de huguenots français vinrent chercher refuge
à Leipzig et dans les villes voisines, à droite et à gauche de la Saale. Ils y introdui-
sirent maintes industries (ganterie, passementerie, filature d'or et d'argent). De nom-
breux articles nouveaux entrèrent en scène aux Foires de Leipzig, et la vitalité de
celles-ci en fut d'autant accrue.
CAHAC.TKHE liKVCilA TlONNAlItK Itl': LA FONCTIOiN DKS ANCIENNES EOIHES. 4,)
La guerre de la Suocessioii d'Espagne amena une nouvelle
prohibition des marcliandises françaises et, par suite, de nou-
velles protestations du Halh. Il demanda une exception pour le
safran de France, pour les huiles d'olive et les citrons d'Espagne.
Il pria aussi qu'on permit d'acheter les vins français entreposés
en Hollande, à Hambourg et à Berlin. L'électeur acquiesça sous
sa responsabilité personnelle. Plus tard, l'empereur Joseph II
consentit à adoucir les mesures prises.
Les guerres de Frédéric le Grand, qu'il fût ou non en hostilités
avec la Saxe, eurent continuellement des répercussions sur les
Foires de Leipzig. Pour prendre un exemple entre cent, il suffît
de rappeler Frédéric réquisitionnant en 1741, è Magdebourg, afin
d'approvisionner de fourrage et de sel ses soldats en Silésie, les
bateaux transporteurs qui allaient mener à Hambourg les mar-
chandises achetées à Leipzig-. Mais c'est au moment de la guerre
de Sept ans que la ville-foire fut le plus éprouvée. Après l'occu-
pation de la ville par Ferdinand de Brunswick, en 1756, Frédéric
fit en quelque sorte pomper systématiquement la richesse de
Leipzig. Les bureaux de la guerre, installés à Torgau, recevaient
les bonnes contributions lipsiennes. On prétend que la cité dut
verser 4.V55.000 thalers. Et il n'y eut, à l'inverse de ce qui s'était
produit pendant les guerres antérieures, aucune compensation à
espérer par le moyen des fournitures d'armée, car Frédéric ré-
servait les commandes aux deux villes-foires protégées par lui :
Breslau et Francfort-surTl'Oder.
Le conflit de Hambourg avec l'Espagne troubla en 1751 les re-
lations commerciales de la Saxe avec cette dernière puissance,
qui s'eli'ectuaient surtout par l'intermédiaire d'Altona. Perturba-
tion d'autant plus sensible, que l'Espagne était alors une fort
bonne cliente, qui achetait à Leipzig l'arsenic, la t^le, les tissus
de laine et de demi-soie, la toile de Lusace et de Silésie, et les
couleuis bleues.
A la fin du xviii" siècle, les guerres ininterrompues vont pa-
ralyser les all'aires avec la France. Les transactions avec l'An-
gleterre iront, au contraire, en augmentant de plus en plus,
jusqu'au moment où le Blocus Continental les entravera. Après
i(i LA FOIRE DE LEIPZIG DAXS LES TEMPS PASSÉS.
léna, les Français occupèrent Leipzig. La proclamation du Blo-
cus ^ par Napoléon à Berlin entraîna, quelques jours après, la
confiscation de toutes les marchandises anglaises qui se trou-
vaient à Leipzig. Les négociations du RatJt permirent à la ville de
racheter ces marchandises pour 6 millions de francs.
Les Foires se tinrent régulièrement pendant la période napo-
léonienne. Souvent des paniques troublaient les transactions.
Le Ratli intervenait pour rassurer les esprits et arrêter la pro-
pagation des fausses nouvelles. Mais une Foire de Leipzig fut
annihilée par l'approche en rafale du tourbillon des foules com-
battantes : la Foire de l'automne de 1813. La « Bataille des
Nations » fut précédée de formidables mouvements de troupes
qui, suivant le mot d'un historien, « avaient travaillé tout le
pays à la façon des taupes travaillant la terre ». Alors eut lieu
dans la plaine monotone, où aucun accident de terrain ne don-
nait prise aux combinaisons du génie, le choc effrayant des
nations qui, tant de fois, s'étaient rencontrées là pour échanger
des marchandises.
Si les guerres ont eu des répercussions fâcheuses sur les Foires
de Leipzig, elles en ont aussi eu de favorables. La redoutable
insécurité créée par la guerre de Trente ans avait sans doute con-
trarié les transports de marchandises. Mais, aussi longtemps du
moins que les villes-foires furent protégées, leur caractère
« d'asiles » prit, durant les hostilités, une accentuation encore
plus grande. Les caravanes marchandes y campèrent d'autant
plus longuement et volontiers que le pays extérieur était plus
désolé et plus infesté. Un autre avantage vint aux Foires de Tin-
telligence avec laquelle certains grands capitaines apprécièrent
le rôle qu'elles jouaient dans l'approvisionnement des pays. Au
camp d'Altranstadt, on l'a vu, Charles XIl se rendit compte de
leur portée; son esprit perçant entrevit la fonction que les
Foires lipsiennes pouvaient remplir dans la vie économique
1. Mais, d'autre part, le Blocus aura cette conséquence, bienfaisante pour la fabri-
cation saxonne et les Foires de Leipzig, de stimuler énergiquement les industries
de la Saxe, particulièrement les industries textiles, et surtout la filature de coton et
la fabrication des indiennes.
i:au.u;tèhk hévolltio.nnairi: id: la fonction des anciennes foires. 47
des pays du Nord. Enfin les liuerres du xvnr siècle ont servi
indirectement les Foires de Leipzig- en suscitant de nouveaux
courants d'échange : ces luttes, qui mettaient sans cesse en ligne
la Suède, la Russie, la Pologne, ont contribué à « déboucher »
les pays de l'Est et du Nord.
Les douanes. — L'organisation générale et le fonctionnement
des douanes eurent toujours des répercussions directes sur les
Foires. Nous avons vu que ces dernières ne devinrent une insti-
tution viable qu'à partir de l'instant où les barrières douanières
purent être exceptionnellement levées à leur occasion ^
Les douanes, qui, au Moyen Age, étaient multipliées en tous
lieux, avaient, à cette époque, surtout un caractère fiscal.
Dans les temps modernes, elles revêtirent un caractère protec-
tionniste, et leur destination fut de permettre aux industries na-
tionales de se constituer dans les différents pays. Les douanes
nouvelles prirent aussi le caractère d'instruments offensifs, et les
guerres douanières s'ajoutèrent désormais aux luttes armées.
En même temps, les douanes se simplifièrent, et se rassem-
blèrent en ligne aux frontières des grands États alors en for-
mation. Soit qu'il s'agit de protéger l'industrie à l'intérieur,
soit qu'il s'agît d'atteindre et de blesser l'étranger, l'on vit
tour à tour la Prusse se barricader contre la Saxe, l'Autriche
se murer contre le reste de l'Allemagne, la Russie élever un
retranchement douanier contre l'Europe occidentale. Seule ,
la Pologne croyait voir son intérêt à laisser couler vers elle le
courant commercial, et elle renonçait à avoir elle-même une
industrie ; l'Électeur de Saxe étant simultanémentRoi de Pologne,
il y avait en outre une raison politique pour que ce dernier pays
demeurât ouvert à la pénétration du négoce lipsien.
Ces mesures protectionnistes ou prohibitives prises par la
Prusse, l'Autriche et la Russie, et ce développement des indus-
tries nationales, gênaient gravement l'industrie exportatrice de
la Saxe. Malgré tout, l'existence d'un marché international à
1. CeUe suspension de l'activité douanière fut assez difficile à réaliser, car plusieurs
douanes avaient été concédées ou aflermécs à des particuliers.
iH LA FOlJU: DE LEIPZIG I»ANS LES TEMPS PASSES.
Leipzig la sauva justement de i'étouffement. La Foire lipsienne
se comporta comme une puissante soupape, dont le fonctionne-
ment fut salutaire.
L'étranglement économique de la Saxe devint cependant in-
soutenable au commencement du xix'' siècle. L'industrie saxonne
fut sauvée par l'établissement du ZoUverein. Ce nouvel ordre
de choses revivifia du même coup les Foires de Leipzig.
La monnaie. — La question des monnaies se mêle, comme
bien l'on pense, de la façon la plus intime à l'histoire du déve-
loppement des foires. Les variations des systèmes monétaires
y avaient de profonds retentissements. Nous ne pouvons que
signaler cet important ordre de causes et d'effets sans nous y
arrêter.
La rareté ou l'abondance du numéraire était vivement res-
sentie aux foires. C'était toujours une grande question à Leipzig
que de savoir si les Juifs de Russie et de Pologne arrivaient
chargés ou non de roubles et de ducats.
Les opérations de change reçurent des foires une vigoureuse
impulsion. Cependant, à Leipzig, cette impulsion ne se fit pas
sentir le plus fortement dans la ville même. Leipzig ne fut
jamais une si grande place de change que Francfort, Augs-
l)Ourg ou Amsterdam, où le change était pratiqué pour lui-
même.
Les foires fournirent un substantiel aliment au commerce de
banque ^. Mais c'est aussi sur les places extérieures à Leipzig
que leur action stimulante s'exerça à distance.
A Leipzig, l'on donnait en général en paiement des traites
sur d'autres villes. Jusqu'à la guerre de Trente ans, l'on donnait
surtout des traites sur les villes de l'Allemague du Sud. Au
xvii siècle, les traites sur Francfort prédominent. Au \vni° siè-
cle, ce sont les traites sur Amsterdam et Vienne. Les traites sur
1. Au sujet de l'histoire des banques dans la Saxe proprement dite, voir : Hein-
rich von Poschinger. Le Développement des Banifues dans le Royaume de Sa.re
[Die Bankentivickelunrj in Kœnigre.lch Sachse.n), dans le tome XXVI de V Annuaire
d'Economie politique el. de Statistique d'Hildebrand et Conrad {Hildebrnnd's
U7id Conrad's Jahrbûcher fiir Nationalockonomie und Statistil,).
CARACTÈKi: l!l';\(H,rTIONN.VIHI'; de la I-ONCTION DKS anciennes EOIlîES. iO
Vienne ont rapport au commerce avec le Levant, les traites sur
Amsterdam au commerce avec la Russie; les Russes expédiaient
en eliet par mer leurs matières premières, notamment les bois
de construction de navires, et les écoulaient en grande partie
à Amsterdam, où ils avaient ainsi de nombreuses créances à
recouvrer. Vers la fin du xviii' siècle, apparaissent les traites
sur Hambourg et sur FAngleterre.
Les iiùTKLs. — Les foires ont accéléré le développement de
Viiidusti'ie hôtelière. Ces convois marchands qui traversaient de
vastes étendues de pays, il fallait qu'ils fussent logés et
hébergés. Les hôtelleries en reçurent un accroissement de vie.
Et elles se perfectionnèrent aussi, car les marchands, bons con-
naisseurs des produits, et ayant du reste la bourse bien garnie,
se montraient exigeants et ne se satisfaisaient point d'une mé-
diocre chère.
La réclame. — Les foires ont contribué à susciter les artifices
de la réclame. Dans ces grandes agglomérations de vendeurs,
il fallait chercher à se signaler violemment à l'attention. Qui
se fût tu, eût risqué de n'être point aperçu. De là, les pre-
mières formes de la réclame criée et écrite. C'est aux foires
(ju'on commença à pratiquer les incantations destinées à fas-
ciner Tacheteur, à l'obséder, à le suggestionner et à le déter-
miner, bon gré mal gré; à faire emplette.
Le JOL'RNALISMK. — C'cst aux foires que, en Allemagne, est
né le journalisme. Les Messrelalioncs, publiées aux Foires de
Leipzig, furent la première gazette allemande. En ces temps
où l'annonce des événements ne circulait pas aussi facilement
([u'aujourd'hui, les visiteurs des foires, venus de tous pays,
apportaient avec eux une abondance de nouvelles, dont la
réunion constituait un véritable trésor. Ils formaient, d'autre
part, un public curieux, vibrant, avide de récits et de révéla-
tions. Au milieu de toutes ces bouches conteuses de choses in-
connues et surprenantes, parmi toutes ces oreilles tendues aux
50 LA FOIRE DE LEIPZIG DAXS LES TEMPS PASSÉS.
narrations et aux histoires, le journal apparut comme un médium
désiré, pressenti, nécessaire. Par la condensation de toutes ces
loquacités fiévreuses et de toutes ces curiosités ardentes, la
presse fut appelée à la vie, et sa jeune Ame jaillit comme une
flamme resplendissante et légère.'
Influence des foires sir les cultures intf:llectuellï:s. —
Les foires enfin ont été, plus largement encore, utiles à l'exer-
cice et au développement de la pensée humaine. Accourus de
points opposés de l'horizon, les visiteurs y apportaient des
expériences dissemblables et des idées divergentes. De là, d'in-
nombrables confrontations de points de vue, des antinomies,
des contradictions; de là aussi des rectifications, des ajuste-
ments, des conciliations, et, au l)Out du compte, un notable
accroissement d'intelligence.
Dans ce milieu propice, une Université prit naissance (celle
qui vient de fêter son 500" anniversaire), dont les destins
devaient être éclatants. Lorsque les Tchèques, animés par Jean
Hus, réussirent, vers 1409, à prendre le dessus sur les Alle-
mands à l'Université de Prague, ces derniers reculèrent vers le
nord-ouest pour fonder une nouvelle Université allemande. Il
y eut là comme une sorte de reploiement du germanisme sur
lui-même. Après avoir hésité entre Breslau et Leipzig, les
émigrants se décidèrent pour cette dernière. L'électeur de Meis-
sen mit de l'empressement à donner une constitution à la jeune
Université. L'atmosphère intellectuelle de Leipzig était particu-
lièrement favorable à sa croissance. Les conditions économi-
ques ne l'étaient pas moins; le commerce des foires devait
amener à se fixer dans la ville de grands négociants, dont le "
nombre et la richesse allèrent sans cesse en augmentant ; beau-
coup de ces grands marchands chargèrent les professeurs ou
les étudiants de donner des leçons privées à leurs enfants.
L'Université de Leipzig devint rapidement fameuse. Ses étu-
diants eurent, à vrai dire, le renom d'aimer trop les beaux
habits et les femmes, mais cette réputation valait bien celle
des étudiants de léna, qui passaient pour d'incorrigibles que-
CARACÏKHE lîKVOLUTIONN.VIHE DE LA FONCTIOiN DES ANCIENNES FOIRES. 51
relieurs, et celle des étudiants de Wittenberg, qu'on peignait
comme de grands ivrognes. Les annales de l'Université de
Leipzig sont fécondes en scènes violentes et en désordres. Quoi
qu'il en fût, derrière ce décor brutal et tumultueux s'accom-
plissait une grande fermentation d'intelligence. Il est remar-
quable que l'Université de Leipzig ait résisté longtemps à la
Réforme et aussi à rhiimanisme. C'est l'Université de Witten-
berg qui fut, comme on le sait, le foyer intellectuel du luthé-
rianisme. Cependant, après avoir peu à peu gagné la bour-
geoisie — grâce en partie à l'influence des Nurembergeois, —
le protestantisme l'emporta à Leipzig. Au xviii" siècle, l'Uni-
versité, où des familles de professeurs s'étaient créé des sortes
de fiefs, montra à plusieurs reprises un dogmatisme agressif.
Elle s'enferma souvent dans des formules exclusives. Un jour,
elle se donna le ridicule de refuser le doctorat à Leiljiiiz, qui
abandonna sa ville natale pour n'y plus reparaître. Malgré cela,
il y avait dans Leipzig et dans son Université les plus rares
puissances intellectuelles accumulées. Seulement, comme il
arrive fréquemment dans l'histoire du développement de l'Al-
lemagne, où les grandes choses se manifestent sans cesse à
l'état impersonnel, ces puissances étaient en quelque sorte
diffuses. Que se présentât une personnalité exceptionnellement
vigoureuse, et toutes ces richesses éparses devaient crislalliser
en éblouissants systèmes. Peu importe que Leibniz, comme tant
d'autres individualités éniinentes, ait été renié par son milieu.
Il n'en exprime pas moins, à certains égards, ce milieu. Nous
ne voulons pas ici renouveler les discussions sur la part de
l'ambiance naturelle et sociale dans la formation du grand
homme, part sans doute beaucoup moindre que ne l'ont cru
les philosophes du xix'^ siècle. Mais cette part existe néanilioins.
Leibniz, à certains points de vue, est un produit de Leipzig
et a été préparé par ce terrain.
Quand Gœthe étudia à Leipzig, il y eut le cerveau en joie et
l'esprit en fête. Il plongea avec délices dans ce milieu nour-
ricier. Il s'en assimila les éléments variés, les filtra, les organisa
en lui-même. A l'Université et à Y Ancrbachs KcHer, il fut. tout
52 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
jeune encore, un docteur Faust plus complexe et plus puissant
que celui de la légende, auquel il allait victorieusement sul>s-
tituer sa propre création; adolescent, il avait accompli la car-
rière que Faust avait mis toute une existence à parcourir ; ayant
fait intuitivement le tour de toutes les sciences, il se retrouvait,
désarmé et éperdu, devant le mystère de la vie, de la volupté
et de la jeunesse. L'immense vie de Leipzig, un peu trouble
et chaotique en sa richesse, lui entra dans la tête pour s'y
muer en aperçus grandioses et en amples visions. De Leipzig,
il s'appropria d'un seul coup la sensualité déterminée et har-
die et la multiplicité des points de vue. Ce fut un des plus
intéressants moments de la pensée humaine que cette absorp-
tion de Leipzig par le cerveau de Gœthe.
Des foires, étaient sortis, à Leipzig, le commerce, puis l'indus-
trie du livre. Son éclosion fut favorisée par l'atmosphère intelli-
gente de la ville. Mais, par un effet en retour, la librairie satura
davantage encore d'intellectualité l'air de Leipzig. Les maitres
de rUoiversité fournirent aux éditeurs la matière de savantes
publications. Étudiants et professeurs furent en outre pour la li-
brairie une clientèle assurée et toute voisine. Réciproquement,
le commerce et l'industrie du livre fortifièrent l'Université en
mettant à sa disposition immédiate l'instrument de multiplication
et de perpétuation du savoir.
Cette intellectualité lipsienne, déployant audacieusement ses
larges ailes dans l'atmosphère idéale de la cité, et en même
temps solidement appuyée sur lesubstratum matériel d'une forte
Université et d'une librairie robuste, eut pour caractères princi-
paux la diversité et l'ampleur. En ce Leipzig, où les peuples
venus de tous pays avaient apporté, puis fondu ensemble les con-
ceptions les plus opposées et les doctrines les plus disparates,
des façons de penser se constituèrent qui soumettaient la réalité
à une emprise énergique, à une appréhension totale, à une
étreinte dominatrice et fougueusement enveloppante. Dans la
carrière des lettres, beaucoup de Lipsiens de naissance, et d'a-
doption furent des polygraphes intrépides et des encyclopédistes
vigoureux. Quant à ceux qui eurent du génie, ils ont été vraiment
CARACTICHE HKVOLUTIONNAIHI': Di; LA rONCTIOX DES ANCIENNES FOIRES. 53
(les intelligences cosmiques. Ils furent, comme on les a nommés,
des Universaiistes. Gœthe est l'enfant des deux grandes villes-
foires : de Francfort-sur-le-Mein, où il est né, et où la variété
des marchandises exposées lui révélait déjà la complexité du
vaste monde ^ ; de Leipzig-, où, dans une ivresse de force et de
joie, il a achevé sa croissance mentale. Et Leibniz, fils de Leipzig,
fut le philosophe compréhensif qui s'efforce de concilier tous
les systèmes du monde. Il se plut à discerner dans chacune des
monades infinies en nombre une image exacte mais toujours
nouvelle de l'univers. Il étagea les différents points de vue en
une triomphale architecture du sommet de laquelle devait se
laisser découvrir Fexplication définitive et entière. De même que
les marchands de tous pays se rencontraient à Leipzig pour y
déposer tout ce que les climats produisent d'utile ou d'excel-
lent, tous les systèmes de philosophie se rencontrèrent dans
l'esprit de Leibniz, comme dans un carrefour superbe, pour y
grouper leurs lumières
1. Voir Dichtuncj uni Wahrheit, lir. V\
III
LE DÉCLIN DES ANCIENNES FOIRES DANS L'EUROPE CEN-
TRALE ET OCCIDENTALE ET LA PROLONGATION EXCEP
TIONNELLE DE LA FOIRE DE LEIPZIG.
En partie par la force des choses, en partie par l'initiative des
hommes, les anciennes grandes foires s'étaient constituées comme
organes des échanges entre pays lointains, à une époque où il
n'y avait pas de moyens de communication développés, où les
barrières douanières étaient multipliées, et où les routes étaient
peu sûres. Les grandes foires furent une institution caractéris-
tique dû Moyen Age, parce que justement les trois inconvé-
nients signalés sont eux-mêmes caractéristiques de cette période
de temps.
La décadence des grandes foires s'accentua à mesure que les
moyens de communication se perfectionnèrent, que les douanes
se simplifièrent et que la sécurité devint plus grande sur les
routes. Ce déclin des foires s'accuse surtout au xvii^ siècle dans
l'Europe centrale et occidentale. Il appartient à l'histoire de la
civilisation plutôt qu'à la science sociale d'en retracer les
phases.
Occupons-nous seulement du phénomène très intéressant que
présente la prolongation singulière des Foires de Leipzig et
même leur augmentation d'importance au xvm" siècle.
I.E KECl.IN IIFS ANCIENNES FOIHES DANS 1. ELROl'E CENTRALE.
I. CAUSES DE LA SURVIE.
Les foires, en général, déclinent rapidement à partir du
XYif siècle dans la partie centrale et occidentale de l'Europe.
Elles se maintieniiient seulement à l'est, dans les régions où révo-
lution économique est plus lente et où les moyens de communi-
cation ne se développent qu'insensiblement. C'est le cas en Russie
où, par exemple, la foire de Nijni-Novg'orod (qui est encore au-
jourd'hui très prospère) continue de remplir une fonction essen-
tielle à la vie du pays.
Mais dans le reste de l'Europe, encore une fois, les foires per-
dent leur importance. C'est ce qui arrive notamment, en Alle-
magne, pour la célèbre foire de Fraiicfort-sur-le-Mein, qui avait
été au Moyen Age plus notoire encore que la Foire de Leipzig.
Cependant, par une remarquable anomalie, cette dernière
traverse le xvii^ siècle sans subir les atteintes du mouvement
général qui s'accomplit. Et même, au xviii' siècle, sa prospérité
augmente et son éclat devient plus vif qu'il ne l'avait jamais
été ^ Comment expliquer un destin si exceptionnel?
Cette fortune de la Foire de Leipzig au xviii° siècle est d'au-
tant plus étonnante que, à cette époque, les dispositions du pri-
vilège impérial, qui seules avaient permis à la foire du xMoyen
Age de se constituer et de vivre, n'ont plus aucune vertu, et que,
d'autre part, les Électeurs de Saxe cessent de s'intéresser aux
foires, et que, par surcroît, le Conseil de ville, tombé sous l'in-
tluence du commerce de détail local, accumule les maladresses
elles fautes. Pourquoi donc la Foire lipsienne arrive-t-elle à son
apogée à l'heure môme où toutes les conditions économiques et
politiques semblent lui être défavorables?
1. Quand nous avons parlé des contre-coups de l'élat de paix ou de guerre sur les
foires et des diverses autres répercussions, nous avons déjà anticipé sur la présente
partie de cette étude en nous servant de faits pris dans toutes les périodes du déve-
loppement des Foires de Leipzig.
riO LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
On pourrait, afin de rendre rexplication plus claire, assigner
à ce fait quatre causes principales :
1° Pour les raisons géographiques déjà exposées maintes fois,
les régions entourant Leipzig durent s'industrialiser de bonne
heure et exporter des produits fabriqués. L'évolution générale
des moyens de communication, moins rapide encore que la
croissance des industries saxonnes, fut trop lente pour mettre
hors d'usage Je puissant appareil d'exportation qu'était la Foire ^.
2" Les régions circonvoisines de Leipzig (Thuringe, Erzgebirge)
sont constituées par de rudes escarpements de montagnes fores-
tières, où le développement des moyens de communication fut
beaucoup plus tardif qu'ailleurs.
3" Leipzig- se trouve placée vers le seuil de la partie orientale
de l'Europe, c'est-à-dire de la zone retardataire où les moyens
de communication ne se sont pas perfectionnés en même temps
que ceux de l'Europe centrale et occidentale, si bien que l'im-
possibilité de communiquer régulièrement avec la Russie et les
pays limitrophes subsistait.
k° Or, au xvup' siècle, il advint justement que ces territoires,
de concert avec les nations de l'extrême nord, s'ouvrirent tout
à coup à la vie économique générale. L'évolution interne des
populations et du travail, les féconds déchirements des guerres,
le génie actif des politiques (Charles Xll, Pierre le Grand) ^ dé-
terminèrent avec soudaineté le « débouchage » de pays qui
avaient vécu jusque-là d'une sorte de (( vie enclose » '■^. Mais ces
pays, s'ils pouvaient répandre une surabondance de productions
naturelles, et s'ils éprouvaient véhémentement le désir d'échan-
ger, n'étaient pas pourvus des nouveaux appareils de circula-
tion qui fonctionnaient dans l'Europe centrale et occidentale.
Le vieux mécanisme des Foires de Leipzig se trouva disposé à
1. Nous avons vu que la Foire servait non seulement à exporter les produits
fabriqués, mais encore à importer les matières premières nécessaires à l'activité de
l'industrie.
2. Pierre le Grand visita la Foire de Leipzig.
3. A ce résultat ont encore contribué des circonstances historiques comme la
réunion de l'Électorat de Saxe et de la royauté polonaise dans la main de Frédéric-
Auguste.
LE DECLIN DES ANCIENNES FOIliES IIANS LEIKOI'E CENTHALi:. .)/
souhait pour assurer les communications entre les deux mondes.
La Foire lipsienne a été au xviii" siècle le truchement entre l'Eu-
rope centrale et occidentale^ déjà fort avancée économiquement ,
et la Suède, le monde slave et fOrient^, en proie an besoin d'é-
changer, capables de livrer une profusion d'objets échangeables,
tnais pauvres en instruments d'échange-.
H. LA FOIRE AU XVIII SIECLE,
Il est fort attrayant de le regarder courir, ce « torrent circu-
latoire » de marchandises qui, au xviii" siècle, traverse les Foires
de Leipzig. Quel ondoiement versicolore d'articles! Et quelle
éclatante variété de provenances I Justement, à cette époque,
nous pouvons considérer les choses d'assez près, car la « Dé-
putation commerciale » de la ville, récemment créée, publie
un rapport annuel. Il suffit d'en feuilleter même très hâtive-
ment les fascicules pour voir en esprit, grâce au pouvoir d'évo-
cation de tel ou tel détail caractéristique, rouler le tourbillon
que nourrissaient à la fois les produits des industries grandis-
santes de l'Europe centrale et occidentale, les matières brutes
dont les pays de l'Est commençaient l'exploitation et les mar-
chandises précieuses ou agréables que le négoce allait désor-
1. En assumant ainsi le soin d'assurer les échanges avec l'Orient, Leipzig partageait
avec Anvers l'héritage des fonctions exercées autrefois par Venise et Nuremberg.
2. Frédéric le Grand suscita comme rivales aux Foires de Leipzig la Foire silé-
sienne de Breslau et la Foire brandebourgeoise de Francfort-sur-l'Oder. L'excès de
réglementation dont il les gratifia ne contribua pas peu à les empêcher de devenir
redoutables.
Eduard Philippi a écrit une histoire des Foires de Francforl-sur-l'Oder.
Au sujet des Foires de Breslau, voir : Cauer, Zur Cesctiichle der Breslauer Mes-
.sTH, dans ïà Zeilsclirif't des Vereins zur Geschic/ite und AUertlium Schlesiens,
t. V, p. 63-80 et 22'i-250.
Voir aussi l'étude sur la Politique économique de Frédéric le Grand, dans le
tome VIII, année 1884, du Jalirbucii, de Schmoller, et Prof . D"' H. Fechner, L'État
du Commerce de la Silésie avant l'Occupation du pays par Frédéric le Grand
(Der Zustand des schlesisclien Handels vor der Besitzergreifung des Landes
durcli Friedrich den Grossen), dans le 3" cahier du tome X, année 1885, des
Jairrbucher fur ISaiionuloekoiiomie und Stalisfi/i, de Conrad.
58 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
mais chercher régulièrement dans les régions les plus inacces-
sibles.
En 1729, le rapport nous signale des accidents survenus aux
bateaux qui, arrivant d'Angleterre et de Hollande, devaient dé-
barquer à Hambourg et à Altona leurs cargaisons d' (c épiées ».
Parmi les articles qui occupent la scène des Foires, le café est
dorénavant l'un des grands « premiers rôles ».
C'est un rapporteur plein de réflexions intéressantes, von
Hagen, qui, en 1747, n^et en lumière la fonction importante
remplie par les Juifs. Sur 2.858 marchands venus cette année, 319
sont des Sémites. « Les Juifs, dit l'auteur du rapport, tiennent
tout le commerce en Pologne. » Il ajoute qu'ils sont très utiles
au développement des affaires et que la Foire de Leipzig doit
prendre soin de ne pas se laisser contisquer ses Juifs par les
foires rivales : Breslau et Francfort-sur-l'Oder. Von Hagen cous
tate plus loin que, en Bohême aussi, le négoce Israélite règne
en maître : 41 Juifs sont arrivés de ce pays et seulement 37 chré-
tiens. Quant au mouvement des marchan'dises, von Hagen nous
conte en passant que les nobles hongrois ont acheté beau-
coup de passementeries. Il nous montre enfin avec détail que
les divers produits des industries textiles saxonne et thurin-
gienne forment la matière d'une bonne partie des transac-
tions.
Le rapport de 1753 nous fait connaître les services de plus en
plus notables que rend la Foire comme organe d'approvisionne-
ment pour les laines.
En 1766, nous sommes informés que les fabriques lipsiennes
vendent bien leur toile cirée et leurs bougies de cire. Lyon écoule
ses soieries. Nîmes et St-Quentin ont envoyé des bas de soie et
des batistes. La Hollande est la grande pourvoyeuse pour les
produits exotiques. Il apparaît que les intermédiaires d'origine
grecque sont, avec les Juifs, l'un des meilleurs « ferments » de
l'activité des Foires; cette année, ils ont débité beaucoup de
coton et de fil turc. Les peaux et la cire polonaises ont relati-
vement fait défaut cette fois-ci; sans doute se sont-elles arrêtées
à la Foire de Breslau. Le rapporteur nous laisse voir que la
l.E DIÎCLIX DES ANCIENNES KOIlîES DANS l'kUHOPE CENTRALE. o9
tôle de fer est Tiin des articles qui donnent lieu aux plus gros-
ses affaires.
La concurrence devient presque dramatique entre la tolc
d'Ang-leterre et la tùle de Saxe vers 1770. La porcelaine saxonne
de la Manufacture de Meissen, qui avait débuté aux Foires en 1770,
continue d'être vivement recherchée. Parmi les matières pre-
mières d'importation, le coton turc et la laine macédonienne
sont l'objet d'une forte demande.
L'historiographe de la Foire de 1773 nous révèle ce cpie les
Grecs achètent à Leipzig, sans doute pour en faire la vente dans,
les pays de l'Est : les fourrures, les draps saxons, la toile, la por-
celaine de Meissen, les boutons, la quincaillerie, les objets do-
rés et argentés en vrai ou en faux, les articles de Manchester.
Le rapport de 177i s'étend sur l'importance des affaires en
soieries; la marchandise vient principalement de France et d'Ita-
lie'. Ces transactions ont alors un contre-coup sur le change
et les émissions de traites, car elles servent de base pour le calcul
de la valeur. Les Hollandais achètentbeaucoup de toiles, cjuisont
fabriquées surtout à l'est de la Saxe, dans le Lausitz, ou Lusace ;
ils en sont d'habiles apprêteurs et blanchisseurs et les revendent
en divers pays après les avoir traitées dans leurs ateliers.
En 1775, de nombreuses balles de volumes imprimés partent
pour les villes russes, notamment à destination de Riga. La
Russie, la Pologne, la Hongrie, la Transylvanie, la Turquie
et la Grèce acquièrent une profusion d'articles manufacturés
saxons.
1777 voit l'intérêt se porter spécialement sur les draps, les
mousselines de Plaueu, les indiennes, les cuirs, les produits
chimiques et les couleurs.
En 1778, les affaires avec l'Amérique se développent vigou-
reusement. Les Turcs achètent de la quincaillerie, des montres
et des tabatières.
Le commerce des fourrures de Virginie est contrarié par la
1. En 1747, les guerres en Ualie ayant amené la destruction de beaucoup de mûriers
et de vers à soie, les soieries allemandes de Haab et les velours (imitant le velours de
Gènes) de Scharnau s'étalèrent complaisamment à la Foire de Leipzig.
()0 LA FOIRR DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
guerre cVAmérique en 1779. Il y a de gros marchés passes
en casimirs et en tissus demi-soie. La quincaillerie anglaise se
montre de plus en plus envahissante.
Saint-Eustache, dans les Petites Antilles, était la place de ras-
semblement pour les articles achetés par la Hollande à l'inten-
tion du Nouveau Monde. Au cours de la guerre anglo-hollan-
daise qui se déchaîna de 1781 à 1784, les Anglais s'emparèrent
un moment de Saint-Eustache; il en résulta des perturbations
qui furent péniblement ressenties à Leipzig.
A la foire de 1784, Vienne et Prague se pourvoient d'articles
de librairie, Amsterdam achète de la toile à livres et de la toile
pour les navires.
Ainsi les foires étaient un splendide caravansérail, où flot-
taient les parfums de tous les sols, où brillaient les reflets de
tous les soleils, où se manifestaient les créations de tous les la-
beurs et de toutes les patiences humaines, où s'incorporaient
les rêves de tous les génies du Midi, du Levant et du Septen-
trion.
Si, en s'éclairant de tous les documents, on s'applique à dé-
terminer les grandes familles de marchandises qui dominent la
Foire de Leipzig au xviii'' siècle, l'on voit que, sans doute,
comme au xv" et au xvi" siècles, tiennent une place respectable
à cette foire la foule des petits objets confectionnés par les in-
dustrieuses populations des régions circonvoisines (Erzgebirge,
Thuringe, Franconie) : miroirs, écritoires, jouets, tabatières,
couteaux, aiguilles, brosses, bourses, etc. : l'on se convainc aussi
que maintiennent toujours leurs positions les objets de luxe
du type ancien et les articles d'orfèvrerie : horloges d'Augs-
bourg, vases en métal repoussé, etc.; — mais l'on s'aperçoit
qu'occupent à présent le devant de la scène les produits de
certaines industries saxonnes en voie de développement continu
et qui, pour la plupart, sont destinées à évoluer de bonne
heure vers les formes de la grande fabrication. La porcelaine
de Meissen, cette merveille de grâce fragile apparue comme par
LE DÉCLIN ni:S ANCIENNES FOIHES DANS l'EUROI'E CENTliALK. (il
un enchantement au milieu des violentes énergies de la Saxe,
trouve aux Foires de Leipzig- son grand marché'. Cependant
nous avons affaire surtout à des branches de production plus
rudes, moins artistiques certes que la porcelainerie d'art ou
que l'orfèvrerie, moins artistiques même que la confection des
jouets, des tabatières ou des miroirs. Il s'agit de fabrications
qui semblent n'attendre que le machinisme pour s'intensifier et
s'étendre. C'est, par exemple, celle du papier. C'est celle des
couleurs. Ce sont surtout les industries textiles. La Foire de
Leipzig se manifeste au xviir" siècle comme étant par-dessus
tout lin grand marché des tissus ; et les plus communs des tissus
mis en vente à la foire sortent des innombrables ateliers qui
couvrent déjà le territoire saxon.
En même temps qu'elle sert à exporter les produits de l'in-
dustrie saxonne, la foire agit sur le continent Comme organe
d'importation des produits' de la manufacture anglaise : tôle,
quincaillerie, etc. ~.
La foire nourrit de matières premières l'appétit dévorant
des industries saxonnes. Elle est un grand marché d'importation
pour la laine ^ le coton, le fil, etc. 3.
La foire a toujours pour fonction d'approvisionner en vivres
de vastes régions où la terre est particulièrement ingrate. Mais
l'on découvre qu'à côté des anciennes denrées, les denrées colo-
niales jouent un rôle de plus en plus marquant.
Enfin le vieux commerce des fourrures a pris une extension
toute nouvelle. Il avait été le premier des grands trafics avec la
Russie. En ce xviii" siècle où Leipzig s'affirme surtout comme
le truchement des relations avec le monde slave, le commerce
des fourrures russes acquiert un redoublement d'éclat. D'autre
1. Bôhmert, Urhundliche Geschiclile und Slnlistik der Mei.ssner Porzellanma-
nufaldur von JTIO bis 1880, p. 46. — Slieda, Die Anfange der Porzellanfabri/ia-
iioti auf dem Thiiringerti-alde, p. 138-13<t et 145-146.
2. Le Blocus Continental devait fournir à la Saxe l'occasion de développer sur
son territoire des fabrications dont l'Angleterre s'était jusqu'alors fait une sorte de
monopole.
3. Le Blocus Continenlal devait également permet Ire à la Saxe de développer
chez elle la filature de coton.
02 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
part, l'amélioration des communications avec le Nouveau Monde
permet aux fourrures américaines de venir elles aussi à Leipzig,
l.e port français de La Rochelle sert d'abord d'intermédiaire
entre l'Amérique et Leipzig pour ce commerce. Mais, après la
perte du Canada par uotre pays, La Rochelle est dépossédée
par Londres.
En fonctionnant comme truchement des échanges de la
Saxe industrielle en particulier et de l'Europe du centre et de
i'ouest en général avec le monde slave, Leipzig concluait de
nombreux marchés avec l'Occident lui-môme. Non seulement
elle lui servait d'intermédiaire pour ses relations commerciales
avec les pays de Test, mais encore elle lui vendait à lui aussi
des articles manufacturés saxons; inversement, elle lui achetait
pour la consommation allemande des matières premières, des
vivres et des objets de luxe. Au début du xviii' siècle, Leipzig
traitait ainsi énormément d'affaires avec la France, alors en
pleine vitalité économique et en train de faire, comme l'ob-
serve von Hagen, succéder sa grandeur commerciale à celles
qui avaient été, au xvif siècle, l'apanage de l'Angleterre et de
la Hollande. Puis les guerres de notre pays avec l'Empire alle-
mand contrarièrent les transactions. Leipzig commerça alors,
du côté de l'ouest, surtout avec l'Angleterre, dont la puissance
industrielle augmentait à vue d'œil. Dans les dernières années
du siècle, une rivalité s'accuse entre la production anglaise et
la production saxonne pour les tissus communs, la quincaillerie,
etc. Dès lors, c'est avec l'Amérique que, à l'occident, Leipzig-
s'applique à nouer des relations. Le rapporteur des foires de
1776 signalait déjà que les colonies anglaises d'Amérique fai-
saient maints achats à Leipzig par l'entremise de l'Espag-ne.
Celui de 1777 constate que beaucoup de lainages vont indirec-
tement en Amérique. On a vu, d'autre part, que les Hollandais
rassemblaient à Saint-Eustache la foule d'objets acquis par eux
aux foires à rintention des consommateurs transatlantiques.
En 1778, de grands négociants lipsiens, les Frege, les Oehler,
cherchent à éliminer les intermédiaires et à trafiquer directe-
l.K DÉCLIN DKS ANCIENNES FOIRES DANS L El HOI'E CENTliAI.K. ()3
ment avec le Nouveau Monde. En 1783, Hambourg' achète pour
FAméi'ique les lainages de Cliemnitz. Mais déjà les négociants
saxons font des expéditions de marchandises à destination de
Boston et de Philadelphie. En 1784, Frege importe directement
des feuilles de tabac de V^irginie et exporte outre Atlantique
des articles manufacturés saxons. Franklin a une entrevue à
Paris avec l'ambassadeur saxon Schosnefeld. Le Blocus Conti-
nental devait, au début du siècle suivant, amener la Saxe à
s'affranchir de plus en plus de l'Angleterre et à développer
chez elle diverses branches de fabrication rivales de la pro-
duction insulaire. Vers la fin du xviii' siècle, en tout cas, le
négoce de Leipzig étend ses bras d'un côté vers les États-
Unis et de l'autre vers la Bussie. Le commerce des fourrures,
qui spécule justement sur les produits des deux pays, caractérise
très bien cette envergure du trafic lipsien.
Ce sont les progrès de la navigation au xv»!" siècle qui ont
permis cet essor. Assurément, dans un sens, ils travaillent à
diminuer l'importance des foires, puisqu'ils créent de nou-
velles routes et rendent possible la permanence des échanges.
Mais, étant donné le concours de causes qui rajeunissent les
foires et entretiennent leur activité, les progrès de la naviga-
tion contribuent à intensifier celles-ci davantage encore. A la
fin du siècle, la grandcu)' terrienne de Leipzig s apparie à la
grandeur maritime de Hambourg . Von Ilagen faisait ressortir
dès 17i7 l'importance de la fonction de Hambourg. L'ouver-
ture des nations slaves et des pays septentrionaux à la vie éco-
nomique générale appelait à l'existence un grand port sur la
Baltique. Il sembla un moment que Copenhague pût jouer ce
rôle. Même la guerre de 1781-i78V entre l'Angleterre et la Hol-
lande avait donné un opportun accroissement de force au
pavillon danois en lui livrant le transport des marchandises
que les Hollandais convoyaient habituellement jusqu'au Nou-
veau Monde. Le Danemark ne sut ou ne put profiter à temps
de la fortune qui s'offrait à lui ni des circonstances favorables
qui se présentaient. Hambourg grandit avec une rapidité
(54 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
étonnante. Pendant la Révolution française, une grande partie
de la vie économique des ports français et hollandais y reflua.
Les Anglais en firent en même temps un organe de transmis-
sion utile à leurs menées politiques et financières sur le conti-
nent. Leipzig fut le second « poste », qui, avancé dans les terres,
assurait la liaison avec TAllemagne du Sud et les États autri-
chiens.
IV
LA FOIRE DE LEIPZIG ET LES CULTURES
INTELLECTUELLES
I. LA LIBRAIRIE, L UNIVERSITE.
LA PHILOSOPHIE ET LA LITTÉRATURE.
Eu même temps que, au xviu siècle, les Foires de Leipzig
atteignent leur apogée, ce qu'on pourrait appeler la civilisation
lipsienne arrive à sa plus haute expression. Comme la civili-
sation générale de l'Europe à la même époque, cette civilisation
est de tour rationaliste. iMais elle a un cachet tout particulier et
une allure bien originale.
La librairie locale, accrue et fortifiée, est un des supports de
cette civilisation lipsienne. Après les ravages de la guerre de
Trente ans^, l'imprimerie et l'édition s'étaient relevées dans la
ville, grâce à des hommes avisés et entreprenants comme
F. Lanckisch. Dès la tin du xvir siècle, la Foire des Livres de
1. La librairie lipsienne avait déjà pris un développement remarquable, lorsque la
guerre de Trente ans vint la ruiner. Au xvp siècle, les plus fameux éditeurs de
Leipzig avaient été Vôgelin (né en Suisse, à Constance) et H. Reich (d'Halberstadt, près
Magdebourg). Vogelin était imprimeur, éditeur et fondeur de caractères. Il fut l'ami
de Camerarius et aussi celui de Mélancliton, qui venait régulièrement de Witten-
berg à Leipzig pour voir les nouveautés exposées à la Foire aux Livres. Quelque
temps avant la mort du Réformateur, Vogelin édita un recueil de ses œuvres, pour
lequel le vieux Mélanchton écrivit une préface.
Vogeliu et H. Reich furent en butte aux persécutions des Luthériens, qui les accu-
saient de « crypto-calvinisme ».
06 LA FOIRE bE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
Leipzig, favorisée par un régime de liberté, l'avait emporté
définitivement sur la Foire des Livres de Francfort-sur-le-
Mein, arrêtée dans son essor par les tracasseries de la « Com-
mission impériale de revision des livres i )>. L'édition lipsienne
triomphe au siècle" suivant. B. C. Breitkopf, fils d'un mineur
de Clausthal (dans le llarz), fait progresser les méthodes d'im-
pression-^. Son fils amé, J. G. I. Breitkopf, continue de déve-
lopper l'art typographique et réforme le commerce des édi-
tions musicales"^. J. L. Gleditsch, propriétaire de la célèbre
librairie Weidmann, et .L IL Zedler se signalent par leurs intel-
ligentes initiatives. Le second édite un Dictionnaire universel
[Universal lexicon) en 6i gros volumes, parus de 1732 à 1750;
ce sera l'ancêtre de toute une famille d' « encyclopédies »,
P. E. Reich, copropriétaire de la librairie Weidmann, mérite le
nom de « prince des libraires ». Il édite Gellert, \yieland,
Lessing, Lavater ''. Désormais les fastes des grands éditeurs lip-
siens sont ouverts. A la fin du siècle, s'y inscriront les Teubner,
les Tauchnitz, les Brockhaus"'.
V Université est un autre pilier de la civilisation lipsienne.
A la vérité, ses maîtres, pris en eux-mêmes, sont, au
^\nt siècle, intolérants, infatués et égoïstes. En cette ville
venue tard au luthérianisme, ils le professent avec un dogma-
tisme arrogant. Ils considèrent Leipzig comme le centre de
l'univers". D'autre part, ils regardent leurs chaires comme des
biens de famille et se les transmettent avaricieusement de pères
1. Les libraires hollandais, ne voulant pas subir l'inquisition de la Commission im-
périale, avaient été les premiers à boycotter, comme nous dirions aujourd'hui, la
Foire des Livres de Francfort.
2. Depuis 1726, éditeur de Gottsched, B. C. Breitkopf loge l'écrivain avec lui à partir
de 1736 dans sa maison de VOurs d'Or.
3. J. G. L Breitkopf construisit, en face de la maison de YOurs d'Or, celle de
YOurs d'Argent. C'est là que Gœthe eut l'occasion d'apprendre la gravure sous la
direction de Stock.
4. Le peintre A. GrafT portraictura, pour la galerie de P. £. Reich, les « auteurs »
de la librairie Weidmann. Ces portraits décorent maintenant la bibliothèque de l'Uni-
versité de Leipzig.
5. L'art de la gravure sur cuivre fut florissant à Leipzig au xviii" siècle. Beau-
coup d'œuvres des graveurs servirent à illustrer les publications des éditeurs.
6. Leur orgueil se traduisait dans celte affirmation audacieuse : Extra Lipsiam
non est vito. Si est vita, non est vila.
LA FOlliK I)K Li:iI'ZIG KT l.KS CULTURES INTELLECTUELLES. <')7
en fils. Ces drfauts sont symbolisés assez bien clans la « dy-
nastie » des Carpzov \ C'est devant eux que dut battre en
retraite le célèbre TJiomasiiis ; il avait déjà provoqué l'hostilité
le jour où, contrairement à la tradition, il employa rallemand
au lieu du latin dans un cours ; quand il fut suspect de <( pié-
tisme », ses ennemis ne se tinrent i)lus, et, cette fois, la persé-
cution fondit sur lui; il quitta Leipzig- et la Saxe, et alla pro-
fesser dans la ville voisine, à la jeune Université de Halle. On
sait que le professeur de droit Friedrich Leibniz avait eu pour
fils le grand Gottfried ^Yilhelm Leibniz ; on sait aussi que
l'Université méconnut son mérite et que, tout jeune, il aban-
donna Leipzig- pour n'y plus revenir, Hanovre devait s'illu-
miner de sa gloire. Malgré l'étroitesse ou la méchanceté d'une
foule d'individualités, l'Université de Leipzig, considérée dans
son ensemble et pour ainsi dire dans sa masse, était un réser-
voir bouillonnant de science et de pensée. Quelques maîtres de
talent se rencontraient de temps en temps qui canalisaient ce
flot abondant et désordonné et le répandaient sur les esprits
en nappes fécondantes. Et d'aventure quelques étudiants
géniaux passaient par là, que Leipzig fertilisait magnifique-
ment, et qui s'en allaient tout brûlants du désir de se mesurer
avec les doctrines et les idées, d'éprouver, de dissoudre, de
combiner et de recréer. Une dynastie de professeurs éminents
fut celle des Me?icke'. Ils étaient d'origine oldenbourgeoise.
0. Mencke publia la première revue critique allemande, les
fameux Acta Eruditorum'^. J. B. Mencke continua l'œuvre
paternelle, et, de plus, il aima et lit aimer la poésie. Lui-même
écrivit des poèmes sous le nom de Philandre du Tilleul (Phi-
lander von der Linde). Quatre de ses élèves, originaires de
Lusace, fondèrent une société poétique; elle devait, après
diverses transformations , prendre le nom de Deulschc
Geseilschafi et recevoir les directions de Gottsched. J. F.
1. Voir Etnst Kroker, LeipzUj, Klinkliardl et Biennann éd., Leipzig, p. 69.
2. Les Allemands se plaisent a faire remarquer que le juriste Liider Mencke était
l'arrière-grand-père du père de la mère de Bismarck.
3. Que notre Journal des Sçavnnls avait d'ailleurs précédés de dix-sept années.
08 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
Christ, précurseur de Winckelmann, révéla à ses auditeurs
les splendeurs de Fart antique ; il fut Fun des maîtres de Les-
sing. Ernesti succéda à Christ; Gœthe entendit un de ses cours.
Leipzig- fut, au milieu du xviii" siècle, le principal foyer de la
littérature allemande . Fuyant les recruteurs prussiens, /. C Gotts-
ched, né en 1700 à Kœnig-sberg-, était venu à vingt-quatre ans
s'établir à Leipzig, où il fut protégé par Mencke. Esprit robuste
et clair, Gottsched soumit pour ainsi dire à un filtrage le torrent
d'idées et de notions un peu troubles qui roulait tumultueuse-
ment à travers la ville-foire. Le rédacteur des Censures raison-
nables ( Vernunftige Tadlerinnen) fut un épurateur et un fixateur
de la langue, un défenseur de la liberté décrire, un vulgari-
sateur des idées générales et un réformateur du théâtre. Il
contribua à assurer la prédominance définitive du haut saxon
sur les autres dialectes. Il combattit l'intolérance religieuse. Il
rendit la philosophie plus accessible au commun des lecteurs.
Avec l'aide d'une actrice intelligente, la Neuberin, il régénéra
la scène; les foires n'avaient pas été sans développer à Leipzig
une vie théâtrale fort active; Gottsched fit la guerre aux farces
foraines qui y tenaient une trop grande place; il réduisit Hans-
wurst [Jean Sancisse), le Polichinelle allemand, à un rôle plus
modeste et il introduisit du sérieux dans les spectacles.
Gellert travailla, lui aussi, à dégrossir les matériaux de pensée
qui encombraient l'intelligence lipsienne. Il tailla et polit le
rude granit des concepts; il arrondit et affina les formes d'expres-
sion. Né à Hainichen, près Leij)zig. en 1715, il professa à l'Uni-
versité de Leipzig; il eut Gœthe pour élève. Ce fut un moraliste
aimable, un prosateur enjoué et un savoureux auteur de
fables. ,
Mais une personnalité plus accusée parut, Lessing était venu
en 1746 suivre les cours de l'Université. Lui porta jusqu'au
génie les qualités critiques et didactiques déjà manifestées avec
un éclat tempéré en Gottsched. De plus, il y ajouta un certain
^ens de l'art, exclusif sans doute, mais vif et ardent. Christ et
Ernesti l'aidèrent à déchiffrer les antiques. La Neuberin Fin-
LA KOIHK I)K r.HII'Zir. ET LES CULTLHES INTELLKCTIKLLES. 69
clina à comprendre le théâtre : le théâtre, auquel le futur au-
teur de la Dramaturgie de Hambourg devait porter un intérêt
si passionné! L'autorité de Gottsched, devenue à la longue pé-
dantesque et tyrannique, ne pouvait manquer de sembler insup-
portable à la jeune et friagante maîtrise de Lessing. Sans ména-
gement, il attaqua l'ancêtre. Ce fut un beau duel, d'où le vieux
censeur sortit fort mal accommodé ^
1. Fils d'un pasteur saxon de Camenz, en Lusace, Lessing étudia d'abord à tx'ii)-
zig. Il y reçut certainement quelques-unes des «secousses « décisives qui contribuè-
rent à orienter son esprit. L'humeur migratrice — héritée des \ieux Germains — qui
l'a conduit ensuite, et toute sa vie durant, dans bien des villes diflerenles (à Wit-
tenberg, Berlin, Breslau, Hambourg, Vienne, Wolfenblittel — , sans parler des retours
à Leipzig), a multiplié pour lui les influences subies. Cependant on peut revendiquer
au profit de la ville-foire une part sérieuse dans la formation de cette intelligence si
hautement encyclopédique. Précocement mûr, il avait interrogé tous les livres. Un
jour, à Leipzig justement, il eut une révélation (contée dans sa lettre à sa mère, le
20 janvier 1749); il prit conscience de sa gaucherie el de son manque de sens du
réel. Il quitta la chambre d'étude. II apprit l'escrime, la danse. Il rechercha le monde.
Il fréquenta les comédiens. 11 chanta avec autant de conviction que de littérature le
vin et l'amour. Dans sa pièce du Jeune Savant il bafoua ce pédautisme livresque dont
il avait observé sur lui-même les morbides symptômes. Et il se confia sans boussole
aux vagues chaudes et puissantes de la vie lipsienne.
Quand, après cela, il revint aux livres, il en comprit plus fortement le sens profond
et en découvrit mieux les supérieures beautés. Dès lors, nouveaux ou anciens, ils de-
vaient lui parler toujours avec les accents d'une singulière éloquence. Tout en deve-
nant un extraordinaire érudit et un grand homme de lettres, Lessing mainlint ses
relations avec les réalités les plus brutales de la vie et de la passion. En cela aussi
il demeura fidèle au type de l'étudiant de Leipzig. Chez lui alternèrent désormais
régulièrement les périodes de furieuse lecture, puis de |»roduction littéraire intense,
puis enfin de plaisirs sans retenue; ces derniers, dit Uœthe avec indulgence (D/c/^-
tU7ig und Wahrhelt, 2» partie, livre VII), étaient seuls capables de fournir le
contre-poids nécessaire à la terrible activité cérébrale de Lessing.
Ce fut parmi les Allemands le premier en date des universalistes. Il remontait à
tous les faits et poursuivait tous les textes. H vérifiait, contrôlait. Il assemblait el
confrontait. Par une méthode inductive vraiment moderne, il s'efforçait d'arriver
ainsi, dans la critique littéraire et d'art (Laocooit), dans la controverse philoso-
phique et l'exégèse, à des approximations de vérité toujours plus enveloppantes. 11
ne fut pas seulement un critique. 11 fut un philologue, un jiolémiste, un poète (bien
qu'il se déniât l'inspiration), un fabuliste, un auteur dramatique très original. Envi-
sagé au point de vue du mode de publication, Lessing prend au milieu de son époque
un aspect encore [)lus nouveau : il fut un grand journaliste. Le périodique lui appa-
rut comme le véhicule le plus propre à porter au loin le résultat de ses recherches
d'érudit ou de ses réflexions de penseur. A Leipzig déjà, ce berceau du journalisme
allemand, où parurent, avec celle de Gottsched, quelques-unes des plus notoires re-
vues littéraires du xviii- siècle, Lessing avait pu voir le périodique à l'œuvre. Dans
ceux qu'il fonda et dont l'éclat éclipsa celui de leurs modèles, il jeta les idées, accu-
mula les matériaux, multiplia les comptes rendus, juxtaposa les analyses, fil se suc-
/() LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
C'est à Leipzig' également que se déroula une des phases de
Goethe; c'est sur Leipzig;' comme fond que se détache la silhouette
de Gœthe étudiant. Il y arriva en 1765. En lui grondaient d'au-
tres forces encore que celles qui animaient un Gottsched ou
même un Lessing. Le jeune Gœthe était une intelligence, mais
davantage aussi. C'était une puissance violente de sentiments.
Il était apollonique et dyonisiaque tout à la fois. Quand il dé-
céder les campagnes contre les faux savants et les cuistres. A un autre point de vue,
l'on doit remarquer que, chose également nouvelle, il ne fut pas non plus, comme
la majorité de ses devanciers, un publiciste exprimant les opinions d'une classe so-
ciale déterminée. 11 visa jalousement à l'indépendance. Il fut un chercheur de vérité,
un cribleur d'idées. Lui-même s'est comparé quelque part modestement à un moulin.
Tous les « vents de l'esprit » faisaient en effet tourner ses ailes et il a moulu tous
les grains pour la nourriture et la délectation des intelligences.
Par une face opposée de son esprit, Lessing est d'ailleurs très allemand, au sens
actuel du mot, et en cela il devance ses compatriotes, peu préoccupés, à l'époque,
d' « unité » spirituelle ou politique. Ses enquêtes comparatives sur les littératures
l'ont amené à concevoir l'idéal d'un théâtre « véritablement allemand ». 11 se montre
durement hostile à l'imitation des tragédies françaises, — qu'avait préconisée Gotts-
ched. Remontant aux pièces originales des tragiques grecs et aux textes de la Poé-
tique d'Aristote, il prétend instruire le procès de nos tragiques du xvii" siècle. Il
profite au contraire de Diderot. Par-dessus tout, il exalte et fait connaître Shakes-
peare. Plus Allemand que Saxon, Lessing a une sincère admiration pour Frédéric II
(qui du reste ne fait rien pour lui). Il aime les militaires prussiens. La force des
armes en impose à cet intellectuel, soucieux, nous l'avons vu, de ne pas puiser dans
les seuls livres ses conceptions de la vie. Son œuvre dramatique la plus fameuse,
Minna von Banihelm, fait assister les spectateurs au mariage symbolique de la
Saxonne vaincue et du major prussien von Tellheim. Le jeune Goethe se trouva en
i7fi7 à la première de cette pièce au théâtre de Leipzig et en fut très impressionné.
Son émotion retentit encore dans le passage de Dichhmg und Wahrheil où il si-
gnale Miniia von Bornhehn comme ayant ouvert aux jeunes écrivains des horizons
dramatiques insoupçonnés.
Si Lessing pressentit le dogme du « germanisme » et parut s'y rallier d'avance,
dans le domaine religieux et philosophique au contraire il tendit sans cesse à s'affran-
chir de tout dogme particulier et à devenir de plus en plus « citoyen de l'univers ».
Son évolution dans ce sens s'accentua jusqu'à sa mort, survenue prématurément en
1781. C'était l'universalisme qui reparaissait en lui d'une façon violente. Une mani-
festation sensationnelle en fut sa dernière œuvre dramatique, Nathan le Sage, où
le christianisme, le juda'isme et le mahoniétanisme sont présentés comme ayant la
même valeur aux yeux de Dieu, et où même le Juif Nathan semble jouer le rôle le
plus noble et le plus vertueux. Chose curieuse, une œuvre de jeunesse, les Juifs,
contenait déjà le germe de telles idées. Elles trouvèrent une expression énergique
dans Nathan le Sage. Cette pièce dut certes être jouée avec succès à Leipzig et y
réunir les applaudissements des Juifs d'Orient et des Turcs que le commerce des
fourrures et celui du coton et de la laine attiraient en nombre dans la ville-foire.
Nathan le Sage continue d'ailleurs d'être représenté fréquemment dans les villes
d'Allemagne à colonie juive nombreuse.
LA l(»lHi; IIH LEIPZIG ET LKS CULTIRES INTELLECTIKLLKS. il
barqua à Leipzig', il était luoiiic, de son propre aveu, véhément
et tumultueux à un singulier degré. La ville-foire devait, tout
eu satisfaisant avec générosité ses passions, fortifier encore le
coté intellectuel de Gœthe, en développant chez lui le sens ency-
clopédique et nniversaliste, et en lui donnant le souci, le res-
pect, l'amour de la réalité •; la ville-foire devait donner à son
cerveau une dçcisive trempe, en attendant qu'un jour Weimar
parachevât sa nature et Télevàt à la hautaine sérénité des eugé-
niques. Et peut-être Gœthe ne se rendra- t-il jamais bien compte
lui-même de l'étendue de sa dette envers Leipzig'. Il semble se
plaindre dans ses Mémoires de s'être vainement promené au Ro-
senthal, à Connewitz, et àRaschwitz,pouryfairela <( chasse aux
imag-es ». Mais le bénéiice du séjour, pour ne pas se manifester
à la conscience du jeune homme, n'en était pas moins profond
et durable. Tandis qu'il courtise Katchen, et joue si brutalement
avec le cœur d'iVuncheu, tandis qu'il se complaît aux facéties
de Behrisclî, l'atmosphère intellectuelle de la ville-foire entre
en lui, éclaircitles vapeurs ardentes de sou esprit etfervescent^.
Oeser, à l'académie de dessin de la Pleissenburg, lui révèle
l'art antique. A l'O^^r.s cV Argent, le Nuremberg eois Stock lui
apprend la gravure sur cuivre. Les riches marchands le con-
vient à admirer leurs statues. Chez Gœthe, le sens du réel et le
sens du beau grandissent rapidement, sans jamais se confondre,
mais en entretenant de mystérieuses correspondances. Un jour,
il prend la diligence pour aller à Dresde afin de voir la' Galerie
de Peinture. Fidèle à la prévention de son père contre les hô-
telleries, il descend chez un cordonnier, parent de son logeur
de Leipzig. Quelle illumination intérieure le soir où, rentrant
de la Galerie, il s'arrête devant le tableau formé par la petite
salle à manger du cordonnier, et où il se découvre la faculté de
voir la réalité du même œil dont il regarderait une œuvre d'art !
Oui, Gœthe s'est accru infiniment pendant son séjour à Leipzig.
1. Le philosophe et pédadogue Paiilsen disait qu'il y a deux choses principales à
apprendre de Gœthe : r la crainte respectueuse delà réalité; T l'aversion pour les
déclamations morales de certain idéalisme creux.
2. Sur le passage de Gœthe à Leipzig, voir : Otto .Jahn, Gailie inid Leipzig,
Leipzig. — ^ Julius Vogel, Gœlhes Leipzigcr Sludenienjalirc. Lei|)/,ig.
72 I.A FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
Aussi a-t-il voulu peut-être exprimer malgré tout un sentiment
personnel quand il fait dire à l'un des personnages de Faust :
« Je suis très content de mon Leipzig. C'est un petit Paris, et
propre à éduquer son. monde ».
[Ich lobe mir mein Leipzig. Das ist ein Idein Paris und hildet
seine Leiile^ .)
Cependant le grand rôle littéraire de Leipzig était terminé 2.
Un certain nombre de circonstances, parmi lesquelles le succès
des armes prussiennes et l'abaissement de la Saxe, devaient
contribuer à déplacer le foyer de la culture intellectuelle dans
l'Allemagne centrale. La cour de Weimar allait succéder à la
ville et à l'université de Leipzig comme principal théâtre du dé-
veloppement des lettres allemandes. La littérature qu'on est
convenu d'appeler « classique », commença bientôt de s'y épa-
nouir sous la protection d'un Mécène princier'^.
Sur d'autres points, le « romantisme » allemand proprement
dit allait naitre. Mais, de même que le plus grand des futurs
« classiques » s'était formé en partie à Leipzig \ les protago-
1. Kroker {op. cit., p. 91) observe que Gœlhe a peul-étre mis un peu d'ironie dans
cette plirase, attendu qu'il la fait prononcer par un étudiant pris de vin. 11 est
certain que l'excellent et le pire se rencontraient à Leipzig et s'y mélangeaient par-
fois. Cet assemblage de haute intellectualité et de brutalité est justement carac-
lérisliquede la civilisation lipsienne. Quoi qu'il en soit, les hommes de génie y trou-
vèrent leur compte, car, tout en agrandissant leur esprit, ils prirent à Leipzig un
rude et profitable contact avec toutes les réalités de la nature humaine.
2. Entre les importantes publications auxquelles vient de donner lieu le jubilé
des cinq cents ans d'existence de l'Université de Leipzig, se distingue \ Histoire de
la vie littéraire à Leipzig {Geschichte des Litterarischen Lebens in Leipzig) par
Georg Witkowski, Leipzig et Berlin, Teubner, l90a, imposant ouvrage d'érudition
qui jette surtout beaucoup de lumière sur l'époque antérieure à Gottsched.
Sur celte époque elle-même, voir le récent ouvrage français de G. Belouin, De
Goltsched à Lessing.
3. On s'est demandé souvent quel tour aurait pris la littérature allemande si le
cenlre s'en était maintenu plus longlenaps à Leipzig, et si elle n'avait pas bénéficié
à ce moment des influences aristocratiques de la cour de Weimar. Sur ce sujet,
voir : Julius Faucher, yVeimar und Leipzig in der deutschen Litteratur.
4. Pour être complet, il faut ajouter que Schiller, comme Gœlhe, a séjourné à
Leipzig (1785). Il y habita cette petite maison qu'on peut visiter aujourd'hui au fau-
bourg de Gohlis et où il composa V Hymne à lu Joie. Le poète avait pourtant à ce
moment à lutter contre des difficultés matérielles, ainsi qu'en témoigne une lettre
exposée à la muraille de la maison de Gohlis et où Schiller prie un marchand de lui
prêter de l'argent, proineltanl de le rendre « à la prochaine foire ».
L.v K01HI-: DE leii'zk; i;t li;s ci i.tihks i.ntellkctlklles. 73
nistes d'un des deux groupes romantiques, le groupe des « sub-
jectifs », avaient, eux aussi, séjourné utilement dans la Ville-
Foire.
C'est ainsi que Jean-Paul avait fait ses études à l'Université
lipsienne. Le fils du pasteur de Haute-Frauconie demanda son
immatriculation en 1781, seize ans après Goethe, et pro-
duisit un testimonium paupcriatis grâce auquel il obtint la
dispense de tous droits. Il logea Peterstrasse, à la maison des
Trois Roses; on lui imposait l'obligation d'abandonner sa
chambre aux marchands toutes les fois que revenait la foire.
Jean-Paul suivit des cours de toute espèce et apprit aussi bien
la philosophie avec Platncr, que l'histoire des apôtres auprès
de Morus et que la trigonométrie chez Gehler. Les influences lip-
siennes se combinèrent aux influences franc onienn es ^ pour ai-
der à modeler définitivement ce déconcertant esprit, à la fois
sentimental et ironique, ingénu et érudit. Il fit connaissance
avec tous les problèmes que pose le savoir humain et joua avec
les solutions admises aux diverses époques; il s'amusa aux
théories et se promena à travers les doctrines; et sa fantaisie
devait, comme chacun sait, tirer plus tard de sa science le plus in-
génieux parti. Jean-Paul, au milieu de terribles tracas d'argent,
écrivit dès l'hiver de 1782, à Leipzig, sa première œuvre no-
table, les Procès Groënlandais. L'éditeur Voss, de Berlin, ac-
cepta de l'imprimer, « de manière à ce qu'elle pût être mise eu
vente à Leipzig, à la prochaine foire de Pâques ». Le livre n'eut
aucun succès. L'écrivain, sans se laisser abattre, se mit à com-
poser l'œuvre intitulée : Choix fait parmi les papiers du Diable.
Cependant la misère devint insoutenable et les créanciers me-
naçants. Jean-Paul dut se sauver nuitamment de Leipzig, en se
déguisant. Mais il partait de la ville avec la conscience de sa
vocation et de son destin. Venu pour y faire des études de
théologie, il y avait senti grandir ses curiosités et se déve-
lopper son génie littéraire, et il y avait pris joyeuse con-
fiance dans les dons singuliers de son esprit, malgré la plus
1. Voir, La Civilisation de l'Éiain, 'i» [)artie, p. lOG.
74- LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
décourageante succession d'humiliations et de souffrances.
Leipzig fut également le lieu où le jeune Nuvalis commença
d'être soi. Sou père, le baron de Hardenberg, l'y avait envoyé
faire son droit en compagnie d'Erasme, son frère cadet. L'étu-
diant n'exécuta pas ce programme. Il le rappelait plus tard dans
une lettre à Erasme : « Au lieu de répandre la poussière des
livres sur nos chevelures, nous jouions un rôle brillant sur le
théâtre du monde. » C'est à Leipzig que Novalis apprit à vivre
et à penser par lui-même. Comme le dit F. Blei', c'est là que
« la vie promena sa charrue dans les terres profondes de cet
esprit. » L'influence de la Ville-Foire fut secondée et renforcée
par celle d'un camarade d'étude qui n'était autre que Frédéric
Schlegel. Certes, le jeune Novalis, qui allait monter à grands
pas, pour disparaître au sommet dans un éblouissement, les
chemins du plus haut et du plus étonnant mysticisme, était fort
dissemblable du futur auteur de Lucinde. Mais celui-ci, grâce à
la pluralité de ses talents et à sa maturité d'intelligence, exerça
sur son compagnon un ascendant de quelque durée. Il le guida
à travers l'admirable champ d'observations et d'expériences
qu'était la Ville-Foire. Il « ouvrit les fenêtres de l'àme- » du
jeune Novalis. F. Schlegel fit plus : lui qui, à l'âge où l'on dé-
bute, allait être le premier en Allemagne à formuler la théorie
de « l'art pour l'art », il « éveilla, en Novalis, l'artiste ^ ». Nova-
lis sentait bien tout ce qu'il devait à F. Schlegel quand il lui écri-
vait en quittant Leipzig : « Tu as été pour moi le grand-prêtre
d'Eleusis; par toi j'ai goûté aux fruits de l'arbre de science. »
Et F. Schlegel lui-même, ne dut-il pas à Leipzig l'émancipa-
tion — sans doute poussée un peu trop loin — de sa person-
nalité et de son esprit? Tel que le caractérise un critique, avec
le contraste interne de « son intelligence prématurément for-
mée et de son émotivité en pleine agitation'* », nous n'avons
pas de peine à l'imaginer plongé au cœur de la vie lipsienne.
1. F. Blei, Xovalis, Bard-Maïquaidt éd., Berlin, \t. 10.
2. Id., op. cit., p. 14.
3. Id., op. cit., p. 14.
4. F. Blei, op. cit., p. 10.
LA Fomi;- Di;: i.r.ii'/.ic. i;t les ciltires inteli.i'.ctielles. /o
s'y fortifiant et s'y exaltant. Nous concevons comment il exerça
dans la ville ses curiosités aiguës et un peu perverses de
« psychologue » (il en l'ut « un » avant riieure). Nous nous figu-
rons comment il y eut l'occasion de façonner en sa personne
ce type de dandy romantique dont il a fait la description dans
Lucinde, avec la prétention de se représenter soi-même :
« Sans affaire et sans but, il tournait autour des choses et des
hommes comme quelqu'un qui cherche avec angoisse ce dont
tout son bonheur dépend. Tout pouvait l'exciter, rien n'était
capable de le satisfaire. De là vint qu'un écart ne pouvait l'in-
téresser qu'aussi longtemps qu'il ne l'avait pas essayé et quil
n'en avait pas considéré de plus près la nature. Aucune sorte
de fantaisie ne pouvait lui devenir vraiment une habitude : car
il y avait en lui autant de mépris que de légèreté. Il lui était
possible de se livrer aux jouissances avec réflexion et de se
plonger dans ses pensées jusqu'au sein des plaisirs'. »
Ainsi Leipzig qui, par les « lumières » de son rationalisme
encyclopédique, avait illuminé de feux brillants l'esprit des
grands critiques du xviif siècle, fut appelée aussi vers la fin,
grâce à la liberté extrême de ses discussions et à l'aimable faci-
lité de ses mœurs, à favoriser, chez quelques-uns des futurs
représentants du romantisme '( personnel et subjectif », la pre-
mière poussée d'instinct et le premier tumulte de sentiments.
11. — LES BEAUX-ARTS.
Si elle fut propice à la littérature et à la critique, la civilisa-
tion de Leipzig, au xviii' siècle, ne se prêta guère au dévelop-
pement du génie pictural et plastique -.
1. F. Blei, qui reproduit tout le passage, ajoute un peu brutalement (op. cit.,
p. 11 et 12) : « On trouvera dans les tons fondamentaux de ce portrait de quoi
constituer aussi sans difficulté celui du Scblegel de plus tard, qui ressemblera tant
au héros A'En Route de Iluysnians, à part cela que les éléments viennois de
l'époque Metternich y mêleront les couleurs fanées d'une sorte de piété sensuelle
et décrépite. »
2. Ce n'est que dans la dernière partie du xix' siècle que J^eipzig devait enfanter
76 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
Cependant les riches marchands lipsiens s'intéressèrent aux
beaux-arts, à titre de collectionneurs . Leur goût de collectionner
s'appliquait tantôt aux œuvres d'art, tantôt aux pièces d'histoire
naturelle. Souvent les deux passions étaient réunies chez la
même personne. Plutôt scientifique était la collection formée
parles Lincke, propriétaires de la pharmacie du « Lion ». Les
Richter (enrichis par l'exploitation des fameuses couleurs hleues
extraites de certains minéraux de l'Erzgebirge) ^ rassemblaient
à la fois des peintures, des pierres précieuses, des échantillons
scientifiques. Les Winckler (arrivés à la fortune par la banque
et le commerce des « épices ») achetaient des tableaux. On a
souvent médit des collectionneurs. La collection, a-t-on répété,
est un goût de barbares : conquérants stupides ou marchands
parvenus. Elle a commencé de fleurir avec ce peuple romain, si
médiocrement doué pour les beaux-arts, mais si habile à dépouil-
ler les peuples artistes des chefs-d'œuvre et même des dieux
qu'ils avaient produits. Elle a eu pour parrains dans l'histoire
les Mummius dévalisant les Corinthes, et les Verres « balayant »
les Siciles. La collection, c'est l'outrage à l'unité et au style.
C'est l'aveu bruyant et l'étalage de l'ineptie, de l'incompréhen-
sion noire. C'est le triomphe du contradictoire, du disparate et
de l'hétéroclite. Le réquisitoire contient quelques parties solides.
Il en renferme d'autres qui le sont beaucoup moins. Le collec-
tionneur, qui du reste, bien loin de tout admirer et de tout
admettre, se « spécialise » souvent (et tombe alors dans l'autre
danger d'être dénoncé comme un <( maniaque ») peut être un
voluptueux qui jouit de la diversité et de l'opposition des œuvres,
ou un critique d'art qui se plaît à étudier, pour exalter finale-
un artiste qui est en même temps un maître des lignes, des couleurs et des formes,
le peintre et sculpteur Max Klinger, l'auteur de la fameuse statue de Beethoven et
du tableau du C/irist dans l'Olympe. Ce rude et complexe génie se situe magnili-
(fuement dans le milieu qui lui a donné naissance. Tout en réservant la part du
« facteur personnel », on peut dire que le passé de Leipzig tout entier semble avoir
été nécessaire pour préparer l'épanouissement de son œuvre surprenante, d'une si
victorieuse énergie, d'une si triomphante érudition, et d'une si ardente et si farouche
sensualité.
1. Lesquelles entrent dans la fabrication des porcelaines de Saxe et ne contribuent
pas peu à en rehausser la beauté.
LA romK DE LEH'zic. i:t les ciltihes ustellectii-.i.i.es. / /
meut telle ou telle forme aux dépeus des autres, ou au contraire
pour proclamer la relativité du sens du beau, les produits suc-
cessifs de la création esthétique, ou un philosophe curieux de
suivre dans ses variations l'effort artistique de l'esprit humain.
En ce ([ui concerne particulièrement Leipzig-, nous sommes
porté à reconnaître, dauscegoût de collectionner qui s'empara
des grands marchands du lieu, une nouvelle manifestation de
latendance intellectualiste, encyclopédique et « compréhensive »
qui avait grandi si naturellement dans la Ville-Foire, et qui
faisait que, après y avoir vu rassemblées les marchandises de
tous pays, l'on se complaisait aussi à y confronter toutes les
idées et à y juxtaposer toutes les œuvres. La foire n'était-elle
pas elle-même une sorte de grande collection? Collection éphé-
mère, qui se désagrégeait bien vite, mais qui, périodiquement
aussi, se reconstituait par des apports universels ! Et les collec-
tions n'étaient-elles pas, à l'instar de la foire, de composites
assemblages, de riches capharnaûms, dopulents caravansérails?
Que des esthètes malicieux exercent leur verve aux dépens des
négociants qui accumulèrent ces trésors; qu'ils raillent l'incom-
pétence et la vanité de quelques gros marchands se pavanant,
la bouche épanouie en un sourire satisfait, au milieu de leurs
petits niusées. Mais qu'ils veuillent bien ensuite s'arrêter un
moment à supposer que fût introduit dans ces galeries et dans
ces « cabinets » un esprit extraordinaire, capable non seulement
de percevoir et de comprendre avec vigueur chaque objet sépa-
rément, mais aussi de remarquer avec subtilité les différences et
de se faire de ces différences mômes une occasion de réflexion
et de plaisir, alors ne leur semblera-t-il pas que les collections,
chose tout à l'heure pesante et sans rayonnement, pouvaient
devenir parfois brusquement des chapelles d'initiation, et même
des sanctuaires privilégiés où s'accomplissaient, au bénéfice de
certains élus, des miracles d'éblouissement intérieur? De même
que le Leipzig économique des foires, d'une abondance chao-
tique, dispensait la vie et le bien-être à ceux qui choisissaient
et puisaient dans son sein; de même que le Leipzig intellectuel,
d'un « encyclopédisme » un peu trouble, versait pourtant le
78 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
clair savoir aux esprits capables de filtrer ses richesses; de
même aussi le Leipzig des collections pouvait illuminer de
fulgurations magnifiques ceux qui venaient le regarder avec les
yeux de rame. Ce fut le cas de Lessing et de Gœtlie '. Ce dernier
s'est plu à évoquer en quelques lignes sereines 2 le souvenir des
propos qu'on échangeait entre amateurs éclairés tout en admi-
rant les tableaux des Winckler et des autres collectionneurs
lipsiens. L'on s'y élevait à un dilettantisme voluptueux et tran-
quille, à une jouissance forte mais calme de tous les beaux
artifices des peintres et des sculpteurs. Aucune vaine dispute,
provenant de l'étroitesse des points de vue ou de l'exclusivisme
d'une passion trop violente, ne troublait ces lumineux instants.
« Tout au plus discutait-on, dit Gœthe, sur l'école d'où était
sorti l'artiste, sur l'époque à laquelle il avait vécu, sur l'espèce
particulière de talent dont la nature l'avait doté, sur le degré
de perfection qu'il avait atteint dans l'exécution. L'on ne mon-
trait aucune préférence pour les sujets religieux ou les sujets
profanes, pour les paysages ou pour les sujets urljains, pour
les sujets animés ou pour les natures mortes ; la question était
toujours la valeur artistique du tableau. »
Les grands peintres et sculpteurs manquèrent à Leipzig, mais
il y eut au xvii" et au xviii" siècle des graveurs sur cuivre de
beaucoup de talent, les Andréas Brctschneider, les Christian
Ilomstet, les Bernigeroth père et fils, les Christian Ileckel, les
J.-C. Sysang, les J.-F. Rosbach, etc. Nous avons vu que Gœthe
lui-même apprit à graver sous la direction de Stock, dans la
maison de \Ours d'Argent. Cet art tient une place dans l'espèce
d' « épopée du cuivre » qui semble s'être déroulée en Saxe.
Tout marchand lipsien qui ne pouvait pas se faire peindre, faisait
au moins graver son portrait et en donnait des exemplaires à ses
1. Gœlhe devait devenir lui-même un fervent colleclionneur d'objets d'art, d'ins-
truments et d'échantillons scientifiques. Rien n'est plus captivant que de voir, à
AVeimar, ses collections de porcelaines, de médailles, de gravures, de minéraux,
d'instruments de physique. Beaucoup de ces objets sont serrés dans des meubles à
petits tiroirs, faisant penser à nos « classeurs » les plus modernes, et qui furent
construits sur les indications de Gœthe lui-même.
2. Diclitung nnd Wahrheit, liv, III.
LA KiMIlE KK I.KII'/H; El' I.KS ClLTIIiKS TNTKLLKCTLELLES. i\)
amis. Cependant la plupart des gravures exécutées : vues de
monuments, paysages, scènes de genre, etc., étaient destinées
à la vente. Le commerce des gravures sur cuivre fut très actif
durant l'avant-dernier siècle aux Foires de Leipzig-. On sait qu'il
avait eu auparavant un vif éclat dans la Nuremberg du
\yf siècle à l'époque d'Albert Diirer et de ses émules. L'influence
tout à fait déterminante que les caravanes marchandes des Pa-
triciens nurembergeois eurent sur le développement de la Foire
Jipsienne, qu'elles avaient adoptée pour leur principale étape,
laisse supposer que, en étudiant dans le détail les rapports des
deux villes, il serait possible de trouver des matériaux permet-
tant de reconstituer sans solution de continuité l'histoire du
commerce des gravures sur cuivre en Allemagne. Parmi les gra-
vures qui se débitaient au xvin' siècle à la Foire, et dont plu-
sieurs portent des titres et commentaires en français, les moins
curieuses ne sont pas celles qui représentent les aspects de la
cité et ceux de la Foire elle-même : la cohue des marchands, les
baraques des montreurs, et les étalages d'objets de luxe qui
attiraient les riches acheteurs dans la « cour d'Auerbach ».
Beaucoup de gravures étaient vendues séparément et pour elles-
mêmes. Mais un grand nombre aussi (portraits des savants lip-
siens, images des sciences et des métiers, etc.) étaient faites
pour illustrer les publications des éditeurs de Leipzig, dont les
productions devenaient sans cesse plus abondantes et plus soi-
gnées.
Il ne faut pas non plus omettre de rappeler ici la contribution
artistique apportée aux Foires de Leipzig par la jjorcelaine
saxonne de Meissen ', qui y trouvait, comme il a été déjà répété
plusieurs fois, son principal dél)onché '. Au milieu des brutalités
et des truculences de la vie lipsienne, c'était merveille que de
voir fleurir ces productions d'un art fragile et délicat. L'on
pouvait se déprendre un instant de l'agitation tourbillonnante
1. Indépendamment du grand ouvrage de Karl Berling, voir Willy Doengcs, Meiss-
ner Porzellan, Berlin, Marquardt et Cie, éd.
2. Voir : Bôhmert, Vrkundl. Geschichte u. Staliatik der Meissner Porzcllan-
manufaktur, p. 46, et Stieda, Die Anfilnge der Porzellanfabrikalion aiif deiii
Thiirimjericalde, p. 138 et 139 et p. 145 et 14(J.
80 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
(le Leipzig pour s'abandonner là, comme parleraient les poètes
nos contemporains, à un '(rêve de porcelaine ». La prestigieuse
substance, dont l'alchimiste et chimiste saxon Bottger avait re-
trouvé le secret, et que Hérold ^ avait perfectionnée, était déli-
cieuse par elle-même. Les formes qu'on lui donnait et les des-
sins dont on l'ornait ne l'étaient pas moins. Le modelage et la
décoration s'inspiraient du style rococo - ou en furent, si l'on
préfère, une des manifestations les plus séduisantes -^ Jolis
bergers et ravissantes bergères, galants seigneurs s'inclinant
devant l'objet de leur tlamme, belles petites princesses faisant
la révérence, dénicheurs d'oiseaux et voleurs de baisers, ce fut
comme une vision de féerie que l'apparition de ces exquises
petites figurines, d'un éclat si frais, et qui faisaient autour
d'elles les gestes plus menus, puisque, d'y porter une main trop
hardie, c'eût été risquer de les briser et de mettre fin au prodige !
Nulle part peut-être mieux que dans le modelage et la peinture
de la porcelaine, le style rococo n'a révélé sa subtilité, étalé sa
grâce voluptueuse et exercé son charme vainqueur ''.
1. Appelé de Vienne à Meissen en 1720.
2. Celle introduction heureuse du style rococo dans l'arl de la porcelaine fut sur-
tout l'œuvre du modeleur Johann Joachim Kaendler.
'A. Un Allemand. G. Semper, a soutenu à ce propos que la manufacture de porce-
laine de Meissen avait été le vrai berceau du style rococo et que ce style s'était trans-
planté de Saxe à Versailles et à Paris avec la fille d'Auguste III, qu'épousa Louis XV
de France. Celle opinion n'a pu s'accréditer, même en Allemagne.
4. Grande a été l'influence de la cour de Dresde sur le développement des arts en
Saxe à celle époque, et parlicuhèremenl de l'art céramique. Les Electeurs de Saxe,
et notamment Auguste le Fort, firent de Dresde une capitale artistique. Eux aussi
étaient d'ardents « collectionneurs « ; ils réunirent dans leurs palais d'admirables
séries d'objets d'art et dotèrent leur résidence de magnifiques musées. Ils collection-
nèrent la porcelaine avec passion (el l'on aime à raconter à ce propos qu'Auguste III,
en échange de 48 vases qu'il voulait placer dans son « palais hollandais », donna au
roi de Prusse un régiment de dragons). Les collections de porcelaine devinrent à la
mode dans toute la Saxe el prirent leur rang, chez les riches, à côté des galeries de
tableaux, de gravures, de statues.
Les Electeurs de Saxe, quifurentau xvtii<^ siècle rois de Pologne, ont eu de grands
défauts, mais ont été vraiment des souverains arlistes. Leur amour de la beauté et du
luxe sut profiler de toutes les ressources qu'ils trouvaient dans leurs différents do-
maines. Ils eurent le goût de la pompe un peu barbare mais grandiose des Slaves,
et ils le tempérèrent et le nuancèrent en obéissant aux suggestions de l'art délicat
qui florissait à cette époque dans les cours de l'Europe occidentale.
Malheureusement les prodigalités de ces souverains ne furent pas l'une des
LA FOIRE DE LEIl'ZIf. ET LES CfLTL'RES INTELLECTIELLES. 81
L'architecture. — Varchilcclurc lipsienne vaut (luon en dise
un mot. Nous avons constaté rintlucnce de i\uroml)erg sur Leipzig-
au xv" et au début du xvi'' siècle ; les Nurembergois apportèrent
l'activité commerciale à la cité et ils introduisirent le style
renaissance dans ses constructions (nous avons vu tout ce qui
fut réalisé à cet égard pendant Fédilité de Hiéronymus Lotter).
A.U xvi*^ et au xvii'' siècle ce furent les Hollandais qui, à leur
tour, firent sentir leur influence à la fois sur les transactions et
sur l'art de bâtir. Au commencement du xviii'' siècle, le style
baroque, triomphant à Dresde, étendit son empire à Leipzig.
Quels que fussent les styles adoptés et les combinaisons aux-
cpielles ils donnèrent naissance, les architectes lipsiens se
préoccupèrent toujours de ménager de grands emplacements
pour servir à l'exhibition des articles au moment des foires.
Ainsi apparurent des << adaptations » lipsiennes de divers styles
architecturaux. Par exemple le style baroque, libre à Dresde
et visant uniquement à plaire, dut, à Leipzig, asservir sa grâce
aux nécessités d'un utilitarisme marchand. On avait besoin de
vastes espaces non seulement pour exposer les produits durant
la Foire, mais aussi pour les emmagasiner durant le reste de
l'année ' ; car beaucoup d'articles non vendus demeuraient à
Leipzig au cours de l'intervalle qui s'écoulait entre deux
foires ; et, d'autre part, les habitants de Leipzig avaient entre-
pris le commerce d'entrepôt, première origine du grand com-
merce stable dans la ville. Les longues cours à galeries des
maisons lipsiennes devinrent une des caractéristiques de la
cité.
Kochs Hof^ Slieglitzenhof^ etc., toutes furent bientôt notoi-
res. La plus grande célébrité s'attacha cependant à Auerbachs
moindres causes de l'abaissement de la Saxe au i)rofit de la Prusse à la fin du
wiir siècle.
1. Masperger, un des historiens des Foires, envisage comme condition de la pros-
périté de celles-ci dans un lieu, la présence d'une population disposant de capitaux
et de crédit. Il constate que, à Leipzig comme à Francfort, cette condition a été
remplie et il énumère les bons profits qu'on se fait en logeant les étrangers et leurs
marchandises, en les mettant en rapports avec d'autres étrangers, en se chargeant
des expéditions, en taisant le cliange, en consentant des avances.
82 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSÉS.
Hof, la Cour d'Auerbach (au pied de laquelle se trouvait et se
trouve encore le non moins fameux Auerbachs Relier^ ou Cave
d'Auerbach). Auerbachs Jfof avait été édifié en 1516 par nn
savant, le D"^ îleinrich Stromer, d'Auerbach. Les éventaires en
furent loués de préférence par les vendeurs d'articles de luxe
et d'objets précieux. Cette petite galerie connut la gloire, et les
poètes ne dédaig"nèrent pas de la célébrera Le Français Bal-
thasar de Monconys, qui visita Leipzig en 1663 avec le duc de
Chevreuse, s'étonnait de ces longues cours lipsiennes où les
marchandises étaient exposées, tandis que sur la place du
Marché de nombreuses baraques contenaient d'autres marchan-
dises encore. Cent ans plus tard, les maisons de Leipzig de-
vaient impressionner fortement le jeune Cœihe. « Leipzig, dit-
il dans ses Mémoires, n'évoque pour le spectateur aucune
époque antique; dans ses monuments, c'est une époque nou-
velle, au court passé, qui nous parle, portant témoignage de
l'activité commerciale, de l'aisance et de la richesse. Mais ce
qui me plaisait tout à fait, c'étaient ces bâtiments me paraissant
énormes, ayant un visage sur deux rues, enfermant tout un
univers bourgeois dans leurs grandes cours entourées de cons-
tructions hautes comme le ciel, et qui ressemblent à des burgs,
même à de petites cités 2. »
L'un des bâtiments les plus intéressants qui furent édifiés
dans le style baroque est le petit palais que se fit construire, à
partir de 1701, au coin du Brïihl et de Catharinenstrasse, le
1. Un poète consacra à la Cour d'Auerbach une pièce dont nous traduisons ce court
passage :
« Ici, Crassus devrait être appelé un iiauvre et Crœsns un indigent.
Ici Midas lui-même contemple avec étonnement de grandes tables d'or.
Ici Cléopàtre peut voir ce qu'est un torrent de ])erles.
0 Pérou, tes richesses ont en ce lieu leur entrepôt... »
Un autre folliculaire allemand n'hésita ]ias à déclarer Leipzig supérieur à Paris,
parce que Leipzig avait la Cour d'Auerbach. Il rajipelle l'anecdocte de François I"
montrant la capitale à Charles-Quint et lui disant : « Paris seul peut offrir de tels
trésors. » 11 fait sommation au fantôme du Valois défunt de venir à Leipzig, et lui
crie : « Prince couvert de la pâleur de la mort, a|)proche-toi davantage encore. Est-
ce que la célèbre Cour d'Auerbach ne te fait pas voir quelque chose de beaucouj)
mieux.' »
2. Dichtung und Walirheil, liv. II, chap. vi.
LA FOIRE DE LEIPZIG ET LES (.ILTIUES INTELLECTUELLES. 83
bourgmestre Romanus, célèbre par son faste et ensuite par ses
malheurs K
L'autre est la Bourse, cette délicieuse petite Bourse de Com-
merce, charmante comme une bonbonnière, qui fut élevée — on
pourrait dire ciselée — à la fin du xvii" siècle. Devant cette ado-
rable Bourse se dresse aujourd'hui la statue du jeune Gœthe,
au milieu de la place du Naschmarkt ou marché des friandises.
Et nous songeons, en passant par là, que Gœthe manquait
souvent les cours de l'Université pour aller déguster des crap-
felii^ et qu'il composa une ode burlesque au pâtissier Hendel, à
la fois pour parodier le lyrisme du professeur Clodius et pour
exprimer sa reconnaissance personnelle envers le faiseur des
gâteaux dont il appréciait fort la saveur.
La musique. — Enfin, à travers l'aridité de la ville toute de
pierre, au milieu des dures spéculations mercantiles, parmi
la sécheresse de l'encyclopédisme, de l'intellectualisme, de la
critique et de la raison raisonnante, — avait jailli, comme
une fontaine de miracle, la musique moderne.
L'école de musique annexée à la paroisse de St-Thomas, la
Thomana, fournissait la maîtrise aux diverses églises de Leip-
zig. Le <( Cantor « de St-Thomas, outre ses fonctions de direc-
teur musical, d'organiste et de compositeur de musique inédite
pour les fêtes religieuses, devait professer le chant aux jeunes
Thomanev, leur donner, des leçons de latin, les conduire cer-
tains jours à la messe, inspecter l'internat, etc.. En 1723, la
place devint vacante. Un organiste et musicien thuringien, qui
avait rempli successivement diverses fonctions dans les petites
villes de Thuringe, finit par se faire agréer. C'était Jean-Sébas-
tien Bach ~. Il occupa ce poste jusqu'à sa mort, en 1750 •^. Il
1. Il avait été imposé comme bourgmesU'e à la cité, par Auguste le Fort. 11 perdit
ensuite la faveur de l'Électeur de Saxe. Arrêté dans sou palais eu 1705, pendant la
Foire du Nouvel an, il fut jeté en prison et resta détenu à Kn^nigstein jusqu'à sa
mort pendant quarante années.
2. Telemann et Graupner ayant refusé l'emploi, le^ conseillers de Leipzig décla-
rèrent qu'il fallait se contenter d' « un talent plus modeste » et prendre Jean-Sébas-
tien Bach !
3. J.-S. Bach était issu d'une longue et prolifique lignée d'organistes tluiringiens
84 LA FOIRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
supporta sans se plaindre l'écrasant la])eur qu'on lui imposait.
Et, tout en s'acquittant d'une tâche si lourde, il réalisait l'œuvre
la plus merveilleuse peut-être qu'eût encore accomplie aucun
grand inspiré. Ses contemporains ne parurent pas s'en douter.
Même les hommes dont il dépendait lui infligèrent des traite-
ments abominables. Ernesti, directeur de l'école, le brima; il
osa instituer un « préfet de la musique » pour contrecarrer ce
que Bach faisait. La municipalité et le consistoire ne cessèrent
de lui chercher noise, de le malmener, de l'humilier, allant
jusqu'à réduire son infime traitement, sous prétexte que ce
« Cantor » était décidément « incorrigible » (sic). L'homme
trapu, aux petits yeux vifs, aux épais sourcils, aux joues pleines,
9u menton fort, s'arcboutait, portait le poids supplémentaire
de toutes ces avanies. Replié sur lui-même, il poursuivait, par
une méditation et une activité intérieure qui ne s'interrom-
paient jamais et qui durèrent autant (jiic lui, la construction de
ses palais sonores, l'édification du monde surnaturel des sons
qui allait désormais se superposer, en correspondant avec lui
mais en le dépassant, au monde brutal de Tétendue. De plus
en plus il s'embastillait en soi, indifférent aux inepties exté-
rieures, soucieux seulement de résoudre les problèmes succes-
sifs qu'il ne cessait de se poser, et prenant une attitude mentale
semblable à celle du Leibniz des dernières années'. Tantôt il
se mettait à son orgue, instrument alors mieux compris qu'au-
jourd'hui, d'ailleurs en avance sur l'orchestre, et il parlait à
Dieu, se laissant porter à lui sur les ailes de quelque fugue
surhumaine; une messe inouïe se célébrait en lui : le prélude
Les Bach, répandus en Thuringe, en 1-ranconie et dans la Basse-Saxe, consliluaicnt
une véritable « gilde » de musiciens et de chanteurs. On raconte sur eux les choses
les plus curieuses, par exemple que, à certains anniversaires, ils se réunissaient tous
dans une ville déterminée (Eisenach, Ert'urt. Arnsladt) et chantaient un choral à
nombreuses parties, puis des sortes de chœurs improvisés où les différenles voix,
s'interrogeant et se répondant, se mariaient en complexes harmonies. 11 y a là une
intéressante matière jiour les psychologues qui cherchent à expliquer « comment
un homme de génie se fabrique en quelque sorte à travers plusieurs généra-
lions ».
Sur J.-S. Bach, voir : P. Wolfrum, ,/.-.S'. /?flt7i, Berlin, Marquard éd.
1. Voir Wolfrum, op. ('(7., p. 168.
LA FOIRE DE LEIPZIG ET LES CULTURES INTELLECTUELLES. 85
répandait une solennité inconnue,- le motet communiquait un
sentiment de paix intérieure non encore éprouvé, puis un
Magnificat d'ampleur insolite s'éployait irrésistiblement et
prenait tout droit son essor dans les régions de la divine lu-
mière, et enfin le Sanclus éclatait dans une allégresse infinie de
Chérubins chantant au ciel la gloire du Seigneur. Tantôt il
composait quelque immense choral par lequel le « formidable
Cantor » courait le risque de « faire s'écrouler l'église » '.
D'autres fois, il revenait à son cher piano, dont il s'attachait
amoureusement à développer les ressources et la puissance ; il
défilait une « suite » de danses ~ : rallemande pleine d'une
sensibilité contenue, la sarabande passionnée, le langoureux
menuet, Fagile passe-pied et la gigue emportée ; il leur donnait
à toutes de nouvelles grâces, il leur prêtait un pouvoir volup-
tueux qu'elles n'avaient pas encore possédé ; mais peu à peu
il les baignait d'une joie si lumineuse, il y jetait les rayons
d'un si clair bonheur, que le plaisir s'achevait en félicité, que
l'agrément devenait extase; et c'était comme la gaité presque
enfantine, très grande, très forte, emplissant tout l'être, d'un
paradis retrouvé enfin. Ou bien il saisissait son violon et, ar-
chitecte vertigineux, bâtissait cette étrange Chaconne, « ce
géant musical qui semble escalader les deux » '. A certains
moments, il se consacrait à l'orchestre, et il en éveillait un à
un les instruments, comme des âmes. Et ses trompettes étaient
triomphales, et ses hautbois se plaignaient de façon déchirante,
et de sa flûte on a pu dire que nulle autre ne devait être plus
coquette ^. Aucun événement aussi étonnant ne s'était produit
depuis la création du monde. Oui, Bach venait de créer un
monde supérieur, qui allait planer désormais au-dessus du
vieux monde de la nécessité et des intérêts matériels. Deux
autres surhommes, iMozart et Beethoven, allaient bientôt s'y
1. Dus loar ein furchtbaier ('a/t^or... (Meiidelssolin.)
2. C'est pendant la guerre de Trente ans que s'étaient introduites en Allemagne
toutes les formes de danses esjiagnoles, françaises, italiennes, polonaises, Scandi-
naves, anglaises.
3. Wolfrura, op. cil., p. 143.
'i. Wolfrum, op. cit., p. 141.
86 LA FOIRE DE LEIPZIC. DANS LES TEMPS PASSÉS.
élever à sa suite pour en accroître l'étendue et la magnificence.
Même au point de vue économique, l'œuvre de ce génie et de
quelques autres ^ ne fut pas perdue pour Leipzig. La prospérité
de plusieurs industries s'en ressentit. Inversement, ces indus-
tries fournirent une aide précieuse aux compositeurs et aux musi-
ciens. L^ fabi'ication des instruments de nmsk/ue. qui avait com-
mencé de très bonne heure en Saxe, se développa de plus en
plus. Cette branche industrielle était appelée à augmenter con-
tinuellement d'importance jusqu'à nos jours. Ce fut pareille-
ment le cas de V édition des ouvi'ages musicaux, qui, comme
surgeon détaché de l'édition des ouvrages imprimés, acquit au
xviii'' siècle une vie propre. Nous avons vu que Jean-Gottlob-
Immanuel Breitkoj)f, l'ami de Go'the, rénova l'édition musicale.
Il fonda la maison Breitkopf et Hârtel, qui est constituée dé-
finitivement à partir de 1795. Les fabricants d'instruments et
les éditeurs de musique avaient tout à gagner à ce que l'art des
sons fût de plus en plus pratiqué et honoré dans la cité. Us
s'employèrent de toutes leurs forces à poursuivre ce résultat et
y contribuèrent de leurs deniers.
Une autre cause du développement de la vie musicale à Leip-
zig fut la richesse de la ville. La musique est en effet un art
très coûteux. La musique réussit encore à Leipzig parce que les
habitants en étaient nombreux et qu'une grande affluence de
population s'y réunissait. Or, si la musique est peut-être un art
individualiste dans ses hautes inspirations et dans ses suprêmes
fins, elle est un art social par les innombrables concours qu'elle
nécessite.
En 17V3, plusieurs riches négociants de Leipzig, parmi les-
quels le grand liljraire Gleditsch, fondèrent le « Grand Con-
cert ». C'est l'origine des concerts du Gewandhaus. En 1783,
en effet, le n Grand Concert », dont Hiller était le directeur
musical, fut installé dans la Maison de Foire des Tissus ou Ge-
ivandliaus. Au xix" siècle, ces concerts acquerront un renom
1. Illinclel, contemporain de Bach, était né à Halle, distante de Leipzig de quel-
ques kilomètres à peine.
LA KOIHE DE LEIPZIG ET LES CLLIl RES INTELLECTUELLES. HT
mondial. C'est Félix Mendelssohn-Bartholdy lui-même qui, par
sa direction géniale, lesrendra illustres. Mendelssolin aussi tirera
Bach de laLlme d'incompréhension où la sottise des hommes
l'avait enseveli •.
L'on sait quel fut le splendide éclat de la vie musicale à
Leipzig au xix" siècle -. 11 faut nommer pour mémoire le char-
mant Lortzing-, qui résida de longues années dans la Ville-Foire
et qui, malgré bien des épreuves et bien des détresses, com-
posa des œuvres trépidantes de gaîté comme le Forgeron
d'Armes et Czar et Charpentier.
Mais ne nous arrêtons qu'aux plus grands noms. Schumann,
Saxon de Zwickau, vécut à Leipzig et l'aima. La rude et puis-
sante cité plaisait à sa sensibilité inquiète. Elle le rassurait pour
ainsi dire. Dès qu'il l'eut quittée, il fut repris de ses ang-oisses
et ne tarda pas à perdre sa lucidité.
Les fastes de la musique lipsicnne trouvent leur somptueux
aboutissement eu Richard Wagner, né à Leipzig, et méconnu
de ses compatriotes aussi complètement que l'avait été Leibniz.
Wagner, qui, par certains traits, se « situe » pourtant dans son
milieu originel ! Wagner, indomptable et frondeur comme un
vieil étudiant de Leipzig! Wagner, d'une volonté obstinée, d'une
intellectualité ro])uste et d'une forte sensualité ! Wagner, qui a
chanté la Thuringe dans Tannhùuser , la Franconie dans les
Mai très -Chanteur. s,' et qui, dans les infatigables Niebelungen,
semble nous montrer lés lutins travailleurs s'essoufflant aux
forges de l'Erzgebirge! Wagner enfin qui, en nous faisant voir
les nains, les hommes, les géants et les dieux acharnés à la
poursuite de l'or du Rhin, a l'air de traduire en un symbole
la terrible activité mercantile de Leipzig, sa course eti'rénée
1. Quand Bach fut mort, un cuistre di'clara que, celle fois, il fallait choisir un
meilleur « Canlor » et qui ne négligeât pas, comme le précédent, la partie de sa tâche
regardant la musique vocale.
2. IN omettons pas de noter que les Juifs, dont nous avons signale le rôle actif
dans le commerce lipsien, ont apporté un appui fort efficace à l'art musical et
théâtral, qu'ils sentent vivement et comprennent hien. Et Mendelssohn lui-même,
— le génial dirigent du Gewandhaus, — fils d'un han<juier de Berlin, était, comme
on sait, de race juive.
88 LA FOTRE DE LEIPZIG DANS LES TEMPS PASSES.
vers le gain, sa chasse éperdue aux profits et aux bénéfices, et,
à travers péripéties et catastrophes, son efTort incessamment
tendu pour saisir la proie à laquelle l'attachent une cupidité
inextinguible et un inassouvissable désir !
L. Arqué.
U Administrateur-Gérant : Léon Gangloff.
TYPOGIUPIIIE FIRMIX-DIDOT ET C"=. — P.VRIS
JUIN 1910
70e LIVRAISON.
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
$01IM<%IRE : Nouveaux membres. — Les réunions mensuelles. — Bibliographie. —
Livres reçus.
NOUVEAUX MEMBRES
M. Rapliaël Brouard, à Port-au-Prince
(Haïtij, présenté par M. Auguste Magloire.
M. Ch. SusTRAC, Bibliothécaire à la bi-
bliothèque Sainte-Geneviève, 30, rue Vil-
lebois-Mareuil, Le Vésinet (S.-et-O.i, pré-
senté par M. Paul Bureau.
Ex"^o Snr. José Fernando de Souza, rua
das Ferreiao, Estrella, 73, I, Lisbonne
(Portujïal), présenté par M. Paul de Rou-
siers.
LES REUNIONS MENSUELLES
Compte rendu de la séance d'avriL
M. Paul de RousiERS cherche à déter-
miner quel est le rôle réservé à l'élite dans
les sociétés modernes. Tout d'abord il
combat le préjugé français égalitaire con-
tre l'élite, et en recherche les causes :
sous l'ancien régime, on a confondu élite
et noblesse; à une certaine époque, celle-
ci n'ayant plus rempli les devoirs sociaux
que la première doit assumer, on a nié à
la fois la nécessité d'avoir une noblesse et
une élite ; on a confondu l'égalité des
droits et celle des fonctions.
Or, l'observation prouve que le rôle de
l'élite va en grandissant au fur et a me-
sure que les sociétés se compliquent, que
le travail devient plus intense.
Chez les pasteurs nomades, par exem-
])le, il ne se forme pas une élite par le tra-
vail ; l'élite sociale est repré.sentée par les
patriarches, et se forme, pour ainsi dire
automatiquement, avec l'âge.
Chez les chasseurs, il se forme déjà une
élite par le travail, due à la supériorité
des caractères physiques.
Chez les cultivateurs, l'élite est due à la
supériorité morale, à la prévoyance.
Pour la culture intensive, il faut y join-
dre les connaissances techniques.
Dans l'industrie, le développement du
rôle de l'élite a été considérablement aug-
menté. Il suffit de comparer, par exemple,
l'ancienne forge catalane avec les hauts
fourneaux, les fonderies et les aciéries
modernes, pour voir combien ont dû
croître les connaissances techniques, les
aptitudes à la direction et à l'organisa-
tion, etc.
De même, dans les transports, que l'on
compare le muletier ou le roulier et les
grandes compagnies de chemin de fer.
Il y a plus ; les intérêts collectifs ont
gagné en ampleur : les syndicats de mé-
tiers embrassent un nombre de plus en
plus considérable d'intéressés ; il faut des
qualités de dévouement de plus en plus
grandes pour les organi.ser et les faire
réussir.
C'est surtout dans les moments de crise
que le besoin d'une élite se fait sentir au
plus haut degré.
Enfin, les intérêts moraux et intellec-
tuels d'une nation ne peuvent être assurés
sans l'existence d'une élite, la masse étant
trop absorbée par les purs intérêts maté-
riels.
En résumé, le rôle do l'élite grandit
jinur deux raisons ;
50
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
1° Parce que les risques de la vie sont
plus grands;
2':' Parce que les rapports sont plus
nombreux.
L'élite doit être plus nombreuse qu'au-
trefois et mieux sélectionnée. Elle doit
chercher à se recruter en élevant tous ceux
qui en sont capables.
M. Blanchon pense que, pour mettre
la question au point, il faudrait bien défi-
nir ce que l'on entend par élite. M. de
Rousiers a surtout eu en vue l'élite des
fonctions. M. Blanchon croit plutôt quïl y
a une élite dans chaque fonction, mais
qu'il n'y a pas de fonctions d'élite. On
peut être bon industriel ou bon artiste, et
ne pas être un homme d'élite. Ce qui est
vrai, c'est que le nombre des spécialités
va en augmentant, et que, dans cliaque
spécialité, il y a une minorité d'élite.
On pourrait peut-être définir l'élite, une
minorité d'hommes supérieurs.
Un point intéressant à étudier serait
celui de savoir comment l'élite parvient à
exercer son influence sur la masse.
Il y a dès hommes d'élite qui n'ont au-
cune influence sur les autres.
Nombre d'originaux sont des gens supé-
rieurs, et sont un sujet de moquerie uni-
verselle.
Leshommes d'élite peuvent exercer leur
influence de plusieurs manières :
1" Par l'éducation supérieure donnée à
leurs enfants;
2° Par les écrits, l'enseignement ou
l'exemple ;
3^ Par l'autorité ;
4° Par l'association.
M. DE Bousiers n'a pas cherché à don-
ner une définition de l'élite. II a simple-
ment voulu démontrer que l'humanité
n'existerait plus, si l'élite ne remplissait
pas son rôle, et que ce rôle grandit avec la
complication croissante des sociétés mo
dernes.
M. DuBiEU cite l'exemple de l'Espagne,
où l'élite est faible et peu nombreuse, et
où, en conséquence, la masse de la popu-
lation vit misérablement, malgré des qua-
lités réelles de courage et d'endurance.
M. DE Sante-Choix dit qu'en France, il
y a beaucoup d'individualités su])érieures,
mais qu'elles éprouvent de grandes diffi-
cultés à constituer une élite sociale, par
suite des obstacles opposés par les orga-
nismes fermés qui monopolisent les hautes
situations et arrêtent tout progrès.
Comme exemple d'organismes fermés,
il cite le corps médical, celui des ingé-
nieurs de l'Ecole polytechnique, etc. Il
rappelle les difficultés rencontrées par
Pasteur pour arriver.
M. de Bousiers répond que l'exemple
de Pasteur montre précisément que le
milieu français n'empêche pas la forma-
tion de l'élite. Pasteur n'était ni médecin,
ni polytechnicien, et cependant il a fini
par s'imposer à cause de sa seule valeur
de savant.
En Allemagne, les industriels se sont
rendu compte du rôle que les hommes de
science, les chimistes et les électriciens,
en particulier, peuvent rendre à l'indus-
trie lorsque l'application de leurs connais-
sances est subordonnée à un but pratique.
L'alliance des écoles spéciales et des entre-
prises industrielles, de la science et de l'ap-
plication, de la théorie et de la pratique,
est plus étroite en Allemagne que nulle part
ailleurs. Beaucoup des succès obtenus par
les Allemands tiennent à ce fait. Mais
former des .spécialistes éminents et former
une élite sociale sont deux problèmes bien
différents.
M. Vanuxem, à propos de l'Ecole poly-
technique, dit que la solidarité qui existe
entre les anciens élèves lui paraît natu-
relle, et existe du reste dans beaucoup
d'écoles.
M. de Bousiers ne croit pas qu'il y ait
lieu de faire ime distinction entre les
écoles ouvertes ou fermées au point de vue
de la formation de l'élite. L'Ecole de Droit,
ouverte à tous, contribue probablement
moins à la formation d'une élite intellec-
tuelle que l'École polytechnique qui est
fermée.
Mais il convient surtout de ne pas con-
fondre l'élite intellectuelle avec l'élite di-
rigeante d'un pays. Quels que soient les
services de premier ordre que rend la
première, elle ne remplit pas nécessaire-
ment la fonction sociale de la seconde.
Sans doute, aujourd'hui, l'élite dirigeante
DE SCIENCE SOCIALE.
51
a l)esoin de connaissances étendues; mais
outre ((u'elle peut trouver ces connais-
sances chez des spécialistes qui devien-
nent ses auxiliaires, aucune somme d'ac-
iiuisitions scientifiques n'assure à qui que
ce soit les ((ualités de direction qui seules
caractérisent l'élite sociale et assurent la
marche des sociétés.
La prochaine réunion.
La prochaine réunion mensuelle aura
lieu le vendri'di 24 /uin, à S h. 3/4 du soir,
à VHôlel drs Soriélf's savantes, rue Ser-
pente, 28.
La communication, qui sera faite par
M. Paul Descamps, aura pour sujet : L'êdti-
calion dans les écoles anglaises.
BIBLIOGRAPHIE
Le syndicalisme contre l'État, par Paul
Louis, 1 vol. de la Bini.iOTnÉQrE d'his-
toire CONTEMPORAINE , Félix Alcau,
édit., 1910.
Cet État, contre lequel se dresse le Syn-
dicalisme, ce n'est pas le représentant de
la collectivité qu'imaginent volontiers les
philosophes : la souveraineté du peuple
n'est qu'un sophisme et le suffrage uni-
versel une duperie; partout aujourd'hui
la puissance publique est aux mains de la
minorité de possédants qui détient la
puissance économique. La catégorie pos-
sédante a fait de l'État son instrument de
domination, c'est pour son usage et pour
sa défense que se sont créées les armées,
les marines, les colonies; c'est pour elle,
et contre la masse, qu'administre la bu-
'reaucratie ; c'est la consolidation du régime
que se propose enfin l'enseignement offi-
ciel !
Mais les non possédants sont las de leur
misère et de leur « vassalité ». Leur
nombre s'accroît sans cesse par l'émiette-
ment des classes moyennes, tandis que la
concentration industrielle, l'inexorable loi
du régime, les forme en une masse cha-
que jour ])lus compacte. Le Syndicat nait
spontanément dans la lutte, (jui le nourrit :
il arrache au patronat quelques bribes de
mieux être pour la corporation, puis il
prend conscience d'une solidarité proléta-
rienne plus ample <jue la solidarité pro-
fessionnelle et réclame de l'État des amé-
liorations .sociales ; c'est alors qu'il discerne
que la classe ouvrière ne peut espérer des
pouvoirs publics aucun appui loyal dans
sa lutte séculaire : l'Etat ne fera rien contre
la machine économique, car il n'en est
qu'un organe, et le plus essentiel! C'est
donc contre l'État que va désormais porter
l'effort du syndicat; le réformisme fait
place au syndicalisme qui, loin de s'abriter
derrière le mécanisme bureaucratique,
tend à le détruire pour le remplacer par
une organisation issue de l'effort autonome
de la classe ouvrière. Aux méthodes d'ac-
tion indirecte, par personnes interposées,
se substitue l'action directe, la « pression
autonome du prolétariat» contrôles parois
(lu moule économique qui le presse de
toutes parts.
Quelle sera l'issue de cette guerre per-
manente que le Syndicat déclare à l'État
moderne? La masse opprimée croit sans
cesse en cohésion ; des troupes nouvelles
lui arrivent chaque jour, et les fonction-
naires eux-mêmes, que les possédants mul-
tiplient, pour mieux asseoir leur domina-
tion, lèvent maintenant la tête. De même
que la défection des mercenaires Barbares
marqua la fin de l'Empire romain, de
même la révolte des salariés de l'État,
conscients de leur solidarité avec les autres
salariés, sera le commencement de la dé-
finitive subversion du régime.
Tel est le tableau que trace à grands
traits M. Paul Louis. 11 a, du mouvement
syndicaliste une large vue d'ensemble,
qu'il expose avec force, en étayant de
quehjues chiffres ses affirmations et ses
déductions.
Paul \'anu.\em.
L'exode rural etle retour auxchamps,
par Emile Vandervelue, professeur
à l'Université nouvelle de Bruxelles.
2« édition. Un vol. in-8", 6 fr. Félix Al-
can, édit. l'.tiO.
L'éloge de ce livre n'est plus à faire :
n-2
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Tous les sociologues qui s'intéressent aux
mouvements de la population i-urale en
connaissent déjà la première édition et ont
pu apprécier la méthode si consciencieuse
et si objective de M. Vandervelde. On n'y
rencontre pas ces doléances qui traînent
partout sur l'émigration rurale. L'auteur
a cru mieux faire d'interroger les faits,
afin de connaître les causes réelles de ce
mouvement : et il a eu raison, car les
conclusions auxquelles il arrive de la
sorte sont bien différentes de celles que
dictent les théories à priori. C'est ainsi
que la prétendue attraction des villes, que
tant d'écrivains bien intentionnés char-
gent de la plus lourde responsabilité, se
réduit à bien peu de chose : la cause capi-
tale, la seule vraiment efficiente de la
dépopulation des campagnes, est la diffi-
culté qu'éprouvent à y vivre ceux qui les
quittent, ou dans tous les cas le niveau
d'existence plus élevé qu'ils trouvent ail-
leurs. Les observations, consignées par
M. Vandervelde, ne laissent aucun doute
sur ce point. Du reste, à côté de ce cou-
rant, l'auteur en note un autre en sens
inverse qui, s'il est loin d'avoir la même
intensité, ni surtout la même portée et les
mêmes effets sur les travailleurs, permet
d'entrevoir pour l'avenir une situation
moins alarmante que celle que produirait
un accroissement indéfini des aggloméra-
tions urbaines. On voit que, nonobstant
certains points de détail qui gagneraient
à recevoir de.s développements plus éten-
dus, en particulier les facteurs moraux
personnels aux travailleurs qui restent un
peu dans l'ombre^ le problème est étudié
d'une façon complète et définitive.
G. Olphe-Galliakd.
L'assistance par le travail, par
Edouard Cormouls-Houles, inspecteur
de l'enseignement technique. 1 vol. in-8°.
15 francs. A. Rousseau, édit.. 1010.
Cet ouvrage contient un nombre consi-
dérable de documents inédits concernant
les œuvres d'assistance par le travail.
L'auteur analyse sommairement celles qui
s'appliquent aux adolescents, puis aux
adultes, aux vieillards, et enfin aux inva-
lides. Une courte bibliographie complète
l'ouvrage.
L'État moderne et la neutralité sco-
laire, par Georges Fonsegrive. 1 vol.
in-16 de la collection Science et reli-
gion (n° 55-4). Prix : 0 fr. 60. Bloud et C'%
édit.. 1910.
Avec ses qualités habituelles de clarté et
de méthode objective, que bien des philo-
sophes pourraient lui envier, M. Fonsegrive
expose dans ce petit livre ce qu'il faut pen-
ser de cette épineuse et irritante question
de la neutralité scolaire. Le rôle de l'État
moderne, nous dit-il, l'oblige à s'abstenir de
toute intrusion dans le domaine spécula-
tif et métaphysique, car les questions qui
y naissent prêtent à des discussions dans
lesquelles il lui est impossible de prendre
parti sans violer la liberté de conscience :
qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige,
c'est un fait dont il est impossible de ne
pas tenir compte. Toutefois sa fonction de
défenseur de l'ordre social ne lui permet
pas non plus de se désintéresser des ré-
percussions que l'enseignement de l'école
peut exercer sur l'ordre public ; et comme
l'enseignement de la morale est indispen-
sable au maintien de celui-ci. il a non
seulement le droit, mais le devoir d'en-
seigner la morale par la bouche de ses
instituteurs. La conciliation entre ces deux
propositions aussi certaines l'une que
l'autre, consiste, pour l'instituteur, à pro-
fesser la morale courante dans nos sociétés
modernes en laissant de côté toute préoc-
cupation confessionnelle. Toute intrusion
dans le domaine du dogme ne peut que le
conduire à une attitude d'hostilité et de
négation, constituant un retour, bien qu'en
sens opposé, aux errements politiques des
régimes disparus. Ce n'est pas un mince*
mérite, pour un catholique de nos jours,
que d'avoir le courage d'énoncer des vé-
rités aussi simples et à la fois aussi mécon-
nues, et de laisser de côté pour cela le
verbiage et la facile éloquence à laquelle
on nous a trop souvent habitués dans ces
questions, en s'appuyant uniquement sur
les faits.
G. Olphe-Galll\ru.
DE SCIENCE SOCIAI^E.
o3
L'Évangile et la Sociologie, par le
(loctinir (Ikasskt. 1 vol. ia-Ui de la col-
lection Questions dk sociologie (n^' 5G0).
Prix : 0 tV. 60. Hioud et Ci*, édit., 1910.
M. le professeur Grasset affirme i[Uv
l'hygiène, et la biologie sur laquelle elle
repose, ne suffisent pas à résoudre les pro-
blèmes sociaux, et (juo les préceptes
d'amour, de bienfaisance, des devoirs en-
vers le prochain, inspirés de l'Évangile,
sont nécessaires pour pallier les effets
antisociaux des conséquences individua-
listes de l'application de la biologie au
domaine sociologique. On le croirait sans
peine si toute la question se résumait dans
le problème ainsi posé : il faut néanmoins
ajouter que la sociologie s'appuie sur
d'autres sciences d'une façon bien plus
étendue que sur la biologie, et que la solu-
tion des questions qu'elle soulève requiert
l'intervention de vertus morales bien plus
complètes que celles qu'on vient de citer.
L"erreur que nous signalons s'explique par
le fait que l'étude du docteur Grasset a été
écrite à l'occasion des Semaines sociales,
dont on connaît les tendances.
o;-G.
Les époques critiques du patriotisme
français. i)ar .1. ^'I.\UD. 1 vol. 1910,
Bloud et C'<^, éditeurs.
Deux époques où le Français put se
poser, avec un certain embarras, la ques-
tion de savoir de quel côté le patriotisme
lui commandait de se placer, sont la Ré-
volution et la Restauration. M. Viaud en-
treprend de réhabiliter les émigrés et les
chouans du jugement que la postérité a
prononcé contre eux, et il écrit en leur
faveur un chaleureux plaidoyer. Qu"on
soit ou non convaincu par ses arguments,
on lui saura gré d'avoir montré combien
le patriotisme de l'aristocratie de 1789
diffère par sa nature de celui de la bour-
geoisie de 1910, et combien la définition
de ce sentiment est chose complexe et
délicate. Avec un grand courage et une
conscience profonde de la réalité, l'auteur
expose comment le retour des Bourbons et
le reniement de Napoléon ])arses hommes
politiques et par ses généraux, répondi-
rent au véritable patriotisme, qui est fait
du besoin de vivre et non de celui d'étendre
d'injustes conquêtes. Quoique visiblement
inspiré par ses tendances politiques, ce
livre mérite d'être lu; il remue les faits et
les idées, et il fait penser.
La grève du tissage de Lille (octobre-
décembre 1909), par Léon de Seiluac,
1 vol. de 98 pages, Arthur Rousseau, 1910.
M. de Seilhac observe les conflits ou-
vriers avec impartialité, ce qui est rare,
et avec clairvoyance, ce qui est plus rare
encore. Les lecteurs de la Science sociale
ont eu l'occasion de s'en rendre compte à
plusieurs reprises et ceux qui sont rompus
à la méthode n'ont pas manqué certaine-
ment de découvrir une des raisons de cette
clairvoyance. 11 ne suffit pas, en effet,
d'avoir de bons yeux pour être clairvoyant,
ni même de s'appliquer consciencieuse-
ment à tout voir. C'est même une déplo-
rable pratique que de tout voir; il faut,
par-dessus tout, savoir ce qu'il faut voir. De
même qu"un mécanicien habile, mis en
présence d'une machine, porte de suite son
attention et son examen sur ses organes
essentiels; de même un observateur com-
pétent, mis en présence d'un fait social,
ne perd pas son temps à l'étude des élé-
ments secondaires, mais analyse d'abord
les éléments déterminants, classifiants. On
trouvera ainsi dans l'étude de M. de Seil-
hac sur la Grève du tissage de Lille un
tableau exact des différentes opérations
poursuivies dans l'industrie textile. En
effet, la connaissance de ces opérations
est la clef de tous les problèmes de taux
de rémunération ou de durée de travail
qui se retrouvent dans les conflits ouvriers.
Elle est indispensable à qui veut les com-
prendre et en pénétrer la portée.
P. R.
Pour la plus grande force de l'armée
et la meilleure santé de la nation,
par Centurio (Librairie militaire, ."50, rue
Dauphine).
A côté dos livres de science sociale pure,
'il est intéressant de constater l'ajjparition
de travaux inspirés par la connaissance
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
de ses conclusions et la diffusion de ses
méthodes d'investigation. C'est le cas de
cette petite brochure, œuvre d'un officier
dès longtemps instruit des procédés de la
science sociale.
On aperçoit dès les premières lignes la
l)réoccupation que nous devons tous à la
méthode d'Henri de Tourville de ne pas
juger les faits à un seul point de vue, en
l'espèce au point de vue militaire, mais de
se préoccuper d'envisager également l'in-
fluence des autres phénomènes qui les
environnent.
L'auteur, au lieu de s'attarder à faire de
la loi de deux ans une critique aisée an
])oint de vue technique, l'accepte telle
(|u'elle est en reconnaissant que les phéno-
mènes sociaux qui ont amené la réduc-
tion du service militaire sont de ceux
([u'on ne fait pas facilement reculer. Il se
demande simplement, en technicien cons-
ciencieux, comment tirer do l'état actuel
des choses le meilleur parti possible.
De là mie série d'idées intéressantes,
parmi lesquelles je signalerai celles (|ui
ont trait au développement physi((ue, ainsi
(|u"à la santé matérielle et morale du
soldat.
Le service général a fait de l'armée
comme le prolongement de l'école pour la
majorité des jeunes gens ; cette question
d'hygiène militaire est donc une (juestion
d'hygiène nationale. L'anteur la traite lon-
guement et constate qu'il y aurait grand
intérêt à éloigner les casernes des villes
pour les installer en rase campagne. En
ce qui concerne la santé matérielle et
morale des jeunes soldats, écoliers de la
veille, aucune voix certes ne s'élèvera
pour nier cet intérêt, mais ce qui fait
l'originalité de la thèse soutenue par l'au-
teur, c'est qu'avec la compétence spéciale
qu'il possède de ces questions techniques
il prouve clairement que l'instruction mi-
litaire du soldat y gagnerait aussi.
Cette idée très intéressante, née sans
doute de la constatation des résultats
obtenus par l'École des Roches, peut ainsi
être mise à l'actif de la science sociale.
L'auteur passe ensuite en revue ime
foule d'antres points en émettant sur cha-
cun d'eux des idées originales, notamment
au sujet de l'utilisation et surtout de la
régénération des malingres, question à
l'ordre du jour comme l'on sait.
Nous ne pouvons dans ce court exposé
les indiquer tous et force nous est de ren-
voyer le lecteur au travail lui-même qui
est à lire en entier.
J. D.
Travailleurs au rabais. La lutte syn
dicale contre les non-concurrences
ouvrières, })ar Paul Gemahling, 1 vol.
in-8" raisin. Blond et C''', édit. Prix :
7 fr. 50.
Ce sont des questions poignantes par
leur actualité et la gravité de leurs con-
séquences, mais aussi singulièrement com-
plexes, qui font l'objet de ce livre : celle
de la concurrence des enfants se relie à
celle de la crise des métiers manuels et
de l'apprentissage; celle du travail des
femmes est connexe à celle du sweating-
system et à celle des profits accessoires
dans la famille ; celle de la concurrence
des manœuvres amène celle des effets du
macliinisme, celle de l'émigration, etc.
On voit toute l'étendue du problème.
M. (lemalding l'a approfondi par l'examen
d'une quantité considérable de docvunents,
souvent très intéressants. Il en aurait sans
doute tiré un meilleur parti avec le con-
cours d'un instrument d'analyse plus mé-
thodique qui lui aurait permis de recon-
naître les lois sociales dont il nie le
caractère de nécessité (p. 24). Un exemple,
tiré de l'idée générale de l'ouvrage, mon-
trera la différence des résultats : api'ès
avoir très justement indiqué quelles sont
les conditions du régime du travail qui
ont donné naissance à l'organisation syn-
cale (p. 357-359), l'auteur dépasse sans
s'en apercevoir la portée des conditions
observées en attribuant à cette forme d'or-
ganisation une efficacité dans la lutte
contre la concurrence du travail qu'elle
ne saurait comporter; la distinction des
différentes couches sociales dont se com-
pose la classe ouvrière, — ainsi que le
note très finement M. Gemahling — et qui.
par leurs différences de niveau, produi-
sent tout le jeu des concurrences ouvrières,
constitue une antinomie trop profonde
T)E SCIENCE SOCIALE.
avec los couditioiis de i)i'(is|)(''rit('' <ln nrmi
peinent syndical jjoiir qu'il soit possible
actmdleinent de fonder aucun espoir d'as-
similation entre ces deux éléments. Ce dé-
faut de nuHliode n'empêche pas d'ailleurs
ce livre de contenir une foule de rensei-
gnements précieux et d'observations in-
génieuses qui lui donnent une place très
honorable parmi les ouvrages écrits sui-
ces matières.
G. Oli>iie-(t\lliarl).
La crise sociale, jiar Georges Deherme.
In vol. in- 16, 3 fr. 50. Dans la collection
de morale et de sociologie. Bloud et C'",
édit.
Les ouvrages de M. Deherme ne peuvent
laisser indifférent le public qui pense et
([ui observe. Ce n'tîst pas qu'ils soient eux-
mêmes inspirés par la méthode d'obser-
vation telle que La conçoit la science so-
ciale : le fait concret et objectif ne les
documente pas, et il n'est pas rare que les
appréciations des faits n'y heurtent Li
réalité vivante. On croira assurément aussi
peu M. Deherme, par exemple, lorsqu'il
félicite le syndicalisme de préparer le re-
tour des corporations, que lorsqu'il con-
damne la démocratie en faveur de la dic-
tature positiviste, c'est-à-dire animée par
la sagesse des philosophes. On restera
surtout sceptique vis-à-vis du remède gé-
néral qu'il préconise, et (pii n'est autre
que le positivisme d'Auguste Comte. Ainsi
([u'on nous le dit très justement, la pliilo-
sophie de Comte devait aboutir nécessai-
rement à une sociologie, laquelle était
généralement fausse. Or il n'en était ainsi
que parce que le positivisme était une
philosophie plutôt (ju'une religion : une
religion ne saurait impliquer un système
d'organisation sociale déterminé, sans se
l'ondamner à disparaître avec les condi-
tions contingentes et passagères qui ren-
dent ce dernier possible. Ce qui constitue
](> réel mérite de l'ouvrage, c'est l'éléva-
tion d(^ la pensée, l'indignation en face
du })éril social croissant, la sincérité et hi
Lii'néreuse ardeur de l'intention de contri-
i)a('i- au remède, toutes (pialités que tout
le monde i'(.'coniiait à .M. Dehernu\ et (\\\\
inspirent ces })afi-es d'un bout à l'autre.
ijuo la partie proprement religieuse du
l)ositivisme ne soit qu'un christianisme
démascpié, ce n'est pas, bicui loin de là,
ce ([ui doit nous la faire mépriser : nous y
i'(M-onnaissons, au contraire, une part de
l'héritage paternel où tous les enfants de
bonne volonté peuvent venir se tendre
la main. C'est à cela que nous invite
M. Deherme, et il a raison: la crise sociale
est due à l'affaiblissement de la cons-
cience, à la restauration de laquelle doi-
vent contribuer tous ceux qui ont conservé
une parcelle du sens religieux.
G. Oli'iie-Galliard.
Le Problème moral et la Pensée con-
temporaine, par D. Parodi, professeur
de philosophie au lycée Michelet.
Notre temps est hanté par le problème
moral. Tout l'effort des savants et des
politiques tend à constituer une morale
la'i'que en face de la morale religieuse
battue en brèche par leur science et leur
politique. Les inspirations principales de
cette recherche divergent entre trois ou
quatre voies suivant le tour d'esprit des
chercheurs. Nous avons une morale pes-
simiste et anarchique, plutôt absence ou
négation de morale, dont M. Parodi ne
s'occupe pas. Il résume, dans un style
d'une parfaite clarté, il critique avec un
grand bon sens les deux plus bruyantes
des autres tendances actuelles : la pre-
mière, un certain optimisme biologique,
à l'occasion des livres du docteur Metclmi-
koff ; la seconde, la morale sociologique,
â propos de MM. Durkheim etLévy-Bruhl.
Cette dernière est la plus envahissante.
Elle consacrerait notre socialisme d'Etat.
Elle fait un Dieu de cette entité vague
inexistante, la Société. Les critiques de
M. Parodi intéresseront la Science sociale,
justement parce que celle-ci étudie l'ori-
gine morale des formes sociales et, acces-
soirement, leur répercussion dans les
moralités ou même les i)liilosophies indi-
viduelles. On y trouvera d'ailleurs des
remarques conformes à ce que j'ai cru
devoir dire dans nos réunions, à propos
du fameux « postulat », après .\L Bureau
et dans un sens voisin mais non iden-
50
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
tique : remarques sur le domaine indé-
pendant de la science morale théorique
et la subordination de toutes les sciences
pratiques par rapport à elle. On verra de
même plus loin, à propos de la morale des
idées-forces, les caractères de supériorité
des êtres, caractères si souvent invoqués
dans nos travaux de science sociale, et
leur place naturelle dans la science qui
seule, peut déterminer la hiérarchie des
biens, c'est-à-dire la science morale. Ces
caractères sont ainsi exprimés d'après
M. Fouillée : «Une vie est supérieure à une
autre si elle est : 1» plus intensive et plus
extensive; 2" plus durable ou plus proten-
sive; 3'^ plus variée et plus luiifiée.
Le troisième chapitre du livre est en
effet consacré à la morale des idées-forces,
de M. Fouillée. Elle est exposée lumineu-
sement et avec grands éloges par M. Pa
rodi qui y apprécie, comme ne peuvent
manquer de le faire les lecteurs de la
Science sociale, l'expression de la vérité
psychologique journalière. Elle met en
nous la source de notre moralité et de
notre action sur le monde, ("est une morale
essentiellement particulariste.
Le dernier chapitre contient les quelques
rectifications que M. Parodi propose à la
thèse de M. Fouillée, sa visioii, personnelle
du problème moral. Elle est avant tout
intellectualiste: et peut-êt^ë trop, car la
moralité n'est pas seulement une lumière,
mais une passion. Malgré "la part qu'il
fait, dans les dernières pag-es, à la ten-
dance active, agissante, à l'attraction vitale
qui est au fond de la raison et en fait
autre chose qu'une simple faculté d'intel-
lection, M. Parodi mérite peut-être le re-
proche d'exagérer ce caractère de pure
rationalité. « Cette exigence rationnelle,
dit-il, qui nous pousse à donner la forme
de lois à tous nos actes et qui nous a paru
comme la source même de la moralité... »
En est-ce bien la source? N'en serait-ce
pas sim])lement une forme nécessaire, la
forme que prend, en pénétrant dans le
champ de l'intelligence, un appétit pré-
rationnel, qui peut exister même obscur?...
Objections qu'on ne saurait développer
ici, mais qu'engagent à suspendre encore,
jusqu'à plus complète analyse de leur
part, le crédit à accorder à certaines
morales philosophiques.
Le livre de M. Parodi n'en est pas moins,
dans sa concision, sa mesure et sa clarté,
un de ceux qu'il est utile de lire pour
comprendre notre temps.
G. Blanchon.
LIVRES REÇUS
La réforme militaire, par P. D., du Jour-
nal La Dépêche, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Li-
brairie militaire, R. Chapelet et C'*", rue et
passage Dauphine. 30, Paris).
L)e l'Ecole â la Cité, par Ed. Petit, 1 vol..
3 fr. 50 (F. Alcan, édit., Paris).
La lulle contre le crime, par J. L. de
Lanessan, 1 vol. in-S" de la Bibliothèque
générale DES SCIENCES SOCIALES, 1 VOl. Cart.
à l'anglaise, 6 francs (F. Alcan, édit.,
Paris).
Bulletin de rinslilul international de
statistique, t. XMII, l''' et 2« livraisons
(Imprimerie Berger-Levrault et C'*^, 18, rue
des Glacis. Nancy, 1909).
Publications of the American Sociologi-
cal Society, vol. IV (The University of
Cliicago Press, Chicago).
Etienne Belot , par Paul Lombard, 1
brocli. (Édition de l'art libre, 16, rue Bourg-
Tibourg, Paris, 1910).
BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
l'ONDAIKUli
EDMOND DEMOLINS
QUESTIONS DU JOUR
L'INAUGllMTION DU MONUftIENT
D'EDMOND DEMOLINS
LA FOIRE DE LEIPZIG
A L'ÉPOQUE ACTUELLE
PAR
L. ARauÉ jBîBJJOTHKOti^
MOV q 103^^
I
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 56
Juin 1910
SOMMAIRE
A. — L INAUGURATION DU MONUMENT D'EDMOND DEMOLINS,
par Paul de Roisiers.
B. — LA FOIRE DE LEIPZIG A L'ÉPOQUE ACTUELLE, par Louis
Arqué.
I. — La Foire de Leipzig et ses binterlands. P. 13.
1° Foires et marchés. *
2° Leipzig et sa situation géographique.
3° Les hinterlands de Leipzig. — La Franconie. — La Thuringe. — Le
royaume de Saxe.
4° Les caractéristiques de Leipzig. — Le Brûhl et le commerce des four-
rures. — Les foires d'Avant-Pàques et de la Saint-JIichel.
II. — Comment la Foire de Leipzig a prolongé son existence au XIX siècle
et s'est transformée en Foire d'échantillons. I'. 30.
1° Le déclin de l'ancienne Foire. — Les transformations de la Librairie. —
Les transformations du commerce des fourrures. — Les Bourses de com-
merce.
2° Les Foires d' échantillons. — Influence de la nature des objets fabriqués.
— Influence de l'origine des objets fabriqués. — Influence du lieu et du
mode de production des objets. — Influence du mode d'utilisation. — Le
développement des fabrications dans les hinterlands. — Les instruments
de musique. — Élargissement du rayon d'attraction de la Foire aux
échantillons.
3° Comiitent se font les transactions. — Les maisons de foire. — Les ven-
deurs. — Les aclieteurs.
l" Aspect de la foire.
III. — La Foire aux idées à Leipzig. P. 93.
QUESTIONS DU JOUR
BIBUOTHFOTTE
np\'
L'INAIGLRATION DU MONUMENT
D EDMOND DEMOLIISS
,v '^ « »•
Le 15 mai dernier, le buste d'Edmond Demolins, dû à l'habile
ciseau du sculpteur Lenoir, a été dévoilé à l'École des Roches,
dans la salle des fêtes, en présence d'une nombreuse assis-
tance et de i3hisieurs des collaborateurs de la Science sociale.
Le Journal de l'Ecole (Fascicule de juillet de la Science sociale),
rendra compte de cette cérémonie et publiera les discours pro-
noncés par M. Modeste Leroy, député de l'Eure et par M. G.
Bertier, directeur de l'École des Roches. Nous donnons ici celui
de M. Paul de Rousiers, qui s'est spécialement attaché à faire
ressortir comment la fondation de l'École des Roches, par
Edmond Demolins, se relie d'une façon très directe à son œuvre
de science sociale.
« Messieurs,
« Il y a trente-cinq ans, je rencontrai à Paris un jeune his-
torien dont je devins rapidement l'ami. Il avait beaucoup de
talent, un don surprenant de clarté, un merveilleux entrain,
énormément d'esprit, le goût des idées générales avec une
façon originale de les ramener à des données concrètes, la
passion du bien public et le souci de s'en inspirer dans la
direction de ses efforts personnels journaliers. Sa conversation
était captivante; on se trouvait attiré vers lui par le plaisir
4 QUESTIONS DU JOUR.
de l'entendre et on lui restait attaché parce qu'on sentait une
force en lui. Cette force, ainsi pressentie d'instinct et confusé-
ment par les compagnons de sa jeunesse, s'est amplement mani-
festée depuis lors. Quelques années d'une existence trop courte
ont affirmé la puissante personnalité d'Edmond Demolins. Son
œuvre lui survit et rend à sa mémoire un indestructible hom-
mage.
« J'ai gardé le souvenir de ces temps éloignés, de celte époque
à laquelle Edmond Demolins, consacrant encore la plus grande
partie de son effort journalier à des travaux historiques, se
sentait déjà invinciblement attiré vers la science sociale, et je
m'y reporte avec émotion aujourd'hui, au moment où je suis
appelé à parler de lui dans ce cadre où tout proclame la fécon-
dité de sa vie. Quelle carrière parcourue depuis lors! Gomment
le jeune savant qui analysait avec tant de pénétrante sagacité
le Mouvement communal au Moyen Age, est-il devenu succes-
sivement le fondateur d'une revue scientifique et le créateur
de l'École des Roches? Par quel enchaînement logique ces
diversesphases de sa vie sont-elles liées, dételle sorte que, parmi
cette variété de buts immédiats, une idée directrice constante
se retrouve partout, c'est ce que je voudrais rappeler brièvement.
« Dès le début, nous voyons Demolins s'intéresser par-dessus
tout à la structure de la société. Ce qui le séduit dans ses pre-
mières études historiques, c'est l'organisation sociale du Moyen
Age, l'intensité de la vie locale, son autonomie. Ce n'est pas,
d'ailleurs, un simple spectacle qu'il se donne; déjà, il est en
réaction vive contre l'Ancien Régime et aussi contre son héritier
direct le Régime Nouveau, centralisateur, administratif, césa-
rien. Le Moyen Age lui fournit des arguments pour le battre
en brèche, pour montrer l'efficacité d'un organisme plus souple.
11 est en réaction également contre l'histoire-bataille; il estime
que la succession des grandes calamités et des grands triomphes
des peuples ne donne qu'une idée fort incomplète de leur
existence, surtout qu'elle ne saurait en expliquer la marche,
en dégager la philosophie. Ainsi s'affirme avec les premiers
écrits de Demolins une idée à laquelle la science sociale viendra
L INAIC.IHAÏION DU MONUMENT D EDMOND DEMOLTNS. ■>
donner plus tard une grande force : la prédominance de la vie
privée sur la vie publique. Il est impossible de lire ses œuvres
de jeunesse sans se rendre compte qu'il cherche anxieuse-
ment la cause profonde des événements historicjues dans la
constitution de la famille, de l'atelier de travail, dans l'organi-
sation de l'existence journalière, dans la solution donnée à tous
les problèmes qu'elle pose. C'est, en quelque sorte, de la science
sociale avant la lettre.
« Aussi avec quelle ardeur, avec quelle avidité il aspire à rece-
voir les enseignements de ceux qui se sont consacrés à l'é-
tude de ces phénomènes! C'est Frédéric Le Play, d'abord,
Henri de Tourville, ensuite, auxquels il s'attache de suite et
définitivement, pour toute la vie. Attachement personnel de
reconnaissante affection; attachement du savant aux fonda-
teurs de la méthode qui le conduit à la découverte de la vérité;
attachement, enfin, du prosélyte, de l'apôtre, à ceux qui ont
dégagé une doctrine qu'il prêche et qu'il entend réaliser dans
toute la mesure de ses forces. Car l'homme d'action se trouve
en lui à côté de l'homme d'étude. Il n'est pas détaché, indiffé-
rent, enfermé dans sa tour d'ivoire. Tout au contraire, aussitôt
qu'il se croit en possession d'une vérité, il s'efforce d'abord de
la formuler pour la rendre intelligible, pour la marteler dans
la tête de ceux c[ui l'écoutent ou qui le lisent; puis il avise
aux moyens de la mettre en pratique. C'est pourquoi il a été
un meneur d'hommes et un fondateur. C'est pourquoi il a exercé
une influence directrice sur un grand nombre d'intelligences.
C'est pourquoi il a créé cette École des Roches dont il ne m'ap-
partient pas de vanter les mérites, mais qui. par son existence
même, son succès et les imitations qu'elle a provoquées, suf-
firait seule à démontrer la puissance de son action et à per-
pétuer son nom.
« Les origines de l'École des Roches tiennent tout entières
dans la science sociale. Sa création est comme l'aboutissement
nécessaire de la pensée et de l'apostolat de Demolins. Rien des
fois, au cours de ses innombrables conversations, il avait pu se
rendre compte que les conclusions d'ordre pratique qui lui
6 QUESTIONS DU JOUR.
étaient chères rencontraient l'adhésion intellectuelle de ses au-
diteurs, mais que ceux-ci, tout en étant complètement gagnés
à ces conclusions, se trouvaient dans l'impossibilité de les faire
passer dans le domaine des réalités. C'est tout autre chose, en
efiPet, de gémir sur le manque d'esprit d'entreprise de la bour-
geoisie française et de faire preuve soi-même de cet esprit
d'entreprise; de constater avec regret l'abaissante médiocrité
et la dépendance des emplois secondaires et de s' affranchir de
cette médiocrité et de cette dépendance en s'élevant aux situa-
tions dirigeantes. Un homme à l'esprit juste, réfléchi, éclairé
par la connaissance des faits contemporains, peut arriver à dé-
terminer le malaise dont souffre la société à laquelle il appar-
tient; mais il lui est extrêmement difficile, parfois impossible,
de réagir efficacement contre ce malaise, même en ce qui le
concerne personnellement. Précisément, parce qu'il est l'homme
de cette société, qu'il est adapté à son organisation, il se trouve
mal préparé à une organisation différente reconnue nécessaire.
Cela est vrai surtout dans les sociétés dépourvues de souplesse ,
emprisonnées dans des traditions trop étroites. C'est le cas, en
particulier, pour notre société française. Les hommes de la
classe dite dirigeante, qui ont été élevés selon la méthode qui
fait des fonctionnaires, savent par expérience combien est
malaisée à franchir l'étape qui ramène aux professions fonda-
mentales, à celles qui comportent des responsabilités efl'ectives,
une direction véritable.
« Ainsi, pour passer de la théorie à la pratique, une conviction
arrêtée n'est pas suffisante. Il faut encore une préparation, une
éducation, un entraînement. Demolins avait une vue très claire
de cette nécessité et, en fondant l'École des Roches, il a voulu
y pourvoir. Sentant très bien que la génération arrivée à l'âge
d'homme resterait forcément en route dans l'étape décisive, il
s'est décidé à élever une génération nouvelle, capable de la
franchir allègrement.
« Tel était le but. Et maintenant, après dix années accomplies,
ïious avons le devoir de nous demander si le but a été atteint.
Sommes-nous demeurés fidèles à la visée du fondateur? Lui-
L INALGUHAÏION DU MONUMENT D EDMOND DEMOLINS. 7
même, au travers des vicissitudes qui sont l'inévitable rançon
(le toute création hardie, n'a-t-il jamais perdu de vue la raison
première qui l'avait déterminé à cet immense effort? L'École
des Roches arme-t-elle véritablement pour la vie les enfants
qui lui sont confiés? Les élève-t-elle réellement en vue de l'a-
venir dans lequel ils vivront, de l'avenir qu'ils contribueront à
rendre fécond? Les adapte-t-elle aux conditions qui s'impose-
ront à eux? Cet examen de conscience est nécessaire . Tous ceux
qui, à un degré quelconque, participent à la direction de l'École
l'ont entrepris maintes fois.
« Reconnaissons tout d'abord que si on lit le livre de V Éduca-
tion nouvelle, dans lequel Edmond Demolins traça le plan de
l'École avant sa création, et si on compare chacun de ses cha-
pitres avec les éléments correspondants de l'École actuelle, on
trouve des différences sensibles sur certains points . Cette cons-
tatation est loin de nous scandaliser. Elle marque que nous
sommes en présence d'un organisme vivant et non pas d'une
pièce de musée pédagogique. Toute œuvre qui a le don de vie
se transforme par le fait même de son développement. Au sur-
plus, Edmond Demolins n'avait jamais entendu substituer au
cadre rigide et administratif du collège français un autre cadre
rigide et administratif. Il voulait que l'École devint une adap-
tation à la vie. Sa première qualité devait donc être la souplesse,
l'aptitude à se modifier, à se plier aux circonstances. Si, dans
les débuts, il s'est très positivement inspiré de l'exemple des
écoles anglaises, c'est qu'il avait reconnu précisément chez elles
une correspondance plus exacte entre les méthodes qu'elles
suivent et l'avenir de leurs élèves. Et quelques esprits superfi-
ciels purent s'imaginer que les Roches seraient une école anglaise
transportée en France. Ceux-là n'avaient certainement pas fait
de science sociale. Ils n'avaient pas compris non plus le but
poursuivi. J'ajoute qu'ils avaient mal lu VÉducation nouvelle.
Si Demolins, en effet, avait voulu copier les écoles anglaises,
c'est dans les grandes public schools d'Eton, de Harrow, de
Rugby, de Winchester, qu'il serait allé prendre ses modèles.
Au contraire, c'est très authentiquement à des écoles en réac-
8 QUESTIONS DU JOUR.
tien contre ces types traditionnels qu'il va demander des ins-
pirations. Abbotsholme et Bedales cherchent une formule d'é-
ducation plus en harmonie avec les besoins modernes. Leurs
fondateurs estiment que les vieilles public schools souffrent
un peu de leur grand âge, de l'observation trop stricte de tous
leurs usages séculaires sans distinction; qu'elles aussi, dans
une certaine mesure, élèvent les enfants en vue du passé. Et
c'est, de suite, vers ces institutions plus ouvertes, moins étroi-
tement anglaises, que Demolins tourne ses regards.
« Faut-il donc s'étonner que l'École des Roches soit devenue
une école française? N'y a-t-il pas lieu, au contraire, non seu-
lement de s'en féliciter, mais de voir dans ce trait l'accomplis-
sement du désir très net de son fondateur? A maintes reprises
il s'est expliqué sur ce point et Dieu sait s'il avait le don de
s'expliquer clairement! Le plus bel éloge que l'on puisse faire
de son œuvre est précisément celui-ci, qu'ayant diagnostiqué
exactement le mal profond de IJéducation française, il lui a ap-
pliqué un remède propre à lui rendre sa vigueur. Il n'a pas
pris des petits Français pour en faire des Anglais; mais il a élevé
ces petits Français en développant leurs dons naturels et en
formant leur caractère par des méthodes inspirées de celles
qui réussissent aux Anglais. Je comparerais volontiers sa ten-
tative à celle des premiers créateurs de parcs « à l'anglaise »
en France. Abandonnant les conceptions rectilignes suivant les-
quelles le- développement individuel de l'arbre est sacrifié à un
effet d'ensemble, qui font disparaître le plus possible le relief
naturel du sol pour établir une série de terrasses rigoureuse-
ment plates et affectant des formes géométriques, qui supposent
une transformation complète des données de la nature et leur
subordination étroite à un plan logique arrêté d'avance, ces
paysagistes apprirent en Angleterre comment il est possible de
tirer parti des éléments de beauté fournis par des arbres dans
leur plein développement, d'obtenir des effets de perspective
au moyen des ondulations du terrain, de tracer des allées de
promenade suivant d'harmonieuses courbes de niveau, de s'as-
socier à l'œuvre de la nature, de l'épouser au lieu d'en triom-
L INAUCrHATlON DU MONUMENT D EDMOND DEMOLINS. î)
pher superbement. Et les parcs qu'ils créèrent furent diÛcrents
des parcs anglais dans la mesure où la fertilité du sol, son humi-
dité, son aptitude à porter telles ou telles essences forestières,
sa déclivité, dilt'éraient en France et en Angleterre. Suivant les
régions mêmes de la France, ce furent les grandes futaies de
hêtres normandes, les chênes de Bretagne au milieu des roches
de granit, les sapins de Sologne encadrant de vastes étangs, les
châtaigniers en Limousin, les platanes dans le midi de la France
qui fournirent le principal ornement de ces parcs infiniment
variés. Ce que l'on avait pris aux Anglais, c'était le secret d'une
souplesse d'adaptation inconnue jusque-là, d'une personnalité
plus accusée. De la même manière, Edmond Demolins avait
emprunté aux collègues anglais quelque chose de leurs méthodes,
afin de former des Français plus développés, mieux adaptés
aux conditions de leur vie, de meilleurs Français en un mot.
C'est aujourd'hui encore la visée de l'École des Roches.
« Tout affirme, au surplus, son caractère français. En premier
lieu, c'est une création réfléchie, répondant à un but précis,
non pas une institution traditionnelle justifiant ses méthodes
par l'antiquité de leur consécration. Elle a été fondée pour
réagir contre des pratiques jugées funestes; elle contrôle ses
résultats d'une façon constante pour découvrir la raison des
échecs ou des imperfections, y porter remède, chercher la voie
des progrès possibles. Je suis sûr qu'aucun des professeurs ici
présents ne consentirait à tolérer un usage absurde sous pré-
texte qu'il est ancien, par exemple, celui de briser toute la vais-
selle de toilette des dortoirs à une date déterminée, usage pieu-
sement conservé dans telle « public school » anglaise. Les
exigences logiques de l'esprit français, dont nous sommes par-
fois victimes, nous garantissent tout au moins contre ce respect
superstitieux de coutumes sacro-saintes.
« L'École est bien française encore par la mesure avec laquelle
y sont appliquées les idées qui en ont déterminé la fondation.
La préoccupation d'un développement harmonique de l'enfant
y domine. Au début, des* esprits simplistes avaient prédit, les
uns avec un désir non dissimulé de critique, d'autres avec une
10 OIESTIONS DU JOUR.
sympathie mal éclairée et plus dangereuse encore, que nos
élèves tourneraient délibérément le dos à toute culture clas-
sique; que ce seraient de solides gaillards, fortement musclés,
plus aptes à défricher la brousse qu'à tenir leur place dans
une société compliquée. Pour conserver aujourd'hui ces illusions,
il faudrait se refuser obstinément à ouvrir les yeux. Nous n'en-
tendons pas sacrifier le développement intellectuel au dévelop-
pement physique, ni aucun d'eux au développement moral ou
inversement. Nous ne voulons pas faire des êtres monstrueux,
préparés à une besogne étroitement spécialisée; nous désirons
fournir à notre société française moderne des citoyens capables
de la bien serWr. C'est pourquoi les élèves des Roches s'instrui-
sent. Ceux qui orientent la fin de leurs études secondaires vers
les divers baccalauréats franchissent ces barrières officielles
avec de très honorables résultats. Ceux qui se préparent plus
directement à la vie pratique emportent des Roches un bagage
un peu plus léger, peut-être, mais plus approprié à leurs besoins
particuliers. Ni pour les uns ni pour les autres, le Directeur de
l'Ecole et les Professeurs ne mesurent le succès à la somme des
connaissances acquises, mais au degré de capacité pour en ac-
quérir. Si rélève sort de l'École avec le goût de la culture in-
tellectuelle et des habitudes de travail, on peut dire que le but
essentiel de son instruction a été atteint.
(' Les joueurs de foot-ball et de cricket de l'École des Roches
ne sont donc pas moins instruits que nous ne l'étions lorsque,
à leur âge, nous nous promenions avec monotonie dans les cours
entourées de hautes murailles. En revanche, ils sont beaucoup
plus ouverts aux impressions artistiques, à la vie extérieure du
monde. C'est qu'ils ont vécu dans une étroite union avec des
maîtres qui les ont initiés et fait participer à leur art comme à
leurs préoccupations journalières. Ils sont les enfants de tous
ces professeurs dont ils partagent la ^ie, et comme il arrive à
ceux qui rencontrent dans leur milieu familial des personnalités
éminentes de se développer par leur contact et de garder toute
leur vie comme un reflet de leurs qusrlités. ainsi les élèves des
Roches mettent-ils à profit pour leur formation personnelle les
l/lNÀUGl'KAXrON DU MONUMENT d'IlDMOND DEMOLINS. Il
dons variés, les acquisitions diverses, les tournures d'esprit dif-
férentes de leurs professeurs. Et la variété morne de ces élé-
ments garantit les enfants contre l'inconvénient des systèmes
rigides appliqués uniformément, contre le danger d'une éduca-
tion déjetée d'un seul côté. Klle est un précieux élément d'équi-
libre, de mesure et d'harmonie.
« Mais ce qui reste la préoccu[)ation essentielle de l'École au-
jourd'hui comme il y a dix ans, lorsque Edmond Demolins en
jetait les bases, c'est la formation de l'homme et de l'homme
moderne. Peut-être n'est-il pas inutile de préciser ici ce que nous
entendons par cette expression et l'idéal que nous cherchons à
réaliser par un effort quotidien. On se iîgure parfois qu'en ar-
mant nos élèves pour la vie nous cherchons à en faire des lut-
teurs sans scrupules, des renverseurs d'obstacles, traversant la
vie victorieusement comme une balle traverse une planche, en
vertu de sa force initiale. Ceux qui ont partagé cette erreur
font une injure gratuite à la mémoire du fondateur de l'École
et oublient que cette fondation lui a été inspirée parla Science
sociale. La base première de la science sociale, c'est le caractère
social de la plupart de nos actes réputés individuels, c'est-à-
dire le fait constaté qu'ils supposent et qu'ils déterminent des
groupements d'hommes qui influent sur eux et sur lesquels ils
influent. Dès lors, quiconque a fait de la science sociale sait à
merveille que l'effort individuel le plus énergique demeure
toujours conditionné dans ses résultats par les groupements qui
se rattachent à lui activement ou passivement, et, par suite, il
sait aussi que l'efficacité pratique de cet effort — je ne dis pas
son mérite moral — dépend de ces groupements. L'organisa-
tion si complexe des sociétés modernes multiplie à l'envie les
vérifications de cette loi. Les actes individuels de notre vie quo-
tidienne réclament des groupements de plus en plus variés, de
plus en plus nombreux ; l'action isolée disparaît de plus en plus
devant l'action concertée; de telle sorte que l'éducateur mo-
derne manquerait radicalement son but s'il préparait les jeunes
gens à un « splendide isolement ». Être bien armé pour la vie,
pour la vie contemporaine, ce n'est pas seulement être un bel
12 QUESTIONS DU JOUR.
animal humain, vigoureux, intelligent, moralement trempé
pour le gouvernement de soi-même, c'est aussi être capable de
devenir un bon ouvrier dans l'atelier de travail, de jouer utile-
ment son rôle dans la famille, dans les associations d'intérêt
privé comme dans celles qui visent au bien public, de remplir
pleinement sa fonction de citoyen dans la cité comme dans l'État,
en temps de paix comme en temps de guerre, d'être adapté, en
un mot, à toutes les nécessités que la vie moderne comporte.
« Telle est la raison de l'intérêt puissant qui s'est attaché à
l'œuvre poursuivie dans cette maison. Par là, l'entreprise toute
privée conçue par un penseur, mise à exécution par lui au mi-
lieu d'innombrables difficultés, grâce à l'inlassable dévouement
de l'énergique compagne de sa vie, grâce au concours de
maîtres conscients de la grandeur de leur tâche, a une portée
sociale considérable.
« Nous en recueillons aujourd'hui le témoignage dans cette
fête qui réunit aux amis de la première heure, aux collabora-
teurs et aux élèves de Demolins, les représentants des pouvoirs
publics. Les hommes auxquels est confiée la lourde charge de
diriger l'enseignement et l'éducation dans nos universités et
dans nos collèges, ceux sur lesquels repose le fardeau plus lourd
encore du gouvernement de la Nation ne restent pas indiiTérents à
la patriotique tentative qui, depuis dix années, a suscité tant
d'efforts et fait fructifier tant de bonnes volontés. Nous les re-
mercions des encouragements que leur bienveillance apporte à
notre marche vers le progrès et de Fhomraage qu'ils rendent à
celui qui le premier, héroïquement, nous a montré la voie à
suivre. Désormais, grâce au talent d'un grand artiste, son image
présidera à toutes les solennités qui se déroulent dans cette en-
ceinte; elle rappellera chaque jour à tous ceux, maîtres ou
élèves, que leurs occupations y ramènent, la noblesse du but à
atteindre par l'accomplissement des tâches quotidiennes. Dieu
veuille que tous demeurent fidèles à l'enseignement muet qui
s'échappe encore de ces lèvres naguère si habiles à faire péné-
trer dans les esprits de hautes conceptions formulées en de
claires idées ! »
LA FOIRE DE LEIPZIG
A LÉPOOUi: ACTUELLE'
LA FOIRE DE LEIPZIG ET SES < HINTERLANDS
I. — FOIRES ET MARCHES
Dans l'esprit d'un habitant sédentaire de quelque province
française, le mot Foire suffit déjà à éveiller d'éclatantes images.
Sur la grand'route. d'alertes carrioles filent, coupant les rayons
obliques du soleil levant; des paysans piquent leurs bœufs; et,
en une poussée conquérante, la campagne entière semble mar-
cher sur la Ville. Puis la cité elle-même s'évoque, tourmentée
par une agitation insolite. D'une vaste place, où fourmillent à
l'infini les pointes aiguës des cornes des ruminants, partent des
mugissements prolongés; circulant à travers le bétail, des
hommes en jaquette de gros drap ou en blouse bleue s'obser-
vent, s'abordent,, discutent, font mine de se quitter, brusque-
ment se rapprochent. Ailleurs se dressent des éventaires. qu'un
pubhc féminin investit; et les pièces d'étoffe se déploient sous
la caresse des doigts fébriles, des rubans multicolores chatoient,
du linge illumine en blancheur. Sur les trottoirs déambule et
1. Après avoir étudié la Foire d'autrefois (Voir : La Foire de Leipzig dans les
temps passés), nous abordons l'examen de la Foire actuelle, c'est-à-dire d'un phé-
nomène encore existant et directement perceptible.
14 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE,
se pavane la jeunesse; les élégances paysannes font la parade;
les enfants échangent des regards, cependant que les parents
calculent et supputent les fortunes. Dynamique mentale, où les
attractions du sentiment et celles de l'intérêt combinent leurs
énergies en des résultantes qui vont déterminer les mariages
prochains, par lesquels se perpétuera ce groupe éphémère
d'humanité lâché en ce moment à travers la rue. Toute la vie
est là, avec tous les désirs, toutes les passions, toutes les ma-
nœuvres et toutes les ruses. Le mystère aussi et les vagues es-
poirs, symbolisés grossièrement par quelque diseuse de bonne
aventure. Et la terreur encore, sentiment parfois cher aux hu-
mains, et qu'exploite à cet instant un chanteur de complaintes,
qui, juché sur un tréteau et montrant avec une baguette les
cartons successifs d'une chromolithographie horrifique, retrace
lamentablement les phases du crime épouvantable commis l'hi-
ver passé dans quelque « sanglante auberge ». Une attention
profonde l'environne, un silence recueilli s'est fait autour de
lui. Mais soudain se produit un grand ébranlement. Tout le
monde s'enfuit. Qu'y a-t-il? C'est un bœuf qui s'est échappé et
qui donne de la corne. La frayeur provoque des remous qui
font vibrer au soleil toutes les couleurs de la foule bigarrée.
Quelle animation! quelle vie frémissante et multiple! Cepen-
dant le jour tombe. On rattelle les carrioles. Les routes se cou-
vrent de voyageurs allant en sens inverse. Malgré la perma-
nence de l'activité urbaine, un engourdissement semble saisir
la Ville. Et les citadins, même ceux qui étaient le plus portés à
considérer avec dédain ou impatience leurs visiteurs de la jour-
née, ne se sentent pas exempts d'une légère mélancolie. Tant de
vie tumultueuse a coulé là, et puis a instantanément reflué!
C'est comme le lit desséché d'une mer qui se serait tout à coup
retirée. Telles sont les images que laissent derrière elles nos
modernes petites foires de province, rendez-vous où les paysans,
séparés par la distance et par l'absence ou la rareté de moyens
de communication perfectionnés, se rencontrent pour échanger
entre eux certains produits agricoles et pour vendre aux con-
sommateurs urbains ou aux marchands de la ville les fruits de
LA FOIRE l>E LEII'ZIC. ET SES « IJINTERLANDS ». 13
la terre, afin de se procurer à la place de l'argent ou des pro-
duits manufacturés.
Il y a une forme atténuée de ces foires : c'est le petit et pé-
riodique marché. Diminuons l'intensité des images précédentes,
adoucissons les traits, éteignons un peu les couleurs, et nous
aurons la représentation du marché. Ici les transactions portent
sur un nombre restreint d'objets, le plus souvent sur des den-
rées destinées à la prompte consommation. Et il ne s'y conclut
presque uniquement que des ventes au détail.
Maintenant, au lieu d'adoucir les iraits du tableau ébauché
tout à l'heure, renforçons-les. Au lieu d'amortir les couleurs,
avivons-en l'éclat. Elargissons les plans, creusons les perspec-
tives. Ainsi nous ressuscitons la vision des grandes Foires d'Eu-
rope au Moyen Age et nous commençons k entrevoir ce que
sont encore, avec de graves modifications d'ailleurs, quelques
grandes Foires survivantes, comme, par exemple, la Foire de
Leipzig,
11. LEIPZIG ET SA SITUATION GEOGRAPHIQUE,
C'est à Leipzig, en effet, que nous allons nous transporter.
Chacun sait que cette cité, la principale ville commerciale du
royaume de Saxe, est placée à l'extréme-ouest du royaume,
tout près de la frontière. Par contraste, Dresde, la capitale
politique, est située à l'est extrême. La troisième ville saxonne
par ordre d'importance se trouve au sud : c'est Chemnitz, qui
s'est développée vigoureusement par la construction des ma-
chines.
Leipzig est la Ville sans Eaux. Elle ne doit rien à la présence
d'un grand fleuve. Sous ce rapport elle est deshéritée. L'Elbe
coule assez loin de là, à l'est. On se souvient que, descendu de
Bohême, il entre en Saxe un peu avant Pirna, arrose Dresde,
Meissen, la Ville de la Porcelaine, et, un peu avant de quitter
le Royaume, Kiesa. Pas même la Mulde, dont un affluent touche
Chemnitz, ne baigne Leipzig. De Taulre côté, vers l'ouest, en
l(î . LA FOIRE DE LEIPZIG A l"ÉPOQUE ACTUELLE.
dehors de la frontière de la Saxe royale, dans la Province de
Saxe prussienne, se déroule le cours de la Saale, qui traverse
Naumbourg- et Halle. Près de Magdebourg. la Ville des Sucres,
la Saale conflue avec l'Elbe venant de Riesa.
Et ce n'est qu'un petit affluent de la Saale, l'Elster. côtoyé
par son propre affluent, la Pleisse, qui passe à Leipzig et met
un soup«,on de fraîcheur dans l'aridité de cette ville sèche et
toute de pierre.
m. — LES HINTERLAXDS DE LEIPZIG.
Mais avant de faire notre entrée dans la cité, il est nécessaire
que nous promenions un j)eu le regard sur les régions cir-
convoisines. Cela nous aidera singulièrement à y voif clair
dans notre étude. Et il sera bon de retenir les brèves constata-
tions que nous allons faire.
La Fraxcome '. — Au sud-ouest de la Saxe, s'étend la Franco-
nie. Elle constitue aujourd'hui politiquement la partie nord de la
Bavière, et a pour ville principale Nuremberg. Nous pourrions
crayonner ainsi la Franconie : hauts coteaux sablonneux, bois
de pins, et (exception faite de la culture du houblon) agricul-
ture indigente. Au nord-est de la Franconie, s'élève le Fichtel-
gebirge; il contenait autrefois des gisements d'étain, qui furent
l'occasion des premières industries du pays. La majorité de la
population, forcée de bonne heure à la fabrication par l'infécon-
dité du sol, a fini, à travers de nombreuses vicissitudes indus-
trielles, par trouver sa subsistance dans certaines branches de
travail caractéristiques, dont les plus importantes sont, à l'heure
actuelle, celle des Jouets de métal et jouets mécaniques et opti-
ques, et celle des ustensiles de ménage en tôle.
Le régime de production est en partie attardé aux formes du
travail à domicile et de la petite industrie. A l'est de la Fran-
conie, la zone des petits ateliers se prolonge à travers le massif
1. Voir : La Civilisalion de VÉtain {Se. soc. 2" pér., fasc. 25).
LA FOIRE DE LEIPZIG ET SES « III.NTERLANDS ». 17
boisé du Baycrisclier Wald, et. par delà celui-ci, dans le massif
parallèle du Boehmer Wald (Forêt de Bohème).
La Thuringk'. — Laissons la Franconie et montons vers le
Nord. Ici, s'étend la vaste région naturelle, connue sous le nom
de Thiiringe. Politiquement, elle présente une mosaïque de
petits États morcelés qui avoisinent le royaume de Saxe au
sud-ouest et à l'ouest : Saxe-Weimar, Saxe-Cobourg-Gotha,
Saxe-Meiningen, Saxe-Altenbourg, Reuss branche ainée, Reuss
branche cadette, Schv^^arzbourg-Rudolsstad, Schwarzbourg-
Sondersliausen. La Thuringe est d'altitude plus considérable
que la Franconie; son caractère forestier est encore bien plus
prononcé : sur la majeure partie de son territoire, elle est le
Thiiringer Wald, c'est-à-dire la Forêt de Thuringe. Son agri-
culture est bien plus indigente encore que l'agriculture franco-
nienne. La petite industrie supplée à l insuffisance absolue des
ressources du sol. Nous pourrions silhouetter ainsi la Thuringe :
chaînes boisées, étroites et profondes vallées en forme de cou-
loirs, humbles villages d'artisans laborieux, escarpements, et.
commandant les passages, châteaux dans la montagne.
Tandis que les artisans franconiens furent patronnés de
bonne heure par un patriciat de grands négociants caravaniers
et métallurges, les artisans thurinaiens, encore que leur pays
fût traversé par deux ou trois routes commerciales de première
importance, ne connurent d'autre domination que celle de
moines et de seigneurs qui. par suite de diverses circonstances
historiques, et aussi en raison de la configuration géographique
du lieu, furent entraînés à remplir d'une façon défectueuse leur
rôle de classes dirigeantes. La Réforme, qui eut dans la Thu-
ringe un de ses théâtres essentiels, et qui trouva une des causes
de son succès dans la situation sociale du pays, ne modifia pas
beaucoup cet état de choses, et la Thuringe demeura privée de
véritables chefs économiques.
Les conditions du lieu ont maintenu jusqu'à nos jours la Thu-
ringe dans cette position inférieure. Exploités plutôt que patron-
1. Voir : Lettres sur la Thuringe {Se. soc.. T pér.. fasc. Gi).
18 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOQUE ACTUELLE.
nés. les ïhuringieiis d'aujourd'hui vivent en combinant les
ressources d'une culture misérable à celles d'un certain nombre
de petites industries manuelles, qui sont pratiquées la plupart
du temps dans des ateliers familiaux. Ces petites industries
éveillent, sinon par la condition des artisans, du moins par le
genre d'objets fabriqués, des idées de plaisir et d'amusement.
On pourrait les classer sous six rubriques principales. Ce sont :
1"" Les industries du bois taillé .•jouets, tels que petits animaux,
arches de Noë, armoires de poupées, petites boites, ustensiles
de ménage, etc. Cette branche de fabrication domine dans les
environs de Gotha et dans ceux de Sonneberg (en Saxe-Meinin-
gen). Sonneberg! qu'on pourrait nommer le paradis des jouets,
mais sans vouloir dire par là que c'en soit un pour les artisans
occupés à la production;
2" Les industries de la vannerie. Elles sont en quelque sorte à
cheval sur la Thuriuge du Sud et la Franconie du Nord, car elles
ont leurs stations de rassemblement à Lichtenfels en Franconie
et dans la fameuse petite capitale thuringienne de Cobourg;
3" Les industries du car/o/i tnoulé : animaux, poupées, mas-
ques de carnaval, articles de cotillon et de théâtre, bigotphones.
cartonnages;
4" Les industries du verre soufflé : perles de verre, billes,
boules pour arbres de Noël, boules de jardins, yeux de poupées,
yeux artificiels, éprouvettes, tubes thermométriques, etc. Lauscha
(en Saxe-Meiningen) est la station principale pour ce genre de
travail ;
5" Les industries de la porcelaine : poupées, têtes de poupées,
fèves pour gâteaux des Rois, figurines (A^//j/;e/i), porte-allumettes,
salières, vaisselle de table, isolateurs électriques, dents artiti-
cielles, pipes, etc. ;
6° L'industrie des jouets ae peau ou petits animaux recou-
verts de peaux.
Le rapport de ces différentes branches de travail au milieu
géographique est immédiat. Le bois de la Forêt de Thuringe est
utilisé tour à tour comme matière plastique et comme combus-
tible pour les verreries et porcelaineries.
LA FOIRE DE LEIl'ZIG ET SES « IUM'ERLANUS «. 19
Les artisans thuringiens ne travaillent presque jamais pour
leur compte. Dégradés au rang de Heimarbeiter (ouvriers à do-
micile), ils besognent pour le compte des entrepreneurs com-
merciaux, qu'on appelle en allemand Verleger. Verlegcr, Vor-
leger, celui qui fait des avances. Afin de les mieux enchaîner, le
Verleger fait en efï'et des avances aux artisans, soit en argent,
soit en matière première ^ Et le Verleger fait encore et surtout
des avances en ce sens que, disposant seul du capital, il se
charge des débours nécessaires pour assurer l'exportation des
articles. Les entrepreneurs se donnent souvent l'apparence de
fabricants, mais leurs pseudo-fabriques sont surtout des stations
de rassemblement, de montage et d'achèvement pour le produit
du travail des ouvriers à domicile. Il y a aussi de vraies petites
fabriques, où le travail est en partie centralisé ; mais leur chefs
appartiennent la plupart du temps au type an patron indigent,
et ils sont, tout comme les artisans, dans la main des entrepre-
neurs commerciaux et des commissionnaires.
Le royaume de Saxe. — A la partie est de la Thuringe se rat-
tache immédiatement la partie méridionale du royaume de
Saxe. C'est également un grand massif boisé, où, comme dans
les deux régions précédentes, les nécessités naturelles ont tôt
fait surgir la petite industrie. Voici d'abord la contrée du
Vogtland, avec sa métropole, Plauen. Il vit essentiellement de
la broderie à la main. Puis, plus à l'est encore, c'est VErzgebirge
ou Monts des Minerais. Effectivement l'on y trouvait autrefois
des mines d'étain, de fer et de différents autres métaux, qui sont
en grande partie épuisées. L'histoire des mines d'étain de
l'Erzgebirge se lie à celle des gisements d'étain du Fichtelge-
birge franconien, aveclequell'Erzgebirge est articulé. Ici, comme
en Franconie, la confection des jouets et celle des ustensiles de
ménage, pouvant se rattacher toutes deux aux vieilles industries
de l'étain, fournissent de la besogne à une fraction considérable
de la population actuelle.
1. L'arlisan tburingien n'a pas imHne le droil de prendre du bois dans les forêts,
car le bols appartient à l'Etat et sa vente donne lieu à des encbères.
20 LA FOIRE DE LEIPZIG A LÉPOOLE ACTUELLE.
Emouvant pays que cet Erzgebirge ! Presque pas de campagne.
Les petites villes, les bourgs et les gros villages se succèdent à
intervalles très raj^prochés. tantôt s'étalant dans les vallées,
tantôt escaladant les pentes, tantôt couronnant les sommets et
s'encadrant de la sombre verdure des bois de pins. Tous les toits
des maisons et beaucoup de façades sont couverts d'ardoises aux
tons noirâtres. Chaque bourg, chaque gros village érige vers le
ciel les longues cheminées de trois ou quatre petites usines. La
concentration de la fabrication s'opère avec lenteur sur ce ter-
ritoire d'ailleurs industrialisé dès les premiers temps, mais que
les conditions du lieu semblent vouer d'une manière générale à
la production en petits et moyens ateliers.
Sol rebelle, vallées encaissées, pentes raides, âpres chnes, pins
noirs, ardoises funèbres, cheminées fumantes!... c'est l'Erzge-
birge, — où la nature est marâtre, — où le labeur ininterrompu
est d'obligation, — et où, parmi le battement infatigable des
moulins et des marteaux, le voyageur obsédé croit entendre le
ahanement laborieux des lutins travailleurs et des gnomes for-
gerons dont la légende avait peuplé les mines primitives.
A côté des industries du jouet et des ustensiles de ménage et
de diverses industries textiles, il y a, dans l'Erzgebirge, et dans
une partie du Vogtland, une autre branche de fabrication très
attrayante. Elle est également fort ancienne, et fait vivre une
multitude d'artisans. C'est la fabrication des petits instruments
de musique '. En même temps que le bois, le cuivre, dont l'Erz-
gebirge recelait autrefois des gisements connus, joue un rôle
appréciable dans cette industrie.
De même que le Bayeiischer Wald, à l'est de la Fraiiconie, se
double du Boehmer Wald ou Forêt montagneuse de Bohême,
dans les profondeurs de laquelle la petite industrie prolonge son
empire, l'Erzgebirge saxon se double, au sud, de l'Erzgebirge
bohémien, qui est une des terres d'élection de l'industrie à do-
micile. A celte sorte de complexus géographique et économique
1. Voir : D"' Louis Bein, L'Industrie du Vogtland saxon (Die Industrie des sa-
chsischen Voigtlandes), 1'' partie, L'Industrie des Instruments de musique [Die
Musililnsirumenten-lndustrie), Leiijzig, 1884, Duncker elHuinblot, éd.
LA FOIRE DE LEll'/Ki ET SES « IlINTERLANDS ». 21
il y aurait lieu de rattacher les Monts Sudètes. Bayeriseher Wald
ctBochmer Wald, — Erzgebirge saxon et Erzgebirge bohémien,
— Sudètes, ce sont là les trois éléments d'une espèce d'U renversé,
intéressant à la fois rAllemagne, l'Autriche et la Russie, et qui
forme l'un des montagneux royaumes de la petite industrie.
Nous avons vu qu'elle règne aussi sur le Jura franconien et dans
la Forêt de Thuringe. On la retrouve encore beaucoup plus à
l'ouest dans la Forêt Noire et dans le Jura français.
Dans le nord du royaume de Saxe, c'est la grande industrie
qui l'emporte. Mais les liens de parenté de cette grande fabrica-
tion avec la petite sont visibles.
La première en importance des grandes industries saxonnes,
c'est Yindustrie textile; or ses bases ont été jetées il y a plusieurs
siècles dans la Saxe méridionale par les pauvres paysans éle-
veurs de moutons etfileurs de laine, et par les artisans drapiers ^ ;
encore aujourd'hui les derniers petits tisserands, s'obstinant en
une résistance impossible contre l'évolution de l'industrie, pro-
longent leur existence de misères incroyables dans le sud de la
Saxe. Chemnitz, la Ville des Machines, s'est développée surtout
comme centre de construction des machines textiles par les-
quelles l'industrie textile saxonne fut rénovée.
11 y a des connexions étroites entre l'histoire de la petite in-
dustrie porcelainière en Thuringe et celle de la grande porce-
laine de Saxe à Meissen -.
Et l'on pourrait montrer tous les anneaux de la chaîne qui
relie la petite verrerie thuringienne au phénomène plus com-
plexe que constituent de grands établissements comme, par
1. Le Dr Curt Bokelmann, dans son Aufkommen der Crossindustrie im sàch-
sischen Wollgewerbe [La Surgie de la Grande Industrie dans la fabrication
•lainière saxonne), Heidelberg, 1906, Horning éd., décrit bien la transformation qui
a fait sortir la grande industrie de la petite.
2. Consulter : Stieda, Die Anfchu/e der Porzellanfabrikalion auf dem Thilrin-
gerwalde {Les Débuts de la Fabrication liorcelainière dans le Thuringerwald),
léna, 1902, ei Y (Jrkmidliche Ceschichte und Statistik der Meissner Porzellanma-
nufaktur {Histoire authentique et statistique de la Manufacture de Porcelaine de
Meissen), par Boehinert, dans le tome XXVI, année .1880, de la Zeitschrifl des K.
Sàchsischen Bureau {Bulletin du Bureau royal saxon de statistique).
'â'2
LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
exemple, à Dresde, la célèbre fabrique de verre armé de
Frédéric Siemens.
IV. LES CARACTERISTIQUES DE LEIPZIG.
Les plans de perspective ayant ainsi été établis, transportons-
nous dans Leipzig-. La ville est énorme et multiple. Il n'est
pas facile de la bien camper de profil. Sans doute, vue d'un cer-
tain côté, c'est toujours, avec une formule plus moderne d'ail-
leurs, la Ville des Foires. Mais la Leipzig nouvelle est bien autre
chose encore. De solides branches d'industrie et de commerce
s'y sont développées en rameaux extrêmement vigoureux. Si la
population ouvrière, incessamment accrue, demeure très pauvre,
une grande richesse s'est accumulée dans les mains de quelques
familles patronales. La cité, disposant de contributions abon-
dantes et soutenue par des dons généreux, s'augmente sans
discontinuer d'imposantes constructions. Le Nouveau Rathaus,
beau d'une forte et insolente beauté avec ses pierres rugueuses
et sa grande tour hautaine, fantôme de la tour abolie de Pleis-
senburg, est le type de ces monuments somptueusement massifs
qui écrasent l'arrivant sous leur lourde magnificence. Ajoutez à
cela le manque de fleuve. Et vous comprendrez le genre d'im-
pression que donne au premier abord Leipzig : impression d'une
puissance aride et cruelle. La Ville fait l'effet dune sorte de pé-
trification grandiose. Leipzig n'a point, comme Francfort, la
large nappe mouvante du Mein pour adoucir d'un peu de grâce
molle son énergie tendue et son orgueil affirmé en dure et
agressive splendeur.
Les hommes montrent, eux aussi, une physionomie spéciale. De
l'avis unanime de tous les habitants de l'Empire, les Saxons et
en particulier les Lipsiens sont très difTérents des autres Alle-
mands. Leur charpente osseuse est d'une vigueur singulière et
surprenante. De même que Leipzig produit l'efTet d'être toute en
pierre, les Lipsiens ont souvent l'air d'être tout en os. Ces mar-
chands, ces éditeurs, ces professeurs, ces étudiants, ces artistes
LA KOÎRE DE LEIPZir, ET SES « HTNTEULANDS ». 23
étonnent, lorsqu'ils sont issus de familles autocbthones, par leurs
amples boites crâniennes, par leurs mâchoires non moins vastes,
par leurspommettes et leurs mentons saillants, ba tête, également
d'un fort calibre dans ses deux parties constitutives, témoigne à
la fois d'une intellectualité hardie et d'une robuste animalité.
Avec l'éclairtransfigurateur qu'y jette le génie, vous retrouverez
quelque chose de cet aspect dans le masque héroïquement vo-
lontaire du plus illustre enfant de Leipzig : Richard Wagner.
L'image évoquée du puissant compositeur, avec son large
béret, avec sa mise originale et ses allures indépendantes de
vieil étudiant, nous amène, par une association naturelle d'idées,
à nous rappeler qlie Leipzig est le siège de la plus fameuse peut-
être des Universités allemandes'. La tradition rapporte que le
plus notoire assurément de tous les étudiants, le Docteur Faust,
y fit ses études. Le caveau de V Auerbachs Relier, où Goethe nous
le montre en compagnie de Méphistophélès stupéfiant les bu-
veurs par ses artifices, le caveau de V Auerbachs Relier existe
toujours, et l'on y boit du vin du Rhin devant le tonneau que
Faust obligea un jour, parait-il, à le porter comme un cheval,
et sur lequel, assis, il escalada l'étroit escalier pour déboucher en
cavalcadant au milieu de la rue. Les professeurs de l'Université
de Leipzig exercent une forte influence sur la pensée allemande.
Wundt, avec Haeckel, lun des deux grands philosophes germa-
niques existant à cette heure, y continue encore son enseigne-
ment. Leipzig est la ville des étudiants tumultueux, grands vi-
deurs de chopes et grands lanceurs de cartels. Toute une partie
de la cité est comme un immense quartier latin, plus cru, plus
âpre et plus violent que le nôtre.
Les destins éclatants de cette Université ne sont pas sans cor-
rélation avec ceux de la librairie lipsienne-. Leipzig est. depuis
un temps lointain, la citadelle de la librairie allemande, et,
malgré les progrès de Berlin, elle le demeure encore. C'est le
fief d'une aristocratie de grands éditeurs dont beaucoup furent
de brillants érudits : les Tauchnitz, les Teubner, les IMeyer, les
1. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 50 et 66-68.
2. Ibid., p. 42 et 6.5-66.
24 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOOLE ACTUELLE.
Brockhaus. Autour de ces protagonistes, gravite la foule des
éditeurs secondaires. Et, au-dessous, s'étagent en profondeur les
cercles d'industriels, d'artisans, de travailleurs innombrables
dont l'activité enfante matériellement le livre : les fondeurs de
caractères, les imprimeurs, les typographes, les graveurs, les
chromolithographes, les relieurs. C'est un petit univers, dont
l'exploration réserverait bien des découvertes.
A côté de l'édition des livres, prospère celle des ouvrages
musicaux. Il suffit de citer les noms de Breitkopf et Haertel,
qui sont associés à l'histoire de la musique allemande.
Leipzig a du reste un renom justifié comme Ville de la Musi-
que^. Bach y vécut et y œuvra. Schumann, Lortzing y vécurent
de nombreuses années. Wagner y naquit. La direction de Men-
delssohn a conduit à un haut degré de perfection l'orchestre
des concerts du Gewandhaus, et, de nos jours, le bâton d'Arthur
Nikisch répand à nouveau sur ces concerts un insolite éclat.
Une foule d'autres solennités musicales ont lieu à Leipzig-, et
l'hiver n'y est qu'une succession de concerts. Le Conservatoire
(auquel M. Pierre Lalo reprochait peut-être avec raison de res-
sasser toujours les mêmes formules mendelssohniennes) attire
des étudiants étrangers. Cette activité musicale intense, que
Leipzig déploie depuis deux siècles, est certainement secondée
par des industries adjuvantes comme celle de l'édition musicale,
dont nous parlions à l'instant. Il est notoire que beaucoup de
concerts sont organisés avec le concours financier des industriels
intéressés, sur la prospérité desquels ils influent à leur tour en
aidant à la vente des partitions, en entretenant le renom musi-
cal de la ville et en y faisant accourir les amateurs du dehors.
Une autre industrie directement intéressée à cet ordre d'acti-
vité est celle des instruments de musique. Nous l'avons vue,
comme petite fabrication d'artisans, régner dans l'Erzgebirge.
A Leipzig, nous la retrouvons promue au rang de grande indus-
trie. Les formes en sont multiples. C'est la fabrication des
pianos, comme chez Blûthner. C'est celle des phonographes,
1. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 83.
LA FOIRE DE LEIPZIG ET SES « IlINTERLANDS ». 25
considérablement développée. C'est celle des pianos mécani-
ques à exécutions artistiques, invention récente. C'est celle des
orgues automatiques, et des « orchestrions », « euphonions »,
etc., tonitruants instruments avec accompagnement de mando-^
Une, de castagnette, de cymbales, et avec lampes électriques
multicolores s'allumant ou s'éteignant tour à tour pour combi-
ner leurs effets avec ceux de la formidable musique. Le vaste
faubourg' de Gohlis, dans une petite maison duquel Schiller
écrivit cet « Hymne à la Joie » que Beethoven a placé à la fin de
la neuvième Symphonie, vit en partie aujourd'hui de la fabri-
cation des orgues et « orchestrions » les plus étourdissants.
Leipzig est bien vraiment, comme on le voit, la Ville de la Musi-
que, et de la plus sublime comme de la plus barbare.
Tandis que la plupart des grandes industries saxonnes, orga-
nisées commercialement et pourvues de voyageurs et de repré-
sentants, n'ont plus besoin des Foires de Leipzig pour écouler
leurs articles, maintes branches de la fabrication des instru-
ments de musique, parmi celles-là même où la production en
grand atelier a succédé au travail d'artisan, trouvent toujours
dans ces Foires la meilleure occasion de vente pour leurs pro-
duits. C'est le cas surtout pour la fabrication des phonographes
et celle des orgues mécaniques. Ainsi la Foire de Leipzig fournit
à d'autres « foires », aux foires de divertissement, aux « foires »
populaires, un de leurs engins essentiels : les orgues assourdis-
santes qui déchaînent leurs harmonies à la porte des baraques.
Il convient de mettre en vedette le rôle du cuivre ' dans
l'industrie des instruments de musique. Déjà nous l'avons vu
élaboré par les artisans de l'Erzgebirge, où se trouvait
autrefois l'un de ses anciens gisements. Dans les instruments
de musique modernes, dans les gros cuivres, — dont quelques-
uns furent justement inventés en Saxe, — il occupe toute la place.
Si nous considérons que, au Moyen Ag'e, abstraction faite du
cuivre suédois et hanovrien, la totalité du cuivre consommé
était tirée de la Bohême, de la Saxe, de la Thuringe et du Ilarz
1. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 37.
20 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
limitrophe à la Thuringe, nous sommes amenés à penser que,
tandis qu'en Franconie s'est déroulée une sorte d'épopée de
l'Étaln, la Saxe et la Thuringe ont peut-être assisté à l'épopée
du Cuivre. La ville de Leipzig n'a cessé d'avoir, depuis le début
du XVII® siècle, des intérêts considérables dans les mines de
cuivre de Mansfeld, situées dans le Harz, près de la frontière
nord de la Thuringe; encore en 1906 la municipalité a encaissé
de ce chef un revenu de 820.440 marks'. Nous ne pouvons
insister davantage sur ce personnage muet mais très actif du
drame social : le cuivre. Bornons-nous, à propos de l'industrie
des instruments de musique, à entrevoir l'ampleur de son
action. Nous l'avons entendu, dans l'Erzgebirge, prendre une
voix timide sous la main des artisans montagnards. Il fait
entendre une parole plus véhémente dans ces grands instru-
ments à vent que la Saxe fabrique. Et enfin, s'évasant en les
pavillons de ces trompettes « tout haut d'or » que Mallarmé
nous montre « pâmées sur les vélins », il a déployé toute son
éloquence titanique dans l'orchestre du Lipsien Richard Wa-
gner.
Le Bruhl et le commerce des fourrures. — L'un des plus
grands, peut-être le plus grand commerce de Leipzig est
aujourd'hui celui des fourrures-. Il se pratiquait autrefois aux
Foires de Leipzig, à la surgie et au développement desquelles
il a largement contribué. Maintenant encore la « Foire des
Fourrures » figure dans la liste officielle des Foires de Leipzig,
mais cette désignation ne correspond plus qu'imparfaitement à
la réalité des choses.
Le commerce des fourrures participe toujours, il est vrai, au
1. On sait que les comtes de Mansfeld, dont le nom est mêlé aux luttes de la Ré-
forme, exploitaient au xv" siècle les mines portant ce nom, et qu'ils durent, à la
suite de mécomptes, concéder des droits importants aux grands marchands et à de
riches municipalités (Patriciens de ^'uremberg, ville de Leii'zig).
Rappelons aussi que Luther, — fils lui-même de mineur, néà Eisleben (dans le Harz),
où se trouvent des mines de cuivre voisines de celles de Mansfeld, — a écrit deux
lettres célèbres (datées des 24 mai 1540 et 24 février 1542) contre les exactions des
comtes de Mansfeld.
2. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 31 et 61-63.
LA FOIRE DE LEIPZIG ET SES « HINTERLANUS >K 27
caractère du commerce de foire eu ce sens que , dans presque
tous les cas, le vendeur exhibe les marchandises aux yeux de
l'acheteur; et cela est rendu nécessaire par la nature spécifi-
que de l'article. Les fourrures sont en effet des articles « indi-
viduels » ; on ne peut les comparer entre elles pour les rame-
ner à des étalons fixes de sortes et de qualités; et d'autre part,
comme chacune d'elles forme un tout indivisible et différent
dans ses parties, elles ne se laissent pas échantillonner par frag-
mentation.
Le commerce des fourrures continue en outre de participer
au caractère du commerce de foire en ceci que, à certains
moments de l'année, les arrivages sont particulièrement plus
nombreux et, par suite, les transactions plus intenses.
Mais ce commerce est devenu permanent et stable. Les négo-
ciants ont leurs bureaux, leurs magasins et leurs installations
dans les maisons du Briihl et dans celles des rues et passages
latéraux. Le Briïhl! jadis la grand'rue du vieux Leipzig, celle où
se concentrait l'animation, celle où se donnaient rendez-vous
les élégances du lieu'! A présent, le commerce des fourrures
en a fait son empire. Là, dans une atmosphère de naphtaline,
gisent les dépouilles de milliers d'animaux. Sur les trottoirs et
sous les porches, toute une population spéciale s'agite; l'on y
voit, mêlés aux gens de Leipzig, des Juifs, des Grecs, des Armé-
niens. Il suffirait de mettre sur le Brûhl un couvercle vitré pour
en faire une sorte de vaste Bourse des fourrures. Comme le
Leipzig de la Librairie, le Leipzig Universitaire et le Leipzig
de la Musique, le Leipzig des Fourrures est une façon de petit
univers où il serait instructif et passionnant de promener l'jn-
vestigation.
Les Foires d'Avant-Paques et de la Saint -Michel. — Parmi
les diverses Foires de Leipzig qu'énumère encore le programme
1. Une inscription placée sur une maison du Briihl désigne l'endroit qui fut le
tliéâtre des amours de Gœtlie et de Kiitciien Sciioeniiopf.
Richard Wagner, enregistré comme le fils d'un modeste fonctionnaire de la police
de Leipzig, est né dans une maison du Briihl, aujourd hui démolie.
28 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
officiel, nous pouvons négliger la foire des cuirs et la foire des
tissus, parce qu'elles n'offrent qu'un intérêt régional, et que
d'ailleurs on ne retrouve plus en elles les caractères des véri-
tables grandes foires.
Les seules Foires de Leipzig qui aient aujourd'hui une réalité
véritable sont celles dites (ï Avant-Pâques et de la Saint-Michel.
Elles se différencient elles-mêmes des anciennes foires par leur
nature et par leur objet.
Les modernes Foires dAvant-Pâqnes et de la Saint-Michel se
distinguent des anciennes foires par leur nature, car ce ne sont
plus des foires de marchandises, mais des foires ou comptoii's
d'échantillons. Les vendeurs y exhibent un échantillonnage aussi
complet et aussi sensationnel que possible de tous les articles
qu'ils sont en état d'offrir. Les acheteurs font leurs commandes
d''après les échantillons exposés. Les marchandises sont ensuite
expédiées directement du lieu de production.
Les modernes Foires d' Avant-Pâques et de la Saint-Michel se
distinguent des anciennes foires par leur objet, car il n'est admis
que certaines catégories d'articles. Ce sont principalement : les
articles de bois, d'osier, de carton, de verre, de porcelaine, de
métal, d'os, de corne et de celluloïd; les jouets et la bimbeloterie ;
les articles de ménage et les ustensiles de cuisine; les i?istruments
de musique; la papeterie; les articles scolaires et articles de
bureau; les articles de bijouterie; les articles de parfumerie;
les fleurs artificielles ; les articles de voyage et de sport; les
ustensiles de gymnastique ; les instruments des sciences et des
métie7's. Les vivres, les denrées coloniales, les matières premières
de l'industrie, les tissus sont exclus.
La moderne Foire d'échantillons se tient au cœur même de la
ville, dans le quartier le plus ancien, qui est resté le plus animé '.
Elle est concentrée et pour ainsi dire ramassée sur un petit
espace de 5i.000 m. q. Ainsi, l'on évite les pertes de temps
causées par les allées et venues.
La grande majorité des comptoirs d'échantillons sont même
1. C'est également le quartier de l'Université.
LA FOIRE DE LEIPZIG ET SES « IIINTERLANDS ». 29
installés dans los immeubles des doux rues principales : Pcter-
strassc et Griuu7iaische SlrasseK Ces rues sont longues, assez
étroites (surtout Peterstrasse), et bordées de hautes maisons.
Peterstrasse décrit une courbe prononcée à son entrée du côté
du Ring.
Représentez-vous maintenant l'aspect de ces deux rues lors-
que toutes les fenêtres des maisons , presque sans exception ,
apparaissent pourvues d'enseignes éclatantes , en forme de
cartouches, d'écussons, de pancartes rectangulaires, de dra-
peaux, d'oriflammes, de bannières et de banderoles. Les pan-
cartes et les cartouches, en carton, en bois, en toile ou en métal,
sont posés perpendiculairement aux fenêtres, de manière à être
visibles des deux côtés et à pouvoir être lus de loin dans toute
l'étendue de la rue. Les drapeaux et les bannières, souvent de
grandes dimensions, claquent au vent et descendent fort bas
vers la chaussée. Ces enseignes sont de toutes couleurs et allu-
ment parmi la grisaille des façades une éclatante allégresse. En
présence de ce pavoisement bizarre, on a Fimpression de je ne
sais quel fantastique li juillet du négoce. C'est un bariolage
effréné, une polychromie déhrante, une débauche effrontée de
rouges, de jaunes, de verts et de bleus dans toutes les valeurs
et dans tous les tons.
En bas, sur la chaussée, le spectacle n'est pas moins amusant.
Un interminable cortège d'hommes- sandwichs se déploie. Au
bout de longues perches, ou par le moyen d'autres dispositifs,
ils offrent aux regards d'énormes objets symboliques figurant
les articles proposés en vente. Tel dresse au-dessus du public
une gigantesque raquette d'osier, de la forme de celles qui ser-
vent à battre les habits. Le suivant tire derrière soi un haut
cheval de bois. Un homme élève une couronne funéraire en
perles de verre; et l'imagination du spectateur, oubliant la
simple réalité, qui est une réclame pour un fabricant de cou-
ronnes, rêve, devant le moutonnement de la foule, à l'ample et
lent déroulement d'obsèques solennelles. Successivement, pro-
1. C'est la rue où se trouve le caveau de VAuerbachs Keller.
30 LA FOIRE DE LEIPZIG A l/ÉF>0OUE ACTUELLE.
cessionnent une canne formidable, un panier démesuré, un
disque de cinématographe colossal. Un individu passe, portant
sur son dos une baignoire. Plus loin une échelle, s'avançant
grâce au mouvement d'une planche à roulettes, semble se dé-
placer majestueusement. Un figurant se montre, le chef couvert
d'un moulin à café. Son voisin est dissimulé jusqu'aux pieds
par un cartonnage simulant une bouteille d'encre. Un homme
habillé en soldat d'autrefois frappe sur un tambour d'enfant.
Des poupées se pavanent en chaise à porteurs. Mille objets dis-
parates ont l'air ainsi de s'animer, de prendre vie. On croirait
voir marcher un immense rébus de la Mode Illustrée ; ou, mieux,
l'on songe à quelque monstrueux jeu de coq-à-l'âne, auquel se
divertiraient des Pantagruels en gaîté.
Ce défilé suffirait, n'aurions-nous pas d'autres moyens d'infor-
mation, à nous déceler la provenance d'un grand nombre des
articles apportés aux foires. N'avons-nous pas dû tout de suite
reconnaître, dans les objets ainsi promenés, la figuration des
produits de toutes ces petites industries de la Thuringe, de la
Franconie et de l'Erzgebirge dont il était question il y a un
instant? Mais oui, ils sont de vieilles connaissances pour nous,
ces objets qui passent. Et, quand délile la raquette d'osier, nous
pourrions murmurer : « Vous la tressâtes, ô vanniers de Lich-
tenfels ». Et, quand s'avance le cheval de bois, nous le salue-
rions volontiers en ces termes : « Tu as été taillé parles artisans
des villages avoisinant Gotha ». Et. quand la couronne plane,
nous dirions avec une juste assurance : « Perles de verre, vous
avez perlé à l'extrémité des chalumeaux où soufflent les artisans
de Lauscha ». Au passage du tambour d'enfant, nous reporte-
rions notre pensée vers les bourgades industrieuses de l'Erzge-
birge. Ainsi du reste. Car nous assistons vraiment là comme à
une revue des petites fabrications éparses sur les montagnes
boisées des régions circonvoisines. Toutes répondent : « Pré-
sente ». Pas une ne manque à l'appel.
Mais il y a aussi beaucoup d'articles dili'érents et provenant
d'autres parties de l'Allemagne : la coutellerie de Solingen. la
maroquinerie d'Offenbach, les objets d'art industriel en verre
I,A rOIlîK ItK LKll'ZIC ET SES « UINTERLANDS ». 31
et en métal qu'on fabrique à Berlin, à Munich et dans la région
rhénane.
Cependant, aux croisées des maisons de Peter ci de Grim-
maische Slrasse, les pancartes, les cartouches, les oriflam-
mes et les drapeaux clament surtout, mariées aux déno-
minations des marchandises et aux noms des vendeurs, les
appellations des villes et des bourgs de la Thuringe, de la Fran-
conie et de l'Erzgebirge. Le nom de Sonneberg retentit de
fenêtre en fenêtre, comme répété par mille joyeux échos. Celui
de Cobourg lui répond en prolongements fraternels. Le nom
plus vibrant encore de Nuremberg mêle son beau tintement au
concert. Et ils sonnent aussi à l'en vi , tous les vocables désignant
les villes plus petites, les bourgs, les gros villages. Ohrdruf et
Ruhla confondent leurs verbes en chants alternés. Grûnhainichen
donne infatigablement la réplique à Annaberg. Comme une
voix douce et obstinée, s'élève incessamment le nom poétique
de la thuringienne Umenau. Et le nom bohémien de Gablonz
l'accompagne de son grave bourdon. Toutes les villes allemandes
de la petite industrie semblent être sorties un instant de leur
solitude, avoir rompu leurs liens, s'être échappées de l'espèce
de réclusion économique où elles vivent, pour monter respirer
l'air libre du grand commerce sur la haute terrasse des foires.
Le long de Peter et de Grimmaische Strasse, la nomenclature
géographique de Thuringe, de Franconie et d'Erzgebirge. ins-
crite sur des cartons multicolores, semble être venue tout en-
tière se suspendre aux croisées.
Les pancartes des maisons, les placards et les prospectus des
camelots indiquent dans quel immeuble, à quel étage et dans
quelle chambre il faut aller pour trouver, flanqué de sa collec-
tion d'échantillons, le vendeur de tel ou tel article. Mais, en réa-
lité, les acheteurs n'ont plus guère besoin de ces avertissemenls
violents. La Délégation des Foires, émanation de la Chambre de
commerce et du Conseil échevinal, édite et distribue gratuite-
ment aux intéressés un répertoire alphabétique des vendeurs,
successivement classés par noms de personnes, noms de mar-
chandises, noms des villes d'origine et noms des rues de Leipzig
32 LA FOIRE HE LEIPZIG A l'ÉPOQUE ACTUELLE.
OÙ chacun a sa chambre d'échantillons. Néanmoins, la proces-
sion des hommes-sandwichs est pieusement conservée; les sa-
laires distribués à cette occasion sont comme une sorte d'au-
mône traditionnelle jetée aux sans-travail de la cité. Et se
-perpétue aussi l'intempérant bariolage des maisons, comme une
façon de joyeux feu d'artifice de réclames qui excite les sens et
qui prête à la Foire un air de fête.
Les acheteurs filent au milieu de ce décor sans s'y arrêter.
C'est en pointant les pages du répertoire alphabétique des expo-
sants qu'ils ont dressé rapidement leur plan de campagne. Ils
marchent alors d'un pas sûr vers les maisons à l'intérieur des-
quelles les verdeurs sont campés. Le temps fort lointain n'est
plus en effet où ceux-ci exposaient leurs marchandises en plein
vent et s'installaient tant bien que mal dans les rues, sous les
porches ou dans les cours. Us sont à présent fort bien abrités.
Tantôt c'est aux divers étages d'immeubles déjà anciens ' qui ont
été édifiés en tout ou partie à l'intention des gens de foire et dont
leurs locataires ordinaires doivent, en vertu d'une clause du
contrat, abandonner momentanément les pièces principales.
Ces immeubles portent des noms pittoresques : le Groënlandais
[Groenlaender), la Petite Boule de Feu [Kleine Feuerkugel). la
Grosse Boule de Feu Grosse Feiierkugel . etc. Tantôt c'est dans
des boutiques dont leurs possesseurs habituels ont sous-loué la
moitié du local et de l'étalage. Tantôt c'est dans des hôtels qui,
comme V Hôtel de Russie, se transforment du rez-de-chaussée au
faite, par un véritable changement à vue, en expositions d'é-
chantillons, et dont les chambres à coucher, les salles à manger,
la salle de lecture, soudain béants et tumultueux, apparaissent
garnis de jouets, d'articles de ménage, de vannerie, de porce-
laines, d'objets d'art industriel. De nos jours, des particuliers
et des sociétés ont construit de vastes édifices destinés essen-
tiellement à la Foire d'échantillons Beichshof, Messpalast
Hansa, Zeissighaus, Speckhof, etc. La ville elle-même avait
bâti il y a plusieurs années un grand Palais municipal d'échan-
1. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 81 et 82.
LA I-OIIŒ DK I.KII'ZK; KT SES « III.NTERI.ANDS ». 33
t liions de 't. 300 mètres carrés de surface (sans les cours . Elle
vient d'en achever un second, le Palais du Commerce \Han-
delshof), de proportions bien plus considérables. A la porte des
vieilles comme des nouvelles maisons d'exposition, des distri-
l)uteurs jettent à profusion des prospectus, comme on jette des
bulletins à l'entrée de nos sections de vote. Les flancs des mar-
ches descaliers sont bardés de bandes multicolores rappelant
les noms des exposants. A l'intérieur des nouveaux immeubles,
des ascenseurs circulent, des services de pompiers spéciaux
veillent à la sécurité, des garçons vendent des rafraîchissements.
Les comptoirs individuels déchantillons sont ou réunis ou sé-
parés les uns des autres par des cloisons d'espèces diverses
Parfois plusieurs comptoirs partagent une salle commune. Par-
fois un comptoir s'isole dans un mystère de confessionnal : car
le secret est nécessaire à certains articles qui craignent la con-
trefaçon. Entre la fusion complète des comptoirs et l'isolement
absolu, vous trouvez tous les types intermédiaires. Le Palais
mil)) icipal d' échantillons résout le problème d'unir et de séparer
à la fois les vendeurs, grâce à ses loges de verre où l'exposant,
environné de ses marchandises, apparaît sans cesse en pleine
gloire tout en pouvant adresser des propos insidieux au visiteur
qui, après s'être nommé, a franchi le seuil de la cellule
vitrée.
Qui sont les vendeurs? Qui sont-ils, ces hommes à l'afTiit près
de leurs comptoirs et nous dévisageant, anxieux de savoir si
nous sommes le concurrent occupé à espionner ou l'acheteur
prêt à formuler une commande? Les uns sont de petits fabri-
cants. Les autres, plus nombreux, sont les Verleger parla puis-
sance capitaliste de qui la production artisans est subjuguée.
Pour les articles venus de provinces éloignées, ce sont aussi des
fondés de pouvoirs ou des représentants.
Qui sont les acheteurs? Qui sont-ils, ces hommes attentifs à
scruter les articles, à calculer quel bénéfice en pourra laisser la
vente au détaillant? Ce sont les propriétaires ou les hommes de
confiance des bazars et des grands mar/asins de l'Allemagne et
des autres pays. Ce sont aussi des commissionnaires et négo-
3
:}4 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
ciants exportateurs allemands, et des commissionnaires et né-
gociants importateurs étrangers.
Les transactions s'accomplissent avec une foudroyante rapidité.
On est désireux, en etlet, de réduire les frais au minimum et de
vider la place le plus tôt possible. La première journée est
employée par les acheteurs à passer la revue des échantillons.
Le second jour, on engage le feu. Propositions et contre-propo-
sitions se croisent en tous sens. Le soir, beaucoup de résultats
sont obtenus et un grand nombre d'affaires ont été conclues.
Presque toutes les autres affaires seront réglées le troisième jour.
Dès le quatrième, en dépit du programme officiel fixant la
durée de la Foire à deux semaines, on commence à emballer:.
La Foire d'Échantillons est donc ramassée à la fois sur un petit
espace de terrain et sur une courte durée de temps.
Malgré cela, acheteurs et vendeurs trouvent le moyen, suivant
une coutume chère aux visiteurs de la Foire', de sacrifier à la
joie. « Après les affaires, le plaisir! » [Nach dem Geschaefte,
das Vergniiegen!) Les bazardiers et les commissionnaires pré-
tendent que ce sont les gens de la Thuringe et de lErzgebirge
qui, sevrés de la grande ville pendant une partie de l'année,
profitent du rendez- vous commercial de Leipzig pour se diver-
tir. En réalité, les uns comme les autres, fidèles à une sorte de
rite ancien, donnent quelques heures à l'orgie. Les soirs et les
nuits des Foires de Leipzig sont voués à la jouissance brutale.
Dans les « Weinrestaurants », nos commerçants s'attablent. Les
garçons ont fort à faire pour contenter leur inonde et courent
de tous côtés, portant les seaux de glace d'où émergent les cols
bruns des flacons de vins du Rhin, les cols verts des fioles de vins
mosellans. Par fentrebàillement des rideaux, vous entrevoyez
le sourire formidable de gros hommes apoplectiques. Des cla-
meurs barbares s'élèvent. Plus souvent encore, des propos ef-
frontés. Ce sont les compères qui s'interpellent et se tiennent
cyniquement au courant de leurs bonnes fortunes.
Il faudrait suivre nos héros jusque dans les rues noires de la
1. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 2<i et 25.
LA roiKE m-: leipzic. i-it ses « iiintkiu.ands ». 35
ville primitive, où les fait errer leur iioctamlnilisme échauffé.
Avec eux nous pénétrerions clans ces très vieux estaminets où le
bois des tables a l'air d'avoir été usé autrefois par les monnaies
de tous les pays. Et, avec les plus attardés d'entre eux, nous ver-
rions l'aube grise se lever et éclairer vaguement les enseig^nes
d'hôtels vénérables : la Ville de Madrid, la Ville de Milan, la
Ville de Home. A cette heure trouble où les fantômes du passé
se mêlent aux formes indécises et mal réveillées du présent, on
aurait des visions confuses et profondes. On regarderait la cou-
leur indéfinissable des murs, qui semblent avoir été battus de-
puis des siècles par le remous de toutes les cupidités interna-
tionales. Alors on aurait le sentiment de l'émouvante ancienneté
des Foires. On aurait l'impression dramatique de cette primitive
rencontre d'avidités et de passions, de cette fusion originelle
d'éléments divers, de cette confluence fougueuse de courants
dissemblables, dont les sédiments semblent s'être étrangement
amalgamés aux façades des vieux quartiers.
Il y a des endroits où des sensations et des émotions analogues
vous assaillent : ce sont les Ports. Oui, Leipzig, la Ville sans
Eaux, émeut à la fa(;on des Villes maritimes. C'est qu'une
grande ressemblance existe entre les Villes de Foires et les Villes
de Ports. Dans les unes comme dans les autres, les nations se
joignaient un instant, puis se séparaient bientôt. Une vieille
ville de Foire, c'était, si l'on peut dire, un Port terrien. Et les
navires qui venaient jeter l'ancre dans ce port, c'étaient les an-
ciennes caravanes marchandes, elles-mêmes sortes de vaisseaux
terrestres se mouvant avec précaution à travers les étendues
hostiles et infécondes pour aborder aux cités d'asile où il était
permis de commercer sans danger.
II
COMMENT LA FOIRE DE LEIPZIG A PROLONGÉ SON EXIS
TENCE AU XIX' SIÈCLE ET S'EST TRANSFORMÉE EN
FOIRE D'ÉCHANTILLONS.
Ces Foires de jadis, nous avons tâché de les ressusciter dans
une précédente étude. Essayons maintenant de comprendre
comment la nouvelle Foire, dont nous venons d'avoir la vision
directe, est sortie des anciennes.
I. LK DECLIN DE L ANCIENNE FOIRE
Si lente que fût à se produire, dans les régions commandées
et patronnées en quelque sorte commercialement par la Foire de
Leipzig', l'évolution qui, dans l'Europe occidentale, avait amené
la disparition des autres Foires'^, cette évolution s'accomplis-
sait cependant. Les moyens de communication se développaient,
les routes se faisaient plus sûres, les douanes se simplifiaient.
La population devenait plus dense, et aussi, par suite de la ré-
forme du droit civil allemand, plus mobile; la production et
la consommation s'accroissaient ; la circulation des biens pre-
nait un cours plus constant. Du jour où les réseaux de chemins
de fer commencèrent à pénétrer les nations, l'évolution s'accé-
1. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 55 et 50.
2. Ibid., p. 54.
COMMENT I.A l'OlRE DE l.EUV.K; A PROLONGÉ SON EXISTENCE. 37
léra. Non seulement Leipzii^- put à son gré s'approvisionner,
elle et ses alentours, sans attendre la Foire, et exporter en tout
temps une bonne part des produits régionaux; mais encore dif-
férents pays éloignés, mis tout d'un coup en rapports directs et
réguliers les uns avec les autres, traitèrent dorénavant sans in-
termédiaire et n'eurent plus besoin, eux non plus, du truche-
ment de la Foire.
La transformation du grand commerce se précipita en Saxe
comme à l'ouest. Le rôle du négociant changea. Celui-ci n'eut
plus à s'occuper des transports, et se déchargea de ce soin sur les
entreprises de transports publics '. Il cessa complètement d'être
un caravanier, un errant, un nomade. Il devint stable et séden-
taire -. Il ne renonça point pour cela à avoir des communica-
sions vivantes avec les clients éloignés : car il fallait bien
qu'on se vit et surtout qu'on se montrât la marchandise. Mais,
selon qu'il était exportateur ou importateur, il se Ht repré-
senter au loin par des commis voyageurs ou par des « ache-
teurs » visitant les lieux de production '■^. Le commis voyageur
surtout devint un personnage essentiel du grand commerce.
Il portait le dépôt sacré des échantillons '. Dans les premiers
1. Les services rendus par les transports publics ne devaient pas se limiter à réa-
liser le déplacement des personnes et des marchandises; ils assurèrent également la
correspondance suivie entre chefs de maisons et représentants, entre commerçants
et clients; ils étendirent indéliniment le champ des opérations de banque et de cré-
dit; ils permirent l'envoi régulier aux clients de catalogues, d'échantillons, de prix
courants. Sans parler de facilités ultérieures comme les « rendus », etc. L'instru-
ment mis à la disposition du commerce fut plus parfait encore quand on employa
l'électricité (télégraphie, téléphonie) comme moyen de correspondance.
2. Ce qui ne l'empêcha pas de voyager pour son instruction, pour son plaisir, et
pour la conclusion de certaines grosses affaires.
3. Le commerçant importateur était, de son côlé, visité à domicile par les commis
voyageurs des négociants vendeursdu deiiors, et avait la faculté soit d'acheter à ces
commis, soit de faire ses acquisitions par l'entremise de ses propres « acheteurs »
opérant à l'extérieur. D'autres modes de représentation furent l'établissement d'a-
gents sur place, la fondation de succursales, etc.
Il y a lieu de noter qu'à coté des maisons de commerce proprement dites, prirent
naissance les « maisons de commission ». qui procuraient rapidement la mise en re-
lation d'un acheteur et d'un vendeur. Elles avaient aussi en « consignation » diffé-
rents articles tout prêts à être livrés.
4. A la vente sur présentation directe de l'objet, qui était le système des Foires, se
substitua de la sorte la l'en/e sur échantillons. La autre système fut, pour certaines
38 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOQUE ACTUELLE.
temps, il devait parcourir encore à cheval une partie de son tra-
jet : d'où le sobriquet de « Musterreiter » (Chevalier de l'é-
chantillon) qui lui fut tout d'abord donné dans l'Allemagne du
j^fordi. L' «illustre Gaudissart » avait fait son apparition sur la
scène du monde. Avec sa caisse d'échantillons et son bagout,
il se substitua en quelque sorte à la Foire. Il fut lui-même,
comme l'écrit Sombart, une espèce de Foire ambulante-.
Donc on assista à Leipzig comme partout à la solidification et
en quelque sorte à la cristallisation du grand commerce -^ On vit
s'établir à demeure les importateurs de vivres et ceux de denrées
coloniales^. Il en fut de même pour les fournisseurs de matières
premières de Tindustrie saxonne, notamment ceux de laines"^.
Comme Leipzig conservait son importance stratégique dans
l'économie des régions circonvoisines". elle continua pour une
bonne part, ainsi qu'au temps des vieilles Foires, d'approvi-
sionner dans le détail un grand nombre de pays d'alentour. Par
suite de cette cause et d'autres encore, elle resta grande place
commerciale pour des articles dont le trafic n'avait plus rien à
voir avec la Foire elle-même'. A côté des négociants importa-
marchandises (sucre, etc.), la vente d'après des types déUnisou étalons placés sous la
garde de Chambres de commerce qualifiées.
• 1. Le « Vieux Lipsien » compare (« Leipziger Messen », p. 32) l'ancienne détresse
du Chevalier de l'échantillon pèlerinanl sous la neige aux félicités du commis voya-
geur moderne dormant dans son compartiment de deuxième classe bien chauffé, ré-
veillé en temps voulu parle chef de train à qui il a donné un pourboire, et conduit
par l'omnibus de l'hôtel à la chambre, également bien chauffée et éclairée à l'électri-
cité, qu'il a commandée télégraphiquement.
2. Deutsche Volkswirlschaft iin XlXen .Jahrhundert.
3. Sur l'ancien commerce de foire à Leipzig au xviii' siècle voir : La Foire de
Leipzig dans les temps j)assés, p. 61 (vivres, denrées coloniales, laines, tissus,
porcelaines de Meissen), p. 80 (porcelaines de Meissen). Sur l'ancienneté du com-
merce de la laine aux l'^oires de Leipzig, voir même ouvrage, p. 30 et la note.
4. Beaucoup de ceux-ci étaient représentants ou au moins tributaires des maisons
de Hambourg.
5. La l'faffendorferstrasse et les rues avoisinantes sont devenues le quartier des
négociants en laine.
Les laines de Silésie, autrefois si abondantes (et dont la vente anima longtemps les
Foires de Breslau), se sont évanouies devant les laines de l'Australie et de l'Argen-
tine.
6. Massifs de la Thuringe, de l'Erzgebirge, etc.
7. Mais durant la seconde partie du xix'= siècle, des déplacements de courants de-
COMMENT LA FOIRK DE LEIPZIC A l'HOLONliÉ SON EXISTENCE. 39
teurs. des exportateurs de produits régionaux s'établirent pareil-
lement à Leipzig à poste fixe. D'autre part, beaucoup d'indus-
tries saxonnes • ne tardèrent pas, durant la première moitié du
xix^ siècle, à s'élever au stade de la grande fabrication centra-
lisée; il s'agissait en effet, dans la plupart des cas, d'articles
communs, destinés à l'usage courant [tissus ordinaires, etc.),
de ceux que produisent le mieux les machines -. Les entreprises,
ayant dû se pourvoir d'un capital notable, ne manquèrent pas
de s'outiller à la fois industriellement et commercialement, et
de poursuivre méthodiquement au dehors la vente de leurs ar-
ticles avec l'aide de représentants et de nombreux voyageurs
munis d'échantillons. Elles aussi se passèrent désormais des
Foires. Il n'est enfin jusqu'à certaines industries toutes spé-
ciales, comme celle des porcelaines de Meissoi, qui ne s'assu-
rassent d'un instrument commercial ^.
Ainsi donc : denrées coloniales, laines^ tissus, porcelaines de
Meissen, etc., tout ce qui avait prolongé, entretenu et exalté la
vie des Foires de Leipzig au xvni' siècle, leur était arraché au
Xlx^ Il semblait vraiment que cette fois elles fussent condamnées
sans retour.
Les transegrmations de la librairie. — Issue de la Foire
aux livres, l'industrie du livre ^ avait, on l'a vu, pris de fortes
Talent s'opérer au profit de Berlin et d'autres villes et enlever à Leipzig le trafic de
plusieurs des articles qui s'y traitaient au temps des anciennes Foires.
1. Le Blocus Continental a fortifié encore les industries saxonnes et les a amenéea
à produire divers articles (quincaillerie, etc.) que l'Angleterre, au xviii'^ siècle, intro-
duisait sur le continent à l'occasion des Foires de Leipzig. (Voir : Foire de Leipzig
dans les temps passés, p. .59 et 61.)
2. La ville saxonne de Chemnitz s'est développée en construisant des machines
pour l'industrie textile du pays. Elle est aujourd'hui peut-être la ville allemande la
plus remarquable pour la fabrication mécanique des machines en général.
3. La Manufacture royale de Meissen eut des voyageurs et «; consigna » des dépôts
de marchandises à des commissionnaires.
4. Sur le rôle social de cette industrie, voir l'ouvrage de Cari Biicher -. Der Buch-
handel und die Wissenschaft {Le Commerce des Livres et la Science). Voir aussi
six conférences données en 1807 à la Maison des Libraires de Leipzig, par MM. R. Fock,
G. "Wilkowski, R. Kautzsch, H. Hermelink, R. 'W'uttke et H. Waentig sur les rapports
de l'industrie du livre « avec la Science ". ^< avec la Littérature », « avec l'Art »,
« avec la Religion », « avec l'Élat » et « avec l'Économie nationale », et qui ont été
40 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOQUE ACTUELLE.
racines dans Leipzig- au xvf siècle et y avait épanoui d'impo-
sants rameaux au xvi^ et au xvii'^ La frondaison devint encore
plus touffue au dernier siècle. Cent spécialités et métiers variés
finirent par collaborer, étageant et équilibrant les poussées de
leurs activités : fabriques de papier du Vogtland et de l'Erzge-
birge, fonderies de caractères (en attendant l'électro-typogra-
phie), imprimeries, ateliers de litho et de chromolithographie,
de gravure, de phototypie et d'impression photog-raphique, fa-
briques de machines pour la papeterie et la reliure, ateliers de
reliure, de cartographie, etc., etc. 11 est de grands éditeurs
qui ont. non seulement leurs propres imprimeries, mais aussi
leurs ateliers de reliure et autres annexes. Mais, à l'extrémité
inverse 2, il en est un très grand nombre qui nont pas d'outil-
lage industriel et qui traitent avec des imprimeurs, graveurs,
reUeurs, etc., pour l'exécution matérielle des livres. Si l'édition,
considérée dans l'ensemble de ses opérations, est une grande
industrie, ces sortes d'éditeurs, pris en eux-mêmes, ne sont pas
à proprement parler des industriels. Ils sont, en somme, des
espèces d'entrepreneurs.
Pendant fort longtemps, l'industrie du livre eut besoin, pour
vendre ses produits, de cette Foire aux livres dont elle était
sortie. Le dernier siècle devait voir l'industrie de l'édition s'é-
manciper, comme tant d'autres, de la tutelle commerciale des
Foires. Par un processus des plus intéressants, il se constitua à
Leipzig tout un corps de commissionnaires spéciaux, les com-
missionnaires en librairie, sur qui les éditeurs purent se reposer
du souci d'assurer le placement des livres, et aussi du soin de
les emballer et de les expédier 3. Il advint que la plupart des
éditeurs eurent chacun ' son » commissionnaire ', à qui il re-
réunies sous le titre de DasBucliç/ewerbe and die Kulliir {L'Industrie du Livre cl
la Civilisation) en un petit volume publié par B.-G. ïeubner. Leipzig.
1. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 42, 52, 65 et (56.
2. On observe dans la réalité tous les types intermédiaires.
3. Ainsi nombre d'éditeurs se trouvèrenldébarrasséset de toute besogne industrielle,
et d'une partie de la besogne commerciale.
i. Il existe quelques grands éditeurs qui sont en même temps commission-
naires.
COMMENT l-A FOIHK HE I.EIPZH; A l'HOLONUÉ SON EXISTENCE. 41
mettait tout ou partie de ses éditions, aussitôt qu'avait cessé
de retentir le « gémissenïent » des presses.
Le rôle des commissionnaires en librairie est des plus com-
plexes et des plus agissants. Ils font imprimer à l'usage des
libraires de détail des pays de langue allemande ' de remar-
qual)les catalogues, parfaitement tenus à jour, et donnant
toutes indications désirables relativement au prix, au format,
au poids. Ils empaquettent les ouvrages et les expédient aux
libraires ~. Beaucoup de livres sont remis à ceux-ci « à condi-
tion », et peuvent être rendus ultérieurement. L'on sait que, à
leur tour, les libraires communiquent à domicile les « nou-
veautés » aux clients qu'elles sont susceptibles d'allécher. Ainsi
la présentation directe de la marchandise est réalisée, tout
comme à la Foire! D'une manière générale, les libraires, à la
condition de s'être affdiés à la Fédération constituée à Leipzig
sous le nom de Bôrsenverein der deutschen Buchhândler^ sont
autorisés à ne régler qu'au moment de la semaine de Pâques.
Par les crédits étendus qu'ils consentent, les commissionnaires
sont donc, par surcroît, des façons de banquiers de la librairie '.
A Pâques, les libraires sont tenus de payer les volumes qu'ils
ont définitivement acquis; ils doivent également rendre aux
commissionnaires les livres qu'ils ne gardent point iremittenden)
ou demander la permission de les conserver encore quelque
temps [clisponenden). A la même date, les commissionnaires
règlent leurs comptes entre eux et avec les éditeurs.
Les libraires font ordinairement en personne le voyage de
Leipzig pour procéder à cette liquidation annuelle. Elle a lieu
1. Les ouvraj;es alleinands Irouvent aussi un lerrain d'exportation en Scandinavie,
où une propagande liabile a été faite pour mettre en faveur la science germanique.
2. Les commissionnaires en librairie, qui doivent disposer d'importants capitaux,
ont en outre à entretenir un personnel considérable de portefaix [Mitrkthelfer] et
ne peuvent se passer de nombreux chevaux et voitures.
3. L'établissement à Leipzig de cette puissante organisation commerciale et linan-
cière a contribué a maintenir dans la ville le siège de l'industrie du livre. 11 y a
aujourd'hui beaucoup de maisons d'édition à Stuttgart et surtout à Berlin. Mais une
partie de ces maisons, comme aussi des maisons de la Suisse allemande et de l'Au-
triche, ont leurs commissionnaires à Lei|izig. Et, pour éviter d'inutiles transports,
elles font imprimer et relier à Leipzig, alin (jue les volumes passent tout droit de
l'imprimerie et de l'atelier de reliure dans les magasins du commissionnaire.
42 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
dans la belle Maison des Libraires, qui est une des curiosités
de la ville. Elle est suivie d'une fête et de réjouissances. On a
conservé à la réunion le vieux nom de Journée de la Cantate
des Libraires. Cette assemblée pascale de tous les hommes de la
branche est iin dernier souvenir de l'ancienne Foire aux Livres.
Les transformations du commerce des fourrures ^ . — Ainsi
donc, à la suite de la révolution des moyens de communica-
tion, la vieille Foire aux livres s'est, pour ainsi dire, volatilisée.
Les ouvrages imprimés, qui sont pourtant un article d'espèce
tout à fait originale, ont pu être, eux aussi, grâce à l'organi-
sation appropriée qui relie les libraires aux grands commis-
sionnaires et ceux-ci aux éditeurs, projetés dans toutes les di-
rections, rayonnes jusqu'à la table des amateurs supposés et
des lecteurs éventuels. Mais si les livres sont un article sui
generis, et si la modernisation de leur commerce requérait
dans la pratique une organisation toute spéciale, ils ressemblent
tout de même aux autres produits de la grande industrie en ce
qu'ils sont fabriqués par séries homogènes : l'œuvre de l'im-
primerie étant justement de reproduire un texte à un certain
nombre d'exemplaires identiques.
Il n'en pouvait être dit autant d'une autre marchandise tra-
ditionnelle des anciennes Foires : nous voulons parler des four-
rures. Celles-ci sortent non pas des fabriques humaines, mais
des ateliers de la nature vivante; or <( le bon Dieu », comme
un marchand de fourrures nous priait de le noter. « ne fait
pas deux bêtes pareilles >>. Dès lors, il était impossible d'en-
voyer au loin des « spécimens » de ce genre d'articles. On ne
devait pas songer non plus à les échantillonner par fragmen-
tation, puisque c'eût été les endommager, et que d'ailleurs
une même peau est souvent très variée dans ses parties consti-
tutives. Il semblait, par conséquent, que la Foire, avec son
vieux système de l'exhibition de la marchandise en un lieu
convenu entre vendeurs et acheteurs, dût continuer d'être l'or-
1. Cf. supra : l" partie, IV, Les CaractérisUques de Leipzig : le Briihl, et : La
Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 31 et 61-63.
COMMENT LA FnlKE I»E l.i:il'/.Ii; A l-ROLONC.É SON EXISTENCE. 43
ganisation la mieux adaptce aux conditions du négoce des
fourrures. En réalité, il n'en a point été absolument ainsi, tant
s'en faut. Le commerce des fourrures s'est modernisé, comme
les commerces précédents. Néanmoins, à quelcfues égards, il
participe toujours de la nature de l'ancien commerce de foire,
et il a, en tous cas, manifesté des traits qui lui sont bien propres.
Voyons quelle physionomie singulière il a prise au milieu des
autres tralics lipsiens.
Nous avons dit que les })rogrès de la navigation au xviii' siècle
avaient accru l'importance déjà grande du marché des four-
rures à Leipzig, en permettant d'adjoindre la vente des four-
rures du Canada à celle des fourrures de Russie ^ Le développe-
ment des chemins de fer au xix* siècle renforça encore cet effet.
Le commerce lipsien des fourrures prit des proportions gran-
dioses. Comme les négociants en denrées coloniales, en laines,
en matières grasses, etc.. etc., les négociants en fourrures ces-
sèrent d'être en camp volant, devinrent sédentaires. Chose
notable, ils concentrèrent systématiquement toutes leurs instal-
lations sur un point déterminé de la ville : le Brûhl et les rues
adjacentes. Ces négociants étaient presque tous Israélites — et
l'on sait du reste que les Juifs avaient, depuis des siècles, joué
un rôle prépondérant dans le trafic des fourrures; — plus que
jamais, ce commerce devint leur chose; aussi bien les riches
marchands que la tourbe des courtiers indigents et des inter-
médiaires faméliques appartiennent en grande majorité à la
race hébraïque; et c'est encore des Juifs qu'on trouve s'em-
ployant aux opérations de rabattage sur tous les chemins qui
vont des magasins du Brûhl aux lointains territoires de chasse
où les bêtes abandonnent leurs peaux -. Si le commerce se fit
1. Ibid., p. 62.
2. Plusieurs raisons peuvent être invoquées pour expliquer cette prédilection des
Juifs pour le commerce des fourrures. Citons les principales : 1° les variations d'ap-
préciation dans la valeur de l'objet, qui ouvrent la possibilité de réaliser de gros
gains: 2" les fluctuations des cours, qui permettent de spéculer; 3» la circonstance
que les fourrures représentent une grande valeur sous un petit volume: or, les Juifs,
souvent menacés au Moyen Age, se sont habitués à traiter de préférence ce genre de
marchandises (par exemple : l'argenl), parce qu'il est possible de se sauver en les
emportant. (A rapprocher aussi certaines habitudes mentales résultant de la condi-
M LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
permanent, les arrivages continuèrent, pour des raisons natu-
relles, d'avoir lieu surtout à certaines époques de Tannée; les
transactions conservèrent donc un caractère de périodicité
relative; même aujourd'hui le programme officiel « des Foires
de Leipzig- », mentionne, un peu anachroniquement, la «. foire
des fourrures » comme se tenant au début de janvier, à Pâques
et à la Saint-Michel. Les fourrures étant, encore un coup, des
articles» individualisés », incommensurables, non ramenablesà
des étalons suffisamment définis, le commerce des fourrures
s'apparente également toujours à celui des anciennes Foires
en ce sens que, répétons-le, la présentation directe de la mar-
chandise reste désirable et, théoriquement tout au moins,
semble nécessaire; effectivement nombre de marchands de
fourrures au détail viennent de villes éloignées pour faire eux-
mêmes leurs emplettes à certaines dates. Cependant, en ce
domaine aussi, une catégorie de commissionnaires spécialistes
a fait son apparition; ils achètent pour le compte des maisons
étrangères; afin de fournir une certaine garantie d'indépen-
dance, ils n'ont pas eux-mêmes de marchandises en magasin.
Cela ne suffirait pas à rassurer pleinement sur la valeur de
leurs services et il est indispensable que leurs commettants
aient en eux une grande confiance, qu'ils les aient éprouvés
au cours d'une longue suite do rapports d'aflaires, et que, cela
va sans dire, ils connaissent de leur côté parfaitement l'article
et soient capables déjuger la qualité des marchandises que le
commissionnaire envoie. Celui-ci prête, en somme, ses yeux et
lion civile faite à la femme par le droit talmudique, qui ne leur attribue que la
jiropriété des objets à leur usage personnel : ce qui a amené les Juives à rechercher
les objets précieux, de petit volume et de faible poids, qu'elles peuvent enfermer
dans la malle où elles serrent tout leur avoir); 4" le fait que les fourrures excitent
de vives passions (on sait quel désir de possession elles éveillent chez les femmes,
et que certaines peaux provoquent chez les Slaves une convoitise allant, nous disait
un fourreur, « jusqu'à la folie »); or. les Juifs aiment à traiter ce genre d'articles,
parce que l'exploitalion des passions est fructueuse, et que le génie sémitique ex-
celle d'ailleurs à les attiser à propos; 5° un antisémite ne manquerait pas d'ajouter :
les nombreuses fraudes qu'on peut pratiquer sur l'article.
Cf. ce que nous avons écrit, dans notre étude sur les Houblonniers, des causes
qui ont amené la spécialisation des Juifs dans le commerce du houblon.
COMME.NT LA FOIHR 1»E LFJI'ZIG A l'KOLONCl': SON 1:\IST1:N(:i:. 4")
la finossc de sa vision ^ aux acheteurs qui aiment mieux ne pas
venir à Leipzii^'. Les commissionnaires sont, en dernière analyse,
des experts en fourrures ' mettant leur acuité sensorielle et leur
compétence à la disposition de clients éloignés.
U n'y aurait besoin, comme nous le disions au début, que
d'enclore le Briihl et de lui donner un couvercle vitré pour en
faire une espèce de Marché ou de Bourse des Fourrures^. La con-
centration du commerce sur ce point déterminé est un fait très
remarquable. Elle a répondu à des nécessités dérivant de la
nature même du trafic. En effet, quelle que soit V « individua-
lité » des articles, le commerce des fourrures, inclinant à suivre
une des tendances maîtresses du commerce moderne, cherche
malgré tout à réunir le semblable et à tirer du sein de l'hétéro-
généité une homogénéité relative. U est donc indispensable
que la totalité des marchandises soit étalée sur une petite surface
afin que. parmi cette diversité, les négociants puissent incessam-
ment découvrir ce qui s'apparie. Le quartier des Fourrures à
Leipzig est d'abord un immense atelier de tri. Par cette confluence
de toutes les marchandises en un seul carrefour, le commerce
lipsien des fourrures reproduit, en l'accentuant, un trait des
vieilles Foires.
Le tri opéré, la juxtaposition des magasins de fourrures sur
un petit espace n'est pas moins avantageuse aux acheteurs, qui
sont heureux de pouvoir visiter rapidement toutes les collec-
tions pour avoir chance de trouver ce qui leur convient. Le quar-
tier des Fourrures à Leipzig est, par conséquent, encore une
exposition complète des sortes de marchandises disponibles. Par
là aussi le commerce lipsien des fourrures prolonge la Foire
d'autrefois.
Le rapprochement des Ldger (entrepôts) rend chaque jour
d'autres services au négoce et à la clientèle. Les articles une fois
harmonisés et rangés dans les rayons par qualités et par nuances,
il arrive à tout instant que tel négociant manque d'une peau ou
1. C'est par la vue, non par le toucher, qu'on distingue surtout les fourrures.
2. A comparer : le rôle des dégustateurs dans le commerce du Ihe.
6. U a été question à plusieurs reprises de créer une vraie. Bourse des Fourrures.
40 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
d'un fragment de telle couleur, et qu'il aurait intérêt à les avoir
sur l'heure pour compléter une série ou pour remédier à la
défectuosité d'un article. Cette peau ou ce fragment désirés, il
les obtiendra chez un voisin. Souvent c'est le pauvre diable bat-
tant la semelle sous le porche d'en face qui sera à même de les
lui procurer le plus rapidement'. Sans parler de bien d'autres
offices. De là une entente, une fraternité, une franc-maçonnerie
de la fourrure. Quotidiennement, les Rois des fourrures arpen-
tent le Bruhl et ne dédaignent de serrer aucune main, même la
plus décharnée et la plus griffue.
Puis, le Brïihl est vraiment une façon de Bourse. Le thermo-
mètre des fluctuations s'y trouve en permanence, La foule des
rôdeurs à joues caves, à barbes incultes et à yeux cupides, ce
sont, à certaines heures, comme autant de tentacules explora-
trices, en qui réside la sensibilité périphérique et qui renseignent
le cerveau.
Toutes ces raisons font concevoir pourquoi, sur le continent
européen, le commerce naoderne des fourrures est demeuré con-
centré dans une seule ville et même s'est retiré dans un seul
quartier de cette cité, où il a pris sa position de combat, où il
s'est replié, ramassé sur soi.
Si l'on comprend assez aisément que le commerce moderne des
fourrures se soit ainsi condensé sur un point, on se demandera
quelle cause a maintenu précisément à Leipzig un négoce qui
embrasse dans ses opérations à la fois les articles russes et les
articles américains. Ce n'est pas seulement affaire de tradition.
Il y a une activité locale d'ouvriers et d'artisans associée au trafic
lipsien des fourrures ! De même que la Foire aux livres a fait naî-
tre dans la cité l'industrie de l'édition, la Foire aux pelleteries a,
de longue date, fait surgir dans le pays divers métiers spéciaux
qui se sont développés en terrain favorable. Leipzig n'est pas
simple ment atelier de tri . Là se tannent, se lustrent les fourrures ^ .
1. Parmi les traflcs subalternes auxquels donne lieu le commerce des fourrures, il
faut citer celui des queues, pratiqué par quelques petits négociants. Entre autres
usages, les queues peuvent être employées comme « pièces » rapportées pour corri-
ger le défaut d'une grande peau.
2. Le lustrage comj)rend en même temps la leinture. Diverses couleurs noires ne
COMMENT LA 1-0II5E DE LEII'ZK; A PROLONGÉ SON EXlSTEiNCE. 47
Une opération encore plus essentielle est la couture des peaux.
Dans bien des cas, il ne s'agit point d'une pratique frauduleuse;
elle ne le devient que lorsque le marchand veut vendre comme
peau originale une peau formée de plusieurs. Mais il est normal,
à condition que cela s'avoue, de coudre ensemble de petites
peaux, voire de réunir deux à deux, par une sorte de chassé-
croisé, les moitiés de deux peaux diflérentes, quand les colora-
tions s'harmonisent mieux ainsi'. Ces travaux méticuleux sont
exécutés avec une patience et une perfection difficilement imi-
tables par les gagne-petit de Markranstaedt et de Skheuditz,
près Leipzig, et de la ville thuringienne voisine, Weissenfels,
près Weimar^. Sans cesse, les fourgons des marchands de four-
rures visitent ces petites localités laborieuses. Minuscules arti-
sans, appartenant au type par nous décrit maintes fois déjà!
Leur habileté manuelle tient du prodige \ leur frugalité touche
à l'ascétisme. Les ateliers de ces tâcherons constituent les
arrière-plans du Briihl * I
Le Briihl est une assez large voie bordée de façades brunes
ou grisâtres. Beaucoup de vieilles maisons ont, comme le disait
Gœthe, « deux visages "^ » et sont traversées par de longues cours
débouchant sur d'autres rues. Toutes ces bâtisses sont enfumées,
ténébreuses, et ont un air de mystère; quelques-unes sont tru-
quées comme des théâtres, car les négociants font parfois des-
cendre dans des double-fonds certaines peaux afin de raréfier
sont obtenues parfaitement que dans les ateliers de teinturerie français. Aussi les
marci)ands lipsiens envoient-ils en P'rance certaines fourrures pour les faire teindre.
C'est en France aussi que se fait 1' « épilage électrique « des fourrures de rais
d'Amérique, grâce auquel ces fourrures peuvent imiter la loutre.
1. A comparer : le coupage des vins.
2. La confection des «jouets de peau » (petits animaux recouverts de peaux), pra-
tiquée surtout dans la région de Weirnar, se relie à cette industrie.
3. Les artisans orientaux, très patients eux aussi et très adroits, et exaltés encore
par l'appât du gain, rivalisent avec les artisans Ihuringiens et saxons dans la couture
des fourrures. Nous avons vu une peau formée de cent rognures et morceaux déchi-
quetés, formidable « jeu de patience » où avait triomphé l'industrieuse application
d'uncouseur oriental.
4. Cette fonction industrielle du marclié des fourrures de Leipzig, où l'on trie et
travaille les peaux, le distingue du grand marché de Londres, où l'on vend des « lots »
de marchandises brutes.
5. Cf. La Foire de Leipzig dans les lemps passes, p. 82.
48 LA FOIRE DE LEIPZIG A L ÉI'OOUE ACTUELLE.
l'article et de provoquer une hausse, dont ils profitent ensuite
en rappelant à la lumière du jour les fourrures un moment éclip-
sées. Une odeur de naphtaline s'épand dans l'air du Brûhl. Des
voitures passent, apportant des peaux brutes; il en est de retour-
nées autour de morceaux de bois servant d'armature, et qui
montrent leurs envers graisseux et sanguinolents. Sur les trot-
toirs et sous les porches, se tient debout, en permanence, une
population de courtiers, de revendeurs et d'intermédiaires. La
plupart sont Juifs, comme les grands négociants eux-mêmes. Il y
a là aussi des Grecs, des Arméniens ; malgré l'uniformisation des
costumes, on voit de temps en temps surgir un chef couvert du
fez. L'on aperçoit des figures creuses et plombées; des yeux
avides et scrutateurs flamboient sous des sourcils broussailleux.
Il est des encoignures où parait se tenir une sorte de « bourse
des pieds humides ». Des individus, le regard aux aguets, glis-
sent le long des façades : cela coule, semble suinter des murs.
Dans les cours, il y a, outre la prolongation des magasins,
quantité de bouges, d'indescriptibles « bouibouis ». Çà et là un
minable restaurant se révèle, avec son enseigne en caractères
hébreux. De petits escaliers tout noirs montent vers d'étranges
asiles. Un Sue pourrait écrire les « Mystères du Brtihl »; ce ne
sont pas les « tapis-francs » qui manqueraient à son observation.
Dans les sous-sols, il trouverait également de petits concerts fort
<( canailles», où des femmes en cotillon court beuglent et se
trémoussent.
Pénétrons dans un Lager de négociant. Nous reconnaissons,
posées sur des tables, les peaux grasses et sanglantes que nous
avons aperçues tout à l'heure dans la rue. Ce sont des four-
rures de rats d'Amérique, arrivées justement en bon état grâce
à la couche adipeuse qui les a conservées. Epilées électrique-
ment, elles imiteront la loutre. Il s'en traite pour 16 millions
de marks par an, à Leipzig! A droite, à gauche, des caisses dé-
clouées sont pleines de fourrures américaines. Une odeur de
naphtaline et, on dirait, de jambon charge l'air. Plus loin,
nos narines perçoivent le relent désagréable des skunks ou
« bêtes puantes ». Nous passons devant les marmottes du Ca-
COM.MKNl' LA l'OlUK ])[■] I.KIPZIG A l'ROLONGÉ SON EMSTKNCK. 40
nada. Voici les opossums aux ([ueues effilochées, usées, car ces
marsupiaux, uon contents de porter leurs petits dans leurs po-
ches, souffrent que ceux-ci s'accrochent à leur appendice cau-
dal. Donnons un coupd'œil aux peaux de castors, rondes comme
des .galettes. Quittons TAniérique et approchons-nous des four-
rures de Russie. Enchantons-nous de la pompe des astrakans et
laissons-nous émouvoir par la caressante chaleur des zibelines.
Ayons un regard pour les agneaux « à queue large » [brcitsch-
ivanz), de bonne heure immolés, qui étalent devant nous une
fourrure innocente. Entrons dans la salle des écureuils petits-
gris. Ceux-là sont déjà préparés. Le jour pauvre qui vient de la
cour nous montre des touffes suspendues au plafond et, sur le
parquet, de grandes nappes soyeuses. Les unes sont formées
d'un certain nombre de ventres de petits-gris, les autres d'une
juxtaposition de dos (les fourreurs séparent ces deux parties de
la peau). L'art des couseurs de Weissenfels a fait ici de l'unité
avec la pluralité au moyen d'invisibles sutures. Et ce sont vingt
espèces de fourrures encore. Toutes les bêtes sont là, représen-
tées par leurs dépouilles. Des animaux ainsi détroussés par
l'homme, il en est qui abondent toujours dans la nature, parce
qu'ils sont très féconds, ou parce qu'ils se reproduisent dans
quelques régions désolées du globe d'où ils descendent en foule
pour aller choir bénévolementsous l'épieu dos trappeurs. Il eu est,
au contraire, qui se font de plus en plus rares, parce qu'ils sont
médiocrement prolifiques, ou parce que la civilisation empiète
aujourd'hui sur leur habitat. Les bêtes à fourrure ont en vain,
par la sélection, pu acquérir des couleurs qui les dissimulent,
et devenir blanches lorsqu'elles hantent le pôle, ou fauves lors-
qu'elles rôdent sur la terre jaune des plateaux d'Asie : cela ne
les a point préservées de l'agression humaine. Les voici jonchant
le parquet, tous les animaux que, « pour ne pas abîmer la peau w,
le chasseur a tués lentement, avec une circonspection cruelle :
ceux qu'on a poussés dans des trous pour les assommer par le
bâton, ceux que, comme la zibeline, on a fait tomber dans des
pièges à bascule, et ceux qu'on tire à petite charge, comme le
renard, qui, perdant son sang, est suivi pendant plusieurs
4
50 LA FOIRE ]JE LEII'ZU; A I. ÉPOQUE ACTUELLE.
heures par son assassin attendant son trépas. Tandis que nous
nous abandonnons à ces pensées, nous voyons, au sommet d'un
escalier en échelle, par la trappe qui ouvre sui- l'étage supé-
rieur, apparaître deux grands pieds chaussés de bottines jaunes,
puis une blouse blanche couvrant l'habit de ville; enfin se
montre une tête robuste, moustachue et haute en couleur. C'est
J..., le maître de céans. Énergique et puissant, taillé pour le
travail, pour le plaisir et pour le combat, il sourit au milieu de
ce champ de carnage qu'est son Lager. Et l'expression triom-
phale de sa face osseuse et sanguine semble proclamer la loi
qui fait détruire la vie par la vie K
1. J... venait de succéder à son père, décédé quelques jours auparavant, après
une carrière glorieuse. Je m'étais trouvé par hasard sur le passage du convoi funè-
bre de ce Roi des Fourrures. Tandis que, au milieu de Karl Tauchniizstrasse, s'a-
vançait le char très simple, recouvert d'un drap noir portant une inscription en
caractères hébreux, quelqu'un m'avait conlé l'histoire du rude conquérant qui des-
cendait au Chéol :
Né en .\lsace, il avait, paraît-il, commencé par ramasser des peaux de chats à
Leipzig. A force de peines et a'économie, il était" parvenu un matin à posséder la
somme de mille marks. Muni de ce pécule et « d'un grand mouchoir rouge » pour
tout avoir, il était parti aux Etats-Unis. Là. il acheta des liqueurs, en fit le com-
merce, et, tantôt par la vente, tantôt par le troc, acquit des fourrures canadiennes.
Après des opérations de toute sorte, il conçut et réalisa le projet d'entrei)rendre en
grand le trafic des fourrures russes et américaines et de créer pour cela deux
comptoirs solidaires à New-York et à Leipzig. Il mena rapidement son « atfaire » au
succès. Alors c'avait été la fortune et le bonheur, mais le travail joyeux et le com-
bat toujours. Pais était venue la vieillesse sereine et encore active, la collabora-
tion du fils grandi, la réputation mondiale et les hommages du Briihl, et les beaux
jours de repos lumineux — les premiers de cette existence! — l'hiver à INice, l'été
dans l'Engadine...
Pendant que le char mortuaire continuait son chemin , s'éloignant de la jolie
villa de Grassistrasse, une image rapide, enregistrée par la mémoire, me revenait à
l'esprit : — Le soleil d'été chauffait la façade de la villa et les vérandas drapées
de fleurs. La lourde grille tournait. La voiture sortait, pleine d'enfants rieurs.
Derrière, roulait un omnibus chargé de malles. Une voix criait aux enfants :
« Amusez-vous bien en Suisse ! » Grand-père au mouchoir rouge, tes trocs de
liqueurs et ton vouloir obstiné avaient fait sortir du néant cette élégance heu-
reuse...
Le char couverl du modeste drap noir tournait devant l'énorme amoncellement
de pierres rugueuses du Nouveau Rathaus. Des employés, portant des branches de
palmier, faisaient escorte. Ensuite, venaient des voitures ; il en sortait des têtes de
jeunes Juifs aux favoris noirs, et aussi des figures de vieux Sémites aux regards de
tlamme, avec parfois une expression farouche qui eût pu faire songer à de mena-
çants Ezéchiels. Et je me disais que le simple drap enveloppant le cercueil du con-
quérant n'était qu'un substitut. Ce qui parait idéalement le char, c'étaient les peaux
COMMENT I.A KdIKi; lll LEIPZIC A l'HOLONGK SON EXISTENCE. 51
Avant do quitter pour toujours le Brïihl, arrêtons-nous chez
un autre négociant. Celui-là « tient » surtout les peaux prépa-
rées. Il est installé au large dans le (( hall » d'un ancien con-
cert. Un sous-sol adjacent à l'immeuble abrite encore un petit
« beuglant >, et le couloir que nous arpentons se prolonge là-
bas, tout au fond, vers une ouverture que la lumière du jour
n'atteint pas et où brûle perpétuellement un cordon de verres
de couleurs: une musique satanique s'échappe de cet antre.
Faisons halte à mi-chemin et engageons-nous dans le large esca-
lier, où de grandes bêtes empaillées semblent faire la haie. Le
négociant nous- reçoit. Il a, lui aussi, une figure osseuse et dure
de chien fort. Dans le « hall )>, d'autres animaux empaillés met-
tent le décor d'une vie illusoire. Un lion fier se campe. Des tigres
ont l'air de calculer leur élan. Cependant le marchand de four-
rures nous entraine. Nous longeons des murs que des peaux de
renards arctiques pavoisent en blancheur. Voici les renards
rouges; ce sont de médiocres seigneurs, et le commerce ne les
utilise qu'après les avoir teints. Le négociant nous détourne de
nous attarder aux peaux d'ours : « Ce sont des articles à bas
prix, et ils servent le plus souvent à emmitoufler les cochers ».
Plus volontiers, il appelle notre attention sur les petites bêtes,
qui sont les plus fines. Il nous convie à séjourner parmi les her-
mines, dont il a d'innombrables tiroirs pleins : il y a là de quoi
fourrer toute la magistrature d'un pays!
A la fête des yeux succède celle des mains quand nous cares-
sons les chinchillas du Pérou, de la Bolivie et de l'Argentine.
Le patron nous en arrache pour nous faire les honneurs de sa
que le défunt avait fait enlever à toutes les bétes de la création, ces peaux dans
lesquelles il avait taille rudement son manteau de victoire.
Des images plus fantastiques m'assiégeaient aussi. Je songeais à toutes ces libres
vies animales tranchées net pour enrichir J..., à toutes les loutres dont il avait ar-
rêté la nage, à toutes les hermines dont il avait suspendu les bonds. Je pensais voir
les victimes planer, en une nuée tragique, au-dessus du convoi et s'acharner à sa
poursuite, dans un affreux concert fait de cris de bètes écorchées, où le rugisse-
ment des fauves se mêlait aux cris aigus des rats d'Amérique. Toutes, je crus les
discerner, les bêtes que J... avait pelées. L'accompagnant en une sorte de « chasse
infernale », elles réclamaient leur joie de vivre interrompue et leurs peaux confis-
quées.
52 LA FOIKE DE LEIPZIG A L'ËPOQUE ACTUELLE.
spécialité, les Nutnas, appelés en France rats gondins. Après
avoir passé devant les lynx, dont l'œil réputé ne sut pourtant
déjouer la ruse des mercantis, nous rendons aux loutres Flioiu-
mage que mérite leur beauté délicate; nous payons surtout un
tribut d'admiration à la reine des loutres, la loutre du Kamt-
chatka, dont le noir est piqué çà et là de poils blancs, et que
des fraudeurs géniaux imitent, paraît-il, en insérant des poils
blancs dans ime fourrure de loutre ordinaire. Nous subissons
l'irrésistible charme des renards argentés et des renards bleus.
Enfin, traversant le rayon blond des chats roux de Hollande,
nous arrivons à la salle où sont les chats-civettes. Leur fourrure
présente un dessin en forme de lyre. Et, quand les couseurs de
Weissenfels en ont ajusté ensemble un certain nombre, cela fait
une sorte de manteau décoré d'une profusion de lyres. Par ma-
nière de jeu, et aussi pour nous permettre de mieux juger l'ef-
fet, le patron ramasse l'un d'eux et s'en drape. Avec sa face os-
seuse toute rasée et ses yeux durs, il a l'air ainsi d'un Néron
prenant des poses au milieu d'une tuerie. Justement, la musique
diabolique du sous-sol entre par une fenêtre ouverte et vient
corser encore l'originalité du tableau.
Les Bourses de commerce. — La Foire des Soies de porc pour-
rait donner lieu à une analyse et à des réflexions analogues i.
Le programme officiel des Foires de Leipzig actuelles énumère
d'autres réunions, qui, celles-là, n'intéressent pas Fétranger ni
même l'Allemagne entière, mais seulement l'Allemagne centrale :
Ce sont la Foire et la Bourse des Cuirs, qui se tiennent trois
fois l'an. Marchands et industriels s'y rencontrent pour parler
de la situation et pour nouer des rapports commerciaux; il y a
aussi présentation d'échantillons.
C'est la Foire des tissus, où se traitent, en partie sur échan-
tillons, un certain nombre de marchés.
C'est encore la Bourse du Fil, qui a lieu deux fois chaque
année. Filateurs, marchands et tisseurs y échangent des vues
1. Les soies de porc, surtout les soies rude?, viennent en grande partie de Russie.
COMMENT LA l'OIHK DE LEIl'ZKi A l'HOf.ONGÉ SON EXISTENCE. 53
et y ébauchent des affaires. Il y a eu mAme temps exposition des
nouveautés de la branche : appareils divers, articles brevetés,
échantillons des tissus particulièrement recherchés à l'étranger,
spécimens de la récolte du coton'.
II. — LES FOIUKS I) ECHANTILLONS.
En réalité, toutes les « Foires » qui viennent d'être passée^
en revue n'ont plus avec celles d'autrefois que des rapports
superficiels.
La seule Foire de Leipzig" actuelle dont on puisse dire <[ue,
avec bien des transformations, elle continue l'ancienne est une
réunion qui se tient deux fois l'an : quelque temps avant Pâques,
et au moment de la Saint-Michel. C'est une Foire singulièrement
évoluée dans son objet et dans sa forme. Le programme officiel
la définit ainsi : Exposition de Comptoirs d'échantillons pour les
articles de céramique, de verre, de métal, de bois, de papier,
de cuir, de caoutchouc, d'os et de celluloïd; les objets d'art et
de décoration; les ustensiles de ménage et de cuisine; les ar-
ticles d'ornementation intérieure; les petits articles {Kw'zwa-
ren), les articles « de galanterie » iGalanteriewaren) et les
jouets; les articles de carnaval et de cotillon; les articles « d'at-
trape » [Attrappen)\ les articles pour décoration d'arbres de
Noël; les fleurs artificielles; les savons et la parfumerie; les ar-
ticles de toilette, de voyage et de sport; les articles pour l'écri-
ture et le dessin; les articles scolaires et fournitures de bureau;
les instruments de musique et appareils musicaux ; les automates :
les instruments des sciences et des métiers ; et tous les articles
servant aux mêmes buts -.
1. A ces institutions issues de l'ancienne Foire et lui survivant s'en estajoutée une
nouvelle : le Marché international et Exposition d'automobiles, moteurs, moto-
cycles, bicyclettes, ainsi que de machines à écrire et autres produits de la « méca-
nique fine i>.
2. Sur la Foire d'échantillons à Leipzig, voir : D' P. L. Heubner, Der Muslerla
(jerverhehr der Leipziger Messen (Le Trafic aux Comptoirs déchanlillons des
Foires de Leipzig], ïlibingen, l'JOi.
54 LA FOIRE 1»E LEIPZIC. A L EPOQUE ACTUELLE.
Les Foires dites « d'Avant-Pâques » et « de la Saint-Michel »
se distinguent donc essentiellement des Foires de jadis : 1° par
la restriction de leur objet à certaines catégories d'articles bien
délimitées; 2° par la circonstance que les vendeurs n'apportent
sur la place que les échantillons des marchandises et non les
marchandises elles-mêmes.
Par quel mécanisme l'objet des vieilles Foires a-t-il pu se res-
treindre, nous le savons déjà, puisque nous avons vu le com-
merce d'une foule de marchandises (tissus, vins, produits chi-
miques, etc., etc.) subir, par suite de la révolution des moyens
de transport, un changement complet d'organisation et en venir
à s'effectuer désormais d'une façon permanente avec le concours
de « voyageurs » munis d'échantillons.
Mais pourquoi le commerce des articles dont nous reprodui-
sions à l'instant la nomenclature détaillée n'a-t-il pas subi le
même changement? Pourquoi les articles précités, tout en se
dégageant du vieux système de la Foire de marchandises et en
se laissant dorénavant appliquer la pratique de l'échantillon-
nage, se sont-ils en quelque sorte arrêtés à mi-chemin et ont-ils
donné lieu à cette espèce de cote mal taillée ou, si l'on préfère,
à cette solution mixte qu'est la Foire d'échantillons?
Influence de la nature des objets fabrioués. — Nous "en
trouverons une raison essentielle en réfléchissant à la nature
desdits articles. Us se prêtent bien à l'échantillonnage, mais
dans des conditions difficiles. En tous cas, les vendeurs ne
peuvent guère songer à faire promener les collections d'échan-
tillons par des « voyageurs ». En effet, beaucoup de ces articles
sont en matières lourdes (métal, porcelaine). Un grand nombre
sont en matières cassantes (porcelaine, verre). La majorité d'en-
tre eux ne souffrent pas, à l'inverse des marchandises composées
d'une substance homogène (tissus, etc.), d'être échantillonnés
par fragmentation, car chaque objet pris en lui-même est cons-
titué déléments dissemblables dans leur forme et leur matière.
Les séries d'articles considérées sont en outre d'une prodigieuse
COMMKM l.A FOI HE DE LKU^ZK; A rROLONr.K SON EXISTENCE. 55
diversité et nécessitent un échantillonnage extrêmement abon-
dant. Les vendeurs, au lieu d'envoyer au loin des « voyageurs »,
ont par conséquent trouvé plus commode, en raison de la 7ia-
ture des articles, de convier les commerçants acheteurs à faire
périodiquement le voyage de Leipzig pour visiter des « comptoirs
d'échantillons » et faire leur choix sur place.
La commande reçue, les marchandises seront expédiées au
domicile de l'acheteur quelque temps après, du lieu de produc-
tion, qui n'est ordinairement pas à Leipzig '. Les industries in-
téressées se servent donc du vieux système de la Foire pour
exhiber les spécimens, pour montrer l'image de leurs produits,
et usent de l'organisation moderne des transports pour expédier
les marchandises elles-mêmes. La Foire d'échantillons est une
solution transactionnelle, un compromis, un moyen terme entre
le grand commerce moderne et l'ancien système de la Foire de
marchandises.
Maintenant, comment la transformation s'est-elle opérée? De
quelle manière la Foire actuelle est-elle sortie de celle d'autre-
fois? Pas en vertu d'un raisonnement abstrait ni d'une décision
d'assemblée. Les commerçants se sont, chacun de son côté, laissé
guider par l'intérêt bien entendu. Il en est résulté un travail
colonial, madréporaire, qui a métamorphosé la Foire. Un beau
matin, les gens d'administration et les gens de science ont cons-
taté que beaucoup d'articles ne paraissaient décidément plus
aux Foires et que d'autres n'y venaient désormais que sous la
forme d'échantillons ~. Les administrateurs ont étiqueté et ré-
glementé le phénomène. Les économistes l'ont « découvert » pour
la science. 11 en est ainsi de beaucoup de phénomènes sociaux.
Us sont produits souvent par une poussée collective d'instincts
et d'intérêts. Un jour, l'intelligence raisonneuse en prend une
conscience plus ou moins « claire », Le politique se met en de-
1. La transformation de la Foire de marchandises en Foire d'échantillons a rendu
nécessaire, en considération du délai indispensable pour la livraison des articles
commandés, davancer la date du rendez-vous commercial. Ainsi la Foire de Pilquee
s'est changée en Foire « d'Avant-Pàques ).
2. C'est à la période comprise entre iSCo el 18(55 que remontent les premières
observations faites à ce sujet.
50 LA FOIKE llE LEIPZIG A l'ÉPOQUE ACTUELLE.
voir de loger ces phénomènes inattendus dans un cadre légal.
Le logicien les analyse doctement. Et il arrive facilement que le
politique se figure de bonne foi les avoir suscités par une inspi-
ration de son génie tutélaire, et que le penseur, de son côté, les
envisage non moins sincèrement comme des créations de la pure
intelligence.
Influence de l'origine des ob.iets fabriqués. — Une autre
question se présente aussitôt d'elle-même à l'esprit. Pourquoi
est-ce précisément à Leipzig qu'il continue de paraître commode
d'appeler les amateurs d'Allemagne et de l'étranger à venir
acheter, sur échantillons, ces sortes de marchandises?
La réponse est simple. C'est qu'une bonne partie de ces sortes
d'articles sont spécialement confectionnées, comme nous l'avons
vu au début de notre étude, dans les « hinterlands » plus ou
moins immédiats de Leipzig : dans FErzgebirge saxon et bohé-
mien, dans le Vogtland, en Thuringe, en Franconie. C'est le cas
des articles de bois et d'osier i, de porcelaine, de verre-, de
métal; c'est le cas des jouets 3, des ustensiles de ménage % des
instruments de musique, des articles pour arbres de Noël ', des
articles de cotillon et de carnavaF% des fournitures de bureau",
etc., etc..
Ces articles ou leurs analogues apportaient déjà un aliment à
l'activité des anciennes Foires de Leipzig. Leur exportation avait
été, nous le savons^, l'une des fonctions qui créèrent en quelque
sorte cet organe commercial. Elle ne cessa pas de l'occuper'.
1. Cf. nos Lettres sur la Thvrincje.
2. Voir nos Faiseurs de Jouets en Franconie, p. 137, et Lettres sur la Thu-
ringe, p. 9.
3. Cf. les deux études précitées.
4. Voir nos Industries de l'Elain en Franconie, p. 89, elles Faiseurs de Jouets
en Franconie, p. 175 et la note 2 au bas delà page.
:>. Cf. Lettres sur la Thuringe, p. 18.
G.Ibid., p. 34.
7. Faiseurs de Jouets en Franconie, p. 200. — Lettres sur la Thuringe, p. 8.
8. Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 30. 34 et 37.
9. Une pièce de 1580 signale parmi les métiers dont les ouvrages sont représentés
à la Foire : les faiseurs de bourses, les faiseurs de brosses, les faiseurs d'aiguilles,
les couteliers.
En 1640, un écrit du liath de Leipzig atteste l'importance des transactions aux.-
COMMKNT LA FOIIU'. DE I.KII'ZIC. A l'l{OLOX(;É SON KXISTENCE. O?
Mais ils avaient été loin d'être le seul apport dont se nourrit le
tourbillon des Foires. Pendant de longues périodes, l'importance
de ce genre d'articles fut éclipsée par celle d'autres marchan-
dises d'importation, d'exportation et de transit : les vivres,
les vins, la laine, les matières premières, les denrées colo-
niales, les tissus, etc. La révolution des moyens de transports
a arraché aux Foires ces marchandises qui, durant si long-
temps, en firent la fortune et la gloire. Alors il n'est plus de-
meuré que les petits objets dont nous parlions tout à l'heure,
les ÂMrsi<;«re/i (petits articles), les articles <* de galanterie », les
jouets, les ustensiles de ménage, et aussi la plupart des objets
de verre et de porcelaine. Cet élément des Foires s'est trouvé en
quelque sorte mis à nu. Il en a été le noyau résistant etpersistani.
Il a survécu à la dispersion du reste.
La nature de ces articles a, en effet, comme il vient d'être
exposé, empêché qu'ils ne se prêtassent complètement aux
transformations du commerce. Ils ont continué de s'accommoder
excellemment du système de la Foire. Ils ont d'ailleurs donné
lieu au développement d'une Foire rajeunie et modernisée : la
Foire d'échantillons.
quelles donnent lieu les Kurzwaren (petits articles) de Nuremberg, articles de lai-
ton, articles à un pfennig, etc. De Leipzig, ces marchandises s'en vont ;i Hambourg,
en Silésie, en Pologne, en Angleterre, en Ecosse, en Prusse, voire dans les Indes
orientales et occidentales.
Marsperger {Beschrelbung der Messen, 1711) parle complaisamnient des « nou-
velles inventions de Nuremberg », des articles d'argent, d'acier et de bois, de ]'« ar-
genterie » d'Augsbourg, des articles « de galanterie », et de tous les produits des
« manufactures de Nuremberg, d'Augsbourg, de la Thuringe, du Voglland et de la
Saxe», qui trouvent à Leipzig leur « point de rassemblement ».
J. S. Heinsius [Allgemeiner SchatzkavDiier, 1742) explique ce que sont les « ar-
ticles de Nuremberg ». Ils comprennent « presque tout ce qui peut servir au corps
de l'bomme : objets de laine, de lin, dor, d'argent, de laiton, d'acier, de fer, de
bois », puis aussi les poupées, les boites, les bibelots de bois, les couteaux, les mi-
roirs, les grelots. Les miroirs et les verres à boire se vendent beaucoup à la Foire.
Parmi les articles « de galanterie », Heinsius cite, indépendamment des articles de
vêtement et de parure, les miroirs, les écritoires, les étuis, les boucles de chaus-
sures, les anneaux, les tabatières, les drageoirs, les couteaux, les ciseaux.
(( A la même époque, dit Heubner {op. cil., p. .5, note 4), on voit les marchands
de Nuremberg apporter à la foire les jouets et objets en bois de la Thuringe (ré-
gion de Sonneberg) et de l'Erzgebirge ; ils y apportaient les articles de Sonneberg de-
puis fort longtemps déjà; ils continuèrent d'y convoyer les articles de l'Erzgebirge
jusque dans les premières années du \i\' siècle. »
58 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOOUE ACTIELLE.
Et, répétons-le, c'est à Leipzig, siège des vieilles Foires de
marchandises, que lajeune Foire d'échantillons a naturellement
élu domicile, parce qu'une bonne part des sortes d'articles qu'on
traite à cette réunion commerciale sont confectionnées dans les
pays qui entourent Leipzig i. La ville est toujours, comme au
temps de Marsperger, le « point de rassemblement » de ce genre
de produits industriels 2.
Simple partie de la Foire de jadis, ils sont l'essence même de
la Foire d'aujourd'hui. Leur importance absolue, entant que
marchandises, s'est du reste accrue plus encore que leur impor-
tance relative, car la fabrication de ces sortes d'objets a pris
une extension considérable dans les régions d'alentour. Le
noyau survivant à la dessiccation de l'ancienne Foire n'est pas
resté rigide. Il contenait une semence de nouvelle vie.
Influence du lieu et du mode de production des ob.iets. —
Il suffit d'avoir reporté notre pensée vers les « hinterlands » de
Leipzig, vers la Thuringe, l'Erzgebirge et la Franconie, où
se confectionnent un grand nombre des articles traités aux
Foires d'aujourd'hui, pour apercevoir aussitôt quelles autres
1. Ceci suffit à expliquer l'insuccès de Berlin dans sa tentative (1893) pour attirer
à soi la Foire d'échantillons.
2. Les statistiques analytiques établies par Heubner {op. cil..), et qu'il a accompa-
gnées d'intéressants tableaux synoptiques en couleurs, permettent de se rendre
compte de la contribution qu'apportent les c- hinterlands » de Leipzig à la Foire d'é-
chantillons. En faisant il y a quelques années cette enquête, Heubner a constaté
que, dans la branche de la céramique, la Thuringe avait fourni 43 % des expo-
sants, la Bohême '.» %, la Bavière 8 %, la province prussienne de Saxe 6 %, la Saxe
5,5 %.
Dans la branche du verre, la Bohême pouvait revendiquer 28 % des exposants,
la Thuringe 14, 5 9e, la Saxe 13 %.
Dans la branche du bois tnillé, la Saxe avait envoyé 3'. % des exposants, la Thu-
ringe 19, 5 %, la Bavière 8 %.
Dans la branche des articles de métal, la Saxe était représentée par 26 % des
exposants, la Thuringe par 8, 5 % ; la Bavière par 7, 5 %, la Bohème par 4, 5 %. la
province de Saxe par 3, 75 96.
Dans la branche des articles de cuir, de caoutchouc et de papier, la Saxe avait
un contingent de 32, 5 96 des exposants, la Thuringe de 25, 5 %, la Bavière de i%.
Dans les autres branches, la Saxe pouvait compter 36 % des exposants, la Thu-
ringe 12 %, la Bavière 4, 75 %.
COMMENT I.A FOIRE HE LEIPZIG A l'UOLONGÉ SON EXISTENCE. .VJ
raisons doivent s'ajouter à la première ' — tirée, on s'en souvient,
delà nature des objets fabriqués — dans une explication définitive
des motifs pour lesquels le système de Foire continue d'être le
plus propre à assurer l'écoulement de ces articles :
2" La nature du lieu de fabrication intervient ici. Ces pays
montagneux et boisés n'ont pas cessé, au xix'^ siècle, d'opposer,
conmie auparavant, au développement des moyens de commu-
nication bien des difficultés et des obstacles. Or, nous savons que,
d'une manière générale, l'utilité des Foires n'a diminué que
dans la mesure où les moyens de communication se perfection-
naient.
3° Le mode de fabrication des articles exerce son influence.
Les petits métiers qui se sont développés presque spontanément
dans ces hauts pays d'agriculture pauvre et de forêts profondes
sont des métiers reposant sur l'activité et la dextérité des mains
(taille du bois, tressage de l'osier, soufflage du verre, moulage
du métal et du carton, moulage et peinture de la porcelaine), et
où il se mêle le plus souvent une opération artistique (prépara-
tion des figurines de bois, d'étain. de plomb, de carton moulé et
de porcelaine). Ces métiers sont restés en grande partie besogne
d'artisans; s'ils se sont, dans bien des cas, prêtés à un régime
de fabrication mixte (coordination des ateliers d'ouvriers à do-
micile et d'une petite ou moyenne fabrique), ils ont opposé une
sérieuse résistance à la centralisation de la production et aux
conquêtes du machinisme» Or, nous avons vu que cette centra-
lisation et cette « mécanisation » de la production, en amenant
les entreprises à augmenter leurs moyens financiers et à se pour-
voir d'un coûteux outillage industriel, sont les forces économi-
ques qui les ont déterminées, du même coup, à s'assurer d'un
outillage commercial (« voyageurs », agents, succursales) leur
permettant d'atteindre directement et en tout temps la clientèle
éloignée, au lieu de la convoquer par intermittence au rendez- vous
1. L'influence de Voriyine des objets fabriqués étant, d'autre part, et à un autre
point de vue, invoquée pour rendre compte de la localisation à Leipzig (ville en
rapport de voisinage avec les lieux de production) de la Foire d'échantillons où se
traitent lesdits objets.
(>0 LA FOIHE ItE LEIl'ZIti A l'ÉPOQUK ACTUELLE.
des Foires. Là où la centralisation et où les progrès du machi-
nisme ont été retardés, les considérations qui rendent utile
l'institution des Foires ont donc conservé une partie de leur
valeur.
4° Une autre raison, qui s'apparente intimement à la précé-
dente, est la condition des producteurs. Ces artisans, obligés, pour
remédiera l'insuffisance des fruits d'une terre avare, de besogner
à bas prix dans leurs minuscules ateliers; ces chefs de petites
fabriques et ces « patrons indigents », vivant au jour le jour et
sans cesse à court d'argent : tous ces hommes de petits moyens
et de petits horizons sont hors d'état de s'organiser commercia-
lement « à la moderne ». Il est même permis de dire que.
dans une certaine mesure, le caractère « artiste » de la produc-
tion étouffe chez quelques-uns les facultés calculatrices et mer-
cantiles, fait peu à peu des producteurs des sortes de petits
poètes imprévoyants, pécheurs de lunes et poursuivants d'illu-
sions. (Je parle ici suivant l'ordre ancien, car je n'ignore pas que
notre époque a vu apparaître le type social nouveau du poète
fabricant devers et homme d'affaires, distillateur ingénieux d'un
lyrisme de qualité marchande et supportable aux estomacs
moyens, et. par surcroit, négociant avisé, habile à placer avan-
tageusement ses « produits » sur le marché national et à faire
sonner toutes les trompettes de la réclame pour obtenir une
« exportation » rémunératrice.) — Cette débilité commerciale des
producteurs de la Thuringe, de l'Erzgebirge et d'une partie de
la Franconie s'accuse d'autant plus que, si la fabrication est
simple, le commerce des articles fabriqués est au contraire très
compliqué, attendu qu'il faut se mettre en rapports avec des
clients très lointains (comme, par exemple, dans lexportation
des perles de verre, des miroirs et des articles de clinquant,
qui s'effectue en partie à destination des pays extra-européens).
5° Un autre facteur est le caractère alternant et périodique
d'une partie de la production. Dans quelques « hinterlands »
de Leipzig, l'hiver rigoureux arrête décidément une activité
agricole déjà très réduite et concentre sur la fabrication do-
mestique (taille du bois, moulage du carton, etc.) tous les
'comment la foihk de i.kii'zk; a I'Hoi.ongk son existence. 01
efforts des familles ouvrières. Ceiic /jr/'/odic lié de la production
s'accorde à merveille avec la périodicité des Foires. La Foire
d échantillons dite « d'Avant-Pâques » vient, à intervalles ré-
guliers, traire en quelque sorte la production.
Influence uv mode d'ii irisation. — Toutes les raisons pré-
cédentes ont trait, dans leur ensemble, à la nature des produits
ainsi qu'aux lieu et mode de production. Il s'y en adjoint d'au-
tres encore, se rapportant, celles-ci, aux mode de vente au
détail et mode de consommation.
6° S'il y a alternance et périodicité relative dans la produc-
tion, ce caractère se retrouve aussi, chose curieuse, dans la
demande elle-même. Beaucoup des objets produits sont par
excellence des articles « de saison » : articles de Noël, articles
de carnaval et de cotillon, articles de voyage et souvenirs de
voyage ', fournitures scolaires, etc.. La périodicité de la con-
sommation se combine avec celle de la production pour aboutir
à une harmonie parfaite avec la périodicité des Foires. — Etant
des articles qui répondent à une demande périodique, les ar-
ticles en question sont de ceux pour lesquels la mise au jour
des nouveautés a pris un caractère périodique également '. Cela
est d'autant plus accentué que bon nombre d'objets sont ins-
pirés parla fantaisie et s'adressent à l'imagination. Les indus-
tries du jouet, par exemple, sont comme des « auteurs »>, dont
on attend chaque année la pièce nouvelle. La plupart des ar-
ticles d'utilité représentés à la Foire ne sont pas moins soumis
à la nécessité du renouvellement, car ils se proposent, en gé-
néral, de résoudre quelques-uns de ces petits problêmes domes-
tiques dont, malgré leur simplicité apparente, la solution défi-
nitive est perpétuellement ajournée. Dans ce domaine, il faut
citer entre mille : les articles pour poser et fixer les rideaux,
pour préserver les brosses à dents, pour enlever la poussière,
pour aérer les appartements, pour cuire à point les œufs à la
1. Cf. Industries de l'Étain en l'ranconie, p. 39 et 43.
2. Cf. Faiseurs de Jouets en Franconie, p. 161.
62 LA KOIKE liK LKU'ZIG A l'ÉI'OoUE ACTUELLE.
coque, etc., etc. La Foire est ainsi devenue pour les diverses
industries qui y exposent l'occasion de « faire feu » de toutes- les
nouveautés. C'est la grande <( première » où les poètes du jouet
et les génies de l'ustensile de ménage prennent un contact
émouvant avec le public des acheteurs en gros. Les truculences
de la Foire éveillent pour eux l'impression des feux de la rampe.
La Foire leur apporte tous les inconnus et toutes les surprises.
Tel objet que son créateur ou lanceur jugeait d'un etTet irré-
sistible fait un four lugubre. Telle invention « drolatique » ne
déride personne. Tel « ingénieux » appareil se révèle comme
un avorte ment pitoyable. Au contraire, un article dont son
vendeur lui-même doutait, touche Tacheteur, conquiert son
intérêt. Un joujou de rien du tout suspend la marche des pas-
sants, épanouit sur leurs bouches le sourire propice. Un insi-
gnifiant ustensile provoque les clins d'yeux approbateurs. Le
bibelot tout à l'heure obscur devient un Treffer, un « clou »
de la Foire. Son lanceur a fait mouche, a « mis dans le 1000 ».
Il y a là toutes les rencontres, toutes les incidences d'où sort
le succès. Et cela dramatise encore la Foire, lui donne le ca-
ractère d'un champ consacré que la Fortune sillonne à cer-
tains moments de sa roue fulgurante et où elle édicté de fou-
droyants arrêts. Les acheteurs ne sont d'ailleurs que d'autres
marchands, qui songent eux-mêmes, en faisant un succès à tel
ou tel objet, à celui — définitif, celui-là — que la foule des con-
sommateurs lui accordera; et souvent ils risquent de se tromper
dans leurs prévisions. Les mille pensées qui les assiègent por-
tent le pathétique à son comble. L'on peut se figurer les autres
drames qui vont se jouer dans leurs bazars et dont le dénoù-
ment sera pour eux heureux ou funeste, selon que l'objet s'en-
lèvera ou qu'il leur restera pour compte.
7° C'est en eiiet dans les bazars et dans les « grands maga-
sins » — ces deux formes typiques de la grande entreprise capi-
taliste moderne de vente au détail — que la grande majorité
des articles traités à la Foire d'échantillons seront plus tard
débités aux consommateurs. Le mode de vente au détail ajoute
son action à celle de toutes les causes précédentes pour pro-
coMME.NT LA idiKK ml: ij;ii'zn; A i'iioi.Oi\(ii': si>.\ KxiyiL'NCK. ■ O;}
longer rexistencc du .système de la Foire '. Effective ment l'on
conçoit (|u*il serait difficile aux propriétaires de ces établisse-
ments de s'entendre par correspondance avec leurs innombra-
bles fournisseurs. Car le propre des bazars et des grands ma-
gasins est de vendre une multitude d'objets différents. Les
propriétaires trouvent plus commode d'aller en personne ou
d'envoyer leurs « acheteurs » de confiance à la Foire, où ils
trouvent, juxtaposés cote à côte sur un petit espace, des comp-
toirs d'échantillons de tous les articles dont ils ont besoin. En
quelques heures ils peuvent conclure leurs marchés. Et ils le
font avec moins de crainte d'avoir été mal compris, puisqu'ils
ont « pris -l'article en main ».
8° La visite de la Foire d'échantillons par les acheteurs en
gros permet enfin à ceux-ci, tout en arrêtant leur choix en
pleine connaissance de cause sur un article, de prescrire dif-
férentes modifications qui, pour répondre plus exactement au
but, devront être apportées à cet article. En effet, les marchan-
dises ne seront expédiées à l'acquéreur, du lieu de production,
que quelques jours après la conclusion du marché; souvent
même, les magasins du producteur ne contiennent pas assez
d'articles terminés pour pouvoir exécuter la commande, et il
faut fabriquer encore ce qui manque. En tout cas, achevés ou
non. les objets reçoivent les corrections indiquées par l'ache-
teur ~. Cette possibilité de modifications offre un grand avan-
tage quand il s'agit de catégories d'objets dont les uns sont
destinés à la décoration des foyers, les autres s'adressent à
l'imagination ou au sentiment des enfants et des grandes
personnes. Grâce à elle, il est tenu compte des goûts et des
caprices de chaque pays, il est donné satisfaction à ses en-
1. Les raisons sé|)arées ici par l'analyse ont eu, dans la réalité, maintes répercus-
sions les unes sur les autres. En se renforçant nuituellement. en s'imbriquant pour
ainsi dire, elles ont enveloppé d'une forte armature l'institution des Foires d'échan-
tillons. Si le genre de commerce des bazars contribue à faire durer les Foires, la
confluence aux Foires de certaines espèces d'articles a pu, inversement, contribuer
à déterminer la « formule » des bazars et le groupement d'articles qui leur est
propre.
2. Cela a été une raison de plus pour avancer la Foire et pour la tenir non plus à
Pâques, mais « avant Pâques ».
(J4 LA FOIRE DE LEIPZK". A l'ÉPOQUE ACTUELLï:.
g-oûments '. Tout en conservant l'essentiel de l'article, l'ache-
teur en gros lui fait ajouter quelque attribut à la séduction
duquel certaine clientèle d'acheteurs au détail sera sensible.
Une couleur déplaisante est remplacée par une autre plus en
faveur. Tels lutteurs anonymes, tout en continuant de se battre
par le jeu du même ressort, prendront la tête de personnages
dont les démêlés, au pays de l'acheteur en gros, occupent
l'attention populaire. Tel coffret s'adornera, selon les cas, de
l'image d'un bouillant héros militaire, ou de celle d'un apôtre
pacificateur et bénin -.
Le développement des fabrications dans les hinterlands.
— Le.« fond du sac », si je puis dire, de la moderne Foire
d'échantillons est donc formé par les petits articles de bois, porce-
laine, verre et métal (jouets et bimbeloterie, ustensiles de mé-
nage, articles « de galanterie », etc.) qui se confectionnent
dans les « hinterlands » de Leipzig. Ces articles sont beaucoup
plus nombreux qu'autrefois. Les espèces s'en sont multipliées
à l'infini ^. Et non seulement les artisans et petits fabricants
ont mis au jour de nouvelles sortes d'objets, mais encore ils
ont, par un enchaînement de causes et d'effets bien connu,
appris à travailler d'autres matières (carton moulé, cellu-
loïd, etc.) ^.
1. Cf. Faiseurs de Jouets de Nuremberg, p. 209.
2. Heubner signale encore comme cause ex|)liqiianl la conservation du système de
foire la difficiiUé de faire de la réclame pour les articles qui s'y traitent. Celte
difficulté résulte de la médiocrité des ressources des fabriques et de l'extrême di-
versité des objets produits.
D'autre part, le système de la foire n'a pas cessé de présenter plusieurs avantages
qui, dans le commerce organisé à la moderne, disparaissent plus ou moins. Les
principaux sont :
La mise en contact des acheteurs et des vendeurs, qui permet de dissiper vile
les malentendus ;
La juxtaposition de tous les vendeurs d'une même sorte d'articles, qui donne à
l'acheteur le moyen de comparer très vite, et le fait bénéficier de la concurrence
s'établissanlimmédiatement entre tous ces fournisseurs.
3. Il va sans dire que quelques espèces sont mortes et que d'autres se sont trans-
formées.
4. Cf. Industries de l'Étain en Franconie,^. 17.
((iM.Mll.NT LA FoIHi: MK l.KIl'Zlii A l'KOLO.NCK <(iN EXISTENCE. ().")
Lci production a aussi augmenté considérablement d'impor-
tance, parce que la consonmiation de ce eenrc d'articles est
devenue, en raison de l'accroissement de la population du
monde, bien plus grande, et. en raison de l'accroissement du
bien-être, bien plus générale.
Mais si la production dans les « hinterlands » montagneux
et boisés de Leipzig a pris toujours plus d'ampleur, c'est sur-
tout parce qu'ils se sont « spécialisés » décidément, en vue de
l'exportation, dans ce genre d'industries. Des pays, comme par
exemple les pays anglo-saxons, se sont, eux, « spécialisés » au
contraire dans la grande fabrication mécanique; leurs ouvriers
ne voudraient jamais produire dans les mêmes conditions que
les artisans de la Thuringe, de l'Erzgebirge et de la Franconie,
tous les bibelots que ceux-ci confectionnent à force de pa-
tience et d'adresse manuelle et pour des salaires très minimes.
Tant que ces fabrications n'évolueront pas vers les formes de
la grande industrie let celte évolution rencontre un sérieux
obstacle dans le caractère plastique et « artistique » du tra-
vail], les « hinterlands >> de Leipzig conserveront la place qu'ils
ont prise parmi les grands pourvoyeurs, pour ce genre d'ob-
jets, des autres pays. — surtout de ceux où la grande fabri-
cation mécanique a triomphé.
Les INSTRUMENTS DE MUSIQUE ^ — Lcs instrument S de musique
occupent une position spéciale à la Foire. Leur situation diffère
par plusieurs côtés de celle des autres objets. Tandis que beau-
coup de ceux-ci sont créés par la petite et la moyenne industrie,
ils sont, eux, en partie le produit de la fabrication artisane
(comme les petits instruments de musique de l'Erzgebirge i et
en partie celui de la grande industrie (comme les instruments
de musique automatiques, « orchestrions », pianos électri-
ques, etc. . Les instruments de musique automatiques offrent,
en outre, la particularité d'être pour la plupart fabriqués à
- 1. Voir r" partie, cliapitre : Les Hinterlands de Leipzig, alinéas : l'Erzgebirge,
et : Le Rovaume de Saxe.
66 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOOUE ACTUELLE.
Leipzig même et non dans ses « hinterlands ». Depuis le point
de départ qu'était la simple boite à musique de jadis, l'in-
dustrie des instruments mécaniques a parcouru un long-
chemin. Une des étapes les plus notables a été marquée par
la création du phonographe. La Foire de Leipzig est aujour-
d'hui le grand marché des phonographes dans l'Europe cen-
trale.
Aux instruments de musique automatiques, se laissent ratta-
cher les automates, qui sont aussi un des articles essentiels de
la Foire. L'automate s'apparente lui-même étroitement au
jouet. Tous deux sont fréquemment, à l'origine, le fruit de
l'application et de l'ingéniosité des artisans dans certains
pays montagneux et d'agriculture pauvre'. Les modernes
jouets mécaniques soiit d'intéressants automates. Mais, à la
Foire de Leipzig, la qualification « automates » s'applique
surtout à d'autres articles, qui se distinguent des jouets pro-
prement dits. Ces articles ne rappellent aussi qu'en partie les
curieux personnages mécaniques (nègres joueurs de flûte,
danseurs, etc.) dus au patient génie de quelques constructeurs
du xviii'' siècle. Ou, s'ils y font songer, ils y ajoutent un côté
mercantile tout nouveau. Le personnage ne se met en mouve-
ment qu'à la condition d' « introduire la pièce de monnaie »
dans une fente disposée à cet effet. Y\\ grand nombre d'auto-
mates sont ainsi destinées à recevoir de l'argent, en échange
duquel ils procureront un renseignement, un amusement ou
un spectacle imprévu. A ce type, appartiennent les tirs auto-
matiques, les panoramas, les balances, etc.. Tous ces engins
sont employés à garnir les « salons d'automates », si en faveur
dans les villes d'Allemagne et de divers pays. Le côté mercan-
tile domine définitivement dans d'autres appareils comme les
caisses enregistreuses, les automates-vendeurs ou distributeurs
automatiques.
Élargissement du rayon d'attraction de la Foire aux
1. Cf. Faiseurs de Jouels en Franconie, p. 141. A ra|iproclier également : la con-
fection des coucous dans le SchwarzvvalJ.
COMMK.NT LA FOIHE DE LKIl'ZKi A l'HTiLONÙÉ SON EMSTENCt:. ()7
ÉciiANTiLLOxs. — Si les articles confectionnés dans les « hin-
terlands » de Leipzia tiennent une grande place à la Foire
d'échantillons, ils n'y sont pas seuls. Ils ont pour voisins cer-
tains produits de diverses villes et régions d'Allemagne, d'Au-
triche et, pour un faihle contingent, de quelques autres pays.
Ces produits ont été pour ainsi dire magnétiquement attirés à
la Foire d'échantillons, parce qu'ils appartiennent aux mêmes
catégories que les articles de la Thuringe. de la Franconie et
de l'Erzgebirge; ou parce qu'ils sont faits des mêmes sul)stances
(porcelaine, verre, etc.), et présentent les mêmes difficultés en
ce qui regarde la circulation des échantillons; ou parce qu'ils
sont en partie l'œuvre de la fabrication artisane et de la petite
industrie et que leur exportation directe se heurte aux obstacles
déjà signalés; ou parce qu'ils trouvent une excellente occa-
sion de vente à la Foire, étant de ceux qui se débitent au détail
dans les bazars et les « grands magasins ». La formule de la
Foire s'est ainsi trouvée élargie.
Parmi ces recrues d& la Foire d'échantillons, nous men-
tionnerons la maroquinerie commune cVOffenbach '.
Nous devons citer aussi la coutellerie de SoUngen-. la bijou-
terie commune de Pforzheim.
Du concours des produits de la Thuringe. de la Franconie
et des autres centres porcelainiers. résulte le groupe le plus
important de la Foire d'échantillons au point de vue du chiffre
d'affaires : c'est le groupe des articles de porcelaine. En même
temps que les porcelaines communes, se traitent toutes les por-
celaines de luxe. Nymphenbourg. Berlin, Copenhague exposent
leurs dernières créations '^ Et. à côté de la porcelaine, paraissent
tous les autres articles plastiques : articles de faïence, de
1. Voir ; Jules Huret. /:"/( Allemagne, t. II: Rhin et Weslphalie, p. 80, le clia-
pilic : Oft'enbach.
2. L'industrie coutelière de Solingen repose en partie sur la fabrication artisane.
Sur cette industrie, voir ; Grunow,[Die SoUmjer Industrie, dans le tome LXXWIII
des «> Schriflen des Vereins fur Sozialpolitik ». Leipzig, 1300.
3. Nous avons vu que la manufacture royale de porcelaine de Saxe à Meissen n'a
plus besoin de la Foire de Leipzig pour assurer l'exportation de ses produits. Mî^is
cette manufacture a un dépôt permanent à Leipzig, où s'opèreut toujours des transac
lions à l'occasion de la Foire.
68 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
plâtre, de terre cuite, de grès, de marbre vrai ou artifi-
ciel.
De la confluence des produits de laThuringe. de la Bohême,
du Riesengebirge, de la Haute-Bavière, des Provinces Rhé-
nanes et de la Lorraine, s'est formé un second groupe d'im-
portance également capitale : celui des articles de verrerie. Indé-
pendamment de la verrerie commune, se traite la verrerie de
luxe. L'on voit à la Foire d'échantillons toutes les sortes de
miroirs, tous les articles de verre, de verre moulé, de verre
taillé, tous les cristaux, et les « verres artistiques » aux flam-
bantes polychromies.
Du l'assemblement des produits de Dresde, Nuremberg.
Munich, Cologne. Berlin. Vienne, est constitué un troisième
groupe essentiel : celui des articles de métal. Avec les articles
de métal communs, se traitent les objets d'art industriel en
métal. Aux comptoirs d'échantillons s'alignent les objets en
cuivre, en cuivre et fer, en étain, en nickel, en « Britania », en
alfénide, en métal argenté ^
La réunion aux Foires d'échantillons de la porcelaine de
luxe, de la verrerie de luxe et des objets dart en métal, fait de
ces modernes Foires un grand marché des objets d'art indus-
triel en général -.
La porcelaine, le verre et le métal s'allient pour composer
des articles d'une destination spéciale qui jouent un rôle mar-
quant à la Foire : ce sont les articles cV éclairage et articles de
lustrerie. Il en est de tout prix, suivant les matériaux et la
décoration; l'on s'élève du simple objet d'utilité jusqu'aux plus
coûteux objets d'art. L'évolution des procédés d'éclairage s'est
répercutée naturellement sur les formes des appareils. Le
chandelier, la lanterne, la lampe avec son abat-jour ne sont
1. En résumé, les industries de la porcelaine, du verre et du métal comprennent :
\<> les jouets (poupées de porcelaine, perles et boules de verre, jouets de métal):
2" les objets d'utilité (services de porcelaine, gobelelterie de verre, ustensiles de
métal); 3° les objets d'arl industriel.
2. Entre les véritables objets d'art et les objets d'utilité proprement dits, il se ren-
contre bien entendu à la Foire tous les articles de « faux luxe » et toute la « came-
lote d'art ».
CO.M.MKM' LA FOlltF, DE LEIPZIG A l'HOLO.N'GÉ SON EXISTENCE. Ciil
pas morts; ils se renouvellent incesscamment. Mais Téclairage
par l'incandescence a l'ait naitre l'industrie des manchons métal-
liques. Et l'emploi de l'électricité a fait surgir la lusti prie élec-
trique. Les industries de la porcelaine, du verre et du métal
s'adjoignent ici tomme collaboratrice supplémentaire l'indus-
trie électrique.
Enfin il paraît à la Foire d'échantillons des articles non
fabriqués en Europe, qui viennent à Leipzig chercher la clien-
tèle des propriétaires de bazars et de « grands magasins » : ce
sont les articles Chine et Japon, introduits en Allemagne par
des importateurs de Hambourg '.
111. — COMMENT SE FONT LES TRANSACTIONS.
Les maisons de Foire, — Telles .sont les diverses marchan-
dises dont, aux jours de Foire, des hommes-sandwichs, déam-
bulant à travers Peterstrasse et Grimmaischestrasse, portent,
en une figuration symbolique, les spécimens gigantesques et
les reproductions en carton-pàte. Un fourneau de cuisine
s'avance. Une lessiveuse de ménage le suit. Une immense cage
d'oiseaux surgit un peu plus loin. Le cortège macaronique se
déploie et ondule...
1. En parlant des objets traités à la Foire d'échantillons, nous avons parfois, comme
le fait le « programme officiel ». dû classer ces objets en mêlant les points de vue
(substance, destination). Une classification scientifique ne doit se placer qu'à un seul
point de vue à la fois, et c'est à juste raison que Heubner [op. cit.) s'est préoccupé
de classer les articles tour à tour selon la substance et selon l'utilité.
.\u regard de la substance, il distingue les objets : 1" de céramique; T de verre;
3" de métal; 4° de bois et de substances taillées; ."y de papier, de caoutchouc et de
cuir; 6" d'autres matières.
Eu égard à l'emploi des objets traités à la Foire d'échantillons, il propose les
dix catégories suivantes :
1" Objets d'art et articles de liue. — Par exemple : bustes, ligurines, vases, tables
de salons, colonnettes, écrans, étagères, miroirs, etc., etc.;
'!" Appareils d'éclairage. — Par exemple : lampes, lustres, chandeliers, candé-
labres, ampoules, etc. ;
3° Vaisselle et ustensiles de table. — Par exemple : services, surlouts, cruchons,
seaux à glace, etc., etc. ;
4' Ustensiles de cuisine et de ménage. — Par exemple : fourneaux, casseroles,
70 LA FOIHE OK LEIPZIG A L EPOijl E ACÏUELI.E.
On peut trouver laide cette procession'. Nous avons dit d'ail-
leurs, au commencement, qu'elle n'a plus grande utilité, parce
que les acheteurs se guident surtout grâce à l'annuaire alpha-
bétique des vendeurs. Néanmoins elle est pittoresque et carac-
forines de pâtisserie, couteaux, fourchettes et cuillers, tire-bouchons, plumeaux,
brosses, pinceaux, paillassons, tapis, machines à balayer, porte-inanteaux, stores,
serrures, outils de ménage, échelles, pièges à rais, garnitures de cheminées, thermo"
mètres, appareils de chauffage pour salles de bain, bassinoires, éponges, hamacs,
outils de jardinage, meubles de jardin, etc., etc.;
5" Articles dits « de (jalanterie », articles de voyage, articles de toilette. — Par
exemple : peignes, fers à friser, rasoirs, parfums, nécessaires, épingles, boutons, cein-
tures, bretelles, boucles d'oreille.*, chaînes, broches, lorgnons, lunettes, jumelles,
éventails, portefeuilles, étuis, tabatières, pipes, cannes, parapluies, malles, etc., etc. ;
6" Jouets. — Par exemple : soldats de plomb, panoplies, petits chevaux de bois,
petites voitures, petits chemins de fer, épiceries enfantines, petites boîtes d'outils,
poupées de toute espèce, maisons et meubles de poupées, petits fourneaux, billes de
pierre et de verre, balles de caoutchouc. Jouets mécaniques et optiques, jeux de
jardin, jeux de société, boites de physique, casse-têtes, etc., etc. ;
7" Articles de décoration, articles jwur arbres de Noël, articles dits « d'at'
trape », articles de carnaval et de cotillon. — Par exemple : masques, figures et
fruits en carton moulé, bigotphones, bonbonnières, fils mélalliques et boules de verre
pour arbres de Noël, bonbons à « pétards », lanternes véniliennes, feux d'artifice,
fleurs artificielles, abat-jour, articles Chine et Japon, etc., etc. ;
8° Arlich'spotir l écriture elle dessin, fournitures scolaires et fournitures de bu-
reau. Par exemple : papier, carle.s, cartes postales illustrées, albums pour poésies,
carnets, registres, étiquettes, enveloppes, crayons, craie, ardoises, crayons d'ardoise,
plumes, porte-plumes, buvard, couleurs, compas, règles, images à colorier, décalco-
manies, calendriers, pupitres, serviettes, encriers, plumiers, presse-papier, classeurs
de lettres, gibecières d'écoliers, albums pour timbres-poste et pour cartes postales
illustrées, etc., etc.;
9" Instruments de musique, montres, automates. Par exemple : pianos, harmo-
niums, violons, accordéons, guitares, flûtes, instruments à cordes, instruments à
vent en bois et en cuivre, orgues à manivelle, boîtes à musique, instruments de
musique automatiques, « orchestrions » géants, instruments de musique pour enfants,
montres, distributeurs automatiques, etc., etc. ;
10» Instruments des sciences et des métiers, articles de sport, véhicules. Par
exemple: instruments pour chimistes, pour pharmaciens, pour chirurgiens, banda-
ges, yeux artificiels, boîtes d'accumulateurs, isolateurs, articles d'électro-technique,
articles pour conduites d'eau et de gaz, mètres, articles de photographie, loupes,
lentilles, vernis, colles, articles pour enseignes et étalages de magasins, articles de
sport, articles de chasse et de pôclie, fouets, armes, traîneaux, patins, agrès de gym-
nastique, chaises roulantes de malades, voitures d'enfant, etc., etc .
Nous avons eu l'occasion, au cours de nos études antérieures sur la Franconieet la
Thuringe (Civilisation de lÉtain, Lettres sur la T/iuringe], de montrer en détail
comment plusieurs des articles précités sont confectionnés dans les ateliers d'artisans
et dans les petites fabriques.
1. Voir notamment le rapport de M. E. Joly, président de la Foire de Paris, dans
le n' 35 de la Foire de Paris, janvier 1908.
COMMENT LA Foiiu: nii i.i;ii'Zii; a prolonge son emstexce. il
téristique. Elle revêt la Foire d'un costunie amusant et bariolé.
Les gens de Leipziu trouveraient avec raison ({uil leur manque
quelque chose si, à l'Avant-Pàques et à la Saint-Michel, ne se
montrait pas la théorie burlesque des porteurs de cartonnages.
Ils la veulent voir tourner sans fin, de Peterstrasse dans Peters-
kirchhof, de Peterskirchhof dans Neumarkt, de Neumarkt dans
Grimmaische et de Grimmaische dans Peter, comme un <v ser-
pent qui se mord la queue ». Il faut, pour leur complaire, que
le casse-noisette géant marche derrière le crayon monumental,
que le formidable entonnoir fasse escorte au plumeau tita-
nique, et que la raquette de tennis monstrueuse précède un
mirliton à proportions de colonne Trajane '. Ce sont, pour le
vieux Leipzig mercantile, comme ses charivariques Panathé-
nées !
Des deux côtés de Peterstrasse et de Grimmaische, et dans les
petites rues adjacentes, se trouvent les jnaisons de Foire. La
Foire est ainsi concentrée sur un espace de 5i.000 mètres car-
rés environ. Ce peu dextension s'explique facilement quand
l'on songe que les marchandises ne sont ici représentées que
par des échantillons. La Foire d'échantillons, c'est, en quelque
sorte, une Foire sublimée !
Les maisons de Foire, que d'aucuns appellent parfois empha-
tiquement «palais », ne sont pour la plupart point vouées à ce
seul objet. Elles ont des boutiques au rez-de-chaussée; il est vrai
que, au moment de la Foire, celles-ci sont sous-louées par leurs
détenteurs à des exposants. Anciennes ou rebâties, certaines
maisons de Foire évoquent par leurs noms les beaux jours de
l'histoire intellectuelle de Leipzig. Ici est VOurs d'Or, où le
jeune Goethe, visitant Gottsched, surprit le critique sans per-
ruque. Là sont les Trois Roses, où habitait .lean-Paul... Les
vieilles maisons de Foire sont étroites, noires, enfumées. Les
1. Tandis que, dans la rue, des cartonnages représentent les objets grossis déme-
surément, l'on voit, dans les )naiso)ts de Foire, à côté des objets grandeur nature,
leurs réductions et diminutifs sous forme de jouets et d'ustensiles de poupée. Et l'on
songe à cetle féerie où il y avait deux fontaines, dont l'une grossissait les objets
qui y étaient plongés, tandis que l'autre les rapetissait.
72 LA FOIRE DE LEIPZIG. A l'ÉPOOFE ACTLKLLE.
nouvelles sont plus spacieuses et plus claires. L'on s'élève ainsi
par degrés jusqu'à des édifices imposants comme les deux
Palais de Fo'n^e municipaux, l'ancien et le nouveau, qui, eux,
justifient pleinement leurs noms de « palais ».
L'ampleur des nouvelles constructions permet à plusieurs
articles, qui ont besoin d'espace, d'être mis dans toute leur
valeur. C'est le cas des articles d'éclairage et de lustrerie et des
lampes électriques. Ils accrochent et épanouissent leurs fleurs
de lumière aux plafonds et aux murs des modernes salles d'expo-
sition.
Be plus en plus, une tendance se manifeste à grouper sur
de mêmes points les mêmes genres d'objets. Les industries du
papier ont depuis longtemps donné l'exemple en réunissant la
plupart de leurs expositions dans l'immeuble donnant sur Pe-
terstrasse et sur le « Reiterpassage » f Passage du Cavalier). En ce
lieu se tient la « Papiermesse » ou Foire du papier. L'on y trouve
tous les articles de papeterie, fournitures de bureau, fourni-
tures scolaires, calendriers et chromolithographies '. La carte
postale illustrée est un article très important de la Foire du
Papier. Elle a à Leipzig un de ses grands centres de fabrica-
tion. L'édition des cartes postales illustrées peut se ratta-
cher aux autres branches de l'édition. Seulement, tandis que
celles-ci n'ont plus besoin de la Foire, l'industrie des cartes
illustrées, elle, profite beaucoup de ce rendez-vous pério-
dique, où elle entre en contact avec la clientèle des bazar-
diers.
La tendance n'est pas moins marquée à séparer les articles
de luxe et de prix élevé des marchandises commuues et à bas
prix. Les vendeurs de cristaux d'art et de porcelaine de luxe se
sont en général assuré pour longtemps la location des salles
d'exposition du Palais Municipal ancien et du Nouveau Palais.
Au contraire, les articles de « toc » ont élu pour nids certains
vieux locaux où les affaires se concluent dans la pénombre,
1, La ctiromolithograplue est une des industries principales de la Franconie. Cf.
Faiseurs de Jouets en Franconie, p. 175, note 1.
COMMENT LA roinK DF. l.KIl'ZK; A l'ROLOM.l', S<i\ EM-ILNCK. 7;j
comme s'il s'agissait d'un mauvais coup, entre les vendeurs de
cette camelote et les projiriétaires de bazars qui la feront ab-
sorber par le public des acheteurs peu fortunés.
LiiS vE\Di:uRS. — Eoibusqués auprès de leurs comptoirs, les
vendeurs tiuettent les gens qui passent, les flairent pour ainsi
dire, cherchent à savoir immédiatement s'il s'agit d'un ache-
teur de bon aloi ou d'un concurrent épiant les modèles nou-
veaux. En théorie, seules les personnes faisant des affaires ont
le droit de se promener dans les salles d'échantillons. Mais l'on
conçoit que le concurrent malin est le moins en peine de ré-
pondre aux interrogations qui pourraient lui être adressées à
cet égard. La Foire donne ainsi lieu à une foule de petites ra-
pines. Si voler des modèles brevetés est difficile, il est en tout
cas des formes qu'il y a avantage à se mettre dans l'œil, des
figures qui se laissent pasticher, des « trucs » dont l'imitation
est possible au moins par des équivalents ou des à peu
près, des idées dont il est profitable de tirer une inspira-
tion * .
Les t-endeurs sont souvent de petits fabricants, venus en ma-
jorité de la Thuringe et de lErzgebirge. Au dernier étage d'une
maison de Foire, nous découvrons par exemple Sander, le fa-
bricant de chevaux d'enfants dont nous avons monographie
l'établissement à Waldhaus -. Il est là, entouré de ses petits
chevaux bridés, équipés, tout fringants. C'est dans cet immense
brouhaha de la Foire de Leipzig que vient retentir le dernier
chant du poème de travail, dont les premiers accents ont ré-
sonné là-bas dans la vallée de Louisenthal et chez les ouvriers
à domicile de Catterfeld!
Car beaucoup de petits fabricants sont, comme celui-là, des
patrons ayant un atelier central, mais donnant en même temps
de l'ouvrage à un grand nombre d'ateliers familiaux. Certains
fabricants n'ont même que de pseudo-fabriques, où il est sim-
1. Les modèles de jouets sonf dans bien des cas malaisés à proléger efficace ni en 1.
Cf. Faiseurs de Jouets, p. Kil.
2. Lettres sur la Thuringe.
7i LA FOIHE DE LEIPZIG A L EPOOl'E ACTUELLE.
plemeiit procédé au montage des jouets et autres articles
analogues. Nous sommes de la sorte conduits par diverses
gradations au type du Verleger, c'est-à-dire de Fentrepre-
neur commercial ', lequel est, en somme, dominant à la Foire
de Leipzig parmi les vendeurs des petits articles de la Thu-
ringe et de FErzgebirge. Le Verleger, fournisseur de ma-
tière première, prêteur avisé d'outils et parfois d'un peu
d'argent, et, au bout du compte, tyran impérieux de la pro-
duction a r tisane I
Ainsi, pour une bonne part, ce n'est pas la petite fabrica-
tion œuvrant dans les « hinterlands » de Leipzig qui se rend en
personne à la Foire d'échantillons, si proche qu'elle soit, si à
jiortée qu'elle semble. Le pas de cette minuscule industrie est
trop chétif, sa sujétion est trop grande. Comme l'esclave aveugle,
elle est attachée à la meule de son labeur de tous les instants.
Ce sont les Verleger, ses martres, qui recueillent le fruit de sa
besogne et vont en tirer parti à Leipzig.
Il y a également à la Foire de grands fabricants de jouets et
articles de ménage, notamment ceux de la capitale commer-
ciale de la Franconie. Les deux plus importantes maisons de
Nuremlierg sont là : Bing et Carette. Si le nombre des vendeurs
franconiens est plus restreint que celui des vendeurs thurin-
giens, quelques-uns parmi les premiers représentent des éta-
blissements considérables. Nous avons vu ailleurs comment la
grande fabrication des jouets en Franconie reste apparentée à
la petite ~. Pour les grandes maisons comme pour les moindres,
la Foire de Leipzig reste d'ailleurs une excellente occasion de
vente, la plus favoral)le peut-être -^
1. Ibid., p. 86, note 1.
2. Faiseurs de Jouets, p. 201 et 202.
3. En réponse à la question que nous lui posions à ce sujet, M. Carette écrit :
c< L'importance de la Foire de Leipzig est pour nous très grande, vu que tous les
principaux acheteurs non seulement de toute l'Allemagne et des pays limitrophes,
mais aussi presque du monde entier, s'y donnent rendez-vous pour arrêter leur choix
pour toute l'année et y placer leurs commandes à temps. De celte façon, les acheteurs
reçoivent les livraisons à temps et en bonnes conditions, et les fabricants ont de
l'occupation pour une bonne partie de l'année, surtout pendant la saison morte. —
Sur quoi voulez-vous que je me base pour exprimer le pourcentage des articles fran-
COMMENT I.A lOIIŒ Hi: I.HII'ZKI A PROLONGE S0.\ l'.XISTKNCK. 75
Les négociants exportateurs de jouets, bimbeloterie et usten-
siles de ména,i:e. ces patrons véritables de la petite el de la
moyenne industrie du jouet et de l'article en tôle vernie ', sont
également présents. A coté des relations directes qu'ils entre-
tiennent avec leurs succursales et leurs agents de l'étranger et
d'outre-mer, ils se servent de l'instrument de la 1^'ôire d'échan-
tillons, grâce auquel ils prennent contact avec les bazar-
diers -.
Des négociants importateurs quittent aussi leurs résidences
lointaines pour venir à ce rendez -vous commercial ; souvent, ce
sont les correspondants eux-mêmes des exportateurs allemands
de Nuremberg et Sonneberg. Aux uns et autres, la Foire permet
de parfaitement examiner la marchandise et d'aviser aux modi-
fications qui la rendront mieux appropriée aux goûts et aux
caprices des ditlerents pays.
Les fabriques et ateliers des autres régions de lAllemagne
sont représentés par leurs patrons, ou par des fondés de pou-
voirs, ou par des agents.
Quelques fabriques étrangères, qui ont des comptoirs perma-
nents à Berlin, détachent pour quelques jours à Leipzig leur
chef de dépôt '^, muni d'une cargaison d'échantillons; au besoin,
le directeur général fait le voyage d'Allemagne et vient passer
vingt-quatre heures dans la Ville-Foire pour aider à l'amorçage
des affaires '".
coniens écoulés à l'occasion de, la Foireï Que ce soit sur le chiffre annuel d'affaires
ou sur les résultats obtenus par les diverses maisons exposantes? Tout cela dépend
de la nouveauté des articles. Des maisons peuvent recevoir des commandes absorbant
toute leur production annuelle. Daulres. seulement une partie pouvant chiffrer de
10 à 75 %. Ce résultat change chaque année, car il dépend des articles exposés et de
leurs prix. » — M. Carette, Français, conseiller du commerce extérieur, dirige à
Nuremberg la plus importante maison vouée uniquement à la production des jouets
de métal, jouets mécaniques, optiques el électriques.
1. Cf. Faiseurs de Jouets, p. 200.
'>.. Ilnd., p. 208.
.J. Par exemple : les cristalleries de Baccarat.
4. Parmi les vendeurs, l'on voit encore les négociants hambourgeois importateurs
d'articles Chine et Japon.
Il faut citer, d auire pari, les marchands de matières premières jiour les petites
industries des « hinterlands » de Leipzig : marchands de bambou pour Tes vanniers,
de corne, de nacre, etc.. etc.
70 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
La statistique des vendeurs^ classés par lieux de provenance
montre qu'ils arrivent en majorité de très petites villes (loca-
lités de la Thuringe, de l'Erzgebirg-e) et de très grandes villes
(Berlin). Ce fait s'explique suffisamment quand l'on songe que
l'industrie à domicile règne surtout dans les campagues peu
fertiles et dans les grandes cités-; et quand l'on considère que
les métiers et industries d'art ont leurs sièges principaux dans
les capitales.
Donc, Verlegcr, agents, exportateurs sont à leurs postes près
des comptoirs d'échantillons. Sanglés dans des vêtements neufs,
des cravates voyantes au col, les cheveux solidement cosmé-
tiques, de pesantes bagues aux doigts, les gros hommes à nuque
forte, à faces sanguines, attendent les ordres. Leur brutalité se
contient, se fait obséquieuse, se discipline au sourire. Et l'on
devine, sous leur grimace d'affabilité, tout le grondement sou-
terrain de leurs énergies matérialistes, leur mépris des col-
laborateurs employés, leur désir implacable du gain, leur
appétit de jouissances. Cela aussi contribue à dramatiser la
Foire.
Verleger, primitivement Vorleger, c'est-à-dire : celui qui fait
des avances 3. Il est à remarquer que ce mot allemand désigne
à la fois l'entrepreneur commercial, patron véritable des petites
industries où domine la fabrication collective, — et l'éditeur
d'ouvrages imprimés. Rapprochement inattendu! Deux des per-
sonnages essentiels de Faction économique dont Leipzig est le
théâtre se trouvent compris sous une dénomination identique.
Ce n'est pas pur hasard de révolution des mots. Il y a entre
l'entrepreneur commercial et l'éditeur certaines ressemblances.
1. On trouvera cette statistique complète dans louvraE^e cité de Heubner, p. 45 et
suivantes. Voir aussi la grande carie en couleurs qu'il a placée à la fin de son
livre.
2. On sait que l'industrie à domicile, éliminée tout d'abord par suite du dévelop-
jiement des villes et de la grande industrie, se reforme ensuite, avec toutes les
horreurs du « sweating System )>, dans les faubourgs des grandes cités, aux dépens
de la partie la plus faible ou la moins capable de la population. Voir : Paul de Rou-
siers, La Question ouvrière en Angle/erre. Consulter aussi les monographies de
Uu Maroussem, Le Joucl parisien et Les Grands ma(jasins.
3. Cf. Lettres sur la Thuringe, p. 86, note 1.
COMMENT LA loWŒ DE LKII'ZKI A l'MOLdNGli: SON KMSÏKNCE. 77
Le Verleger de la petite industrie prête à Tartisan les outils et
lui avance les matériaux nreossaires pour réaliser le joujou que
la fantaisie de celui-ci a souvent seule conçu. De môme l'éditeur
apporte au littérateur ou au savant les moyens de réaliser l'ex-
pression matérielle du résultat de leur rêve, de leur méditation,
de leur réflexion. Pareillement, l'entrepreneur commercial,
aussi bien cjue l'éditeur, assument habituellement les ris-
ques, mais se ménagent la part du lion dans le profit éven-
tuel.
Le Verleger de la petite industrie « édite », si l'on peut dire,
les joujoux et les petits objets dont l'idée, fréquemment, est
née dans la tète inventive des artisans. Et l'éditeur est le patron
économique de la production cérébrale, l'entrepreneur com-
mercial qui achète parfois d'avance le travail intellectuel, à
charge pour le travailleur de lui réserver la propriété de ses
œuvres à naître, et de lui abandonner les bénéfices que leur
vente rapportera.
Lks ACHETKi'RS. — Lcs aclicteurs. fœil diligent, vont et vien-
nent à travers les salles d'exposition. Us pénètrent les échan-
tillons de regards fouilleurs. Ils demandent les prix. La pau-
pière un instant baissée, ils font mentalement des hypothèses
sur l'accueil cjue rencontrera l'article — et aussi des calculs
pour fixer le prix de détail et pour juger du bénéfice. Parfois
ils ne se décident pas, ou veulent réfléchir : et ils s'éloignent,
esquissant un geste vague. D'autres fois ils se déterminent, et
la main à gros doigts égratigne du crayon une page du carnet
de commandes, déchire la feuille, la présente au vendeur in-
cliné 1.
Parmi ces acheteurs, se trouvent des négociants, des « gros-
sistes », des commissionnaires, des agents d'exportation-, etc. \
1. Souvent, l'acheteur s'assure le monopole d'un article pour tel ou tel j)ays.
Des acheteurs acquièrent le « modèle » d'un article, pour le faire eux-mêmes fabri-
quer en grand (Cf. Faiseurs de Jouets, p. 212).
2. On voit encore des représentants de coopératives d'achat, des organisateurs de
tombolas, etc..
3. Notons que plusieurs petits fabricants achètent des marchanilises nécessaires à
78 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOOfE ACTUELLE,
Cependant la majorité est composée des propriétaires de bazars
et de grands magasins K II en est ])eaucoiip accourus des di-
verses régions d'Allemagne. Il en est de l'étranger. Ceux-ci ar-
rivent principalement des pays de l'Est et du Nord^. Mais il en
débarque également de France. Sous leur nom réel ou sous
celui d'un homme de paille, quelques-uns des plus notoires
parmi nos « grands magasins » et nos bazars se pourvoient à
Leipzig de joujoux et de soi-disant « articles de Paris » qui ont
été confectionnés à Nuremberg et en Franconie'.
Vertigineusement les afTaires se concluent, car chacun est sou-
cieux de réduire les frais de séjour. Sur le vu de ces « species »,
de ces « idées-images » que sont les échantillons, les acheteurs
se tiennent pour instruits, et adhèrent. Le rùle des échantillons,
de ces vélites-éclaireurs, est fini. Bientôt les lourds bataillons
des marchandises elles-mêmes se mettront en mouvement et se-
ront, parchemin de fer, envoyés de Thuringe, d'Erzgebirge ou
de Franconie jusqu'à destination. Elles iront garnisonner dans
les bazars et remplir les étalages d'articles « à 2 fr. i5 » et à
« V fr. 95 » ! Elles feront leur entrée dans les « grands magasins ».
occuperont les rayons de vannerie, d'articles de bureau, de
jouets, d'articles d'éclairage. Et, dans les « Bonheurs des Dames»,
au-dessus des foules urbaines moutonnant sans bruit sur les
tapis des grands halls, elles s'étageront en colonnes, elles s'in-
curveront en arcades, en s'auréolant de la lumière violet et or
des lampes électriques.
leur industrie : des matières premières (comme on la déjà vu), des articles de dé-
coration, des articles d'empaquetage, ou des articles fabriqués d'un genre apparenté
à celui des objets que l'acheteur lui-même confectionne (Pt celui-ci les vendra en
même temps que les siens;.
1. Mentionnons la présence, à côté d'eux, de propriétaires de magasins de spécia-
lités (où l'on ne vend que des articles de porcelaine, ou que de la maroquinerie com-
mune, etc.).
2. Le retard persistant de ces pays au point de vue du développement des moyens
de communication continue d'agir comme circonstance favorable au maintien de la
Foire.
3. Certains grands bazars acliètent même bien au delà de leurs besoins et reven-
dent à des bazars plus petits.
COMMENT LA |-0IH1-: DE I.EIPZK. A l'ROLONGE SON EXISTENCE.
IV. — ASPECT UE LA FOIUE.
Telle est l'actuelle Foire de Leipzig. Bien que modernisée du
fait de sa transformation en Foire d'échantillons, on voit tout ce
ce qu'elle conserve de traits anciens qui la font paraître ana-
chronique au milieu du inonde commercial nouveau ^
Pour contempler dans son intég-rité le phénomène d'autrefois :
la Foire de marchandises, il faut aller à l'est, par exemple en
Russie, à Nijni-Novgorod. où confluent tous les produits de
rOural, de la Caspienne et du centre de l'Asie, où se réunis-
sent tous les marchands du Caucase, d'Astrakan et du Turkestan.
Là, les fers, les céréales, les cotons, les vins, les thés sont exposés
sur d'immenses étendues...
Inversement, nous avons vu que, un peu partout, à l'occident
comme au levant, le phénomène des Foires se reproduit en tout
petit dans certaines localités plus centrales que les autres, où
les paysans des campagnes environnantes se rendent à dates pé-
riodiques pour échanger. L'absence de moyens de communica-
tions perfectionnés est encore la cause principale de ces rendez-
vous.
Les Foires d'animaux s'expliquent en partie de la même ma-
nière. Mais leur institution a aussi pour raison d'être la variété
et l'individualité des marchandises, qui ne peuvent être traitées
que sur présentation directe.
Quant aux « Foires » d'amusement, aux « Foires » populaires,
elles sont une curieuse survivance de cet organe des anciennes
Foires du Moyen Age qui était constitué par l'assemblée des
charlatans et des montreurs. Parfois ces kermesses sont asso-
1. Une institution qui vise à détrôner les Foires d'échantillons est celle des comp-
toirs permanents d'échantillons, entretenus dans un local commun en certaines
grandes villes par divers fabricants. Quelques administrateurs sont placés à la tète
du palais d'exposition, et ils sont chargés d'entamer les pourparlers avec les ache-
teurs éventuels. L'institution otl're des avantages, mais les défenseurs des Foires
d'échantillons observent avec apparence de raison que l'instrument des comptoirs
permanents agit dans bien des cas avec moins d'efficacité et plus de lenteur.
80 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOOl E ACTUELLE.
ciées à une petite Foire de marchandises. Souvent elles existent
pour elles-mêmes. L'on comprend l'intérêt qu'elles provoquent
dans les bourgades où d'autres spectacles font défaut. Leur
succès persistant dans les grandes villes est plus malaisé à jus-
tifier. Les citadins n'ont-ils pas des théâtres, des cirques et des
panoramas à demeure, des jardins zoologiques, etc., le tout plus
confortable et plus beau que les baraques de la « Foire »? Ce-
pendant les Parisiens se ruent à la « Foire de Neuilly », cette
fête dont M. Barrés', regardant une réunion de paysans grecs,
découvrit tout à coup le caractère « proprement ignoble ».
Il faudrait recourir en ce lieu aux analyses de la psychologie
des régressions. La « Foire » débride la sensualité, et. qui sait,
réveille peut-être certains instiucts nomades, déchaîne certaines
sauvageries toujours grondantes au fond de Tâme du « civi-
lisé ^ ».
Enfin l'on pourrait reconnaître la manifestation d'une sorte de
(( transformisme » social dans la circonstance que, au cours de
la seconde partie du xix" siècle, la grande industrie et les
beaux-arts ont eu, eux aussi, leur Foire sous la forme à'Exposi-
lions Universelles. Qu'étaient-elles en elfet. à tout prendre, — et
en dépit de toutes les fantasmagories, — sinon des espèces de
Foires d'échantillons pour diverses catégories de produits coû-
teux et difficilement transportables (machines, œuvres d'art)?
Ces produits formaient la réalité essentielle des Expositions. Le
reste était graphiques, schémas, ou trompe-l'œil de grandioses
leçons encyclopédiques, de qui la foule, à qui elles devaient être
administrées, ne se souciait guère, ma foi. Elle allait plutôt,
cette foule, vers les exhibitions et les amusements qui étaient
une partie intégrante de l'Exposition aussi bien que des Foires
d'autrefois. Elle allait vers les « rues du Caire-^ ».
1. \ oyage t'i Sparle.
2. A rapprocher du livre de Paul Adam, Les Lions, étudiant les ravages émotion-
nels occasionnés dans une petite ville par le séjour d'une ménagerie.
Voir aussi certains dessins de Steinlen évoquant bien quelques aspects hallucinants
des l'êtes foraines.
3. Au sujet de la psydio-sociologie des Expositions, voir, dans le n" 9 de <( Mor-
gen », année 1908 (Marquardt, Berlin), l'article de W. Sombart : Die Àusslellung.
COJIME.NT LA KUIHE DE LEIPZIC A l'HOÎ.ONGÉ SON EXISTENCE. 8i
L'état éconoinicjiic auquel irpondaicnt les Expositions Univer-
selles n'est déjà plus. Par contre, il y a encore de beaux Jours
pour les Expositions spéciales de certains produits et de cer-
taines branches, qui sont le dernier aboutissement de l'évolution
des Foires.
Au milieu de toutes ces variétés et de toutes ces <léiivations,
la Foire de Leipzig, même rajeunie sous la forme de Foire d'é-
chantillons, reste en Europe comme un saisissant témoin du
passé. Sa vision émeut et obsède.
Lorsque, il y a trois ans, fut mise au concours Taffiche illus-
trée, il était curieux de voir comment les artistes avaient tra-
duit cette vision.
Beaucoup de Mercures. La plupart étaient d'assez misérables
poncifs classiques. Mais il y avait aussi des Mercures affranchis
de toute convention, individuels, originaux, trois ou quatre
même presque troublants, et faisant songer à l'étrange Lucifer
du dessinateur Fidus; des Mercures pensifs, tourmentés, dou-
loureusement calculateurs, n'ayant rien de la légèreté un peu
sautillante de l'homme au caducée ; des Mercures modernes,
dont la complication croissante du commerce avait plissé les
fronts, approfondi les yeux.
Les tenants de l'art populaire, de l'art social, et, parmi ce
groupe, les peintres de muscles travailleurs, de dos courbés, de
poitrines ahanantes, tous les petits Constantin Meunier avaient
représenté, ployant sous le fardeau des malles d'échantillons,
des portefaix tragiques'.
Un concurrent s'était contenté de montrer un grand cercle
de lumière blanche, et une multitude de petits personnages
noirs qui s'en approchaient, sollicités, fascinés, bientôt absor-
bés. Celui-là avait compris ce qu'il y a d'émotionnant dans lat-
trait exercé par la Foire, dans la convergence de forces qu'elle
provoque, dans la fusion d'éléments sociaux qu'elle déter-
mine.
« Livres et fourrures », telle était l'épigraphe choisie par
plusieurs artistes. Ils faisaient allusion à deux des l)ranches
primitives du commerce lipsien, aujourd'hui détachées de la
G
82 LA FOIRE DE LEU'ZK; A l/ÉPOOlE ACTUELLE.
Foire, mais toujours en rapports avec elle. Iai de ces dessina-
teurs avait tiguré un vieil érudit de jadis, un Érasme frileux et
subtil, douillettement enveloppé dans un manteau fourré, et
déehitîrant voluptueusement un vétusté in-folio.
Traitée en noir sur fond blanc et bleu, l'image primée faisait
voir un gros marchand, coiffé d'un chaperon, qui débarcjuait
sur la place du Marché, devant le « Rathhaus » de Hyéronimus
Lotter. Au fond, une grande voiture à ])âche, que ses conduc-
teurs déchargent. Le marchand déroule une longue feuille de
papier sur laquelle sont consignées ses dispositions. Aux autres
plans, divers personnages surgissent; ils prennent contact,
échangent des propos, en apparence avec bonasserie. mais en
réalité avec la perspicacité secrète d'escrimeurs qui tàtent le
fer.
Deux images, supérieures peut-être, avaient été distinguées.
Un marchand oriental range d'un air distrait ses ballots. Il est
inditférent, semble-t-il. aux propos que lui tient un grand jeune
homme habillé à l'européenne. L'irritation d'une volonté con-
trariée, mais une irritation qu'atténue l'intention de convain-
cre quand même, se lit sur le visage de ce dernier, qui ponctue
par la pantomime des mains de nouveaux arguments lui parais-
sant péremptoires. L'autre cependant, d'autant plus figé que
son interlocuteur s'anime da.vantage. tourne à moitié le dos et
porte vers les lointains le regard de ses yeux fendus en aman-
des. Tout le vieux commerce traditionnel de l'Europe occiden-
tale avec l'Orient se trouve symbolisé dans ce captivant duo.
Au premier plan de l'image suivante, deux personnages s'en-
lèvent, figurés en bustes. L'un, placé à droite, est dans la force
de l'âge; il a les cheveux et la barbe noirs et drus; le nez est
])usqué; les yeux sont larges, avec je ne sais quoi de vif et
d'oblique à la fois : on dirait d'une sorte de duc d'Albe entré
dans le négoce. Cet homme, vêtu d'un manteau bleu à col fourré,
s'efibrce avec véhémence de persuader son antagoniste, campé
vers le milieu du tableau. Celui-ci est vieux déjà, avec des che-
veux blancs, un front serein, des yeux bleus lucides et clair-
voyants, et cju'eux-mémes on dirait limpides. Pourtant le menton
COMMEiNT LA FOIRE DE LEIPZIG A l'HOI.ONGÉ SOX EMSTENCK. .S;{
saillant, dur comme roc, annonce l'obstination : c'est une figure
dans le genre de Wagner, ce Lipsien glorieux. Et le vieux mar-
chand habillé de rouge, un rouge qu'avive la blancheur nei-
geuse de la chevelure, écoute avec un demi-sourire les expli-
cations du premier personnage, tandis que de ses mains, fines
et volontaires, il tient avec fermeté une bourse close.
Les impressionnistes avaient évoqué avec un mystérieux plai-
sir le multicolore fouillis de la Peterstrasse : les enseignes bi-
garrées, les cartouches, les drapeaux-réclame, les bannières,
toute cette foret inextricable, tout ce jardin fleuri d'annonces
tirant Fœil. Spectacle propre à tenter un Caillebotte ou un
Claude Monetl .l'eusse rêvé, de celui-ci. une Foire de Leipzig,
dans le goût de sa Gare Saint-Lazare. Du moins ses petits émules
avaient essayé.
Au centre d'une de ces rutilantes images de Peterstrasse,
l'auteur avait mis une sorte de Faust. Autour de ce protago-
niste, la foule pullulait. Des physionomies variées s'accusaient,
avec des expressions diverses. Les unes disaient la simple cu-
pidité, d'autres la ruse, d'autres l'inquiétude d'une opération
manquée. Il en est au contraire qui resplendissaient de la satis-
faction d'un bénéfice inattendu. Plusieurs de ces visages por-
taient la marque des débauches de la veille. Il y avait des rires,
des contorsions, des grimaces. Cependant Faust continuait sa
marche, l'air prodigieusement intéressé. Il semblait plonger
avec délices à travers ce flot véhément. Il laissait déferler sur
lui toutes les vagues de cette réalité violente.
Imitons-le, et, pour avoir une image plus intense encore,
pour avoir une image totale de la Foire d'échantillons, immer-
geons-nous dans la cohue qui encombre Pelerstrasse. Aux fenê-
tres, les cartouches, les drapeaux et les oriflammes allument
des feux d'artifice de vives couleurs. Partout les noms des pe-
tites villes et des bourgs de Thuringe, d'Erzgebirge et de Fran-
conie vibrent dans la lumière. Et, à qui les visita, ces localités
travailleuses, — cela procure un agréable sentiment. L'on ou-
blie la sujétion des artisans courbés sous la matraque des Ver-
Icger. L'on a l'illusion que toutes ces minuscules industries sont
84 LA FOIRE DE LEIPZIG A L EPOQUE ACTUELLE.
réellement présentes au rendez- vous. L'on croit que ces « em-
murées » se sont échappées un instant de leur prison et qu'elles
sont venues faire joyeusement leur partie dans le grand tinta-
marre.
Puis, non seulement les joujoux suscitent chez grands et pe-
tits des idées plaisantes, mais encore l'ingéniosité des inven-
teurs éveille l'approbation et le contentement. Et c'est là, en
cette occasion solennelle de la Foire, que, on le sait, toutes les
créations nouvelles se manifestent pour la première fois, qu'elles
jaillissent, qu'elles montent au jour. L'on perd momentanément
le souvenir des mécomptes de certains artisans, frustrés du bé-
néfice de leur invention par l'entrepreneur. L'on ne s'arrête pas
davantage à penser à la tristesse des créations mal venues, aux
insuccès, aux avortemenis. L'on a l'impression sympathique
d'une germiuation, d'un épanouissement triomphal, d'un gai
printemps multicolore.
Toutes les souffrances, toutes les laideurs se fondent dans l'é-
clat de l'image totale. La Foire, en sa complexité, en son mou-
vement, devient belle d'une beauté impersonnelle.
Les poètes pourraient l'incarner, la figurer sous les traits d'une
déesse bruyante qui, échevelée, vêtue d'étoffes aux aveuglantes
couleurs, court à travers Peterstrasse en y répandant le tumulte.
Ils la montreraient soufflant la cupidité, suggérant la ruse, exci-
tant les désirs et les convoitises.
Un Zola lui eût avec sincérité prêté vie, lui eût donné une
àme ardente et dévergondée. Il l'eût perçue véritablement
comme un être. Et la Foire semble vivre, en effet, d'une vie
plusieurs fois séculaire. Mais elle a vécu en se transformant.
Elle est comme ces divinités qui passent par une série d'avatars,
qui meurent pour renaître sous des formes nouvelles.
Pourtant, au fond de cela, que trouverait l'analyste? Des
vendeurs, des acheteurs. Ceux-là sont à l'affût, ceux-ci vont et
viennent. Et chacun, pris en particulier, est uniquement occupé
de certaines sortes d'articles que l'on peut désigner par x. Son
cerveau déroule des pensées techniques, ayant trait à la confec-
tion de ces articles, à leur forme, à leur usage, à la faveur qu'ils
COMMENT I..V rdlHi: DE LEII'ZIG A l'Ilol.iKNCE SON EXISTENCE. S.)
peuvent rencontrer. En même temps il élabore des calculs ap-
propriés, pour évaluer le bénéfice devant résulter de la vente.
Nos hommes sortent de l'abstraction et redeviennent dyonisia-
ques lorsqu'ils sonaeut aux satisfactions personnelles et aux
jouissances que le bénéfice en question est appelé à leur assu-
rer.
Une forte et brutale animalité se manifeste dans ces mercantis.
L'on voit de tous côtés des corps massifs posés sur des cuisses
énormes et surmontés de cous courts et apoplectiques. Le sang
affleure aux joues fraîchement rasées. Les grosses moustaches
pommadées se retroussent fièrement. Des raies « sortant de chez
le coiffeur » divisent les chevelures, souvent clairsemées. Les
yeux rusés et sensuels s'ettorcent à une passagère expression de
bonhomie. Les gestes tâchent à être courtois et amènes. L'on a
devant soi des carnassiers qui font momentanément patte de
velours.
Le soir, tous ces gros hommes, obéissant avec empressement
à une longue tradition, se livreront sans vergogne à la joie.
Renforçant le bataillon des Lipsiennes, de nombreuses femmes
sont d'ailleurs accourues de diverses villes allemandes pour re-
cevoir les « oncles de foire », comme elles les appellent. Elles y
mettent de l'enthousiasme. Un vent de folie passe. Ces femmes
s'abandonnent à l'armée d'envahisseurs mercantiles du même
élan qui les jetterait dans les bras de conquérants militaires.
Puis l'on dirait aussi que, en le vieux sabbat de vente et d'achat
que sont les Foires, les créatures vivantes sont entraînées elles-
mêmes à se vendre, à devenir des marchandises. Au moment de
la clôture du Palais Municipal d'échantillons, c'est un curieux
spectacle que de voir, dans la coulée de lumière électrique sor-
tant des porches, les silhouettes de femmes en attente.
Verlecjer et bazardiers ont la débauche incongrue et clairon-
nante. Us veulent s'amuser tout leur saoul, et ne craignent pas
qu'on le publie. La carte postale illustrée célèbre leurs exploits.
Voici r « oncle de foire » qui débarque Peterstrasse, un sourire
d'ogre aux lèvres. Et Cupidon va à sa rencontre, le renseigne.
A quelques pas de là, une fille est déjà en faction. D'autres ima-
80 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOoIE ACTUELLE.
ges sont plus rudes (rinspiration. Et le rapprochement qui vien-
drait à l'esprit du censeur morose, il vient aussi, par une sorte
de fatalité justicière, à la pensée du dessinateur. Regardez le
« Bal de la Foire » : de gros hommes dansent éperdument avec
des femmes à têtes de truies. Ailleurs, nous voyons un pourceau
retour de la Foire et assis devant son hureau. Cet animal s'é-
crie : « Grâce à Dieu, la Foire s'est bien terminée. Moi, Pour-
ceau, j'ai fait un gros profit. Mais, écoutez, je rapporte à la
maison autre chose : une tête affreusement lourde, un porte-
monnaie vide, endommagé et déchiré. Honreusement que j'ai
conquis de nouveaux clients! » Derrière le porc, un matou noir,
qui symbolise, en Allemagne, ce que les Français appellent « mal
aux cheveux » — fait le gros dos. Ce ne sont là que les cartes
postales décentes.
La nuit achevée, les « oncles » seront de nouveau à leur poste,
le crayon à l'oreille. Il faut les contempler dans toute leur
gloire. Leurs yeux vifs et lucides révèlent leur activité mentale
de bêtes calculatrices. Il luit de la sérénité sur leurs faciès im-
pudents. Quelque chose d'équilibré et de puissant s'avère dans
leur grossièreté. Malgré que des graisses vénéneuses capitonnent
leurs gros ventres et distendent leurs gilets de fantaisie sur les-
quels battent des chaînes d'or; malgré que de leurs visages, Huys-
mans n'eût pas manqué de dire qu'ils « participent à la fois du
blair, de la hure et du groin ->, il y a, convenons-en, une har-
monie dans ces personnalités vigoureuses. Un optimisme triom-
phal illumine leurs trognes. Tout proclame en eux qu'ils sont
sûrs d'avoir compris le sens de la vie, et que la vie, apparem-
ment, les a justifiés de l'avoir traitée comme ils la compre-
naient.
Sans bouder davantage, grisons-nous de toute cette activité
bruyante et papillottante. Laissons-nous cribler de prospectus
multicolores par les hommes-sandwichs. Marchons vers les pa-
villons béants des phonographes, immenses comme des trom-
jiettes de Jugement Dernier. L'air de fête d'Aïda, tonitrué par
une de ces énormes gueules de cuivre, éclate là-bas sous un
porche. Plus loin, c'est la marche des femmes de la Vetive
COMMK.NT LA I-OIHK ME LKIPZIC A l'IîOLONGE SON E.\ISTr..M:e. 8/
Joyeuse. A deux pas, la Ibule se presse dans une boutique où
un autre instrument fait entendre la voix de Zepj)elin. Dans le
magasin suivant, des lampes de couleurs tournent au milieu des
pavillons des phonographes; et. les parois internes étant striées,
des visions kaléidoscopiques éblouissent les spectateurs, tandis
que la musique étourdit leurs oreilles. Un parasol japonais a
l'air de se déployer ainsi sans fin dans la cavité du pavillon. A
côté, il semble au contraire se i-eployer indéfiniment sur lui-
même. Ailleurs, ce sont de petites étoiles blanches qui tourbillon-
nent sur un fond rouge et bleu d'étendard américain. Et, devant
ces machines assourdissantes et aveuglantes, les gros négociants
cosmétiques sourient, donnent des explications, font la parade.
Allons un peu plus avant... Mais déjà la cohue a augmenté dans
Grimmaische Strasse, et l'on a peiiie à fendre le flot. Levons
les yeux en l'air pour voir un peu de ciel. Au-dessus de nous,
nous n'apercevons guère que cartouches, drapeaux-réclames et
banderoles.
Nous avons tourné dans Neumarkt et passons devant Gewand-
gasschen. Au bout de la petite rue, quels sont cette grille et ce
portail surmonté d'une devise grecque? C'est l'entrée de la fa-
meuse Université. Nous sommes au temps des vacances, et un
voile de silence parait jeté sur la porte. Mais notre mémoire y
replace l'image de Wundt. Nous revoyons le vieux philosophe
franchissant, comme il y a quelques jours, cette grille. Son inou-
bliable regard, ce regard qu'il semble par moments rappeler en
lui-même comme pour le diriger sur le mécanisme de sa propre
pensée, s'évade une seconde par-dessus les verres fumés des
lunettes. Puis son corps chétif et courbé s'achemine vers l'es-
calier du laboratoire de psychologie physiologique. Et, nos
yeux tout emplis de la polychromie de la Foire, nous nous sou-
venons de la dernière leçon de Wundt sur la j^erceplion des
couleurs. La Ville-Foire tout entière ne se livre-t-elle pas à
nous dans l'intensité de cette minute, avec la chaude pulsation
de son trafic et avec l'envol éperdu de sa science?
Mais non, pour envelopper vraiment Leipzig dans une étreinte
maîtresse, il serait nécessaire d'embrasser ses immenses fau-
88 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOQIE ACTUELLE.
hourgs, formant encore comme autant de petites cités séparées :
Gohlis, Plagwitz, Lindenau, Volksmarsdorf, où s'agite une po-
pulation de plus de 500.000 habitants, pauvre, mais ardente
au travail, à la vie et aux joies élémentaires. Il faudrait notam-
ment saisir le quartier de Reudnitz et ses alentours, ce petit
univers de l'édition, ce monde où l'on imprime, où Ion grave
et où l'on relie. Même il faudrait porter plus loin l'effort, atteindre
une partie de cette Saxe qui n'est guère qu'un paysage de fa-
briques, sentir les couches serrées de ces populations rudes,
énergiques, laborieuses, sensuelles, et mal nourries ^
Ensuite, il conviendrait de s'enchanter au miracle du Leipzig
musical; d'entrer en contact avec la population du Conserva-
toire; de suivre de près l'existence des professeurs de musique,
des étudiantes, des virtuoses. Cette femme qui passe, c'est Te-
resa Carreno, qui possède la clé d'or du monde magique de
Schubert. Cet homme à visage creusé de fiévreux ascète, c'est
le jeune Pembaur. Cet autre à face bouffie, à mine de gros étu-
diant débraillé, c'est Max Reger, l'homme des fugues, en qui
plusieurs critiques voient le successeur 4e Jean-Sébastien Bach.
Cet autre à longs cheveux qui marche précautionneusement
sous les beaux arbres de Grassistrasse, et qu'une jeune fille
parait conduire — son regard caressant se posant sur lui
comme un rayon de soleil sur un vieux mur — c'est Klengel,
le maître du violoncelle.
Où l'activité musicale de Leipzig aboutit et se concentre en
éblouissement. c'est aux concerts du Gewandhaus . En ce jeune
« quartier des concerts » qui donne une si étrange impression de
force violente et de richesse, le nouveau Gewandhaus dresse
son péristyle. La statue de Mendelssohn en garde l'entrée.
Allez-y un jeudi soir en hiver! Une file d'équipage amène l'é-
1. Manquant d'élevage, la Saxe est obligée d'importer de la viande du loin ou de
se contenter de celle d'animaux perpétuellement nourris de fourrages secs : viande
très médiocre, qui doit rester un certain nombre de jours dans la glacière avant de
pouvoir être consommée. La viande de chien joue un nMe dans l'alimentation de plu-
sieurs cités saxonnes. Surl'abatage des chiens à l'abattoir municipal de Chemnitz, voir
l'article de Kurt .\ram dans le BerUner Tageblatt du 19 janvier l'.tlO. édition du
soir.
COMMENT LA lOlRi: 1)1", LKII'ZK; A l'ItOLONC^H SoN EXISTEN'CK. 89
lite de Leipzig en habits de cérémonie. Solennelleiiient, tout ce
monde gravit les larges escaliers. Puis il prend place dans la
belle salle aux ors mats. Voici les visages rocailleux, comme
taillés dans du silex, des officiers généraux saxons. Ailleurs vous
voyez les faces graves des juristes de la Cour d'Empire ^ Les
professeurs de l'Université s'abritent derrière leurs lunettes
d'or. Les éditeurs et les grands commerçants penchent vers
l'orchestre leurs larges figures osseuses et colorées. Les cheveux
blonds, les bijoux et les robes très claires des jeunes filles et des
femmes adoucissent de grâce les contours anguleux de tous ces
hommes à silhouette plus ou moins batailleuse. Les gestes sont
compassés, mais les conversations fort animées. Elles s'arrêtent
brusquement. Arthur Nikisch, à la fois très dédaigneux et très
doux, vient de monter au pupitre. Le Hongrois- apparaît, frêle
et redoutable, comme tout chargé d'électricités magnifiques.
Devant lui est le monstre orchestral, composé de cent tètes ger-
maniques. Nikisch lève le bâton. Et, dès lors, de ce bâton tout
va sembler sortir. Le monstre instrumental, comme Nikisch le
1. Lors de la' fondation du Nouvel Empire, il a été accordé à Leipzig d'être le siège
du Reichsgei'icht ou Cour Suprême, dont l'immense bâtiment sélève maintenant à
cillé du (Jewandhaus. Tout un Leipzig judiciaire s'est juxtaposé aux autres Leipzig.
C'est un monde assez indépendant, qui a ses ligures illustres: il se relie au personnel
des grands juristes de l'Université , où les hommes de premier jiian sont également
nombreux : Wach (allié à la famille de Mendeissohn). Binding, etc., etc.
Ce n'est pas seulement la présence du Reichsgericlit. où se jugent entre autres les
procès de trahison, qui manifeste à Leipzig le triomphe de 1 idée d'Empire. Leipzig, la
vieille ville internationale des foires, est pénétrée aujourd'hui de l'esprit germanique
le plus agissauL Elle l'était déjà en partie jadis grâce à son Université, qui, ainsi que
nous l'avons vu (Cf. La Foire de Leipzig dans les temps passés, p. 50), fut
fondée par des étudiants et professeurs allemands abandonnant l'Université de
Prague après un épisode particulièrement aigu de la lutte entre le Ciermanisme
et le Slavisme. Le souvenir de la bataille des Nations, qui va être consacré par
l'achèvement d'un monument cyclopéen éditié au milieu de l'immense plaine désolée
du champ de bataille, a contribué à « impérialiser » Leipzig. L'esprit lipsien a été
encore tourné dans ce sens par l'effet d'une vieille jalousie contre Dresde, la capi-
tale administrative, située à l'autre extrémité du royaume de Saxe. Leipzig se
trouve en outre orientée vers l'idée impériale parce que la ville est l'un des princi-
paux foyers de la science allemande, dont l'une des tendances maîtresses est l'apo-
logie systématique de la culture germaine. Leipzig est le boulevard du panger-
manisme; Ernst liasse, l'auteur même de V Histoire des foires, a été jusqu'à sa mort
le président général de l'Association pangermanisle.
2. 11 est à noter que beaucoup des grands chefs d'orcheslre d'Allemagne sont Au-
trichiens (Weingartner, MottI, etc.).
90 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOQUE ACTIELLE.
discipline ! Comme il le force à plier les genoux, à se courber,
puis à se relever tout à coup, frémissant! Comme il Toblige à
s'arrêter soudain, puis à courir! Il le déchaîne, le précipite,
l'exaspère, et. d'un seul mouvement, le bride et le musèle. D'un
simple relèvement ou d'un abaissement de paupière, il suscite
ou apaise le grondement effroyable des contrebasses. Sur un
éclair de ses yeux, les pavillons des cuivres se dressent béants,
comme de grandes bouches qui lanceraient des appels héroï-
ques.
Tous ces hommes qui soufflent dans des cornets de métal et
de bois, qui frottent des cordes ou qui frappent sur des peaux
tendues, ne sont plus que le prolong-ement de sa pensée à lui,
en qui revit celle des maîtres. Endormie il y a un instant sous
les symboles hermétiques des portées, l'ouverture des Hébrides
de Mendelssohn — nommée aussi ouverture de r//«? Déserte on de
la Grotte de Fingal — se reconstruit, reprend sa forme idéale.
Nous sommes dans l'Ile solitaire, loin des hommes, loin des com-
rnerzienrdthe et des militaires saxons. Nous avons le sentiment
du grand mystère de la nature inanimée.
Un temps d'arrêt. Maintenant Nikisch interprète une de ces
symphonies de Brahms que lui seul a su bien déchiffrer. De pro-
digieuses architectures de sons s'édifient. IVikisch érige des pi-
liers fabuleux, les couronne de chapiteaux singuliers. Il trace
l'arc de voûtes inouïes. Il superpose et équilibre des masses
sonores formidables. Il étage et distribue d'immenses harmo-
nies. Bâtisseur prométhéen, il tente lescalade du monde divin,
et semble défier la foudre. Ou, quelques instants après , il a l'air
de conduire quelque bataille contre les forces du destin. Il lance
les violons à l'assaut. Il fait donner les grondantes contre-
basses. Il démasque les cuivres comme une artillerie. Il coupe
du bâton les ondes sonores déchaînées autour de lui. puis les
réunit, les enveloppe, et les divise encore. Il a parfois sur le
front les lassitudes et les mélancolies de la défaite. Ou bien il
reçoit d'un cœur palpitant le baiser de la victoire. Ou enfin il a
des airs de noblement mourir.
L'entracte venu, l'élégante assemblée se répand au foyer et
COMMF.NT LA l(HKi; UE I.I.IIV.K; A l'ItOLONCK SON KXISTENCE. 1)1
dans les couloirs. Les conversations et les caquetages produisent
un véritable ])ruit de volière. Parmi les personnes qui sont là,
combien aiment vraiment la musique? Bien peu, assurent des
gens malicieux. La plupart des auditeurs s'abonnent au Gewan-
dhaus par vanité ou pour y ilirter. (Ju'iinporte, puisqu'en
venant, ils font vivre l'institution? Les noms de grands éditeurs
et de grands commerçants inscrits à la muraille attestent même
les munilicences dont le Gewandhaus est l'objet. Le Gewan-
dhaus, c'est l'orgueil, c'est la religion de Leipzig. Si beaucoup
de ses fidèles sont sourds aux enseignements profonds de
cette religion, n'est-il pas encore plus merveilleux qu'elle
s'impose à leur adoration et qu'elle obtienne leurs sacri-
fices ?
Regardez-les de tous vos yeux au foyer et dans les couloirs
du Gewandhaus, ces éditeurs, ces négociants. Ils ont plus haute
mine que les mercanti et les Verleger de la foire. Us ont été
polis par le travail d'affinement de plusieurs générations. Pour-
tant il y a un air de parenté assez étroite entre eux et les
autres. De la brutalité se mêle à leur assurance. Sous le vernis
d'une civilisation indiscutable mais d'originalité très âpre, per-
siste une indéniable rudesse. C'est que, souvenez-vous-en, Leip-
zig s'est peuplé surtout par l'immigration et l'établissement
de gens qu'y avait d'abord passagèrement attirés le trafic de la
foire. Comme la cité elle-même, cette aristocratie lipsienne est
issue en grande partie.de la foire. Bon nombre des fiers visiteurs
du Gewandhaus descendent des commerçants armés qui sil-
lonnèrent les routes d'autrefois. Ils sont le résultat d'une sélec-
tion du calcul et de la force. Aussi quelques-uns restent-ils
inquiétants sous leurs formes courtoises. L'ossature de la face
demeure fortement accentuée chez beaucoup d'entre eux. L'ha-
bitude fashionable de se raser le visage souligne encore davan^
tage la combativité de leurs mâchoires.
iMalgré tout. Ton ne peut sempècher d'admirer leur carrure
et leur solidité. L'on discerne vite en eux un l)on sens inébran-
lable, un intellect de trempe extraordinaire, une imperméabilité
parfaite aux désespérances, un désir de vivre et de jouir perpé-
92 LA FOIRE DE LEIPZIG A l'ÉPOQLE ACTUELLE.
tuellement amorcé. Même ils ont une haute allure quand ils trô-
nent dans leurs villas opulentes.
Et cependant ils éveillent toujours des idées de violence. En
les voyant attablés devant ces fastueux services de vieux Saxe qui
font Torg-ueil des bonnes maisons lipsieiines, l'on ne peut se
défaire de la crainte d'une trop brusque déflagration d'énergie,
Ion appréhende que ces rudes jouteurs, dans l'élan soudain
d'un toast, ne mettent tout à coup en pièces leurs délicates ]Jor-
celaines.
III
LA FOIRE AUX IDÉES A LEIPZIG
La Foire I Toute réduite que seniJjle être sa place dans la cité
moderne, vous croirez la retrouver plartout à Leipzig, même là
où elle ne paraît avoir que faire. C'est une impression de Foire
qu'on éprouve — de Foire intellectuelle, s'il est permis de dire
— au spectacle de l'étonnante diversité des publications qu'en-
fante le Leipzig' de la librairie. Le contenu eflarant de ces mil-
liers de volumes, c'est comme une Foire aux idées, ou plutôt une
Foire aux notions, une Foire aux concepts. Inépuisablement se
renouvelle le flot de ces in-folios, de ces in-8. de ces plaquettes,
de ces brochures. Un encyclopédisme somptueux et chaotique
s'y manifeste. Vies des animaux et des plantes, systèmes du
monde, histoires de lart. éthiques, dissertations sociales et mo-
rales, tracts de physiologie amoureuse, tout cela jaillit et s'en-
tre-croise. C'est comme un immense déballage de science.
Entrez à l'Institut bibliographique Meyer. Un peuple de rota-
tives y gémissent. Parcourez les salles innombrables. Assistez à
l'élaboration du grand Dictionnaire. Chromolithographes, typo-
graphes, metteurs en page, plieuses et brocheuses font rage.
Ici, un artiste prépare le pilori des « champignons vénéneux ». Son
voisin colorie les <( uniformes de toutes les armées ». Un autre
portraicture le spectre solaire. Et cela se prolonge ainsi à l'infini.
Certes, il s'imprime aussi des encyclopédies dans les autres
pays. Mais nulle partit ne se dépense à cette œuvre autant d'en-
9i LA FOIRE IiE LEIPZIG A I. EPOOIE ACTUELLE.
tliousiasme qu'ici^. Le dictionnaire encyclopédique, n'est-ce pas
une façon de livre-foire ? Plus loin, les ouvriers de iMeyer con-
fectionnent les bons almanachs historiques et géographiques,
bourrés d'éphémérides. truffés de citations, farcis d'images :
tout un fouillis de notions qui vont aller se mêler à la vie men-
tale des familles, alimenter le pédantisme des pères, rendre pen-
sifs les enfants.
Sans trop d'injustice, il est possible do faire les mêmes rap-
prochements à propos de la vie universitaire et scientifique de
Leipzig, au moins prise dans son ensemble et dans sa masse.
Aventurez-Yous dans ces estaminets enfumés qui bordent les
sombres ruelles du quartier central, et regardez, au risque de
vous voir proposer par l'un d'eux quelque rencontre à la rapière,
ces étudiants balafrés, informes, souvent obèses à vingt ans-.
Leurs cerveaux sont aussi, bien souvent, des sortes de champs de
foire où les notions sont entassées comme des ballots de mar-
chandises. Plusieurs de ces buveurs à casquettes de couleur se-
ront certes bientôt propres à écrire de vastes compilations, où
les sujets choisis seront traités copieusement, interminablement.
A moins que, passant de la vision panoramique à la myopie, ces
jeunes érudits ne penchent le nez sur une question microsco-
pique, à l'examen de laquelle ils se voueront pour longtemps.
Et il ne faut faire fi ni d'encyclopédistes aussi consciencieux, ni de
spécialistes pleins de tels scrupules 3; ils sont autrement estima-
bles que tant de creux bavards et d'ineptes déclamateurs méri-
dionaux. Néanmoins, tout en rendant hommage à l'application
de nos jeunes Germains, il est permis de dire qu'à trop d'en-
tre eux manque une originalité intellectuelle, une conception per-
sonnelle des choses. Beaucoup rattachent leur savoir à certains
1. Cf. Industries de l'Étain. p. 68.
2. Les joies violentes de beaucoup déludiants, comme aussi la brutalilé d'une par-
tie de la population, ont fait écrire à Nietzsche, alors en train d'admirer l'élégance de
Vérone, que Leipzig (non loin de laquelle naquit lauteur de Zaralouslra et près de
laquelle il est enseveli) est d'une « vulgarité inhabitable ».
3. Ils font la supériorité scientilique de leur pays à une époque où, comme l'a
exposé si bien Sombart, la science est, aussi bien que l'industrie, quelque chose de
quantitatif, oii l'accumulation des constatations est de première importance.
LA KÔUŒ AL.\ lltl':i:> A LKII'ZK,. 95
principes admis sans discussion, reinis comme une consiane.
Mais la science allemande est grande et noble. Elle n'est pas com-
promise par les petitesses qu'une critique sévère constate en
ceux qui. patiemment et lourdement, travaillent à la produire.
C'est que justement elle vit au-dessus d'eux. Elle vit. elle aussi,
d'une vie impersonnelle. Elle se développe au moyen d'eux bien
plus qu'ils ne la créent. Elle est voulue et conçue pleinement
par certains esprits magistraux qui surgissent de temps à autre
et utilisent l'énorme labeur collectif ainsi entassé, le mettent en
ordre, le coordonnent, l'organisent.
A de tels esprits organisateurs, peu de centres intellectuels
offrent une aussi abondante réunion d'éléments que Leipzig. La
spécialisation des érudits y est poussée à Fextrème. Et le zèle
des encyclopédistes n'y connaît pas de bornes. D'autre part, la
présence des forces vives de la librairie fait de la ville le colossal
répertoire mnémonique où s'enregistrent les résultats de toutes
les recherches, de toutes les enquêtes, de tous les relevés, de
toutes les constatations. Les documents y sont dans un continuel
foisonnement. Leipzig est un admirable magasin où les grands
penseurs synthétiques se pourvoient magnifiquement.
Aussi Leipzig est-il non seulement la ville des éléments dis-
cords, mais encore le lieu où s'opèrent à certains moments les
fusions créatrices. La Ville sans eaux, la Ville toute de pierre, res-
semble à un somljre et énorme creuset. Les marchandises de
toute la terre s'y sont confondues. Les classes sociales et les
peuples différents s'y sont amalgamés, A leur tour les notions
et les idées s"y sont pénétrées.
Ici comme partout les belles synthèses d'idées sont rares pour-
tant, parce que seuls des génies les déterminent. L'impression
qui, malgré tout, domine, au point de vue intellectuel comme
au point de vue matériel, est donc bien celle d'un caphar-
naiim, d'un caravansérail. Il semble que le Leipzig littéraire et
scientifique soit une sorte de Peterstrasse de l'intelligence.
Grâce à l'application des encyclopédistes et des érudits lipsiens,
toutes les explications, toutes les théories, toutes les doctrines
y figurent, prêtes à être enqDortées et mises en service. Les ban-
9t) LA FOIRE DE LEIPZIG A l/ÉI'OQlE ACTUELLE.
deroles de tous les systèmes, les étendards de toutes les philo-
sophies, les drapeaux- réclame de toutes les œuvres claquent aux
croisées. Le rouge des optimismes flambe. Le noir des négations
jette son ombre. Le bleu des lyrismes met le frisson de sa
caresse. Le violet somptueux des éruditions s'étale en confor-
table splendeur.
C'est un prodigieux décrochez-moi-ça de la pensée, une balle
aux principes, un bazar d'idées. L'on s'y heurte la tète aux spé-
culations les plus disparates.
L'on est choqué tout d'abord de cette diversité hurlante. Mais
l'on ne tarde pas à se féliciter d'une si riche multiplicité, à se
trouver heureux de tant de carrières .ouvertes au choix, à jouir
d'une si grande variété de combinaisons offerte à l'activité de
l'esprit. L'on éprouve un âpre plaisir à puiser dans cette ri-
chesse confuse, puis à bâtir des palais avec toutes ces pierres
amoncelées au hasard, mais déjà taillées. Nulle part peut-être
la volupté d'assembler et de mettre de l'ordre n'est aussi intense
que dans ce splendide chaos.
L. Arqué.
L'Administrateur-Gérant : Léon Gangloff.
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C". — PAP.IS
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